‹ Les aventures de ma vieChapitre 11 sur 16 · L'ÉLECTION BARODET. — A BORD DE LA « VIRGINIE · texte numérisé non relu

L'ÉLECTION BARODET. — A BORD DE LA « VIRGINIE

Les racontars. — Une terrible traversée. — A Téne- RIFFE# Louise Michel et Mmo Lemel. — A Nouméa.

L'élection Barodet , que le directeur du dépôt m'avait formellement prédite malgré la confiance du gouvernement dans le succès de M. de Rémusat, mit en rumeur tous mes codétenus. C'était l'amnistie au plus tard à huitaine, la libération infaillible, et le pauvre minotaurisé qui voulait surprendre l'amant de sa femme rasa de nouveau sa barbe à fleur d'épiderme.

Il était à peine six heures du matin et je dormais de ce léger sommeil spécial aux prisonniers, quand j'entendis une forte clef tourner dans ma non moins forte serrure.

— C'est moi, me dit en entrant le directeur. Je viens vous annoncer que, selon mes prévisions, Barodet est nommé. Avant quinze jours, vous serez libre et dans deux mois vous serez au pouvoir.

C'était aller d'autant plus vite que l'élection Barodet fut la cause principale de la chute de Thiers que la coalition monarchico-modérée renversa pour lui apprendre à laisser passer des républicains. Elle m 12

eut en même temps pour conséquence l'avènement «le Mac-Mahon qui s'empressa d'offrir aux bonapartistes ses protecteurs mon embarquement comme gage de soumission.

Quelques jours à peine après ce triomphe électoral que Paris venait de remporter malgré la « saignée » qui avait éclairci ses rangs, le même directeur entra de nouveau tout aussi joyeusement dans ma chambre et me fît part de la révolution parlementaire du 24 Mai.

— Mac-Mahon vient d'être nommé président de la République ! me cria-t-il de la porte.

Je crus à une plaisanterie; mais, la nouvelle dûment confirmée, je ne songeai plus qu'à imiter mes camarades, c'est-à-dire à faire aussi mes malles, mais pour la Nouvelle-Calédonie.

Cette fois-ci, comme on disait dans les chambrées, je n'y « couperais pas ». Tous les ratés de la première page et les envieux de la troisième, tous les faillis de la presse royaliste, comme de Pêne et Villemessant, furent impuissants à cacher leur joie devant la certitude où ils étaient que j'irais enfin crever dans l'hémisphère austral, sous la Croix du Sud.

Tout de suite le Pays confectionna ce récit, juste aussi authentique que les autres :

Quand le directeur du dépôt vint annoncer cette nouvelle à Henri Rochefort, il venait de s'habiller et écrivait.

En voyant entrer le directeur, il se leva et vint cordialement à lui, se doutant bien de quelque chose de nouveau.

Au nom de Mac-Mahon :

— Ah! par exemple, dit-il, les bras m'en tombent!

Et en effet, pâlissant légèrement, il se laissa retomber sur son banc; puis il répéta d'un air soucieux, et comme en réfléchissant: « Mac-Mahon! Mac-Mahon! »

On comprend aisément, en effet, cette prostration- 4e M. Rochet'oi't.

Mac-Mahon! cela signifie probité, honnêteté, fidélité, respect de la foi donnée et de la chose jugée... On comprend que M. Rochefort, légalement et régulièrement condamné à la déportation, pâlisse et tremble. La main qui le protégeait iniquement et au mépris de tout n'est plus là pour le soutenir.

Ce « respect de la chose jugée » se traduisit chez la nouvelle culotte de peau présidentielle par l'envoi de Bazaine à l'île Sainte-Marguerite dont la forteresse avait été préparée pour moi et où il était tout aussi illégal de l'envoyer que de m'y envoyer moi-même.

Si la loi eût été violée dans mon cas, elle le fut exactement autant dans le sien. Il n'y avait de différent que le prisonnier.

Je n'avais pâli ni légèrement ni lourdement, je ne m'étais laissé retomber sur aucun banc et ma « 'prostration » était un mythe. J'avais simplement dressé tout de suite mes batteries, très heureux en somme que les choses tournassent ainsi pour moi qui croupissais depuis deux longues années dans d'insupportables prisons d'où je n'avais guère d'espoir de jamais sortir.

Le nouveau régime — celui du sabre — se fit i nmédiatement sentir. Non seulement mes enfants liront privés de l'autorisation de me voir dans ma

Iule, mais, comme à la maison d'arrêt de Versailles et au couvent des Dames anglaises où j'avais opéré autrefois, on divisa le parloir en deux au moyen d'une grille de bois à côté de laquelle se tenait un

gardien pendant tout le temps des conversations. C'était le système de Poissy et de Clairvaux qu'inaugurait pour nous le soldat qui avait présidé au sac de Paris et à regorgement des Parisiens.

M'arracher à cette détention était donc mon désir le plus ardent. Tout ce qui m'inquiétait, c'était la douleur de ma fille lorsqu'elle me verrait prendre le large. Aussi ne cessais-je de lui répéter qu'elle aurait à garder tout son sang-froid, car bientôt nous serions réunis tous, elle, ses frères et moi.

Comme je scrutais par la pensée l'horizon où j'allais bientôt disparaître, je fus un matin appelé chez le directeur qui me mit en présence d'un homme, jeune encore, qui se jeta à mon cou avec un attendrissement qui me parut sincère. C'était un de mes camarades de collège qui, devenu magistrat et siégeant au tribunal de la Rochelle, était venu se rendre compte par lui-même de l'état de dégradation politique et sociale où j'étais tombé.

— Est-ce possible! me dit-il en m'apercevant; toi qui au collège étais toujours au banc d'honneur!

— Eh bien, maintenant, fis-je avec un rire qui le glaça, je suis au ban de la société!

Il ne voulait pas admettre que je fusse sur le point d'aller finir chez les sauvages océaniens et me supplia de lui permettre d'aller à Paris trouver Batbie, son parent, alors ministre de l'ordre moral, auquel il transmettrait le moindre mot que je consentirais à écrire exprimant la satisfaction que j'aurais de rester en France.

Je le remerciai abondamment de sa sollicitude, mais je me refusai à en profiter.

— N'importe! conclut-il; je vais aller voir Batbie tout de même.

— Tu peux voir Batbie tant que tu voudras, lui dis-je, mais je te prie de ne me faire intervenir en quoi que ce soit dans ta démarche.

Il me le promit, et, cinq jours après cette visite, il m'en rendit une seconde où il me raconta d'un air navré que Batbie serait on ne peut plus disposé à ajourner mon départ, à la condition que je rédigerais une demande, fût-elle de quatre lignes, qu'il présenterait lui-même à la commission des grâces.

Je répondis que si j'avais voulu demander l'aman je n'aurais eu aucun besoin d'attendre l'arrivée des cléricaux au pouvoir ; que j'avais toujours ignoré M. Batbie, et que je ne tenais pas du tout à entrer en relations avec lui.

Cette impénitence scandalisa l'honnête magistrat, qui me quitta tout attristé.

Les chacals réclamaient d'ailleurs tous les jours plus impérieusement leur nourriture. Sous Thiers, ils étaient déchaînés; sous Mac-Mahon, ils suaient littéralement le sang. Ma chair, plus ou moins fraîche, ne leur suffisait plus : ils réclamaient également celle d'Arthur Ranc qui, laissé en repos et en liberté comme démissionnaire de la Commune, avait été élu député de Lyon.

Voici ce qu'on pouvait lire dans le Pays, à la date du 3 juin 1813, c'est-à-dire huit jours après l'avènement de Mac-Mahon :

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