‹ Les aventures de ma vieChapitre 9 sur 16 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Au Fort Boyard. — Projets d'évasion. — L'amiral Ribour. — Les attaques de la presse. — La « Danaé ». — Une fosse aux ours. — a oleron.

Dans les circonstances les plus ténébreusement désespérées, j'ai toujours été servi par le hasard et aussi par l'imbécillité ou l'ignorance de mes adversaires. Le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie avait conseillé au gouvernement l'île des Pins, située à environ dix lieues de Nouméa, comme lieu de déportation simple, et l'île Ducos, située à vingt lieues de la capitale néo-calédonienne, comme lieu de déportation fortifiée.

Le séjour sur cet îlot désert et uniquement peuplé de moustiques eût été pour nous la mort lente, peutêtre même rapide, tant nous y eussions été privés de tout et dévorés par les insectes. Mais en consultant les c.'irh's marines récentes, nos géographes de gouvernement ne parvinrent pas à y découvrir l'île Duet la confondirent avec la presqu'île Ducos, proche de Nouméa, dont le voisinage allait devenir si précieux pour nous.

Quant à l'Ile des Pins, très éloignée de la grande

terre et entourée de récifs de coraux, elle aurait eu pour moi l'incomparable désagrément d'offrir à toute tentative d'évasion une barrière infranchissable.

L'ignorance des employés de la marine avait donc eu pour résultat de faire appliquer aux moins coupables, c'est-à-dire aux moins condamnés, un traitement considérablement plus rigoureux qu'aux autres, puisque les premiers étaient privés de toute communication avec l'extérieur, tandis que les se conds se trouvaient à portée des nouvelles et en mesure d'entamer au besoin des négociations avec les commandants des navires étrangers qui venaient relâcher dans la rade.

Mais aussi peu que nos marins officiels au courant de la topographie des antipodes et ne sachant pas au juste ce qu'on appelait « enceinte fortifiée », je me vis par la pensée enfoui pour un temps indéterminé dans quelque casemate bâtie sur un rocher dont la descente serait pour moi on ne peut plus ardue.

Cependant, comme les morts seuls ne reviennent pas, j'acceptais assez gaiement cette perpétuité avec l'espoir de l'abréger de mon mieux.

Le personnel de la prison de Versailles, que je réintégrai après l'arrêt, sembla le comprendre ainsi, car le directeur, jusque-là très rigide, poussa la complaisance jusqu'à me prêter son bureau pour recevoir mes enfants. Je m'y rencontrais avec les sœurs de Rossel, qui nous lançaient, à eux et à moi, des regards de douloureuse convoitise et pleins de cette a m ère réflexion :

« Si seulement notre pauvre frère pouvait aussi échanger la peine de mort contre la déportation, dûtelle ne jamais finir. »

Victor Hugo obtint l'autorisation spéciale et inusitée de me voir dans ma cellule même. Je lui en fis les tristes honneurs et il y passa avec moi plus d'une heure et demie. La lettre de Trochu l'avait indigné au point que, dans Y Année terrible, il en flétrit l'auteur en vers superbes.

Il m'apprit que je serais vraisemblablement transféré à la prison de Tours, que je connaissais pour y avoir passé lors du procès de Pierre Bonaparte. Je lui fis remarquer que rien ne serait plus fâcheux pour ma bonne renommée que cette espèce de distinction entre moi et les autres condamnés dont un assez grand nombre avaient été distribués dans le fort deQuélern et le fort Boyard.

Aussi résolus-je de réclamer l'application intégrale de la peine que je devais et que je voulais subir dans les mêmes conditions que mes compagnons de misère et de captivité. Le lendemain de la visite de Victor Hugo, j'écrivis au ministre de l'Intérieur qu'aussi condamné que plusieurs des membres de la Commune, je demandais à les rejoindre au dépôt de « rebelles » qui leur avait été assigné, tenant à ne bénéficier d'aucune apparence de faveur.

Ma réclamation, que je fus obligé de renouveler, finit par aboutir, et un beau soir on m'ouvrit les portes de la maison d'arrêt de Versailles pour m'enfourner dans une voiture cellulaire où je retrouvai une douzaine de victimes des conseils de guerre, notamment l'ancien secrétaire du gouvernement de Tours, Georges Cavalier, que Vallès a quasi immortalisé sous le nom de Pipe-en-bois.

Nous mîmes deux interminables jours à atteindre

la Rochelle. Cependant ni Pipe-en-Bois ni moi ne

subîmes le supplier de la boîte cellulaire et le voyage

se fit pour nous deux dans le couloir du panier à

salade, où on nous allongea des matelas pour la

nuit

La géhenne de la voiture cellulaire est pour les condamnes de droit commun un effrayant rappel des tortures le plus moyen âge. A travers le plancher de chaque cabanon passent des grosses chaînes terminées par des cercles de fer dans lesquels on emboîte les p.eds du voyageur malgré lui et qui les lui immo! bihsent jusqu'à l'arrivée à destination.

Il en résulte un arrêt presque complet dans la circulation du sang et le développement d'un frokl intense aux extrémités. Et ces trains de détenus sont généralement considérés comme des trains de marchandises, et soumis presque à chaque çare à des arrêts d'une, deux et trois heures. Quai/on retire les malheureux de leurs cercueils roulants, il est rare

en "route. * S°'ent *** m°mifiéS' geMs 0U ^^osés

En débarquant à la douane, pour nous rembarquer sur la canonnière qui chauffait en vue du fort Boyard je frôla, un des gendarmes rangés en haie

remenn°t Lu" fage- " ^ ** t0Ut baS d'Un ton ^

— A quoi êtes-vous condamné ?

— A la déportation, répondis-je.

— Pour combien de temps?

— Mais pour toujours.

— Ah !

Et le soupir qui accompagna ce : ah! était si incontestablement sincère qu'il me rouvrit Tes portes de 1 espérance. Je réfléchis que puisqu'un genZmt charge de me surveiller me témoignait cette sympT Une des la première station de mon calvaire il y

avait lieu de supposer que je rencontrerais d'autres compatriotes disposés à me plaindre et peut-être à me secourir.

L'attitude des Rochellois, qui nous regardèrent monter à la première heure sur le bateau à destination du fort, fut également presque amicale. Après les ordures dont on nous avait vidé des paniers sur la tête, c'était pour nous une consolation de constater les bons sentiments que nous gardait la province.

Notre cœur ne s'en serra pas moins quand le mastodonte en pierre bâti sur la roche Boyard nous apparut dans les rougeurs du matin. Noire et percée de sabords d'où sortaient des yeux féroces, figurés par les canons qui semblaient nous suivre du regard, cette bête apocalyptique avait tout l'air de nous attendre pour nous dévorer.

La perspective d'être avales par le monstre sans savoir quand nous pourrions sortir de son horrible ventre n'avait rien que de profondément décourageant. D'autant que, battu par les vagues d'une mer toujours mauvaise, il ne laissait à la vue d'autre prise que celle d'une agglomération de flots incohérents qui tournoyaient constamment autour de nous, glauques et vides, car il était enjoint aux bateaux de pêche de se tenir loin de nous à une distance déterminée.

Notre arrivée produisit un certain remous parmi les deux cent cinquante ou trois cents Jonas qui grouillaient dans l'intérieur de cette baleine monumentale. Je revis ou je vis là pour la première fois beaucoup de déportés dans la compagnie desquels je devais passer un bail de trois, six, neuf, lequel n'était malheureusement pas révocable à la volonté du preneur.

J'y connus Henry Bauër qui, m'ayant précédé à

Boyard, devait me précéder aussi en Nouvelle-Calédonie où il partit par le premier bateau, par le premier convoi, devrais-je dire, car ces voyages transocéaniens ressemblaient surtout à des enterrements.

Je m'y liai avec Assi, l'ancien organisateur de la grève du Creusot, et qui, bien que très brave de sa personne, me parut un cerveau aussi peu solide que peu meublé. Les galons de colonel, qu'il avait portés pendant la Commune, le préoccupaient certainement plus que l'issue de la lutte entre Versailles et Paris.

Ses co-accusés du conseil de guerre me racontèrent que, pendant ce procès, où chacun y allait de sa tète ou de son corps, Assi ne pensait qu'à laisser pendre ses bras en dehors de la barre, afin que le public ne perdît pas une passementerie des insignes de son grade.

