‹ Les aventures de ma vieChapitre 10 sur 16 · AU FILS DE L'HOMME JUSTE · texte numérisé non relu

AU FILS DE L'HOMME JUSTE

Pour les Arabes, je suis l'homme juste. Je regrette de ne pas l'avoir été plus souvent pour les Français.

L'insuffisance de notre installation dans les basfonds de la citadelle d'Oleron ayant été onfin reconnue, plusieurs d'entre nous furent transférés à celle

de Saint-Martin-de-Ré, où Mirabeau a été enfermé pendant quelque temps : j'ai même lu son nom creusé par lui-même, à la pointe d'un couteau, dans un coin de mur.

Cette translation modifia sensiblement mon ordinaire. Le directeur de notre dépôt de rebelles était celui du fort Boyard et son premier soin fut de m'assigner une casemate pour moi tout seul. C'était une chambre de sous-officier, grillée mais spacieuse, et dont j'avais, sauf le soir, la faculté de laisser la porte ouverte ou fermée.

Je pouvais ainsi me livrer à un travail à peu près solitaire et ce confortable relatif me fut d'autant plus précieux que je restai là plus d'un an, dont je profitai pour écrire un autre roman, les Naufrageurs, qui parut également dans le Rappel et dont les premiers feuilletons me parvinrent en Nouvelle-Calédonie.

Mes enfants, qui se transféraient eux-mêmes partout où j'échouais, trouvèrent, pour les héberger et prendre soin d'eux, un excellent ménage de protestants, la famille Leïorain, dont le chef, ancien commissaire de marine, s'était établi dans l'île où il vivait de sa retraite.

Tous les jours, mes deux petits venaient passer avec moi une heure ou deux et m'apportaient de l'hôtel voisin une nourriture un peu plus variée que celle de la prison. L'air de la mer était extrêmement sain pour eux et la plage d'un sable très doux leur assurait des bains charmants.

Je me serais donc senti presque heureux s'il m'eût été possible de l'être dans l'ignorance où je vivais de tout mouvement intellectuel et artistique. Je menais fatalement la vie bestiale du mouton parqué dans son étable et dont la journée n'est scandée que par les moments des repas.

Une chose en outre épaissit singulièrement pour le prisonnier la muraille qui le sépare du dehors : l'absence de tout visage féminin. Cette existence qui se passe entre hommes, sans aucune apparition d'une jupe ou d'un corsage, semble d'un vide désespérant.

En dehors de tout besoin physique, rien n'est plus énervant que cette impossibilité de poser ou de reposer ses regards sur des cheveux de femme. Le retranchement absolu de cette moitié du genre humain donne aux pensées une toute autre tournure, au point que l'être moral et intellectuel en est radicalement changé.

J'étais, je dois le dire, traité, dans le dépôt, avec une véritable considération, et le gardien-chef, vieux marin du pays, non élevé dans les chiourmes, ne savait comment me témoigner sa sympathie. Un jour, qui fut un des plus beaux de ma détention, je fus demandé par une jeune et charmante dame que j'avais entrevue à Paris deux ou trois fois à peine et qui, par des moyens que j'ignore, avait obtenu l'autorisation de visiter la prison en général et moi en particulier.

Le bon gardien-chef, au lieu de nous introduire dans le parloir commun, mit à notre disposition la petite maison qu'il habitait du côté de la citadelle donnant sur la mer, et où, pendant trois après-midi consécutives, nous fûmes comme chez nous.

Brahim-bon-Chérif qui, avec plusieurs des condamnés arabes, était venu me rejoindre à Ré, voyait avec des yeux de concupiscence la visiteuse traverser la cour pour rentrer à son hôtel et me disait ingénument :

— Elle est bien jolie, ta moukère !

Ces trois demi-journées, qui semèrent de quelques

riants souvenirs ma vie recluse, eurent un résultat autre et inattendu. En regardant par la fenêtre de la chambre du gardien-chef, j'avais constaté que la mer était à deux pas de nous et que si, par une nuit un peu noire, une barque venait s'ancrer à quelques dizaines de mètres de la plage, rien ne serait plus facile à un nageur que d'y aborder.

