‹ Les aventures de ma vieChapitre 12 sur 16 · RANG ET ROCHEFORT · texte numérisé non relu

RANG ET ROCHEFORT

Il y a à l'heure qu'il est deux hommes sur lesquels se portent à la fois l'attention et le mépris des honnêtes gens : nous voulons parler de Ranc l'assassin et du marquis de Rochefort-Luçuy.

Après avoir fait partie de la Commune, signé le décret des otages, excité par des proclamations et des discours incendiaires les égarés qui payent chèrement aujourd'hui deux mois d'un pouvoir abhorré, Ranc est resté libre et, par un étrange compromis de la politique tortueuse de M. Thiers. il a pu être envoyé comme don gracieux à la radicaille lyonnaise.

Tout cela se comprenait jadis, mais celui qui gouverne aujourd'hui la France ne peut plus tolérer un pareil état de choses. Trop longtemps il y a eu deux poids et deux mesures... Laisser Ranc impuni, c'est approuver ce qu'il a fait, donner au crime un bill d'indemnité, et nous comptons trop sur l'illustre maréchal pour croire un seul instant qu'il n'entende pas la voix des otages lâchement assassinés et criant vengeance!

Ranc s'est déjà fait en partie justice : il n'a pas osé reparaître à l'Assemblée, mais cela ne suffit pas. On a jugé Ferré, on a jugé Serizier, Boin et les autres; que l'on juge le sieur Ranc, et ce sera justice.

Et puisque nous parlons de ceux que n'osait atteindre la justice républicaine, demandons aussi pourquoi M. de Rochefort est toujours à l'île de Ré.

Ranc a ordonné l'assassinat, mais Rochefort y a poussé; c'est lui, ce sont ses articles dans le Mot d'Ordre qui ont grisé la populace en délire; il nous paraît plus coupable que les autres. La terre de France, rendue enfin aux honnêtes gens, refuse désormais de porter les misérables qui se sont fait un piédestal des ruines de la patrie : tous ils sont maintenant capite minuti, comme disait l'antique loi des XII Tables, et c'est la France, cette grande blessée, qui ordonne leur exil.

Emile Flouest.

C'était, on le voit, la Semaine sanglante qui continuait. Mais les inquisiteurs, avant de nous étendre sur leurs grils, s'essayaient de leur mieux à nous déshonorer.

Paris-Journal , dirigé alors par le failli de Pêne, disait le 14 juin suivant :

La famille de M. Henri Rochefort s'est adressée à M. le maréchal de Mac-Manon pour le prier de faire surseoir encore à l'exécution de l'arrêt de déportation rendu contre lui. Le maréchal se serait borné à transmettre cette demande au garde des sceaux.

Et le Gaulois du même jour :

Sait-on quelle est l'influence qui jusqu'à ce jour a protégé M. Rochefort?

C'est le duc d'Aumale.

Le prince lui est fort reconnaissant d'avoir assisté aux obsèques de la reine Marie-Amélie et d'avoir publié dans le Figaro un article comme il savait alors en écrire.

Je me trouvais accidentellement à Londres au moment des obsèques de la femme de Louis-Philippe. Je n'y avais vu ni le duc d'Aumale ni aucun membre de la famille d'Orléans et je n'avais écrit, au sujet de la mort de l'ex-reine, aucun article, celui que publia le Figaro étant signé d'Albert Wolff.

En outre, comme j'ai été déporté par l'orléaniste de Broglie, qui s'occupa lui-même des détails de mon embarquement , l'influence du duc d'Aumale n'aurait guère servi qu'à précipiter l'exécution de ma peine.

C'était l'orléanisme qui me fourrait pour une traversée de quatre mois dans l'entrepont d'un navire, et c'était un d'Orléans qu'on félicitait de ce que je n'étais pas déjà parti.

Et toujours ceux de mes bourreaux qui, me croyant

à jamais enterré, feignaient de larmoyer sur mon cercueil \ faisaient intervenir la commission des grâces qui avait examiné mon pourvoi et l'avait rejeté dans une séance à laquelle assistait Mac-Mahon en personne. Il fallut que le Constitutionnel, dont je n'étais cependant guère l'ami, rétablît la vérité au moyen de la rectification suivante, en date du 1er juillet 1873 :

Le Times a annoncé que la commission des grâces, dans sa conférence avec le président de la République, s'était occupée de l'envoi de MM. Rochefort et Lullier dans la Nouvelle-Calédonie.

Cette nouvelle est dénuée de fondement. En ce qui concerne M. Rochefort, la commission n'a jamais eu à s'occuper de la situation de ce condamné, attendu que M. Rochefort n'a jamais formé de recours en grâce auprès d'elle.

Ainsi, depuis deux ans, toute la canaille réactionnaire ricanait à propos des recours et des demandes de commutation que j'étais censé avoir fait parvenir à la commission des grâces, et, au dernier moment, les journaux du 24 Mai eux-mêmes étaient obligés de reconnaître que je ne m'étais à aucune époque adressé à elle.