Il était mécanicien de son état et rêvait de nous faire tous évader au moyen d'un ballon. Seulement, on aura peine à le croire, il voulait, faute d'étoffe, le construire en briques. Et comme Paschal Grousset et moi essayions de lui faire comprendre l'insanité de son projet, il nous répétait avec une obstination désolante :

— Mais la brique, c'est plus lourd que l'air; vous voyez donc bien !

Le directeur du fort était un fonctionnaire sans aucune prétention à la poigne, qui ne demandait qu'à entrer en conciliation avec ses pensionnaires. Malheureusement il était contrecarré dans ses bonnes intentions par un capitaine d'infanterie de marine qui avait le commandement militaire du dépôt et qui, toujours entre deux absinthes, passait son temps à nous chercher noise.

Sa brutalité envers les parents des déportés qui

avaient obtenu de l'amirauté l'autorisation de rendre visite à ces derniers faillit amener une révolte. Il mit le comble à son impopularité en refusant l'entrée du fort à ma sœur et à mes deux enfants qui avaient fait près de trois heures de mer pour venir m'embrasser.

Mes compagnons exaspérés couvrirent cet ivrogne d'injures auxquelles je mêlai les miennes, et la mutinerie prit de telles proportions que le directeur vint me supplier d'user de toute mon influence pour calmer les colères, me promettant, d'ailleurs, que ma famille allait avoir l'entrée libre, que le capitaine la lui accordât ou non.

Il était temps, car déjà un déporté m'avait crié :

— Citoyen Rochefort, voulez-vous que nous foutions à l'eau ce marsouin-là?

Une émeute, en effet, eût été d'autant plus difficile à réprimer que les quelques fantassins de marine éventuellement préposés à notre garde fraternisaient constamment avec nous, se chargeant de commissions au dehors et notamment d'achats de tabac pour lesquels je donnais tout mon argent, car la privation de cette moisissure en feuilles hachées ou roulées était pour beaucoup de mes camarades à peu près intolérable.

Moi qui, de ma vie, n'ai seulement mis une cigarette entre mes lèvres, je dépensai, dans les six mois que je passai au fort Boyard, un peu plus de quatre mille francs de caporal.

A la prison de Versailles, j'avais eu presque sous l<is yeux le terrible exemple d'un malheureux sur qui la défense de fumer avait produit des pavages foudroyants. Il demandait à mains jointes du tabac que les règlements de la maison d'arrêt ne permettaient

pas de laisser délivrer aux prisonniers. Après des souffrances qui se traduisaient par de véritables hurlements, il tomba dans un état de consomption quasi comateux, s'alita et mourut.

Huit jours avant le dénouement, le médecin de la prison lui avait enfin prescrit le tabac qu'il réclamait à cor et à cri. Mais il était trop tard et comme m'avait dit mon gardien, sans se douter de ce que ce jeu de mots avait de sinistre :

— Il a cassé sa pipe au moment où on lui avait donné l'autorisation de l'allumer.

J'avais encore dans l'oreille les cris de cette victime d'une passion que je constatais sans la comprendre, et dès qu'un des déportés de Boyard se plaignait à moi d'être à sec de tabac, je lui en faisais délivrer à mes frais. Cependant j'étais bien obligé de restreindre mes distributions, sous peine d'être bientôt moi-même à sec d'argent. Alors ces monomanes de nicotine, essayant de tromper leurs appétits fumivores, retenaient à leurs voisins les résidus de leurs chiques et, bien que tout le jus en fût parti, en tiraient encore, sous forme de cigarettes, une seconde mouture.

On vint un jour me dénoncer un tout jeune homme d'à peine dix-huit ans, car les égorgeurs du gouvernement rural condamnaient à perpétuité jusqu'aux enfants échappés à leurs balles. Ce petit enragé était fumeur à ce point qu'il vendait la viande de son dîner et de son déjeuner pour le contenu d'une simple bouffarde.

Il s'épuisait donc à la fois parce qu'il fumait trop et ne mangeait pas suffisamment. Il était, en effet, tout chancelant et pâle comme un mort. Je compris bien vite que sa maladie résisterait à tous les

raisonnements et j'allai au plus pressé en lui allouant cinq sous de tabac par jour, ce qui lui permettait de manger à sa faim.

Eh bien, au bout de huit jours, je fus de nouveau averti qu'il consommait d'abord mes cinq sous et qu'il vendait tout de même sa nourriture pour augmenter sa provision de tabac. En essayant de le sauver, j'avais tout bonnement contribué à le détériorer davantage.

Le fort Boyard était en somme moins diable qu'il n'était noir. Nous jouissions du droit de nous réunir tous et de nous promener à notre fantaisie sur le sommet de la citadelle où nous respirions un excellent air salin. J'avais, dès mon arrivée, été installé à l'infirmerie, c'est-à-dire dans une casemate que je partageais avec Grousset, le docteur Rastoul et Billioray, que les feuilles de la réaction qualifiaient de joueur de vielle, personne n'a jamais su pourquoi.

Cette erreur sur la profession avait servi aux soldats de l'ordre de prétexte à l'exécution, c'est-à-dire à l'assassinat de quatre ou cinq joueurs de vielle auxquels ils (lisaient :

— Toi, je te connais, tu t'appelles Billioray !

Et qu'ils fusillaient sans leur laisser le temps de répondre, Ce Billioray, le seul authentique, mourut phtisique en France, car son état de s;mté avait interdit son transport en Nouvelle-Calédonie.

Rastoul, médecin méridional et un peu gasconnant, vivait dans la perpétuelle attente d'une amnistie qui reculait tous les jours et passait son temps à écrire d<s lettres aux autorités pour solliciter une commutation qui n'arrivait jamais. Quelques .innées plus tard, hanté par le succès de mon évasion, il en risqua une à laquelle la plus intense folie avait présidé. Avec du

bois coupé au hasard dans les forêts de File des Pins, quelques-uns de ses co-déportés et lui avaient construit un bateau non ponté susceptible de contenir à peine huit fugitifs.

Ils s'y entassèrent une vingtaine et cinglèrent vers l'Australie, presque sans vivres, pour un voyage qui devait au minimum durer un bon mois. Hélas ! ils n'eurent pas à connaître les tortures de la faim, car ils furent engloutis au premier coup de mer.

On retrouva pour toute épave quelques planches de la barque. Eux élurent probablement domicile dans le ventre d'une famille de requins et aucun de leurs cadavres ne fut repêché.

La tentative de l'infortuné et peu sérieux Rastoul était d'autant moins excusable qu'il avait nettement refusé, quand il était interné en même temps que nous, de s'associer à mon premier projet d'évasion, qu'un exécrable hasard fit avorter, mais qui présentait les chances de succès les plus réelles.

C'était moi qui l'avais conçu, et voici comment il avait été mis à exécution :

J'avais, dans l'ombre de ma casemate, coupée en deux par une énorme pièce de huit qui allongeait son museau hors du sabord, rédigé à l'adresse de Mme Saint- Gh..., amie intime de mes sœurs, une lettre détaillée et explicative sur le plan du fort, dont je donnais en outre le dessin.

A marée basse, le brise-lame, qui avançait comme la proue d'un navire, était complètement hors de l'eau. Par une nuit noire, un canot pouvait donc y aborder assez facilement, la surveillance de notre côté étant à peu près nulle.

Si le capitaine d'un bateau, soit français, soit étran-

ger, consentait, moyennant une somme débattue, à venir nous attendre dans sa baleinière auprès du terreplein du brise-lame, nous n'avions qu'une mince difficulté à descendre de notre sabord au moyen de nos draps solidement roulés et attachés à l'affût du canon.

Je recommandais à Mme Saint-Ch... de communiquer ma lettre à mes sœurs dont les noms sur une enveloppe eussent éveillé les curiosités de la poste. Elles devaient m'avertir de l'époque où notre sauvetage aurait été décidé et de l'heure choisie, mais au moyen de mots insignifiants, comme par exemple :

« Le 8 de ce mois, nous devons partir pour la campagne. Nous prendrons le train de minuit. Si ce n'est pas le 8, ce sera le 9 ou le 10. »

Ce qui pour moi voudrait dire :

« Le bateau sera au bas du brise-lame sur les minuit, le 8, 9 ou 10 du mois. »

J'avais, en outre, indiqué dans mon mémoire que nous laisserions pendre jusque sur le terre-plein une ficelle à l'extrémité de laquelle serait attaché un gobelet de fer- blanc posé sur la fonte du canon de la casemate. 11 suffirait de tirer cette sonnette de nuit pour provoquer par le choc des deux métaux un bruit qui nous avertirait de la présence de nos amis.