Par un hasard invraisemblable, j'avais lu dans une histoire du siège de La Rochelle que les calvinistes, préposés à la défense de la citadelle ravitaillée par Buckingham, opéraient contre les troupes royales de fréquentes sorties à l'issue desquelles ils rentraient dans le fort par une porte percée sur un vaste couloir qui régnait sur toute la face du bâtiment.

Je songeai à vérifier l'existence de cette galerie qui pouvait avoir été comblée, mais qui ne l'était peutêtre pas. Dans un enfoncement très obscur et surplombé par une des ailes de la maison du gardienchef, je retrouvai une première porte fermée par un énorme verrou qui, certainement, n'avait pas joué depuis près de deux siècles.

C'était évidemment par cette issue que les calvinistes entraient dans le couloir et par une autre s'ouvrant sur la campagne qu'ils opéraient leurs sorties.

Bien que le verrou fût de la grosseur d'un bras d'enfant et que, pour ainsi dire, il fît corps avec l'alvéole où il était retenu, il ne devait pas être extrêmement difficile de l'ouvrir.

Malheureusement, il m'était interdit d'agir moimême. En premier lieu, je manquais des instruments nécessaires à ce travail de serrurerie. En outre, je n'aurais pu disparaître ainsi de la cour où je me promenais. Les surveillants se seraient tout de suite demandé ce que j'étais devenu. Il fallait donc mettre un

ou deux détenus dans la confidence du secret que j'avais découvert — par induction — et dont j'avais pris la résolution de profiter.

J'avais pour codéporté un ancien collaborateur de la Marseillaise qui y avait signé les communications ouvrières et qui fut, plus tard, longtemps employé au journal La Justice, notre ami Collot, menuisier de son état et qui s'était organisé dans sa case un petit atelier avec outillage complet. Je lui fis part de ma trouvaille et tâchai de l'intéresser à mon projet.

L'attention ne se portant pas particulièrement sur lui, il lui eût été très aisé de faire sauter ou de dévisser le verrou, de pénétrer dans la galerie longeant le fort et d'aller attaquer la porte extérieure, dont le bas baignait dans les fossés presque toujours à moitié pleins d'eau, mais faciles à gravir et qui, par un talus à pente très douce, nous aurait menés au rivage où la barque nous eût attendus.

Bien que le succès en fût à peu près assuré, Collot ne mordit pas à la proposition. Peut-être lui aussi comptait-il sur l'amnistie. Il fut, à son tour, déporté à la presqu'île Ducos et y resta huit ans. Voilà ce c'est que de ne pas savoir saisir les occasions par le peu de cheveux qu'elles nous offrent.

Collot me faisant faux bond, je fus réduit à m'adresser à un détenu interlope qui, s'étant jeté dans la Commune pour avoir trente sous, ne se préoccupait que d'en gagner de temps en temps trente autres. Il m'avait avoué, car pour presque tous mes codétenus j'étais un confesseur, que sa vie avait été émaillée <!<' pas mal de condamnations pour des faits auxquels In politique était totalement étrangère.

Il m'avait même confié, non sans quelque orgueil, que depuis sa toute jeunesse il n'avait jamais exercé

d autre état que celui de souteneur, et il me fournissait les détails de ménage les plus extraordinaires II parait que dans ce monde, dont il n'était jamais sorti que pour aller se recueillir en prison, la roulée est obligatoire et fait entre l'homme et la femme partie cm contrat. Ainsi, le souteneur ne dit pas d'une iille qui lui plaît :

— Je voudrais bien me mettre avec elle. Mais :

— Je lui flanquerais bien mon poing sur la figure.

Cette formule, qui pour nous semblerait plutôt hostile et malveillante, exprime de sa part une vive sympathie pour celle à qui elle est dédiée. L'amour est ainsi, dans ses manifestations, aussi contradictoire que multiple.

Tel est le personnage que, faute de mieux, je me vis contraint de charger de ma délivrance qu'il eût naturellement partagée et pour laquelle je lui eusse verse plus d argent que ses femmes ne lui en avaient fourni pendant toute sa carrière.