Et comme les journaux officieux, informés aux meilleurs sources, annonçaient catégoriquement que j'allais prendre passage sur la Virginie; que le sacrifice était à peu près consommé et que rien ni personne n'était désormais capable de me tirer des profondeurs qui s'ouvraient pour m'engloutir, la presse boueuse et sanglante se faisait tout à coup bénisseuse. Le Gaulois, qui n'avait pas cessé un jour de réclamer contre moi d'abord la peine de mort, puis l'application dans toute sa rigueur de la déportation perpétuelle, se défendait d'aucune délation :

Nous déclinons l'honneur, balbutiait-il, d'avoir fait poursuivre M. Ranc, bonneur qui revient tout entier à la justice régulière du pays.

Sans leurs actes, sans leurs amis, MM. Ranc et Rochefort n'auraient pas été l'objet d'apologies maladroites, qui commandaient des répliques, et la presse n'aurait pas eu clâ douloureux devoirs. Là est la vérité.

Raconter que j'avais volé les bronzes de M.Thiers, laissé mourir de faim mes enfants et sollicité ma grâce de Mac-Mahon, c'était ce que ces infects personnages appelaient de « douloureux devoirs ».

La Gazette de France, qui puisait dans le bénitier les mômes sentiments de bonne foi et avait hurle quotidiennement après mes chausses, osait écrire ces lignes émues :

On recommence à parler depuis quelques jours de M. Henri Rochefort et de son départ plus ou moins probable pour la Nouvelle-Calédonie. Ce n'est pas sans tristesse que nous nous décidons à nous faire une fois l'écho de ce bruit.

Seulement la tristesse de la vieille Gazette était autrement profonde quand elle supposait que le voyage aux antipodes me serait épargné.

Cette hypocrisie dans la férocité n'était pas un des caractères les moins dégoûtants de cette campagne d'immondices marinées dans l'eau bénite. Le gouvernement, non moins fourbe, faisait annoncer que, si la commission de marine devant laquelle j'allais passer décidait qu'il y avait danger pour moi à être embarqué, je ne le serais pas. Seulement le président de la commission avait reçu l'ordre formel de me trouver bon pour le départ. Et les journaux publiaient, le 3 août, cette note ministérielle :

Le départ de M. Henri Rochefort pour la Nouvelle-Calédonie est absolument décidé, et le condamné est sur le point d'être embarqué à bord de la Virginie. Mais, auparavant, il faut que la commission médicale donne son avis.

M. le chef de la justice militaire a décidé à ce sujet que, pour le cas spécial de Rochefort, deux chirurgiens de l'armée, nommés par lui, assisteraient à l'examen, et que la plus grande publicité serait donnée aux résultats de cet examen.

L'examen dura juste une demi-minute, attendu qu'à la question d'un des membres de la commission :

— Avez-vous des motifs à invoquer pour rester en France?

Je répondis :

— Aucun!

Et ce fut tout.

Victor Hugo tenta, sans m'en avoir averti bien entendu, une suprême requête à cette nullité politique et littéraire nommée de Broglie. Il lui fit l'immense honneur de lui adresser cette lettre :

Auteuil, villa Montmorency, 8 août 1873.

Monsieur le duc et très honorable confrère,

C'est au membre de l'Académie française que j'écris. Un fait d'une gravité extrême est au moment de s'accomplir. Un des écrivains les plus célèbres de ce temps, M. Henri Rochefort, frappé d'une condamnation politique, va, dit-on, être transporté dans la Nouvelle-Calédonie. Quiconque connaît M. Henri Rochefort peut affirmer que sa constitution très délicate ne résistera pas à cette tra importation, soit que le long et affreux voyage le brise, soit que le climat le dévore, soit que la nostalgie le tue. M. Henri Rochefort

est père de famille et laisse derrière lui trois enfants dont une fille de dix-sept ans.

La sentence qui frappe M. Henri Rochefort n'atteint que sa liberté, le mode d'exécution de cette sentence atteint sa vie. Pourquoi Nouméa? Les îles Sainte-Marguerite suffiraient. La sentence n'exige point Nouméa. Par la détention aux îles Sainte-Marguerite, la sentence serait exécutée, et non aggravée. Le transport dans la Nouvelle-Calédonie est une exagération de la peine prononcée contre M. Henri Rochefort. Cette peine est commuée en peine de mort. Je signale à votre attention ce nouveau genre de commutation.

Le jour où la France apprendrait que le tombeau s'est ouvert pour ce brillant et vaillant esprit serait pour elle un jour de deuil.

11 s'agit d'un écrivain, et d'un écrivain original et rare.

Vous êtes ministre et vous êtes académicien, vos deux devoirs sont ici d'accord et s'entr'aident. Vous partageriez la responsabilité de la catastrophe prévue et annoncée; vous pouvez et vous devez intervenir; vous vous honorerez en prenant cette généreuse initiative, et, en dehors de toute opinion et de toute passion politique, au nom des lettres auxquelles nous appartenons vous et moi, je vous demande, monsieur et cher confrère, de protéger, dans ce moment décisif, M. Henri Rochefort, et d'empêcher son départ, qui serait sa mort.

Recevez, monsieur le ministre et cher confrère, l'assurance de ma haute considération.