La descente s'opérerait ; puis nous prendrions place dans le canot qui nous mènerait au navire à voiles ou à vapeur ancré à quelques centaines de mètres et qui déraperait sans demander son reste.

Billioray, Paschal Grousset, Ballière, avec lesquels je m'évadai deux ans et demi plus tard de Nouvelle- Calédonie, Rastoul et moi devions profiter de cette aubaine, pour laquelle j'avais versé dix mille francs et Grousset huit mille, que je tins à lui restituer après

l'échec de la combinaison, dont la responsabilité m'incombait.

Je tenais ma lettre à la main, mais je ne savais par qui la faire mettre à la poste, attendu que la confier au greffe, c'était me livrer moi-même. Alors, que fîmes-nous? car la solitude de la prison développe dans des proportions étranges l'ingéniosité de certains prisonniers, s'il en abrutit d'autres. Nous démontâmes aux trois quarts la serrure de notre casemate dans laquelle il était ainsi devenu impossible de nous boucler le soir, le couvre-feu ayant été conservé spécialement pour les détenus.

Le directeur, averti de cet état de dégradation, fit appeler un serrurier qu'il chargea de la réparation des verrous et des pênes endommagés.

L'ouvrier, qui croyait travailler à assurer notre emprisonnement, était à cent lieues de se douter qu'il aidait à notre délivrance.

Au bout de deux heures, nous étions tous au mieux avec ce brave homme que nous attendrissions sur nos souffrances présentes et futures. J'inventai tout exprès pour lui une histoire de femme à laquelle il m'était interdit d'écrire, nos parents seuls ayant droit de correspondance avec nous, et qui se mourait d'inquiétude sur ma santé que les journaux disaient très mauvaise.

Lorsque je le vis suffisamment ému par le désespoir de cette amoureuse imaginaire, je lui demandai s'il se refuserait à faire partir de La Rochelle une lettre pour cette adorée à laquelle je faisais ainsi savoir que j'étais bien portant et que je l'aimais toujours.

Il eut un léger soupçon et me dit :

— Oui, mais vous savez comme ces choses-là nous

sont défendues. Vous ne lui parlez que de vous, au moins?

— Parbleu! répondis-je, à une femme, de quoi voulez-vous qu'on parle? Du reste, voyez l'enveloppe.

Quand il eut lu le nom de Mme Saint-Ch..., il ï ■ crut un simple messager d'amour et emporta en toiu confiance mes instructions.

Elles furent exactement suivies. Huit jours aprù le départ de notre serrurier, je reçus d'une de mci sœurs une lettre me prévenant en style convenu que l'homme et le navire étaient trouvés et que la quinzaine suivante, entre minuit et deux heures du matin, nous eussions à nous attendre à l'apparition du canot sauveur.

Nous commençâmes les préparatifs de notre descente, et tous les soirs nous laissions pendre jusque sur le terre-plein la ficelle à laquelle était attaché le gobelet avertisseur, dont le choc sur la fonte de la pièce de huit produisait un bruit à réveiller un mort et surtout un prisonnier.

Nous veillions, du reste, pour plus de certitude, jusqu'à deux heures de la nuit, après quoi nous prenions la précaution — qui, d'ailleurs, nous perdit — de retirer et de rentrer la corde qui aurait pu frapper l'attention des hommes de ronde.

Comme nous nous promenions anxieux sur la terrasse du fort, regardant à l'horizon si nous ne voyions rien venir, on nous signala un navire norvégien chargé de pitch-pin, qui se tenait à la distance réglementaire, mais qu'avec une bonne lorgnette il était possible d'apercevoir.

Nous devinâmes que c'était le nôtre. Mais nous ne

savions si l'expédition était pour le soir même, lf lendemain ou le surlendemain. L'essentiel était donc de nous tenir rigoureusement prêts.

Sur le coup de dix heures du soir, tout le monde étant calfeutré jusqu'au lendemain, nous préparâmes soigneusement notre sonnette d'alarme, sans avoir suffisamment remarqué que la mer était passablement houleuse. Onze heures, minuit, une heure, deux heures; notre timbale de fer-blanc ne rendait aucun son et pour éviter une surprise nous retirâmes notre ficelle en nous répétant :

— C'est pour demain !

Hélas ! c'était bien pour cette nuit-là. Mais, par une déveine désespérante, les deux hommes qui manœuvraient le canot libérateur eurent à lutter pendant trois heures contre des vagues qui en se brisant sur le fort les rejetaient constamment au large. Ils n'abordèrent au terre-plein que vers deux heures et quart du matin, quinze minutes après le remontage de notre avertisseur. Ils cherchèrent longtemps la corde et, effrayés par l'état de la mer qui grossissait, ils se rembarquèrent pour rejoindre le bateau norvégien

Peut-être auraient-ils pu essayer de lancer dans les carreaux de notre casemate quelques pierres qui nous eussent mis debout, mais ils ignoraient naturellement quelle pièce nous habitions et probablement n'osèrent rien risquer, de peur de donner l'éveil.

Pour comble de malheur, un de ces braves matelots, s'étant mis à la mer pour atteindre le canot, fut pris par une lame et, emporté aussitôt par le courant, se noya malgré les efforts de son camarade dont la nuit paralysa les recherches.

Le corps du pauvre garçon fut retrouvé le lendemain sur la grève de l'île d'Olcron et l'inscription

norvégienne brodée sur ses vêtements, rapprochée de la présence du navire dans les eaux de la roche Boyard, mit la puce à l'oreille du préfet maritime de Rochefort, qui ordonna incontinent une enquête.

L'amiral Ribour, flanqué de quelques officiers de marine, fit le lendemain dans les casemates de l'infirmerie une apparition sensationnelle. Il était huit heures du matin, j'étais encore couché et, en voyant entrer cette «grosse cravate», je me tournai la face du côté du mur, sans paraître prendre garde le moins du monde à ses investigations.

Il n'osa pas nous faire subir un interrogatoire, auquel je me serais du reste refusé, et ayant examiné avec la dernière minutie et les dispositions de notre chambre et les ouvertures de nos sabords, il ordonna la construction de guérites qui surplomberaient le long de nos fenêtres et où des soldats d'infanterie de marine feraient constamment faction.

Au sommet du fort, des sentinelles furent installées, avec mission spéciale de surveiller attentivement l'horizon. Toutes ces mesures n'étaient en somme que de la moutarde après dîner, attendu que, notre coup étant manqué, il nous devenait à peu près impossible d'en organiser un autre, tout au moins dans les mêmes conditions. J'en étais pour mes dix-huit mille francs et la perte à jamais regrettable et douloureuse d'un pauvre diable qui était venu de Norvège tout expiés pour nous sacrifier sa vie. Et nous avions manqué noir*' délivrance d'un quart d'heure!

Ce même amiral Ribour, qu'à l'instar des Merlin du conseil de guerre et de la Haute-Cour je devais rencontrer perpétuellement sur ma route, fut également chargé d'une autre enquête au sujet de l'évasion, réussie cette fois, que nous opérâmes en Nouvelle- Calédonie, Paschal Grousset, Ballière et moi, qui

l'avions déjà tentée ensemble au fort Boyard, mais il eut beau destituer tous les fonctionnaires de la colonie qu'il accusait bêtement de complicité dans notre fuite, il arriva simplement à constater, après avoir fouillé notre nid de fond en comble, que les oiseaux s'étaient envolés.

Nous nous résignâmes donc à attendre des jours et des circonstances plus favorables à une seconde tentative, mais pendant longtemps nous restâmes sombres à la pensée de cette liberté chérie que nous avions touchée comme avec la main et qui nous était si cruellement échappée. Il m'eût été pourtant bien doux, pour ma part, de brûler la politesse aux journalistes versaillais qui, me sachant ou me croyant à jamais enfoui dans les in-pace de la réaction, dépassaient à mon égard toute mesure.

