CHAPITRE IV
ï^ vengeance de Cbarlemagne.
ANDis que le duc Naime faisait armer cent chevaliers at ce disposait à aller avec eux garder le obamp du combat, afin d'empêcli«r toute trahison, Artiauiy çt Hiion entendirent la messe et distribuèrent des «umânes aux pauvres. On leur apporta du vin et des vivrai et tous deux firent un repas dans le mautier(l), où ils se savaient h l'abri des surprises. Puis on les revêtit de leur armure et on leur apporta les reliques des saints : « Qui jurera le premier? demanda xm baron. — Celui qui appelle (2), répondirent les autres. —C'est moi, » fit Amaury, en s'arançant.
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Et, s'étant mis à genoux, il cria à haute voix : « Entendez-moi, francs chevaliers, je jure sur ces saintes reliques que Huon de Bordeaux savait, lorsqu'il tua Chariot, que c'était le fils de Tempe* reur et, de plus, qu'il le tua traîtreusement et sans cause. » Mais lorsque Amaury voulut baiser les reliques, soudain l'haleine lui manqua et il chan^ cela. « Il s'est parjuré, » murmurèrent les barons.
Alors Huon s'avança, saisit Amaury de sa main droite et le tira de côté. Prenant sa place, il se mit à genoux et dit d'une voix assurée : « Entendezmoi, seigneurs ! Je jure sur ces saintes reliques que ce larron vient de mentir. Je ne nie point avoir tué Chariot, mais, par celui qui mourut sur la croix, quand j'arrivai à la cour j'ignorais encore quel était celui que j'avais tué. — C'est la vérité, » dit l'abbé de Cluny. Huon se leva, baisa les reliques à la vue de tous, puis, posant sur la ch&sse quatre marcs d'or fin, il se détourna.
« Au combat, tous deux I s'écrie Charlemagne, et je prie Dieu de faire éclater aux yeux de tous la honte de celui qui s'est parjuré. » On amène les chevaux des combattants. L'abbé de Cluny tient rétrier de son jeune cousin, bien que Huon s'y oppose. « Sire, dit Huon, priez pour moi. — Ami, je le ferai certes, aie bon courage. Dieu te donnera la victoire, » et le bon abbé se rend droit à Féglise, où il demeure en prière tant que dure le combat. Le roi et les barons sont montés pour
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voir la lutte sur les créneaux des murailles. A côté d'eux sont, d'une part, Rainfroi et Henri, de l'autre, Tenfant Gérardin ; tous trois ont les fers aux pieds. Charlemagne prie pour Amaury et maudit Huon. Et pourtant qu'il est beau, le jeune bachelier ! Qu'il a fière mine avec son écu d'azur et sa lance ornée d*un pennon (1) pourpré I
Les deux adversaires pénètrent dans la lice, le combat va commencer. Soudain, on entend la voix de l'empereur : « Barons, faites silence et m'écoutez. Je veux mettre les deux chevaliers hors la loi. Il ne suffira point que l'un des deux ait tué son ennemi, il faudra encore qu'il l'ait forcé à confesser son crime avant de mourir; sinon, le vainqueur perdra sa terre. — Par ma foi! dit Naime, ce serait une injustice, car on voit souvent mourir un champion sans qu'il ait pu prononcer une parole. — Peu me chaut (2), répond l'empereur, il en sera ainsi. »
Les champions s'éloignent l'un de l'autre, éperonnent leurs destriers et les lancent au galop. Ils se heurtent avec tant d'impétuosité que leurs lances volent en éclats ; leurs écus sont troués, le sang leur sort par le nez, les sangles de leurs selles se rompent, tous deux sont précipités à terre avec une telle violence que leurs heaumes s'enfoncent dans le sol et qu'ils restent un instant les pieds en
(1) Languette d'étoffé triangulaire attachée à la lance du cheTalier.
(2) Peu m'importe.