Victor Hugo.

Le puant personnage qui avait arboré la prétention de « faire marcher la France », et qui tomba fourbu à la première halte, prit sa plume la plus impertinente pour répondre à L'illustre écrivain aux côtés duquel il était si peu digne de siéger sous la coupole académique :

Monsieur et cher confrère,'

J'ai reçu, durant une courte excursion qui m'éloigne de Paris, la lettre que vous voulez bien m'écrire, et je m'empresse de la transmettre à M. Beulé.

M. Rochefort a dû être l'objet (si les intentions du gouvernement ont été suivies) d'une inspection médicale faite avec une attention toute particulière, et l'ordre de départ n'a dû être donné que s'il est certain que l'exécution de la loi ne met en péril ni la vie ni la santé du condamné.

Bans ce cas, vous jugerez sans doute que les facultés intellectuelles dont M. Rochefort est doué accroissent sa responsabilité et ne peuvent servir de motif pour atténuer le châtiment dû à la gravité de son crime. Des malheureux ignorants ou égarés, que sa parole a pu séduire, et qui laissent derrière eux des familles vouées à la misère, auraient droit à plus d'indulgence.

Veuillez agréer, monsieur et cher confrère, l'assurance de ma haute considération.

Buoglie.

Tous les imposteurs de l'ordre chantaient la mémo antienne. Les coupables, c'était Ranc, c'était moi, c'était Assi, c'était Raoul Rigault. Quant aux autres malheureux ignorants ou égarés, ils avaient droit à toute l'indulgence du gouvernement.

En ce cas, après en avoir tant fusillé en masse, pourquoi déportait-il en masse ceux qui avaient échappé aux mitrailleuses de Galliffet? De Broglie les plaignait beaucoup, mais il les embarquait tout de même. Cependant, puisque j'étais cent fois plus coupable qu'eux, il était monstrueux de les punir autant et même plus que moi. Mais le crocodilisme ultramontain abonde en contradictions de ce genre.

La Virginie, dont j'allais être le déplorable Paul,

était une vieille frégate de guerre à voiles, construite en 4848, au rancart depuis plusieurs années et qu'on avait pour la circonstance tirée de son hangar, la trouvant toujours assez bonne pour le transport des forçats et des déportés.

Plusieurs capitaines qui ne la jugeaient pas suffisamment sûre en avaient cependant refusé le commandement et il eût été indispensable de m'en trouver une autre si le commandant Launay ne s'était, au dernier moment, offert pour la mener à bon port.

Le capitaine Launay ne s'était pas sans quelque arrière-pensée chargé de cette mission. Au dernier voyage de cette Virginie qu'il commandait déjà et qui transportait Huinbert, Maroteau, Giffaut et d'autres condamnés aux travaux forcés pour participation à la Commune ou pour délits de presse, il s'y était passé un drame du genre égrillard à propos duquel la justice maritime avait ouvert une enquête.

Car, bien que tous les commandants de navire aiment à répéter qu'ils sont rois à leur bord, à peine débarqués, ils sont tenus de rendre compte des actes de leur prétendue royauté.

Eh bien, un enseigne de vaisseau avait, à travers des planches disjointes par le roulis, constaté que l'aumônier et une des sœurs du bord se serraient l'un contre l'autre, les jours de tempête, plus que la peur du naufrage ne les y autorisait.

Le jeune officier avait invité tous ses collègues aux représentations de ces tableaux vivants, et le capitaine Launay, qui passait pour très clérical, avait pris sous sa protection, contre le reste de l'équipage, cette sœur et cet aumônier qui se plaisaient à nauf rager ensemble.

De là des tensions dans les rapports entre le roi

du bord et ses sujets momentanés et, au retour en France, des investigations dont le résultat pouvait être un blâme adressé au commandant de la Virginie pour défaut de surveillance.

Tout cela n'était pas très grave, même pour l'aumônier et la sœur : mais, par les longues traversées sur un bateau dont le personnel restreint se coudoie continuellement et où en somme il n'a presque rien à faire, le plus vulgaire incident prend tout de suite des proportions de cataclysme.

Le commandant Launay, en sollicitant la direction de l'expédition dont je faisais partie, espérait donc, comme il me l'avoua plus tard, effacer par cette preuve de zèle toutes les préventions que l'aventure de la nonne et de son confesseur avait suscitées à l'amirauté contre lui, qui en était d'ailleurs parfaitement innocent.

Tous les autres déportés l'avaient été dans des navires mixtes à vapeur et à voiles, afin qu'en cas de calme plat on eût la faculté d'allumer les chaudières . Par un raffinement spécial, j'étais confié à un transport à voiles seulement qui, s'il ne rencontrait pas les vents alizés au moment où il en aurait besoin, courait la chance de rester en panne pendant des semaines.

Nous quittâmes, au nombre d'une cinquantaine, la citadelle pour nous rendre au port de Saint-Martinde-Ré où nous attendaient les barques qui devaient nous conduire à bord de l'aviso de guerre le Travailleur, lequel nous transborderait ensuite sur la Virginie, ancrée à une certaine distance à cause de son tirant d'eau qui était celui d'une frégate de quatorze cents tonneaux.