Il est probable que jamais la lâcheté humaine ne s'est exercée avec plus d'abjection et de raffinement sur un homme enchaîné, emmuré et sans défense. Tous ceux dont le bruit fait autour de moi pendant trois ou quatre ans avait exacerbé la jalousie basse; tous les bonapartistes de plume que les événements avaient momentanéments réduits au silence, s'amusaient à jouter entre eux d'épithètes insultantes et de monstrueuses calomnies. Edouard Portalis, que je ne connaissais pas et qui, après avoir commencé dans la politique suspecte, a fini par le chantage vulgaire, dirigeait alors le journal la Vérité et tenait assez courageusement tête au régime de l'état de siège, dont un général, du reste aussi peu lettré que les autres et nommé Ladmirault, était le plus haut représentant.

Edouard Portalis m'avait, après ma condamnation, fait proposer d'écrire pour son journal une Histoire du second Empire qu'il aurait publiée en feuilleton et

pour laquelle il me faisait des offres éblouissantes; mais tous les directeurs de prison, ayant été fonctionnaires sous Napoléon III, n'auraient pas lu sans grimace mon manuscrit et eussent considéré comme un devoir d'intercepter mes documents.

Je m'étais donc contenté de répondre au directeur de la Vérité que je le remerciais de tout mon cœur, mais qu'à l'instar des éléphants, je ne me reproduisais pas en captivité.

Néanmoins le bruit s'était répandu que je préparais un ouvrage relatant les principaux épisodes du règne de Napoléon III, et la presse badingueusarde en prit aussitôt les armes.

Villemessant demanda qu'on me retirât encre, plumes, papier et tout ce qui était de nature à m'aider dans la perpétration de ce nouveau crime.

Le Constitutionnel poussa l'indignation jusqu'à soutenir que je n'avais pas le droit d'écrire une histoire de l'Empire, attendu que j'avais été condamné « non comme homme politique, mais comme malfaiteur ».

A quoi Ernest Blum, dans ses Zigzags clans Paris, du Rappel, répondait spirituellement :

« Mais si Rochefort est un malfaiteur, il est plus apte que qui que ce soit à raconter la vie de Louis Bonaparte, qui est un malfaiteur aussi. On ne peut être mieux jugé que par un confrère. »

J'aurais bien essayé de m'attcler à une besogne littéraire quelconque, mais en prison le néant des événements entraîné le vide du cerveau. Noua «'Mions toujours sur le qui-vivc, dans l'attente d'un départ prochain, et entreprendre un roman susceptible d'être interrompu par une traversée de six mille cinq cents lieues nuisait à toute concentration d'esprit.

On jouait aux cartes ou aux dominos. On essayait de tuer le temps par des représentations vaudevillesques à l'organisation desquelles beaucoup de détenus apportaient tous leurs soins. En ma qualité d'exauteur dramatique, j'étais spécialement consulté sui la mise en scène ou la distribution des rôles, et j'étais surpris de l'importance qu'attachaient à ces distrac tions des hommes totalement séparés du monde et qu'un voyage aux antipodes allait en séparer bien davantage.

Mais j'ai pu faire alors la remarque que presque tous mes compagnons de forteresse avaient été, à leurs débuts, attirés vers le théâtre. La gloire des Frédérick-Lemaître, des Arnal ou des Bouffé leur apparaissait comme la plus enviable, et j'en conclus que, pour un grand nombre d'entre eux, l'uniforme et les galons n'avaient pas été étrangers à leur immixtion dans les rangs de la Commune.

Tout à coup l'arrivée de la frégate de guerre la Danaé dans les eaux de l'île d'Aix vint modifier l'affiche et changer les rôles. On avait un peu compté sur l'amnistie, et l'armement de ce premier transport démontrait dans quelle erreur nous nous étions tous plus ou moins endormis. Une centaine de déportés furent traduits devant une commission médicale qui, sauf Billioray, les jugea tous bons pour l'embarquement.

Avant cette suprême consultation — non gratuite — le directeur du dépôt des rebelles nous avait, les uns après les autres, appelés dans son cabinet pour nous demander s'il ne nous convenait pas de signer un recours qui serait soumis à la commission des grâces, qu'un député qualifia plus tard de « commission d'assassins », tant elle ordonna d'exécutions.

Je fus, je crois, interrogé le premier, et comme

j'avais déclaré ne vouloir adresser aucun recours à aucune commission, le directeur me pria de signer de mon nom la résolution que je lui communiquais. Je lui fis alors observer que je regrettais de paraître élever un soupçon contre sa loyauté, mais qu'au milieu de l'avalanche de calomnies qui m'assaillaient de toutes parts je ne saurais trop me garder à carreau ; qu'au-dessus de ma signature, apposée sur le papier le moins important en apparence, une main ennemie pourrait glisser quelques lignes compromettantes pour mon honneur, et que pour ma sécurité et celle de ma réputation je préférais m'abstenir de toute signature.

Mes autres camarades firent comme moi et toutes les feuilles, préparées à l'avance par le conciliant directeur, restèrent d'une blancheur immaculée.

La Danaé mit le cap sur Nouméa, emportant notamment Henry Bauër, aujourd'hui un des principaux rédacteurs de Y Echo de Paris, et Amilcare Cipriani, le révolutionnaire italien, qui, après les horreurs de la captivité dans notre pays, connut dans le sien à peu près toutes les tortures humaines, étant resté pendant quatre ans rivé par une courte chaîne au mur d'un cachot, comme un nouveau prisonnier de Chillon.

Il fallut, pour le désenchaîner, le vote neuf fois répété dos électeurs de Forli et de Rimini qui l'envoyèrent obstinément siéger à la Chambre italienne. Son voyage franco-océanien sur la Danaé inaugura sa vie de douleurs et d'épreuves. Le commandant du navire étail un capitaine de frégate nommé Kerprigent, qu'on avait choisi spécialement pour sa férocité bestiale.

Ce monstre, car c'en était un, sans Nombre d'un motif, s, mis même que Cipriani eût trouvé le temps de s'installer dans la cage où il avait sa place, le lit descendre dans la cale du transport, la tête sous la

machine dont la chaleur, quand on naviguait à la vapeur, lui brûlait les sourcils, lui faisait rentrer la respiration dans la gorge, et dont le bruit régulier et continuel lui interdisait tout sommeil.

Il passa là, dans cet enfer, sans que personne eût daigné lui dire pourquoi, toute la traversée qui dura cinq 3101s ! Il fallut à Cipriani son indomptable énergie et tout son stoïcisme pour garder son cerveau intact. Mille autres seraient devenus fous et il m'a raconté qu'à plusieurs reprises il s'était senti le devenir.

Après l'amnistie de 4880, son premier soin, en revenant en France, fut de se rendre à Brest où habitait le capitaine bourreau, qu'il eût provoqué et qu'il eût tué comme une bête puante si le misérable avait refusé d'aller sur le terrain. Le malheur voulut que le Kerprigent eût d'avance échappé par la mort au châtiment qui l'attendait. Cipriani m'avoua que l'une des plus grandes douleurs de sa vie avait été d'apprendre que le scélérat n'était plus là pour lui payer tant d'abominables souffrances.

A la Danaé succéda la Guerrière, autre frégate à vapeur et à voiles, qui pratiqua une nouvelle brèche dans le personnel de notre dépôt. Paschal Grousset, Olivier Pain, Jourde, Ballière et Granthille, avec lesquels je devais m'évader plus tard, firent partie de ce nouveau convoi. Mais ces embarquements réitérés n'entamaient que difficilement l'indéracinable confiance de mes codétenus dans une amnistie prochaine. Plusieurs poussaient l'illusionnisme jusqu'à me soutenir que ces prétendus voyages n'étaient que de fausses alertes et que la Guerrière allait tout simplement débarquer ses passagers sur les côtes d'Angleterre.

Et tous les raisonnements échouaient devant ces entêtements indécrottables. Je me rappelle un déporté

que j'avais toujours connu porteur d'une grande barbe, laquelle lui descendait au creux de l'estomac. Il se présenta un jour à moi complètement rasé et, comme je m'étonnais de ce changement de physionomie qui au premier abord m'avait empêché de le reconnaître, il me fit cette confidence :

— Je vais vous dire, citoyen Rochefort; j'ai appris par la lettre d'un ami que ma femme a quitté la maison pour aller vivre avec un voisin. Alors, comme l'amnistie va être certainement votée ces jours-ci, je me suis fait couper la barbe pour pouvoir les surprendre à mon arrivée à Paris. Oh! je vous jure que je les tuerai tous les deux!

Il partit peu de temps après pour l'île des Pins où il resta huit ans. On comprend que sa barbe ait eu tout le temps de repousser.

