CHAPITRE
L'arrivée au palais.
uoN prend le destrier de Chsurlot et revient à son frère. « Gérard, beau frère, lui dit-il, pourras-tu te soutenir à cheval ? — Je ne sais, frère, répond Tenfant ; mais bandez-moi ma plaie, je vous prie. » De son épée, Huon tranche un pan de son bliaut et bcuide la blessure du mieux qu'il peut. Puis, aidé de ses chevaliers, il soulève Gérard et le met sur le cheval ; mais le blessé s'évanouit trois fois, tant sont grandes ses souffrances. Dès qu'il revient à lui, il dit à Huon : « Frère, retournons à Bordeaux, près de notre mère. J'ai peur d'aller à Paris, car nous avons tué un homme. Je suis sûr d'avoir vu briller des heaumes dans le petit bois; je ne comprends pas pourquoi ces
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guerriers ne vous ont pas attaqués et n'ont pas^ défendu leur compagnon. Il doit y avoir quelque félonie là-dessous. Pour l'amour de Dieu, Huon, retournez à Bordeaux. — Pas avant d'avoir vu Charlemagne et de l'avoir hautement accusé de trahison, s'écrie Huon. Pourquoi nous a-t-il donné un sauf-conduit, s'il voulait nous faire tuer ? » Les bacheliers se remettent donc en route pour la grande cité, qui n'est plus très éloignée.
Cependant les compagnons d'Aœaury sont inquiets. « Que ferons -nous, comte? lui demandent-ils. Chariot est mort; devons-nous laisser échapper ainsi son meurtrier? ' — Laissons-le aller, répond Amaury, et que Dieu le confonde 1 Nous le reverrons à Paris ; quand nous arriverons au palais, je mettrai sous les yeux de l'empereur le corps de son fils. Confirmez tout ce que je dirai, et je vous donnerai telle récompense que vous serez riches jusqu'à la fin de vos jours. » Ils sortent donc du bois et trouvent Chariot gisant sur la bruyère, la tôte fendue jusqu'à la poitrine. Ils le soulèvent sur un bouclier, Amaury le place devant lui sur son cheval, puis ils s'acheminent à leur tour vers Paris.
Les orphelins et leur escorte rejoignent l'abbé de Cluny. « Qu'avez- vous fait, beau cousin ? demande-t-il à Huon. — Sire, nous avons tué un homme. — C'est grand dommage, dit l'abbé, mais puisqu'il en est ainsi, restez avec moi et je vous
.. Mais qu'il confonde Charles de Saint-Denis ^p. 27).
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soutiendrai de ma parole. — Dieu vous le rende, sire, » dit Hu on. Ayant jeté un regard derrière lui, il aperçoit Amaury et sa compagnie qui che^ vauchent non loin d'eux. « Sire abbé, s'écrie-t-il, voilà les traîtres du petit bois qui nous poursuivent ! — Pressons nos montures, dit l'abbé. Néanmoins, je ne crois pas qu'ils cherchent à nous é atteindre, ils cheminent à une allure trop lente. » Bientôt les orphelins et Tabbé entrent dans Paris ; ils se rendent droit au palais : Hùon et l'abbé soutiennent Gérard; ils montent dans la grande salle, traversent la foule des barons et se présentent devant Charlemagne. Huon salue en ces mots : « Dieu sauve et garde Naime à la barbe fleurie, et tous les chevaliers que je vois ici, mais qu'il confonde Charles de Saint-Denis, le traître, le mauvais roi, qui nous mande auprès de lui par bref (1) scellé de son sceau et place une embus* cade sur la route pour nous faire périr! — Vassal, répond Charlemagne, prends garde à ce que tu dis. Par le Dieu du paradis, par le baron monseigneur saint Denis, par la barbe qui me pend sur la poitrine, si tu ne peux fournir la preuve de tes paroles, je te ferai mourir de maie mort. — Regarde, empereur, répond Huon, et puisse Dieu te confondre I » Alors, tandis que l'abbé soutient Grérard, il lui ôte son manteau et débande la plaie.