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l'air. Mais ils se relèvent promptement ; ni l'un ni l'autre n'est blessé. « Bien jouté I s'écrient les barons. C'est merveille que Huon ait pu endurer le coup de ce gros Amaury, qui a plus de deux fois son &ge I » Le cheval de Huon se met à gratter des pieds de devant et à ruer de ceux de derrière ; il atteint celui d'Amaury à la tête, la lui brise et lui fait voler la cervelle au loin. Furieux, Amaury s'élance sur le destrier de Huon et veut lui transpercer le poitrail de son épée, mais l'animal décoche au chevadier un coup de pied qui lui casse deux côtes.
De douleur, le traître tombe à terre ; toutefois, comme il n'est point couard, il se relève aussitôt. Les champions luttent à pied, à grands coups d'épée. Enfin, après un long combat, Amaury grièvement blessé implore la pitié de Huon. Le jeune chevalier, blessé lui aussi, se laisse fléchir, mais au moment où il tend la main pour recevoir l'épée de son adversaire, celui-ci lui assène un tel coup sur le bras que trois cents mailles du haubert sont brisées ; c'est miracle que le bras ne soit point tranché. « Traître, larron ! » s'écrie Huon, hors de lui de colère, et, d'un coup formidable, il lui fait voler la tête de dessus les épaules. Alors à la pensée qu'il n'a point tiré de son adversaire l'aveu du parjure et du cnme, le bachelier se désole.
Tout le monde rentre au palais et le jeune vainqueur comparait devant Charlemagne. A sa vue.
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la colère de l'empereur se ranime. « Site, dit Huon^ voici la tête du traître ; rendez^moi ma terre, je vous prie. — Vassal, vous ne l'aurez point, à moinn que mes conditions n'aient été remplies... Sire Naime, Amaury a-t-il confessé son crime? — Je ne l'ai point entendu, sire, Huon s'est trop hâté ; comment voulez-vous qu'un homme décapité fasse un aveu? — Huon, reprend Charles, Dieu a permis une injustice : certes, le noble Amaury ne se fût point parjuré ; de douce France, vous êtes banni à toujours. Ne revenez jamais à Bordeaux, car, par celui qui fut mis en croix I si je vous y trouve, je vous ferai mourir de maie mort. — Sire, qu'avez-vous dit? Ne me suis-je point acquitté envers vous? Ne commettez point cette infamie; rendez-moi ma terre. — Je ne vous en rendrai pas un pied 1 — Seigneurs barons, implore Huon, intercédez pour moi. Je suis duc de France et votre pair, vous me devez votre aide. »
A ces mots, Naime et les autres chevaliers se jettent aux pieds de Charlemagne et tous se mettent à demander la grâce de Huon. « Barons, dit l'empereur, vous resteriez là jusqu'au jour du jugement, que je n'aurais de lui ni pitié, ni merci* » Consternés, les chevaliers se relèvent et vont reprendre leurs places. « Empereur, dit Naime tristement, avez- vous perdu le sens? Pourquoi renoncer à votre part de paradis ? Il est écrit que celui qui dépouille sans justice un héritier de ses
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Let cheralien m Jettent atu pieda de QmrteaiagiM (p. 88}.
terres est baiini de la prâtence de Dieu; ne le gavez-vous point? — Naime, j'avais posé cette condition avant le combat ; il n'y a donc pas d'injustice.
— Sire, dit Huoa, par le Christ I ce n'est point là être juste I — Xjaisse-moi, traître, répond Charlea, je te hait tajit que je ne puis te voir. Hors d'ici I — Empereur, reprend Naime, quand se répandra dans le pays la nouvelle que vous avez déshérité ce jeune chevalier, que diront tous les hauts barons? Vos jugements ne seront plus respectés en France. Encore une fois, sire, gr&ce et pitié pour
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Huon! — Si le monde entier me demandait sa grâce, je la refuserais... Barons, à la Noël, quand ITiéritier du duché de Bordeaux doit me servir, pensez- vous que je puisse souffrir la vue de celui qui a tué mon fils? — Sire, dit Huon, je partirai puisque vous me haïssez tant, je renoncerai à mon fief, mais du moins donnez-le à mon frère Gérard. — Je m'y refuse, répond l'empereur. — Sire, s'écrient les barons, cédez à la prière de Huon. — Non, » dit Charles.