Il commença par s'adjoindre un camarade, ce qui taisait deux confidents, et ils se mirent à la besogne Le verrou dévissé en une heure fut remplacé par un cylindre de pain roulé dans la poussière et à l'aspect duquel tout le monde se fût trompé. Quand mes deux complices pénétrèrent dans la galerie souterraine ils mirent en fuite des centaines de rats et s'enfoncèrent presque jusqu'à mi-jambes dans une boue séculaire qui, entretenue par l'eau du fossé, ne séchait jamais complètement. J

A la seconde tentative, ils atteignirent une porte massive bardée de fer, qu'ils essayèrent vainement a entamer. Ils se convainquirent d'ailleurs, en la

perçant d'une vrille, qu'elle avait ete, a 1 extérieur recouverte d'un revêtement en briques qu on eut rencontré devant soi au cas où il eût ete possible de la jeter hors de ses gonds.

Le plus simple était de s'attaquer au mur même et d'y ouvrir une brèche susceptible de livrer passade à un homme de grosseur moyenne. G est ce que je conseillai à mes pionniers et c'est ce qu ils ne demandaient qu'à tenter s'ils avaient eu a leur disposition les pioches indispensables.

Mes enfants, qui venaient me voir tous les jours, achetèrent dans la ville l'instrument de démolition et mes deux instrumentistes commencèrent a creuser. Mes recommandations étaient précises: je leur avais enjoint de n'enlever que la pierre strictement indispensable à l'évasion d'un corps humain puis de replacer les matériaux de façon à ce que le trou creuse n'attirât pas l'attention des rondes qui se succédaient autour de la prison.

Quand tout fut prêt et qu'il n'y eut plus qu'à attendre, je fis tenir à mon ami Destrem une lettre où je lui demandais de me dénicher un capitaine de navire marchand dont la barque, à une heure déterminée et convenue, naviguerait en vue de la forteresse En trois jours, il trouva notre homme : un çrand négociant en vins, qui entreprenait fréquemment le Voyage d'Angleterre à Bordeaux ferait en mon honneur escale dans les eaux de 1 île de Re et nous prendrait à son bord, mes sauveurs et moi.

Aucune évasion n'aurait pu être mieux combinée, pas même celle qui, en Nouvelle-Calédonie réussit plus tard si brillnmment; mais tous les cambrioleurs sont les mêmes : ils dépensent une énorme activité et une intelligence remarquable dans la préparation d'un coup, puis se font pincer en payant dans un

bouge un verre d'absinthe avec un billet de mille francs.

Au lieu de l'étroite fenêtre plus que suffisante pour que nous nous y glissions tous les trois, ces piocheurs imbéciles pratiquèrent un trou à y faire passer une charrette tout attelée et n'eurent pas même la précaution de le reboucher en attendant l'heure de l'évasion. Le lendemain matin, les soldats de ronde aperçurent le gouffre béant et le signalèrent. Pour la seconde fois, le coup était manqué.

Pour comble d'imprudence , mes deux gaillards avaient tout raconté dans leur casemate et invité vingt ou vingt-cinq de leurs amis qui, à l'heure du départ, se fussent présentés à l'orifice en réclamant leur droit à l'évasion. Le directeur du dépôt ne tarda pas à être informé de toutes les péripéties du drame et me fit demander des explications, devant lesquelles je fis la bête, refusant de répondre, lui dis-je, à des questions que je ne comprenais pas.

Il n'osa pas pousser trop à fond l'enquête, à cause de ma situation particulière, et se contenta de me surveiller de plus près.

Mais si j'avais en vain tout préparé en vue d'un départ pour l'Angleterre, je ne partais toujours pas pour la Nouvelle-Calédonie, et les aboiements de la meute redoublaient de sonorité. Sa dernière menace au pouvoir se concentra sur une demande d'interpellation qu'un droitier adresserait au ministre de l'intérieur au sujet de mon maintien dans une prison française.

Le conseil des ministres, disait la Liberté, se réunit aujourd'hui et doit s'occuper de l'interpellation annoncée au sujet de Rochefort, qui n'est pas encore parti pour la déportation.

Le gouvernement désirerait que l'interpellation ne se produisît pas; néanmoins, si elle a lieu, le président fera répondre que, Rochefort ayant été l'instigateur de la démolition de l'hôtel de la place Saint-Georges, M. ïhiers ne voulait pas avoir l'air d'exercer une vengeance personnelle.