Beaucoup de ces esprits simples confondaient d'ailleurs le mot « amnistie » avec « armistice ». Déjà, pendant le siège, à la suite de la démarche de Jules Favre à Ferrières, j'avais vu passer un groupe d'adolescents portant un drapeau sur lequel flamboyaient ces mots :

Pas d'amnistie!

J'étais en train de lire dans ma casemate, quand deux déportés y font triomphalement irruption.

— Cette fois, citoyen Rochefort, ça y est ! me crie l'un d'eux en entrant.

— Quoi donc?

— L'amnistie. Guizot vient de la proclamer.

— Comment! Guizot? Vous voulez dire Thiers?

— Non, c'est bien Guizot. Lisez vous-même!

Et, pendant qu'il cherchait dans sa poche le journal relatant ce grave événement, je me demandais si l'Assemblée de Versailles n'avait pas, par quelque coup de tête, renversé Thiers qu'elle commençait à trouver trop libéral, lorsque j'eus l'explication du mystère : un armistice avait été conclu entre les protestants orthodoxes, dont le vieux Guizot était le président, et les anglicans méthodistes, leurs adversaires. Voilà comment il avait proclamé l'amnistie pour les condamnés de la Commune.

Après le départ de la Danaé, bientôt suivi de celui de la Guerrière, les rangs des pensionnaires du fort Boyard s'étaient singulièrement éclaircis, au point qu'on songea à l'évacuer. J'étais, pour ma part, horriblement fatigué de ce rôle de vigie, et j'aspirais à d'autres spectacles que celui d'une mer tournant autour de moi sans jamais me montrer un coin de sable ou une tranche de rivage. Un matin, en effet, le directeur m'annonça que plusieurs condamnés et moi nous allions être transférés à la citadelle d'Oleron, où nombre de déportés étaient déjà entassés en attendant leur dispersion.

Nous opérâmes ce déménagement en baleinière à quatre ou cinq seulement, sous la conduite de quelques rameurs et d'un contremaître de marine qui ne paraissait pas du tout se rendre compte de l'importance de sa mission. Si quelque navire avait été aposté dans ces parages à mon intention et que j'eusse piqué une tête pour nager ensuite jusqu'à lui, je ne sais pas trop comment on fût arrivé à me reprendre.

La citadelle où nous abordâmes après moins d'une heure de navigation avait contenu dans ses profondeurs, car elle était en grande partie souterraine, quelques-uns des rares prisonniers allemands que nous étions arrivés à faire. Les cages où ils avaient

été internés et où, après la signature de la paix, les communards avaient pris la place des Prussiens, étaient creusées à environ huit mètres du sol, ce qui en faisait moins des logements pour des hommes que des fosses pour des ours.

Après les formalités d'écrou, les gardiens de ce puisard me firent descendre, par un escalier en bois pourri, dans une de ces caves où la mer entrait, y entretenant une humidité permanente. Dix ou douze détenus auraient à peine pu y vivre. Plus de cinquante s'y trouvaient enserrés.

Le directeur, avec un sentiment profond de l'égalité devant la condamnation, y fit étendre à mon usage, sur la terre nue, une hideuse paillasse qui devait désormais constituer tout mon mobilier. Les murs de ce ghetto étaient noirs, suintants et comme vernis par la crasse qui s'y amoncelait depuis des années.

Je relevai plusieurs noms allemands gravés au couteau dans la pierre par les soldats bavarois prisonniers. L'infection que la présence de cinquante êtres humains et d'un baquet à ordures dégageait dans ce nid à microbes était pour moi intolérable. Et ce n'était rien, quoique ce fût beaucoup. Pendant toute la première nuit que je passai dans ce caveau, d'énormes rats d'eau, gros comme des chats, prirent ma figure et mon corps pour champ de courses et je sentais leurs pattes froides s'écraser sur mes joues.

Le lendemain, mes camarades de fosse aux ours m'apportèrent triomphalement six de ces rats effrayants, qu'ils avaient, comme d'ailleurs à peu près tous 1rs matins, recueillis dans le baquet où croupissait la seule eau que nous eussions à boire.

La fièvre m'assoiffait et le dégoût m'enlevait toute envie de me désaltérer à ce répugnant réservoir. Mais

ces divers supplices se compliquaient d'un autre qu'il est impossible d'apprécier si on ne l'a pas subi en personne : celui de l'invasion des puces dont la génération, spontanée ou pas, se développait dans des proportions de fléau.

Elles ne se promenaient pas solitaires dans nos linges pour y flâner. Elles ne s'y amusaient pas seulement en famille, picorant çà et là plus ou moins discrètement dans nos épidermes. C'était par escadrons qu'elles nous envahissaient, ne laissant pas intact un « pouce de notre territoire ». Nos draps se transformaient tous les soirs en fourmilières. J'ai vu emmener à l'infirmerie de la prison un déporté à qui son extrême jeunesse faisait la peau plus délicate qu'à d'autres, et qui, dans un atelier de peintre, aurait pu jouer les écorchés. Ses épaules n'étaient plus qu'une plaie.

J'ai assisté à ce spectacle peu ragoûtant et que je demande pardon de rappeler : des escouades de puces dévorant des punaises ! Car il y avait des punaises également. En quelques minutes, celles-ci étaient réduites à l'état de squelettes à figurer chez un naturaliste.

Ces démangeaisons à grattage continu provoquaient chez moi un assoiffement que la chute de tant de rats dans notre seau d'eau m'interdisait de satisfaire. La nausée me donnait des vertiges. Au bout de quelques jours de ce régime de la puce et du rat, je tombai malade et il fallut me porter à mon tour à l'hôpital de la prison, où je trouvai moins d'animaux dans nies draps et dans ma boisson.

Et, pendant que ie menais à vingt pieds sous terre cette existence vermineuse, les journaux qui poussaient à mon ensevelissement définitif protes-

taient au nom de la justice égale pour tous contre « les faveurs scandaleuses » dont j'étais l'objet.

Ma situation était au contraire si atrocement douloureuse que je m'abstenais de recevoir mes enfants. La vue de leur père ainsi fait et défait les eût par trop attristés.

J'avais donné par lettre quelques détails à Edmond Adam sur cette misère générale. Il obtint de Thiers l'autorisation de venir me voir sans témoins et de faire même une enquête sur le système en vigueur dans cette prison pestilentielle. En effet, préparer par un épuisement préalable des déportés à des voyages de trois, quatre et cinq mois dans l'entrepont d'un navire de guerre avec du lard salé et du biscuit de mer pour toute nourriture, c'était aller au-devant d'une épidémie de scorbut.

Edmond Adam resta stupéfait en nous voyant nous promener ainsi dans notre fosse commune. Car j'étais sorti de l'infirmerie et avais repris avec mes rats et mes puces les relations un instant interrompues. Il avertit le directeur du dépôt qu'en présence du danger qu'un tel état de lieux présentait pour la santé de tous il allait formellement demander, en sa qualité de député, des modifications radicales dans cette installation inacceptable.

En effet, quelques jours après sa visite, le directeur, une brute sortie de la plus basse police, reçut l'ordre de nous transférer pour la nuit dans la grande salle d'une caserne où logeaient momentanément des disciplinaires qu'on fit déménager et qui, hélas! nous laissèrent en partant autant de vermine que nous venions d'en quitter.

Tous les soirs, entre huit et neuf heures, nous montions les escaliers conduisant au terrain sur lequel

iG8 LES AVENTURES DE MA VIE

était bâtie la caserne, et nous allions prendre possession de nos paillasses étendues non sur la terre nue cette fois, mais sur un plancher resté gras de toutes les déjections des milliers de camisards qui y avaient dormi. Nous étions moins agglomérés que dans notre premier in pace, mais tout aussi dévorés, peut-être même davantage.

Le bruit s'étant répandu dans le pays qu'on pouvait nous voir défiler pour nous rendre à notre abominable dortoir, beaucoup d'habitants d'Oleron se donnaient rendez-vous sur notre passage, soit par sympathie, soit par curiosité, soit aussi pour la satisfaction de voir enfin ces bêtes fauves enchaînées et réduites à l'impuissance.

J'étais, nécessairement, le plus regardé de tous et je me serais peu préoccupé de l'attention spéciale que j'éveillais, si parmi les curieux je n'avais remarqué un capitaine de la ligne en uniforme qui ne manquait jamais d'assister à cette petite représentation et dardait particulièrement sur moi des yeux à la fois triomphants et furibonds.