(1) Lettre.
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La blessure se rouvre, le sang coule, Tenfant s'évanouit de douleur. « Par ma foi ! s'écrie Chariemagne, cet enfant est près de mourir. Il m'aime vraiment bien peu, celui qui Ta attiré dans cette embuscade ! Dira-t-on dans les pays étrangers que, dans ma vieillesse, j'ai tramé une lâche trahison et fait mourir cet enfançon? Par Dieu! je n'ai pas su un mot de cette affaire et j'en ai le cœur marri. Par ma barbe, je ne sais homme, d'ici jusques à Reims, fût-il le plus puissant de mes barons et dix fois mon ami, que je ne fasse périr de maie mort pour cette félonie. »
Puis l'empereur ordonne à son médecin d'examiner la blessure de Gérard. « Pourra-t-il en réchapper? demande Charles. — Oui, sire, ne soyez point en peine, avant un mois je vous l'aurai guéri. » On emporte Gérard pour le coucher dans un lit et Charlemagne se tourne vers Huon : « Allez vous asseoir sur ce banc, frère, lui dit-il, et buvez du vin dans ma coupe d'or. — Sire, répond Huon, écoutez-moi, et vous tous, barons, aussi. J'ai tué celui qui avait attaqué mon frère, j'ignore son nom, mais je sais qu'on va vous l'apporter ici. Je demande à être jugé par mes pairs. — N'ayez aucune crainte, Huon, justice vous sera rendue. » Alors Huon conte au roi toute l'aventure et Charlemagne renouvelle sa promesse de ch&tier le traître, fût-il son meilleur ami, fût-il même son fils Chariot.
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A cet instant, Amaury arrive devant le palais avec ses compagnons, qui pleurent, crient, se tordent les mains et s'arrachent les cheveux, menant deuil sur Chariot. Charlemagne prête Toreille : « Naime, dit-il, j'entends prononcer le nom de mon enfant. Je crains que ce ne soit lui qu'a tué Huon. Pour l'amour de Dieul allez voir. » Naime descend les degrés de marbre, voit Chariot, la tête fendue, couché tout sanglant sur un bouclier, et s'évanouit de saisissement. Quand il revient à lui, il empoigne le bouclier par un bout, Amaury le prend par l'autre et ils arrivent ainsi devant Charlemagne. « Empereur juste, s'écrie le traître, recevez votre fils, le bachelier Chariot, que vous aimez tant ! » Le sang de Charlemagne se glace dans ses veines, on a grand'peine à le ranimer.
« Sainte Marie ! dit-il en revenant à lui, quel triste présent vous m'apportez ici ! » Dames, écuyers, sergents, tous pleurent Chariot à grand bruit. De tristesse et de fureur, l'empereur est presque hors de sens. Le duc Naime s'efforce de le calmer : « Sire, dit-il, ne vous abandonnez point à la douleur. Quand Ogier le preux et le vaillant vous fit la guerre, il tua mon fils que j'aimais tendrement. Me suis-je alors laissé abattre par le chagrin? Non, par Dieu ! j'y ai résisté de mon mieux. Laissez ce deuil violent et demandez plutôt à Amaury quel est celui qui a tué votre fils. — Je le lui demande, dit Charles. — - C'est, répond
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Amaury, ce damoiseau que je vois assis là-bas sur le banc et qui boit du vin dans votre coupe. »
A ces mots Charlemagne p&lit» il regarde Huon en roulant des yeux terribles et en grinçant des dents, saisit un couteau sur la table et s'élance sur le bachelier. Mais le duc Naime lui arrache le couteau des mains : « Sire, dit-il, êtes-vous fou ? Que voulez- vous faire? Quand Huon est entré dans votre palais, vous l'avez assuré de votre protection et maintenant vous voulez le frapper ! Ce serait un meurtre, sire; il en rejaillirait de la honte sur votre nom. — Ah ! Naime, dit le vieil empereuri j'ai le cœur trop triste, je ne sais plus ce que je fais. »
Huon se sent envahir par une grande détresse à la pensée que c'est le fils de l'empereur qu'il a tué, mais il fait bonne contenance. « Empereur juste, dit-il en se levant, à quoi sert-il de me menacer de votre couteau ? J'ai tué, il est vrai, celui que je vois étendu sur ce bouclier, mais par Dieu ! je ne savais point que ce fût votre fils. Si je l'avais su, serais-je venu à votre cour réclamer votre protection? Certes, je me serais plutôt enfui en Orient... A quoi bon me mettre à mort? Tous mes barons vous déclareront la guerre. Pourquoi commencer cette lutte ? Me voici en votre palais, je suis prêt à me soumettre à la justice de France. — Il parle bien, disent les barons. Si Amaury sait quelque chose de la mort de Chariot, qu'il le dise I »
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n »ldt un couteau et ■'élance rar le bachelier (p. 80).