Et le Moniteur complétait ce prétendu renseignement par cet autre :

Un journal assure que M. Henri Rochefort a été visité dans sa prison par une commission médicale spéciale, et que les médecins ont décidé que l'état de santé de l'ancien rédacteur en chef du Mot d'Ordre ne lui permettait pas de faire la traversée de la Nouvelle-Calédonie.

M. Henri Rochefort resterait donc en France.

Il est probable que l'interpellation qui devait être faite à la Chambre à l'égard du séjour prolongé de M. Rochefort en France va de nouveau être portée à la tribune.

Je n'avais eu affaire à aucune commission médicale, qui n'avait pas eu à se prononcer sur ma santé ; mais comme le transport Y Orne était parti sans m'emporter, V Ordre s'exprimait ainsi :

M. Rochefort ne faisant pas partie du convoi de condamnés embarqués sur YOrne, l'interpellation annoncée va suivre son cours.

Enfin le Constitutionnel faisait part au public de mon prochain voyage en ces termes visiblement satisfaits :

Le conseil des ministres s'est réuni hier mardi, à midi, sous la présidence de M. le président de la république. La question à l'ordre du jour était des plus importantes : il s'agissait de savoir quelle attitude prendrait le gouvernement vis-à-vi^ de l'interpellation ayant pour objet la déportation de M. Henri Rochefort.

Le conseil des ministres a décidé que M. Henri Rochefort , actuellement détenu à Saint-Martin-de-Ré serait envoyé à la Nouvelle-Calédonie.

La Patrie, le Figaro, le Pays poussaient avec la dernière énergie à cette interpellation vengeresse, et, comme elle tardait à se produire, ces feuilles cannibales essayaient de leur mieux de me rendre antipathique aux populations. Sachant que l'abandon d'enfants est ce qui porte le plus sur la sensibilité féminine, elles me reprochaient avec indignation de laisser les miens mourir littéralement de faim. Notez que la responsabilité de cette inanition eût incombé tout entière au gouvernement qui, en me claquemurant pour la vie, m'enlevait tout moyen de nourrir ma famille ; mais je n'en étais pas moins un père dénaturé, bien que mes petits, qui m'avaient suivi dans tous mes lieux d'emprisonnement, fussent aussi heureux et soignés que possible.

On racontait bien que ma fille avait écrit à Mme de Gallifet, mais elle mourait de' faim tout de même à la suite du criminel abandon où je la laissais.

Un journal dévot, Y Union bretonne, avait corsé le racontar en annonçant à ses lecteurs que, restée sans pain et sans asile, ma fille avait allumé un réchaud de charbon et s'était asphyxiée. Précisément, une dame très pieuse, abonnée à cette feuille d'église, était venue rendre visite aux Lelorain , qui hébergeaient mes enfants.

Elle déplia Y Union bretonne et, lisant le récit qui me concernait, elle commença à déblatérer contre le misérable athée chez qui le manque de foi oblitérait ainsi tout sentiment paternel. Mme Lelorain ne répondit rien et se contenta d'inviter sa visiteuse à déjeuner.

Au moment où on se mettait à table, ma fille et mon garçon entrèrent et la bonne Mme Lelorain dit à la fidèle abonnée :

— Permettez-moi de vous présenter Mlle Rochefort, dont vous venez de nous conter la fin tragique. Bien que son père Tait abandonnée à Paris, elle ira, après le déjeuner, passer deux heures avec lui à la citadelle de Ré.

La stupéfaction de la dame en visite se changea bientôt en colère contre les imposteurs qui avaient ainsi abusé de sa candeur catholique. Sans désemparer, elle demanda une plume et adressa au rédacteur en chef de X Union bretonne un billet lui interdisant de la lui envoyer désormais et le prévenant qu'elle allait s'abonner à une feuille un peu plus sérieuse.

Cette aventure donne le la des infamies aussi honteusement stupides que faciles à démentir au régime desquelles j'étais soumis.

Enfin, s'écriait joyeusement le Pays, l'ancien directeur de la Marseillaise et du Mot tV Ordre, ces journaux où on prêchait la révolte, le pillage, l'assassinat et où on dénonçait à la vindicte publique tout ce qui était sain et respectable, va partir pour la Nouvelle-Calédonie.