Dès la première station de ce calvaire, c'est-à-dire

en mettant le pied dans la barque, et tandis que mes compagnons chantaient à tue-tète, je fus pris de terribles haut-le-cœur qui se traduisirent par des vomissements effroyables. Je n'avais pas fait cent mètres en mer que j'étais déjà épuisé. Mes compagnons d'infortune m'entourèrent, et deux d'entre eux me tenaient la tète, même le corps, car trois fois je faillis piquer une tête dans les vagues, le petit bateau, très chargé, enfonçant jusqu'à la ligne de flottaison.

— Laissez-moi, leur disais-je ; il me semble que je rends toute la bile que l'Empire m'a fait faire.

Nous passâmes toute la journée et toute la nuit sur le Travailleur où je n'eus pas une minute ni de répit ni de sommeil, et, dans l'état de prostration où cette révolution stomacale m'avait plongé, je vois toujours un quartier-maître venant me supplier — moi qui étais « tout-puissant » — de lui faire obtenir la médaille militaire qui, ajoutée à sa retraite, lui permettrait de se retirer en Bretagne. Je lui répondais entre deux soulèvements épigastriques :

— Oui, mon ami, plus tard ! plus tard !

Mais rien ne le rebutait et il revenait constamment me soumettre à ce rappel de médaille.

Le lendemain matin, le Travailleur nous mena à la Virginie où j'arrivai par l'échelle de bâbord, celle de tribord étant réservée aux personnages importants. L'échelle de bâbord, c'est l'escalier de service des bâtiments de l'Etat.

Le commandant me reçut avec déférence et me fit conduire à une cage garnie de barreaux solides et aménagée à bâbord arrière. Elle était située dans l'entrepont et, quoique très propre, dégageait une odeur

de goudron qui me prit fortement à la gorge et me tourna sur le cœur, déjà suffisamment tourné.

Je m'y promenais depuis quelques instants quand je vis arriver Mme Edmond Adam, Edmond Adam et mes trois enfants qui avaient obtenu la permission d'aller m'embrasser pour une fois qu'on croyait être la dernière.

Mme Edmond Adam, qui réunissait dans son salon tous les hommes de l'opposition antiroyaliste, avait un grand prestige dont elle n'hésita pas à user vis-à-vis du capitaine Launay à qui elle donna vaguement à entendre que, si le gouvernement s'était décidé à me déporter, cette mesure était de pure forme et qu'il trouverait probablement à Nouméa une dépêche lui enjoignant de me rembarquer et de me ramener en France.

Ce pieux mensonge devait avoir sur les traitements qu'on nous appliqua en voyage la plus heureuse iniluence.

Nous nous embrassâmes, mes enfants et moi, jusqu'à la dernière minute, puis, quand le cabestan commença à rouler, nous nous dîmes adieu et aussi au revoir, car j'avais encore répété à ma fille que tôt ou tard, et tôt autant que possible, j'aurais raison de mes guichetiers.

A peine avaient-ils disparu par l'échelle de tribord que le commandant Launay cria d'une voix qu'il essaya de rendre retentissante :

— Le cap sur Nouméa !

C'étaient près de sept mille lieues à avaler, et le capitaine m'avertit qu'il n'y avait pas de raisons pour que le voyage durât trois mois plutôt que six, tout dépendant de la rencontre de la Virginie avec les vents nécessaires pour sa voilure.

J'eus, dès le premier tangage, l'estomac tellement soulevé que mon cœur m'en sembla moins triste, Ja souffrance physique ayant, dans une certaine mesure, la propriété d'atténuer la douleur morale. D'ailleurs je me demandais en quoi j'étais plus à plaindre que mes camarades de prison devenus mes compagnons de voyage, et qui laissaient en France des enfants, autrement aventurés que les miens dont les Edmond Adam s'étaient institués les tuteurs.

Nous étions en effet, dans cette batterie basse où l'on accédait par un escalier ouvert sur le pont, cent vingt-cinq déportés, plus vingt-deux femmes installées dans une cage ou, comme disent les marins sans y attacher aucune idée flétrissante ou coercitive, dans un « bagne » pas plus grand que le mien où j'étais seul.

- J'étais séparé de l'escadron féminin par une galerie dans laquelle se promenait ou semblait se promener un surveillant militaire en uniforme de gardechiourme, tunique noire à galons blancs.

Mais, l'espace entre nous étant assez étroit, "nous pouvions nous voir et môme nous parler. Louise Michel faisait parti du convoi. Je ne l'avais pas même aperçue pendant la Commune, et la première fois que je la vis, ce fut à travers nos grilles réciproques. Elle me cria :

— Bonjour, mon camarade 1 Et je lui répondis :

— Bonjour, nia camarade!

Puis comme tous les déportés avaient reçu un trousseau composé, pour les hommes, de deux pantalons et de deux casaques do tuile écrue, plus d'une

paire de godillots, et, pour les femmes, <!<i deux

jupons, d'une robe d'indienne et d'un bonnet, elle me dit en tirant cet attirail du sac où il était enfermé :

— Regardez donc la jolie corbeille de noces que vient de m'envoyer Mac-Mahon !