Un soir, il se permit d'amener avec lui une jeune femme à laquelle il me désigna du doigt avec un sourire qui m'agaça.

Le lendemain, ce brave se trouva de nouveau sur notre chemin non plus avec une, mais avec deux femmes, et se permit à mon endroit des lazzis presque provocants.

Alors je résolus d'en finir. Je montai le lendemain matin au cabinet du directeur et je lui fis cette communication :

— Depuis cinq ou six jours, un capitaine d'infanterie vient avec deux salopes nous narguer tous, moi surtout, quand nous allons de nos casemates au dor-

toir. Je vous prie de lui dire de ma part qu'il est un lâche, et que si ce soir je l'aperçois de nouveau dans la foule je sors des rangs et je vais lui flanquer deux soufflets retentissants.

— Mais, monsieur, bondit le directeur épouvanté, ce capitaine a le droit de se tenir sur votre route comme tout le monde. D'abord, qui vous dit que c'est vous qu'il regarde?

— C'est mon affaire, répondis-je. Je vous demande seulement de vouloir bien lui faire ma commission.

Et je redescendis dans mon cul de basse-fosse.

La commission fut certainement faite et dans les termes requis, car jamais je ne revis ce misérable non plus que ses deux drùlesses.

C'est à Oleron que je me liai avec les chefs arabes pour lesquels j'ai si longtemps demandé en vain l'amnistie. Déjà à cette époque je les avais pris en grande pitié, les voyant dépérir tous les jours loin de leur Afrique dont ils me parlaient avec une résignation navrée qui me rappelait le beau vers de

Virgile :

Et dulcis moriens reminiscitur Argos.

Ils m'avouèrent tous que le décret de Crémieux naturalisant Français les juifs algériens, avait été la cause de l'insurrection du Sud-Oranais. Le caïd Ahmet-ben-Resguy, qui, déjà vieux, avait fait autrefois partie dé l'.état-major du duc d'Aumale, me conta comment le colonel qui l'avait, par ses consuls, poussé dans le mouvement, présidait le tribunal qui l'avait condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée. Il lui a\ ait dit :

— Maintenant qu'ils sont devenus Français, les

juifs vonttout te prendre. Situ neveux pas mourir de faim, il ne te reste qu'à te révolter. »

Puis, quand l'insurrection éclata, les chefs des bureaux arabes avaient expliqué au gouvernement que l'Algérie était perdue pour nous si on n'y rétablissait pas le régime militaire auquel venait d'être substitué le régime civil. Fomenter l'émeute afin d'établir que le militarisme était seul capable de la répression, tel avait été le plan des Machiavels de caserne.

Ces pauvres gens, qui m'intéressaient au point que mes autres co-détenus se plaignaient que je m'occupasse plus des Algériens que de mes compatriotes, m'apportaient tous les matins de gros bols de lait qui était très bon dans l'île et je leur donnais mon vin en échange. Ils refusèrent d'abord de fausser ainsi compagnie à Mahomet en transgressant un de ses principaux préceptes, mais je leur expliquai que Mahomet, qui les laissait croupir dans la misère et dans l'exil, n'avait droit de leur part à aucune considération et ils finirent par vider leurs gobelets sans aucun scrupule.

J'entamais souvent des parties de dominos avec Ahmet-ben-Dahmani, le caïd de Soukahras, les cheiks Ahmet-ben-Brahim et Brahim-ben-Chérif, qui essayaient volontiers de me tricher et se tordaient de rire quand je les pinçais. Je les appelais alors saràk, qui veut dire voleur en arabe, et je les menaçais de les faire partir immédiatement pour la Nouvelle-Calédonie.

Ils répondaient généralement à cette vaine menace par ces mots prononcés avec une mélancolie profonde :

— Mamenouch Calédonie!

qui signifiait :

— La Calédonie, c'est bien mauvais!

Je fréquentais aussi un jeune Maure, Ahmet-ben- Ali-S'rir, dont la force au jeu de dames était extraordinaire. 11 se laissait prendre six ou sept pions d'un coup, mais après les avoir disposés de telle sorte que les trois ou quatre qui restaient lui suffisaient pour me raller tous les miens. Je me laissais toujours prendre à ses pièges et, étant abominablement et honteusement mauvais joueur, j'entrais dans des fureurs qui le réjouissaient.

Ce pauvre enfant, car il n'avait pas vingt ans mourut en prison, comme les deux tiers de ses camarades, de consomption et de phtisie. Ces infâmes condamnations, distribuées au hasard, ne furent en somme que des assassinats prémédités, qui s'exécutèrent comme en Chine par ce qu'on appelle : « la mort lente ».

Au fond, ils détestaient les Français et franchement il y avait de quoi. Ce qu'ils me racontèrent au sujet des exactions et des vols dont ils n'avaient cessé d'être victimes me bouleversait d'indignation et de honte pour mon pays. Leur horreur des officiers était telle que, lorsque je fis mon entrée dans la prison, ils me battirent d'abord très froid, ayant entendu dire que j'étais un chef, et dans tout chef voyant un militaire. Ils disaient de moi dans leur langue sabir :

— C'est une grande capote! Mamenouch grande capote 1

Comme nous disons des marins haut gradés :

— C'est une grosse cravate !

C'est seulement quand ils apprirent que moi aussi j'avais été condamné par des officiers qu'ils m'accordèrent leur confiance.

A la suite des rapports d'Edmond Adam sur l'état sanitaire de la caserne d'Oleron, on m'avait assigné une chambre étroite et basse, mais où du moins j étais seul et où mes puces étaient bien à moi Mes enfants venaient m'y voir et mes amis les Arabes que le manque d'argent gênait beaucoup, me demandèrent si mes petits ne consentiraient pas à leur changer des billets de banque dont ils leur apporteraient la monnaie, plus facile à écouler.

J'étais surpris que le greffier de la prison leur eut laisse des billets de banque entre les mains Ils me confièrent alors qu'ils les avaient dissimulés dans les plis de leurs turbans où personne n'aurait eu 1 idée d aller les chercher. Ma fille prenait les paniers et rapportait des pièces d'or qui leur permettaient d améliorer leur ordinaire.

Les Arabes avaient de la mer une terreur instinctive qui leur rendait obsédante la perspective de la traversée d;Océanie. Ils ne songeaient conséquemment qu a s y soustraire et, comme je m'étais déclaré leur protecteur, j'étais tenu de leur épargner les quatre mois de voyage qu'on leur promettait sur la « bleue ».

— Mamenouch, la bleue !

Tel était leur cri quotidien. Je crus d'abord et tout le monde croira que ce qualificatif « bleue », appliquée a la Méditerranée, est né de sa couleur. Ahmetben-Dahmani, le caïd, m'expliqua que, pour lui et ses congénères, tout ce qui est dangereux et menaçant est repute être bleu. Et comme je m'enquérais de l'étymologie de cette expression bizarre, il m'affirma que d après la tradition arabe, l'horreur du bleu venait de invasion de l'Afrique par les Européens, c'est-à-dire les barbares, — car on est toujours le barbare de

quelqu'un — qui avaient généralement les yeux bleus.

En langage populaire, on dit aussi quelquefois chez nous :

— Celle-là est bleue, par exemple !

Mais je ne pense pas que cette expression familière ait la même origine que l'autre, bien qu'elle puisse nous être revenue des bataillons d'Afrique.

Ces exotiques, encore plus proscrits que nous qui l'étions déjà suffisamment, vinrent en députation, car ils étaient une bonne soixantaine, me supplier, avec d'interminables révérences, d'adresser une lettre au duc d'Aumale, que les plus vieux parmi les condamnés avaient connu et même servi en Algérie.

Tout ce que je pus leur promettre, ce fut de rédiger en leur faveur et en leur nom une requête à M. Edouard Bocher, que j'avais connu fortuitement quelques jours avant la fondation de la Lanterne, et qui, en sa qualité d'administrateur des biens de la maison d'Orléans, était en relations journalières avec tous lesducs delà famille.

Je leur confectionnai donc une lettre que je m'efforçai de rendre ;mssi persuasive et aussi touchante que possible. Mais il est à supposer qu'elle ne persuada guère et ne toucha pas beaucoup M. Edouard Bocher, car il n'y fit ni à eux ni à moi aucune réponse. C'est que nous n'étions plus au moment où les d'Orléans avaient besoin des républicains pour jeter l'Empire par terre. Cette fois, c'était la Bépubliquc qu'il s'agissait d'abattre ;'i leur profit. Or, c'était nous qui la défendions.