Il était temps.

« Ce qui était sain et respectable », c'étaient le coup d'Etat et l'Empire, puisque la Marseillaise avait cessé sa publication un mois avant l'avènement de la République. Ainsi, à un an de la déchéance proclamer solennellement par l'Assemblée de Bordeaux, les feuilles bonapartistes pouvaient librement et impunément réclamer la déportation pour l'homme qui avait le plus protesté contre les déportations et le

LES AVENTURES DE MA flE

déportateur de Décembre. C'était sur mon dos que des ministres qualifiés de républicains permettaient qu'on vengeât Napoléon III.

Pour comble de fourberie, ce prétendu projet d'interpellation était né spontanément dans le cerveau dévergondé et sous la plume des réacteurs de la presse, qui s'étaient gardés de désigner les interpellateurs, de peur d'un démenti. Mais lancer ainsi la nouvelle dune interpellation, c'était peut-être donner a quelqu un 1 idée de la déposer.

Comme je l'écrivais à Edmond Adam, j'étais une simple lettre qu'on jette à la poste, ne réclamant rien et prêt a tout subir. Mais les furibonds qui travaillaient avec cette activité en vue de mon départ ne se doutaient guère, les affamés de chair humaine que leurs articles répondaient au plus cher de mes vœux En effet, tenu sous l'œil comme je l'étais et après deux infructueuses tentatives d'évasion, je n'avais plus d espoir que dans quelque coup tenté dans de nouvelles conditions, soit au cours de la traversée soit après mon arrivée à la Nouvelle-Calédonie, je ne demandais donc qu'à partir, presque sûr que mon embarquement était en même temps mon salut.

J'agitais, à ce propos, dans ma tète tant de combinaisons, qu'en prévision d'un ordre de départ ne me laissant pas le temps de me retourner, j'avais prié ma fille de m'apporter une grande plaque de lièçe que je présentai au directeur du dépôt comme un fond de bain, le contact de la baignoire de la prison m étant particulièrement désagréable.

Cette fable passa sans aucune difficulté, et quand ] eus ma planche je la coupai en huit morceaux susceptibles, par leur épaisseur et leur résistance, de maintenir un homme dans l'eau pendant de longues heures. b

Mon plan, encore vague, consistait en un plongeon dans la mer par un sabord, en vue d'une côte à laquelle j'essaierais d'aborder, et où je n'aurais pas à craindre l'extradition. On verra plus tard que, si mon évasion se fit autrement, mes lièges n'en furent pas moins d'une sérieuse utilité à mes compagnons et à moi.

Tout à coup j'appris par une lettre de l'abbé Foley, l'aumônier de la maison d'arrêt de Versailles, l'état à peu près désespéré de la mère de mes en fants. La pauvre femme en me voyant traîné par les rues, les chaînes aux mains comme un prisonnier gaulois sous les cris de mort des émigrés versaillais, était tombée évanouie et, transportée chez elle, car elle habitait Versailles même, ne s'était plus relevée.

J'ignorais l'extrême gravité de son état et, sitôt que je le connus, je n'eus plus qu'une idée : légitimer par un mariage rapide mes enfants que j'avais reconnus, mais qui, s'ils étaient menacés de n'avoir plus ni mère ni père, auraient au moins un état incontestable el régulier.

Je rédigeai donc à l'adresse du ministre de l'intérieur une demande de transfèrement à Versailles pour y remplir le devoir que mon affection pour mes enfants me commandait. La réponse in arriva sans délai. Deux agents de police vinrent me chercher et me conduisirent au bateau qui me transporta d'abord à La Rochelle, puis au train de Paris.

Leur surveillance était si molle que, ma parole d'honneur, ils m'auraient laissé filer, je crois, si les circonstances n'eussent rendu de ma part toute fuite inadmissible.

, D'ailleurs ie me considérais comme moralement

prisonnier sur parole et pour rien au monde je n'aurais abusé de la latitude qui m'était laissée.