Parmi les autres femmes que je distinguais assez vaguement dans la pénombre de la batterie, se trouvait Mme Lemel, qui devint, à la presqu'île Ducos, une excellente amie et à qui, après l'amnistie, nous offrîmes une place à Y Intransigeant où elle est encore à cette heure.

Mme Lemel, socialiste ardente, qui fut blessée sur les barricades de la Semaine sanglante, est une des plus belles et des plus fortes intelligences que j'aie connues. L'éloquence et le bon sens, chez elle, sont égaux à la bravoure. Nous nous sommes bien souvent, après notre débarquement, promenés ensemble dans les sables de la grève néo-calédonienne, et elle m'étonnait par son admirable résignation philosophique et la lumineuse netteté de son esprit.

Au milieu de ces vingt-deux infortunées et les dominant de toute la tête, une jeune et grande fille brune, aux cheveux noirs et courts, aux yeux fauves, à la peau bistrée, qu'on appelait « la grande Victorine ». Elle était créole d'origine, quoique née à Paris. Elle arpentait sa cage comme une panthère et s'était, paraît-il, battue comme un homme. Elle disait aux deux religieuses qui desservaient le quartier des femmes et que ses allures effarouchaient :

— Ah ! je vous prie de croire, mes sœurs, que je ne suis pas ici pour avoir enfilé des perles. Je leur en ai foutu, allez, des coups de chassepot, à ces crapules de Versaillais !

Excellente créature, du reste, et on ne peut plus attentionnée pour ses codétenues. Il me sembla, au bout de quelques jours, qu'un des enseignes du bord la regardait d'un œil qui n'était pas précisément indifférent.

Nous avions également dans ce « dernier bateau » Mme Leroy, dont les relations avec Urbain, le membre de la Commune qui fut condamné à perpétuité, avaient causé quelque rumeur. Elle passait pour avoir trahi, au sens politique du mot, l'ami avec lequel elle vivait, et n'en avait pas moins attrapé la déportation simple, mais perpétuelle.

Elle était blonde et eût été presque jolie, sans son regard fuyant. Son premier soin avait été d'ailleurs de se mettre, par sa soumission et sa piété, dans les bonnes grâces des sœurs qui, heureuses de cultiver cette conversion naissante, l'emmenaient entendre la messe que l'aumônier disait tous les jours.

Je suppose que la pénitente trouvait son compte à ce pieux manège et que les nonnes convèrtisseuses soutenaient à l'occasion les bonnes dispositions de la catéchumène au moyen de quelque succulent rata.

C'est pourquoi les autres prisonnières, sauf Louise Michel qui trouve dos excuses à tout, à tous et à toutes, se louaient dans une certaine froideur à l'égard de Mmc Leroy dont un plat de lentilles avait si facilement raison.

Mais celle des prisonnières sur laquelle se portaient tout mon intérêt et toute ma pitié était une jeune femme, Mme Leblanc, dont l'odyssée était si particulièrement lamentable qu'il était impossible de la regarder sans que le cœur se serrât. L'histoire <l<> M"10 Leblanc justifiait amplement L'exclamation de la grande Victorine :

— Quelles crapules que ces Versaillais !

Comme il faut manger et que, déjà mère d'un garçon de cinq ans, elle était enceinte à pleine ceinture, son mari, ne fût-ce que pour toucher ses trente sous, s'était engagé dans un bataillon fédéré, dont elle était elle-même la cantinière. Après la défaite de l'insurrection, elle l'avait caché, et, le crime d'essayer de sauver son père, sa mère, son enfant ou son mari étant à ce moment puni avec la dernière rigueur, elle avait été arrêtée et, malgré son état de grossesse avancée, jetée dans les cloaques de la prison des Chantiers, côté des femmes.

La malheureuse y accoucha, pendant que Leblanc, son mari, qui devint plus tard mon codéporté, était lui-même arrêté et envoyé au fort de Quelern, à la pointe de l'île d'Oleron.

Vous allez supposer que la situation de cette femme dont le petit garçon se trouvait sans asile à la suite de l'incarcération de ses parents allait toucher les galonnés des conseils de guerre. Ce serait faire injure à leur intrépidité, ces gens-là n'étant pas de ceux qui reculent devant la douloureuse nécessité de laisser un orphelin de cinq ans mourir de froid et de faim dans la rue.

Cependant, pour ces hommes sévères mais justes, cette expiation n'était pas suffisante. Mmo Leblanc comparut devant eux, tenant collée contre sa poitrine la petite fille qu'elle venait de mettre au monde et qu'elle nourrissait, on peut le dire, de son sang, car, lorsque la mère n'a pas de pain, l'enfant n'a pas de lait, comme l'a écrit Victor Hugo.

Les monstres qui jugeaient cette femme et qui avaient fichu le camp à tire d'aile devant les Prussiens, ne retrouvèrent un peu de courage que pour condamner à la déportation perpétuelle cette femme

deux fois et même trois fois sacrée, car elle souffrait dans ses deux enfants dont elle avait la charge et dans son mari incapable de rien faire pour eux puisqu'il était sous les verrous.