Ces pauvres Arabes, dont la douleur muette me

poignait, me placèrent un jour, sans qu'ils s'en rendissent compte, dans une horrible perplexité. Edmond Adam, qui n'épargnait pas ses peines pour peu qu'il s'agît de soulager une misère, était revenu à Oleron atin de juger en personne des améliorations apportées à notre situation. Je lui avais, à sa première visite, dépeint l'état lamentable des indigènes internés avec nous, et demandé conseil sur la possibilité de faire aboutir leurs incessantes demandes en grâce.

Edmond Adam, invité officiellement à dîner chez Thiers avec d'autres députés, lui avait fait part de la commisération que m'inspiraient les chefs de l'insurrection du Sud-Oranais, tombés dans des pièges à eux tendus par les juifs et les anciens commandants des bureaux arabes. Alors Thiers, chez qui le politicien dominait tout d'abord, avait fait à Adam cette proposition :

— Je comprends que M. Rochefort refuse de demander quoi que ce soit pour lui; mais rien ne l'empêche de m'adresser, à moi, chef du pouvoir exécutif, une lettre dans laquelle il sollicitera un adoucissement au sort des indigènes captifs. Dès maintenant vous pouvez lui faire savoir que, sur une recommandation de lui, je m'engage à leur éviter la déportation.

Adam, à son arrivée à la citadelle d'Oleron, me communiqua cette offre on ne peut plus tentante. Je voyais ces étrangers s'étioler dans l'humidité des prisons comme des arbustes du Midi replantés sous le froid du Nord. Une lutte s'entama entre ma dignité et leurs souffrances. Dix fois je pris la plume pour consommer une platitude et je traçai d'une main peu assurée ces mots cabalistiques :

« Monsieur le président, »

Puis je réfléchissais aux formules de politesse et même de respect par lesquelles je me verrais contraint, sous peine de goujaterie, de terminer ma pétition, et, en songeant à ce que j'avais dit de Thiers et à ce que j'en pensais, je m'apercevais que l'extraction de cette incisive m'était réellement trop pénible. Je renonçai donc au bénéfice des ouvertures gouver nementales.

Une partie du public m'accusera peut-être d'égoïsme et d'orgueil mal placé, le salut de quatrevingts êtres humains innocents, quoique condamnés, devant l'emporter sur toute considération d'amourpropre et de fierté même légitime. Mon excuse est celle-ci : je ne supposais pas que la sentence qui avait frappé ces ilotes pût être jamais exécutée à la lettre et je suis convaincu qu'elle ne l'eût pas été, sans le coup d'Etat parlementaire du 24 mai qui installa un Ramollot au pouvoir et accentua encore la rigueur dans l'exécution des arrêts militaires.

En second lieu, au moment où je partageais le plus stoïquement possible le sort lamentable de mes camarades, me laissant dévorer par les puces sans protester autrement qu'en me grattant du matin au soir, ma réputation et mon honneur étaient la proie d< s calomnies ineptes, mais accueillies avec transport, qu'imaginaient quotidiennement les plus bas policiers de la presse.

Un certain Jules de Précy, qui cachait sous ce pseudonyme son véritable nom inscrit sur les registres du greffe de Poissy, où il venait de subir une condamnation pour vol, avait appris dans les prisons à fabriquer non seulement des chaussons de lisière, mais des histoires stupéfiantes qu'il servait toutes chaudes aux lecteurs du Gaulois et du Figaro d'alors. En voici un modeste échantillon :

On m'affirme — mais je n'ai pas eu le temps de vérifier le fait — que la fille d'Henri de Rochefort aurait écrit dernièrement à Mme la marquise de Galliffet pour lui demander d'intervenir auprès du président de la République afin d'obtenir que M. de Rochefort ne partit pas pour la Nouvelle-Calédonie.

Il faut avouer que Mlle de Rochefort a beaucoup compté sur la générosité de Mme de Galliffet.

D'ailleurs, toujours d'après ce qui m'a été dit, l'attente de la pétitionnaire n'aurait point été trompée, et, dans cette circonstance, Mme de Galliffet aurait su oublier les outrages de la Lanterne et du Mot d'ordre envers elle et le général, pour n'obéir qu'à un noble sentiment de charité chrétienne.

Le pardon des injures est le premier précepte de notre

religion.

Or ma fille, installée à Oleron avec ma sœur et un de mes garçons, l'autre, Bibi, étant alors dans la famille Adam, n'avait pas plus songea écrire à Mmo de Galliffet qu'à qui que ce fût; mais le drôle qui écoulait ainsi ses mensonges savait que je n'avais aucun moyen de les réfuter et s'en donnait à cœurjoie.

Je n'avais pas la prétention d'être un lion. Tous les ânes n'en semblaient pas moins s'être réunis pour me donner les derniers coups de pied.

D'ailleurs le bruit commençait à se répandre que Thiers était décidément opposé à mon embarquement, craignant d'assumer la responsabilité des catastrophes dont je pouvais devenir victime pendant la route. A peine cette résolution eut-elle transpiré dans le monde des sacristies que les protestations contre cet attentat à l'égalité de tous les Français devant la loi tourbillonnèrent au-dessus de ma tête.

Le Figaro attribuait le sursis dont je paraissais jouir aux demandes suppliantes que j'adressais à la commission des grâces, à qui naturellement je n'avais jamais ni adressé ni fait adresser un 1170t. J'avais même, pour plus de précaution, écrit à mes sœurs un billet très court où je les prévenais que la moindre démarche de leur part supprimerait instantanément tout rapport entre nous et que je ne les reverrais de ma vie.

Enfin le journal de Villemessant mettait ce retard dans l'exécution de mon arrêt de déportation à l'actif de la franc-maçonnerie, dont j'étais « un des hauts dignitaires ». A aucune époque de ma vie, je n'avais occupé la moindre dignité parmi les francs-maçons, mais c'était une façon d'exciter un peu plus contre moi les séminaires, alors tout-puissants.

Le Pays se distinguait au milieu des autres feuilles bonapartistes par un acharnement méritoire. Après avoir obstinément, mais inutilement, réclamé ma tète, il se rattrapait en demandant tous les jours mon départ, qu'il espérait bien être sans retour.

Le futur romancier Georges Ohnet, qui signait à cette époque « Georges Hénot » dans l'ex-joui nal de l'Empire, ne considérait jamais sa vengeance comme suffisamment rassasiée et, à l'instar du Thésée de Phèdre, il chargeait Neptune de donner satisfaction aux rancunes bonapartistes.

C'était naïf à en être amusant. Il parlait de mes crimes comme de ceux de Lacenaire et, dans la galerie des monstres, me plaçait à peu près sur le même rang que Papavoine ou Castaing.

Un silence profond, résultat évident d'un mot d'ordre,

écrivait-il, s'est fait depuis quelques mois autour du prisonnier du fort Boyard.

Les déportés qui avaient été inscrits sur le registre d'embarquement du transport VOrne, en même temps que lui : Bouis, Arnold, Rastoul, Etienne, ont quitté l'île de Ré et voguent à pleines voiles vers la terre de déportation.

Rochefort seul reste en France et bénéficie d'une indulgence et d'une bienveillance que l'infamie de sa conduite fait paraître plus incompréhensibles et plus imméritées.

Et comme plusieurs journaux républicains avaient fait observer qu'il était assez surprenant que je fusse comme ça, d'un jour à l'autre, devenu subitement un assassin et un voleur, Georges Ohnet leur tenait ce raisonnement qu'il était impossible d'imaginer plus péremptoire :

Il est évident qu'avant d'avoir été coupable n'importe quel criminel a commencé par être plus ou moins innocent : il ne s'ensuit pas de ce que la vie de Rochefort n'a point été une longue succession de crimes, que sa période d'honnêteté puisse servir d'atténuation à sa période d'infamie.

En ce qui concerne les sentiments de vengeance qu'on pourrait prêtera M. le président de la République à l'égard de l'instigateur de la destruction et du pillage de sa maison, nous pensons que M. Thiers n'a dû conserver nulle rancune contre Rochefort, au contraire.

Il a été trop bien indemnisé pour cela!