Mes deux policiers, chargés de me nourrir en route, me déballèrent, du reste, des victuailles peu ordinaires : un perdreau froid, un pâté truffé, toutes sortes de fruits, et l'un de mes accompagnateurs me confia qu'ayant reçu les recommandations du ministre lui-même, qui était alors Victor Lefranc, celui-ci avait prononcé devant lui et devant d'autres ces paroles significatives :

— Nous devrions rougir en pensant que nous sommes au pouvoir et que Rochefort est en prison.

Cette confession, qui était d'un brave homme, démontrait à quel point le gouvernement d'alors était malgré lui le prisonnier des monarchistes.

Mais, comme avec l'abbé Crozes, j'avais compté sans l'abbé Foley, le prêtre étant toujours là. Il m'avait annoncé le transfèrement de ma femme dans une maison de santé où elle était l'objet de soins continus, et lorsqu'on m'y introduisit je m'aperçus que j'étais tout bonnement dans une maison religieuse, habitée et desservie par des nonnes. L'abbé avait profité de la faiblesse de la malade pour la transporter dans ce moulin à prières, ce qui pour les hommes à soutane était une conquête précieuse.

La mère de mes enfants avait été toute sa vie très ferme, très courageuse et aussi libre penseuse que moi. Je la retrouvai très affaiblie de corps et d'esprit. Il était visible qu'elle avait été enguirlandée par la cafarderie monacale. On avait certainement voulu transformer ce mariage in extremis en une espèce d'abjuration de ma part. Tandis que j'étais dans la prison de Versailles où l'on m'avait momentanément rendu ma cellule en attendant la céré-

monie, l'aumônier de la soi-disant maison de santé n'avait-il pas eu le toupet de m'apporter un papier à signer par lequel je désavouais tout ce que j'avais écrit contre notre sainte religion et m'engageais à la respecter à l'avenir dans ses mystères et ses dogmes les plus saugrenus?

Ce maître-chanteur tonsuré comptait sur la situation difiicile où je me trouvais vis-à-vis de ma femme qui s'était inconsciemment constituée l'otage des béguines, et se hâtait d'exploiter cette aubaine au profit de son Eglise et probablement aussi de son avancement. Je le priai de me laisser tranquille, ne pensant même pas qu'il put y avoir pour moi un mariage autre qu'exclusivement civil. Aussi, lorsque le maire de Versailles, M. Rameau, député déplora*blement centre gauche, eut procédé aux formalités d'usage, fus-je très surpris de voir apparaître dans toutes ses étoles l'aumônier qui se mit en devoir de bénir notre union.

Ce qui révélait le complot plus clairement encore, c'était la présence de deux jeunes gens sociétaires de Saint-Vincent-de-Paul qui s'approchèrent de moi et, après m'avoir donné leurs noms que je n'entendis pas, me demandèrent l'autorisation d'assister à mon mariage. Je leur répondis que c'était là une cérémonie publique qui avait lieu toutes portes ouvertes et que je n'avais pas plus à leur permettre d'entrer qu'à les prier de sortir.

Si j'avais été seul en cause, comme dans la cellule où le prêtre avait eu l'effronterie de venir solliciter de moi une abjuration, on devine la réception que j'aurais faite à l'officiant. Mais ma malheureuse compagne était étendue sur son lit de quasi-agonisante, les deux jambes paralysées, incapable d'être transportée ailleurs, et conséquemment entre les mains

des religieuses qui auraient probablement refusé les soins les plus nécessaires à une femme simplement mariée à la mairie.

D'ailleurs, comme il faut être deux pour contracter union, les grimaces du curé bénisseur ne s'appliquaient qu'à celle des deux parties qui consentait à s'y soumettre. Je le laissai donc déverser son fluide qui n'atteignit qu'un de nous deux.

Cet aumônier me parut, du reste, animé à mon endroit de sentiments peu tendres : il projetait sur moi, pendant son travail, des regards d'une acuité menaçante. Il s'était probablement vanté à son évêque d'arriver à me faire signer son papier, et il ne me pardonnait pas de le lui avoir laissé pour compte.