Et, flanquée de ses deux mioches, elle fut embarquée à bord de la Virginie, à destination de l'île des Pins, dans l'air vicié d'une cage étroite qu'elle et ses pauvres petits partageaient avec vingt-deux femmes !

Elle avait en effet, cette mauvaise créature, insuffisamment imbue de l'esprit nouveau, demandé à emmener avec elle son garçon qu'elle n'avait pu se résoudre à laisser sur le trottoir, et, au lieu de donner la liberté à la mère, de Broglie et Mac-Mahon s'étaient empressés de fourrer l'enfant en prison.

Et, aux heures réservées pour la promenade des prisonniers, je voyais Mme Leblanc passer devant ma grille, ayant sur le bras sa petite fille, alors âgée de huit mois, et, accroché à ses jupes, son garçon de six ;ms. Tous trois allaient pendant quelques minutes respirer sur le pont l'air de la mer et rentraient ensuite dans la chambrée, parmi des femmes que le roulis poussait à des vomissements au milieu desquels ces pauvres petits êtres vécurent pendant quatre mois pleins: partie de France le 10 août 18~3, la Virginie entra le 10 décembre suivant dans le port de Nouméa.

A contempler dans sa pâleur et son amaigrissejiHiit progressif le bébé de huit mois, je ne doutais pas que la pauvre mignonne, née dans le caehot, ne finît dans l'Océan. Mais elle était aussi vivace que sa mère était courageuse, et non seulement elle arriva à destination, mais elle vécut <■! grandit dans la colonie, qu'elle quitta avec son père, sa mère et son frère seulemenl après l'amnistie de 1880, le Mac-Mahon ne leur ayant pas fait grâce d'un joar.

J'ai reçu, il y a sept, ou huit ans, avant ma con-

damnation par d'autres « mac-mahoniens », — ceux de la Haute-Cour, — la visite de cette enfant devenue jeune fille. Par un hasard désolant, j'étais absent de chez moi et la lettre qu'elle y laissa et que j'avais mise de côté pour y répondre, il me fut impossible de la retrouver; de sorte que je ne l'ai pas revue. Mais, si ces lignes tombent sous ses yeux, elle saura que je serais ravi si quelqu'un m'apportait de ses nouvelles (1).

En d'autres mains que celles du dévoué et infatigable médecin du bord, le docteur Perlié, elle et son frère n'eussent probablement pas survécu. Mais cet homme excellent s'ingéniait à inventer tous les jours quelque préservatif contre les microbes de cet air contaminé, et quelque réconfortant pour les estomacs débiles.

IL allait au-devant des moindres réclamations, et le commandant Launay — il serait injuste de ne pas le constater — lui laissait, à l'égard des soins à prodiguer aux déportés, les coudées et les prescriptions absolument franches.

Aussi le voyage de la Virginie, qui ressembla si peu à ceux de la Danaé et de la Guerrière, est-il resté légendaire dans les fastes de la déportation.

Mes compagnons, évidemment avec quelque raison, m'attribuaient ce bien-être inespéré. J'ajouterai que, entré à la citadelle de Ré en même temps qu'eux et embarqué avec eux, nous avions vécu ensemble pendant près de deux longues années. J'étais devenu leur conseil et presque leur arbitre. Je leur rédigeais assez souvent des lettres, soit d'affaires, soit de de-

(1) Ces lignes lui sont tombées sous les yeux en effet, car M"8 Leblanc est revenue me voir. Elle est aujourd'hui une grande et blonde 1"cune fille de vingt-trois ans, gagnant honorablement sa vie dans la troderic sur étoffe.

mande en grâce, m'abstenant de les influencer en quoi que ce fût dans le sens de la soumission ou de la résistance.

En outre, je m'étais pour eux ruiné en tabac, ce dont ils me gardaient leur plus vive gratitude. Enfin ils m'aimaient beaucoup, au point que les fédérés employés à la cuisine, où notre ordinaire se composait de café le matin, de bouillon avec bœuf bouilli à midi et de bœuf également bouilli avec soupe aux choux le soir, préparaient de la façon suivante cette nourriture peu variée ou plutôt invariable :

Us jetaient dans leurs marmites près de cent cinquante kilos de viande baignant dans une médiocre quantité d'eau qui produisait naturellement un premier bouillon des plus succulents. Quand nos cuisiniers le jugeaient suffisamment épais, ils m'en apportaient un fort bol, comme une cuisinière à son tourlourou, et ajoutaient ensuite trois ou quatre fois plus d'eau claire qu'ils n'en avaient, au début, versé dans les profondeurs de la marmite.

C'était le second bouillon, destiné aux déportés qui se montraient heureux de m'olïrir le premier ; si bien qu'ils disaient, en voyant leur camarade traverser la cour du dépôt pour m' apporter mon bol :

— Le citoyen Rochefort est servi, nous n'allons pas tarder à l'être.

De toutes les faveurs et privilèges dont la réaction m'accusait de bénéficier, ce consommé était le seul cadeau que j'eusse accepté, car les employés de la cuisine auraient été extrêmement chagrinés de mon refus. Tous, sachant qu'il m'eût sufli de la démarche la plus envelopjpée pour éviter mon sort, m'étaient très reconnaissants d'avoir ainsi volontairement partagé le leur.