Alors le duc Naime s'adresse aux autres pairs : « Seigneurs, dit-il, notre empereur est tombé dans l'enfance. Levez-vous et partons! Aucun de nous ne doit demeurer à cette cour; un autre jour, ce sera l'un de nous que Charles dépouillera de ses terres. » Les pairs se lèvent et suivent Naime qui sort du pal€ds. « Las I dit Charlemagne, que je suis malheureux! Mon fils est mort, j'en ai le cœur navré ; faut-il encore que je perde mes vieux amis ? » L'empereur ne peut supporter cet abandon, il va lui-même rappeler ses vaillants barons.
Tous rentrent au palais. Charles s'assoit sur un fauteuil d'or et appelle Huon qui s'agenouille à ses pieds : « Huon, dit-il, voulez- vous faire votre paix avec moi ? — Certes, oui, répond le bachelier. Pour cela, j'endurerais peine et ahan; j'irais même en enfer pour vous plaire. — Vous irez, répond l'empereur, en un lieu pire que Tenfer; j'y ai déjà envoyé quinze messagers, dont pas un n'est
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revenu. Vous irez par delà la mer Rouge, à Babylone (1), porter un message au roi Gaudisse. Si vous parvenez à faire tout ce que je vais vous ordonner, vous serez quitte envers moi. A Babylone, vous attendrez pour entrer au palais que Témir(2) soit à table. Vous y entrerez alors tout armé, Tépée nue à la main, et le premier que vous apercevrez, vous lui trancherez la tête, quelles que soient sa parenté et sa puissance. Ce n*est pas tout. L'émir a une fille qui a nom Esclarmonde : vous lui donnerez trois baisers, au su et au vu de tout le monde, puis vous ferez mon message à l'émir devant tout son baronnage (3). Vous lui manderez qu'il m'envoie mille éperviers mués, mille ours, mille lévriers bien dressés, mille hommes d'armes, mille bacheliers et mille captives belles et jeunes. Il devra vous donner encore sa barbe blanche qu'il coupera pour moi, et quatre de ses grosses dents mâchelières. Si vous ne pouvez me rapporter la grande barbe et les quatre dents de l'émir, ne reparaissez point en France, je vous ferais pendre. — Sire, dit Huon, n'avez-vous plus rien à m'ordonner? — Si Dieu vous accorde de revenir, dit l'empereur, ne retournez ni à Bordeaux,
(1) An moyen âge on donnait sonvent le nom de Babjlone à la ville du Caire; au reste, comme on le voit dans toute cette his« toire, les connaissances géographiques laissaient fort à désirer.
(2) Gouverneur de province, chez les Sarrasins,
(3) Fosemble des barons.
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ni à GironTille avant d'être venu me rsadre compte de votre mission. — Et mes chevaliers qui sont venus de Bordeaux avec moi, sire, puis-je les emmener jusqu'au Saint- Sépulcre ? — S'ils vous aiment assez pour vous suivre, ils peuvent même aller jusqu'à la mer Houge, répond Charles, mais pas plus loin. — Sire, Dieu vous en sache gré. »
Huon se hâte de quitter Paris et de prendre le chemin de Rome. Il emmène ses onze chevaliers et emporte de l'or et de l'argent en suffisance. Naime, Gérard, l'abbé de Cluny et une foule de barons l'accompagnent deux jours entiers, puis le quittent en pleurant. Gérard s'en retourna à Bordeaux. A l'ouïe de son récit, la duchesse sa mère fut saisie d'un tel cheigrin qu'elle en tomba malade; elle languit quelques semaines, puis elle mourut sans avoir revu Huon» son fils chéri.