Toute la fourbe ecclésiastique est contenue dans cet épisode de ma vie. Il était peu de situations au monde plus intéressantes, plus attendrissantes même que la nôtre : une femme mourante, un homme condamné à la peine de déportation perpétuelle, et ces deux départs prochains, dans un cercueil pour l'une, dans l'entrepont d'un navire de guerre pour l'autre, allaient laisser orphelins trois enfants désormais astreints soit à mourir de faim, soit à vivre de la charité des amis de leur père.

Eh bien, dans ce drame si sombre, le clergé ne voyait que l'occasion de tenter un chantage et de m'extorquer une signature ! J'en gardai à l'égard de cette misérable et, en somme, imbécile prêtraille, un sentiment de dégoût que d'autres exemples aussi caractéristiques que celui-là n'ont fait qu'accentuer.

Bien que mon voyage de Ré à Versailles n'eût d'autre but que l'accomplissement du plus impérieux devoir, celui de donner à mes enfants un nom légi-

time, les feuilles dévotes et deux-décembristes en redoublèrent d'invectives. C'était un prétexte que j'avais habilement pris pour m'offrir une promenade aux frais du Trésor public. Je ne trouvais pas le séjour de la citadelle suffisamment confortable et je comptais bien, une fois à Versailles, y rester dans des conditions de bien-être tout spécial.

Edouard Lockroy écrivait à ce sujet dans le Rappel :

Depuis que Rochefort est eu prison, on dit de Rochefort ce qu'on n'en dirait certainement pas si Rochefort était libre. C'est tout naturel. Quand l'insulté est entre quatre murs et quatre gendarmes, les insulteurs ont beau jeu. Je ne sais quand Rochefort sera « amnistié ». Mais je sais qu'il a un fils. Et ce fils pourrait bien se souvenir, un jour, qu'on a dénoncé, calomnié et traîné dans la boue son père et sa mère.

Le mariage de Rochefort, célébré dans une prison, a rendu enragées les feuilles réactionnaires.

Pour mettre fin à toute équivoque, je fis demander formellement au ministre de l'intérieur de repartir immédiatement pour l'île de Ré où j'avais laissé mes enfants à qui j'avais hâte de donner des nouvelles de leur mère, — laquelle mourut deux mois après la lugubre cérémonie.

Insulté jusqu'à la bride par d'ignobles drôles parmi lesquels le failli Henri de Pêne, du Paris* Journal, qui m'accusait de me « prélasser au fort Boyard », comme ils auraient pu écrire que Blanqui s'était « prélassé au Mont-Saint-Michel », j'étais aussi défendu par de nombreux républicains et même des républicaines que ma destinée avait émues. On me consacrait des poésies et une jeune Russe écrivait à

mon intention tout un poème dont plusieurs journaux donnèrent des extraits.

En revanche, un soi-disant touriste avait rapporté d'une visite au fort Boyard (où personne n'avait te droit de pénétrer) ce renseignement que publiait la Patrie et que je copie textuellement :

Dernier détail. Il paraît qu'en quittant le fort Boyard pour aller à Oleron, Rochefort a déclaré au gardien de la prison qu'il ne renonçait pas à l'espoir de recouvrer sa liberté. « Je n'ai, a-t-il dit, rien à attendre des gens de ce gouvernement-ci; il n'y a que Bonaparte qui puisse me délivrer, et j'espère qu'il reviendra bientôt ! »

Que c'est beau, l'oubli des injures! — des siennes, s'entend.

On peut juger par ce morceau de l'infamie des autres.

Un homme du monde bien connu, racontait le Gaulois, mais que nous ne désignerons pas autrement, disait hier devant nous :

— Si j'avais l'honneur de faire partie de l'Assemblée nationale, savez-vous ce que je ferais ? Je monterais à la tribune et je dirais ceci : « Messieurs, il est criant que tant de misérables qui n'ont guère été, malgré leurs crimes, que des instruments, qui n'ont agi qu'excités, grisés, affolés par les écrits des Rochefort et des Vallès soient déportés chaque jour, pendant que Vallès se promené la canne à la main en Angleterre et que M. Rochefort, entouré d'égards, soigné, abonné à plusieurs journaux, demeure tranquillement dans une forteresse française.