Nous savons que M. Thiers est doué d'une sensibilité d'âme qui a dû évidemment s'émouvoir à la pensée du triste sort auquel étaient réservés les enfants de Rochefort. Mais nous ne voyons pas en quoi le maintien de leur père au secret dans un fort français, plutôt que sa déportation dans une île éloignée, pourrait leur être un avantage.

Leur père au fort Boyard ne pourra pas plus facilement assurer leur existence qu'à la Nouvelle-Calédonie.

Si on veut absolument placer l'intérêt de la famille d'un condamné au-dessus du respect dû à la justice, qu'on mette alors tout de suite Rochefort en liberté.

Aussi bien, le but que les amis de l'ancien rédacteur de la Lanterne paraissent viser est d'obtenir la grâce de leur coreligionnaire politique.

Ils tendent à faire déclarer par le président de la République que ce qui a été un crime pour la niasse des communards fut un badinage élégant, une facétie gaie, venant d'un homme d'esprit. Pour un peu, ils diraient d un air négligent : « Le pauvre Rochefort!... Allez donc, il était °plus fou que méchant!... Tête légère, mais bon cœur ! »

Nous sommes curieux de voir si M. le président de la République, exerçant sur la commission des grâces une pression sans excuses, consacrera par un aussi éclatant abus de la clémence une théorie aussi monstrueusement cynique.

L'erreur, volontaire ou non, se mariait agréablement à l'invective dans ces réquisitoires, attendu que la commission dite des grâces n'avait eu à subir de la part de l'entourage de Thiers ou de Thiers luimême aucune sorte de pression, ce comité « d'assassins », comme on l'avait qualifié en pleine Assemblée nationale, n'ayant à s'occuper que des condamnés qui recommandaient à sa miséricorde

Ali! la commission des grâces eût été en effet enchantée que je lui fisse parvenir une supplique authentiquement signée de mon nom! Seulement on comprend le peu d'envie qui me possédait de lui procurer i e délicieux plaisir.

Cependant j<i n'avais pus laissé un sou et je souffrais de savoir nus trois enfants à la charge possible

de M™ Edmond Adam et de son excellent mari. Je tâchai donc de reprendre sous une forme à peu près permise, mon métier d'écrivain. L'article politique, pour la confection duquel je n'aurais eu d'ailleurs ni renseignements ni informations, m'étant interdit, je me rejetai sur le roman.

J'en conçus un auquel je m'attelai sans documents, sans livres, sans possibilité de contrôler une description de rue, de maison ou d'appartement. Et j'écrivais dans une promiscuité incessante, au milieu de deux cents codétenus qui lisaient par-dessus mon épaule et m'enveloppaient de leur brouhaha, ne me laissant pas une minute pour me recueillir.

Cette gestation fut atroce, mais profitable; le Rappel, qui n'avait cessé de me défendre, prit ce feuilleton que j'intitulai les Dépravés, mais que le gouvernement m'interdit de signer, ce qui, même avec le régime de la presse de cette époque, constituait une entorse à la loi, les polémiques politiques étant seules interdites dans un journal sous la signature d'un homme privé de ses droits civils.

Or mon roman était de la vie privée et n'abordait pas du tout la question sociale. Il n'en perdit pas moins son principal élément de succès : mon nom au-dessous du titre. Georges Ohnet, lui-même, pouvait ainsi constater que, si on transgressait la loi, ce n'était pas toujours en ma faveur.

Bien que je fusse resté plutôt en deçà qu'au delà des limites de mon droit, la réaction fulmina contre cette nouvelle « faveur » qui n'en était pas une du tout, puisque, les Dépravés n'étant pas signés, personne n'avait qualité pour prétendre que le roman était de moi.

Henry de Pêne, qui mourut insolvable et failli

en réclama furieusement l'interdiction. Quoi! je n'étais donc pas mort? J'avais donc encore l'insigne audace de m'agiter dans ma tombe? Les chaînes que j'avais ou que j'aurais dû avoir aux mains ne m'ôtaient donc pas la scandaleuse faculté de tracer à l'encre des caractères sur du papier blanc?

Toutes ces indignations de sacristie firent lire le feuilleton dont le prix fut remis intégralement à Edmond Adam, et qui servit à payer la pension de mes petits. Un des codéportés, qui fit plus tard sur la frégate de guerre la Virginie, en même temps que moi et dans la même cage que moi, le voyage de Nouvelle-Calédonie, Henry Messager, eut l'obligeance de me recopier mon manuscrit, de telle sorte que si le directeur, d'ailleurs devenu très plat, l'avait arrêté au greffe, j'en eusse eu un second exemplaire.

Enfermé depuis plus d'un an, je n'avais guère été à même de suivre ce qu'on appelle les « fluctuations de la mode », et comme j'avais à introduire, dans les Dépravés, quelques descriptions de toilettes et d'ameublements, j'avais écrit à mon excellent et infatigable ami Destrem de me faire parvenir des journaux traitant de l'élégance parisienne.

Il se rendit aux bureaux du Moniteur de la mode, dont la directrice, Mme Emmeline Raymond, Versaillaise et bonapartiste, lui demanda dédaigneusement si j'avais l'intention de faire meubler ma cellule.

Je reçus un stock de ces gravures coloriées qui ne sont que des réclames payées par les couturières et les couturiers dont les noms sont inscrits à la suite de la description des toilettes et des coiffures. Les Arabes, à qui Mahomet a formellement défendu de se faire peindre, jamais on n'a su pourquoi, furent on ne peut plus surpris de cette avalanche de femmes m 11

en couleur. Mon camarade Brahim-Ben-Chérif me prit discrètement à part pour me demander mystérieusement si c'étaient mes « moukères ». Il croyait avoir sous les yeux le sérail que je ne pouvais manquer d'entretenir à Paris.

Je lui dis que c'étaient bien mes femmes, dont on m'envoyait les portraits, et il les regardait constamment, les larmes aux yeux, se rappelant sans doute les siennes, qu'il avait laissées là-bas, de l'autre côté de la « bleue », et qui, selon toute probabilité, l'oubliaient avec d'autres Ahmed et d'autres Brahim. Car rien ne rapproche les hommes comme la ressemblance dans la façon dont les femmes les traitent dans les cinq parties du monde et les traiteraient dans la sixième, s'il y en avait une.

Je finis par lui offrir mes gravures de mode, cadeau qui le ravit et qu'il considéra comme princier, Il les colla sur le mur, à la tête de son lit, et tous les soirs il s'agenouillait devant pour faire sa prière.

Les attentions que je témoignais à ces infortunés Arabes, volés, persécutés et condamnés par ceuxmêmes qui les victimaient, m'avaient acquis leurs sympathies les plus vives. Ma fille, quand elle venait me voir, se chargeait de leurs lettres qu'elle mettait à la poste directement et où il leur était ainsi loisible de tout conter à leurs parents, en dehors du contrôle administratif. Ils y vantaient ma sollicitude h leur égard, et comme tous étaient des chefs influents, les premiers de leurs provinces, qu'ils- avaient soulevées, ils m'établirent, non pas seulement dans leurs douars, mais presque dans tout l'Islam, une popularité qui va d'Alger à Tombouctou.

Dans ces contrées où les nouvelles se transmettent de bouche en bouche et non comme chez nous par la voie de la presse, les récits acquièrent une force de

pénétration extraordinaire et circulent avec une rapidité foudroyante à travers des centaines de lieues.

On supposera volontiers que je m'en fais accroire; je puis pourtant affirmer qu'il n'y a pas un gourbi africain où mon nom ne soit connu comme celui d'un défenseur des Arabes pour lesquels, plus tard, je n'ai d'ailleurs cessé de réclamer l'amnistie. Je traverserais seul, le bâton du voyageur à la main, les défilés les plus mal famés, qu'il me suffirait de me nommer pour écarter de moi tout péril.

Le plus aventureux de mes deux fils, celui que j'ai perdu dans des circonstances si douloureuses, avait conçu et exécuta le projet presque insensé d'aller à cheval, et sans aucune escorte, de Philippeville à Tunis. Il traversa toute la Khroumirie, s'arrêtant dans les douars et dormant sous la tente qu'on pavoisait en son honneur dès qu'il avait prononcé le nom de son père.

Il arriva ainsi en Tunisie sans avoir eu à se défendre contre l'apparence d'un danger et, eût-il rencontré la bande Areski sur sa route, les brigands l'eussent laissé passer sans encombre.

Quand il mourut, en Algérie même, les Arabes envoyèrent à ses obsèques une immense couronne portant cette inscription touchante :

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