Enfin ma présence à bord de la Virginie constituait pour eux une garantie de bons traitements et d'installation infiniment plus confortable que sur les autres transports. Le commandant Launay s'était au reste vite rendu compte, par les vives sympathies qu'ils me témoignaient, de l'influence que j'étais capable d'exercer sur eux et venait souvent à la grille de ma cage tailler avec moi une bavette qui se terminait généralement par une prière d'empêcher par des paroles d'apaisement tout mouvement de rébellion qui aurait pu naître parmi les déportés, lesquels n'y songèrent pas un instant pendant nos quatre mois de mer.

J'insiste sur ces détails personnels pour arriver à étaler aux yeux du public toute la boue du cloaque dans lequel piaffaient les souteneurs de la réaction mac-mahonienne. Le double failli Villemessant toucha le fond de cette puanteur et de cette fétidité. Voici la lettre qu'il publia dans son journal où elle avait, bien entendu, été fabriquée et qui fit le tour de la presse, comme plusieurs mois auparavant la mort de ma fille par asphyxie.

Le Figaro, disait le vieil annoncier, a reçu la lettre suivante, qui est la moralité sinistre de ce drame politique où a sombré Rocliefort, et montre ce que ce malheureux a gagné à flatter les instincts de la populace :

Brest, 18 août.

« Mon cher ami,

« D'après une lettre d'un officier de la Virginie reçue ici, une sédition aurait éclaté à bord de cette frégate le jour où elle a quitté la rade de l'île d'Aix.

« Les déportés auraient voulu appliquer la loi de Lynch à M. Rochefort et l'exécuter sommairement. Déjà pareille manifestation avait eu lieu au fort Boyard. Les frères et amis trouvaient que la justice n'était pas la même pour tous.

« Cette fois encore, ils ont reproché à l'ex-rédactcur de la Lanterne de les avoir trompés et entraînés, et d'avoir évité par des privilèges tout au moins étranges les condamnations et les peines qui frappaient ses complices.

« On a dû séparer le proscrit de ses codétenus et le renfermer dans une chambre dont le médecin du bord a la clef.

« Le tempérament nerveux et impressionnable de M. Uochefort a été fortement ébranlé par les émotions.

« Voilà une nouvelle dont je vous autorise à faire usage sans me nommer, mais j'en garantis au besoin l'exactitude.

« Bien à vous,

« X..., capitaine de frégate. »

Le Paris-Journal de Henry de Pêne reproduisait avec les plus joyeux commentaires cet épisode de notre traversée, et la Gazette de France, par la plume de je ne sais quel imbécile de sa rédaction, terminait par la réflexion suivante ce récit macabre :

Si pareille scène a pu avoir lieu à bord du navire, que se passera-t-il donc à la Nouvelle-Calédonie ?

Avec un simple regard jeté sur l'almanach, le mensonge était aisément vendable. En effet, la Virginie ayant appareillé le 10 août n'avait, à la date du 18 du même mois, encore rencontré aucune terre, ce qui rendait impraticable la mise à la poste d'aucune lettre; à moins que celle-ci n'eût été jetée à la mer dans une bouteille et recueillie à la côte par des promeneurs qui l'eussent portée à son adresse.

En second lieu, comme le gouvernement n'avait pu empiler sur un seul et unique navire les huit mille condamnés d<>< conseils de guerre, il avait été indispensable d'espacer les départs, et si j'étais resté deux ans à Saint-Martin-de-Ré, ceux qu'on déportait en

ce moment avec moi y étaient restés juste le même laps de temps.

La justice était conséquemment pour moi exactement la même que pour eux, et si le sursis à mon embarquement avait été un privilège, ils en avaient joui dans des proportions identiques.

L'imposture était conséquemment inepte, flagrante et m'eût fait sourire si elle n'avait servi à effrayer mes enfants, encore trop jeunes pour comprendre que la mauvaise foi unie à l'imbécillité arrivent à enfanter des miracles d'invraisemblance.

Quant à l'accueil que je reçus en Nouvelle-Calédonie, la Gazette de France et le Figaro l'apprirent sans doute et se gardèrent soigneusement de le raconter. A notre débarquement, tous les colons forcé? de la presqu'île Ducos se rangèrent en haie sur mon passage et nous accueillirent par des vivats et des effusions qui nous émurent tous. C'était à qui m'hébergerait et m'inviterait dans sa paillotte. De ma vie je n'ai autant trinqué.

La manifestation fut même si chaude que le gouverneur informé prescrivit aux surveillants de ne me désobliger d'aucune façon, de ne jamais m' adresser la parole, de se contenter de me répondre quand je les interrogerais et sous aucun prétexte de ne pénétrer dans ma case sans mon autorisation.

Voilà ce qui se passa à la Nouvelle-Calédonie. La Gazette de France doit aujourd'hui s'en rendre compte, ne fût-ce que par les réceptions dont mes anciens codéportés me saluèrent à mes deux retours en 1880, après la première amnistie, en 4895, après la seconde.