L'empereur regarde Naime, son vieux conseil* 1er : « Sire Naime, dit-il, que me couvient-il de faire? — Sire, demandez à ce traître d'Amaury ce que votre fils était allé faire au bois, vêtu de son haubert... — Sire, répond aussitôt Amaury, hier à la vêprée (1) Chariot vint me prier de l'accompagner à la chasse, et j'y consentis, hélasl Comme je me méfiais de Thierry, l'Ardennais, nous revêtîmes nos hauberts, et nous allâmes prendre nos ébats dans le bois qui est près de Paris, sur la route d'Orléans. Nous lançâmes nos autours (2), mais, à la tombée de la nuit, nous en perdîmes un.
(1) Soirée.
(2) OiManx de proie dretaie pour la cbaaaet
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Ce matin, nous nous aperçûmes que ce bachelier s'était emparé de Toiseau. Chariot se nomma et lui demanda son faucon, Huon refusa de le rendre ; ils se disputèrent tant et si bien qu'à la fin Chariot frappa le jeune frère de Huon. Alors l'aîné tira son épée, pourfendit votre fils jusqu'à la poitrine, puis s'enfuit avec son frère. A mon grand deuil, je n'ai pu les atteindre. Huon est coupable, puisque c'est lui qui commença la querelle. S'il ose affirmer que je mens, voici mon gage. — Sainte Marie! s'écrie l'abbé de Cluny, jamais je n'ai entendu aussi grand mensonge. Je suis prêt à jurer sur les saints, — et mes quatre-vingts moines avec moi, — que tout ce que vient de dire ce larron n'est que fable et fausseté. — Certes, dit Charles, voilà un témoignage imposant; qu'avez-vous à répondre, sire comte Amaury ? — Je ne veux pas donner un démenti à l'abbé devant vous, sire, mais je contraindrai Huon lui-même à confirmer mon dire.
— Beau cousin, dit l'abbé, pourquoi tardes-tu à offrir ton gage ? Le bon droit est pour toi et Dieu ne souffrira point que tu sois vaincu. — Sire, voici mon gage, dit Huon. Je ferai confesser à ce traître maudit que toutes ses paroles ne sont que mensonge. — Livrez un otage, dit Charles. — Sire, mon frère Gérard est en ce palais, c'est le seul otage que je puisse vous donner, car je n'ai à Paris aucun autre parent. — Si, dit l'abbé de Cluny, tu y
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as un cousin, et c'est moi. Par sainte Mariel si Dieu ne te donne la victoire, je vexix que Charlemagne me pende et mes quatre-vingts moines avec moi. — Abbé, vous avez tort de parler ainsi, dit l'empereur; à Dieu ne plaise que je vous fasse jamais du mal I »
Amaury désigne comme otages son oncle Rainfroi et Henri, son cousin, et l'empereur les accepte à condition qu'il les dépouillera de leurs fiefs, si leur parent est vaincu. Alors les combattants «e retirent pour vaquer à leurs préparatifo.