« Cet abus est criant; eh bien, voici ce que je propose : j'évalue la valeur de M. Rochefort à vingt communard vulgaires. Je demande que M. Rochefort parte immédiate-

ment et qu'en échange on rende la liberté ou du moins qu'on fasse rentrer eu France vingt déportés s'étant fait remarquer depuis leur exil par leur repentir et leur bonne conduite. C'est M. Rochefort qui a perdu ces hommes, c'est M. Rochefort qui doit payer pour eux. »

Eh bien, vous verriez que les radicaux hurleraient. Vingt inconnus? Allons donc! Qu'importe! Contre un chef qui, du jour au lendemain, peut recommencer à en embaucher mille !

Cette solution m'aurait beaucoup plu. D'abord parce qu'elle assurait la liberté à vingt communards. En second lieu, parce que je ne redoutais en rien mon départ que je n'avais jamais travaillé à éviter, convaincu que dans le manque d'organisation de la déportation je trouverais à un moment quelconque un jour pour m'échapper. Je ne cessais de répéter à ma fille, découragée partant d'orages grossissant sur ma tête :

— Aie confiance en moi. Le jour où tu apprendras mon embarquement, tu ne seras pas loin d'apprendre mon retour.

Néanmoins l'heure de mon départ semblait s'éloigner tous les jours. Edmond Adam m'annonça même que Thiers avait pris la résolution définitive de nem'appliquer la loi que dans sa lettre même, c'est-à-dire de me déporter dans une île « située hors du territoire français », ce qui donnait à l'interprétation de l'arrêt du conseil de guerre une élasticité considérable.

Toute île de l'Océan ou de la Méditerranée peut être, tout autant que la Nouvelle-Calédonie même, considérée comme hors du territoire français. Celle que le gouvernemenl s'était décidé à me choisir, c'était l'île Sainte-Marguerite où Adam fut averti que je serais transféré dans les derniers jours du mois de mai.

Le gouverneur du fort reçut l'ordre de l'aménager* pour un nouveau Masque de Fer dont le cachot serait plus habitable. J'aurais eu la faculté d'en sortir quelquefois pour faire des promenades dans l'île, sur promesse de ne pas chercher à m'évader, à moins, avait dit Thiers à Edmond Adam, qu'il ne se produisît une restauration bonapartiste.

Les impérialistes, qui s'agitaient beaucoup et à qui on avait rendu toutes leurs places et tous leurs privilèges, commençaient à effrayer jusqu'aux conservateurs, et Thiers s'était exprimé ainsi à mon sujet :

— Le premier soin de ces gens-là, s'ils revenaient au pouvoir, serait de faire fusiller Rochefort. Comme il n'a pas été condamné à mort, notre devoir est de parer à cet assassinat.

Ce Thiers était un étrange représentant de la bourgeoisie qu'il gouvernait sans pitié et sans conscience, mais aussi sans haine ni rancune. Du moment où, privé de ma liberté et de ma plume, j'avais cessé de gêner sa politique , il paraissait n'avoir conservé aucun souvenir de mes attaques sans merci contre les égorgeurs de Versailles. Il ne voyait plus en moi que l'ennemi acharné de l'Empire et, l'Empire redevenant menaçant, il croyait de son intérêt de me ménager presque ouvertement.

A parler sans ambages, cet internement dans le fort de Sainte-Marguerite, où l'appartement qu'on avait disposé pour moi servit plus tard à Bazaine, m'apparaissait comme une solution un peu gênante. Je n'avais rien demandé à qui que ce fût et j'étais bien forcé d'accepter le régime qu'on m'imposait, mais il m'était pénible d'avoir l'air d'un condamné amateur qui est à un quart d'heure des côtes de France, tandis que ses compagnons en sont à six mille cinq cents lieues.

Toutefois, que faire, puisque je n'avais pas voix au chapitre et qu'il eût suffi, pour anéantir toutes mes réclamations, que la commission médicale, devant laquelle, malgré les affirmations réitérées du Figaro, de la Patrie, du Paris-Journal et du Pays, je n'avais point passé, décidât que j'étais bon pour l'île Sainte- Marguerite et mauvais pour la Nouvelle-Calédonie?

Enfin cette parole de ne pas chercher à m'évadcr m'eût enchaîné désagréablement. Je tenais à ne prendre d'engagement vis-à-vis de personne, afin de rester maître de mes mouvements.

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