Je naviguais donc dans des conditions que j'eusse considérées comme exceptionnelles si mon cœur n'eût

été continuellement soulevé par l'odeur de goudron dont toute la batterie était imprégnée et les affreux coups de mer qui, spécialement dans le golfe de Gascogne, me retournèrent comme un lapin; les efforts que je faisais sans répit pour vomir à vide ébranlaient les échos du navire, au point que j'en troublais le sommeil de tout le monde et le mien aussi.

Une jeune femme, qui eût été assez jolie sans une fâcheuse tache de vin qui la défigurait un peu, était à bord avec son enfant, un petit bonhomme de trois ans à peine qui, né sur la Garonne à un voyage précédent, appelait des Garonne tous les vaisseaux. Pour lui, la Virginie était une Garonne. La mère allait rejoindre son mari dans l'île Nou ; il était non pas forçat, mais employé du bagne en qualité de distributeur de vivres de 3e classe. Eh bien, cette femme, que ses fréquentations n'étaient guère de nature à sensibiliser, me voyait et surtout m'entendait tellement souffrir qu'elle en tomba malade et resta couchée dans sa cabine pendant environ huit jours.

Quand elle reparut dans l'entrepont, je lui demandai quel avait été son mal et elle me répondit :

— Ce sont vos gémissements qui m'ont donné une espèce de maladie nerveuse.

Une semaine durant, je restai pelotonné <n rond sur le plancher de ma cage, n'ayant la force ni de manger ni de boire. Le docteur Perlié fit remplacer mon hamac par un « cadre d'officier », sorte de lit mouvant attaché au plafond et qui, en se balançant dans le sens de l'inclinaison du navire, atténue tant soit peu, pour l'alité, les coups de ressac qui m'arrachaient rame.

Je nageais pourtant dans le confortable. J'étais bourri à la table du commandant en même temps

qu'à celle des officiers, ce qui me constituait des repas de six ou sept plats que je laissais se perdre sur ma tablette, tant me répugnait toute absorption liquide ou solide.

Le docteur Perlié m'avoua n'avoir connu, dans ses vingt ans de voyage, personne ayant l'estomac aussi peu marin, sauf une dame qu'il avait soignée dans une traversée de France au Brésil et qui, épuisée par trente jours de vomissements, était morte en débarquant.

La perspective de terminer dans une expectoration ma carrière agitée me préoccupait au point que l'image de mes enfants s'effaçait de mes yeux. La bête abjecte qui sommeille plus ou moins en nous et que je m'étais efforcé de combattre prenait ignominieusement le dessus et je me disais presque avec désespoir :

— Je ne suis plus moi !

Mon état d'âme et surtout de corps devint si alarmant que le docteur déclara un jour au commandant qu'il ne répondait plus de ma vie et qu'il devenait urgent de me faire sortir de la batterie pour me transporter sur le pont dans une cabine d'enseigne de vaisseau. J'entendis la discussion que le timoré Launay souleva au sujet de ma fin prochaine.

— Et s'il s'évade? objecta-t-il.

— Comment s'évaderait-il ? répondait le docteur Perlié; il peut à peine se tenir debout !

Mais le fantôme de mon évasion, qui eût entraîné pour lui des conséquences incalculables, qu'il ne calculait que trop, dominait toutes les résolutions humanitaires du plus perplexe des commandants. 11 refusa d'adopter les raisonnements du médecin du

bord, qui, tout en dégageant formellement sa responsabilité, continua à m'entourer des soins les plus assidus.

Cependant, après les cinq mois de cellule que j'avais subis à Versailles, je ne tenais pas à m'augmenter de quatre autres mois de cage cellulaire. J'expliquai un jour au commandant que je m'embêtais tout seul et que mon bagne était assez vaste pour détenir entre ses grilles trois ou quatre de mes anciens amis de Saint-Martin-de-Ré.

11 m'assura qu'il m'avait soustrait par pure déférence à toute promiscuité et me donna carte blanche pour le choix de mes colocataires. Je demandai Henri Place, que j'avais connu, pendant le siège, rédacteur au journal de Blanqui; je proposai aussi mon compagnonnage à Henry Messager, ancien capitaine de fédérés, fait prisonnier dès les premiers combats de la Commune ; à Passedouët, journaliste proudhonien, qui tomba malade en arrivant à la presqu'île Ducos et mourut en état de démence.

Pour nous aider plutôt que pour nous désennuyer, nous nous adjoignîmes un tout jeune garçon, condamné à la déportation simple, et qui s'était fortuitement mêlé au mouvement communaliste, dont il ne se rendait pas le moindre compte.

Ce dépaysé s'appelait Chevrier. 11 était débarqué du Limousin à Paris pour servir les maçons, son rêve d'opium étant de devenir maçon à son tour. Mais au moment où, comme il me le rabâchait lui-même, il allait « prendre les outils », le 18 Mars avait éclaté. L'heure était alors peu favorable pour rebâtir les maisons qui s'effondraient sous les ni. us de Versailles, et Chevrier s'était, pour les trente sous par jour, endedans la garde nationale.

Le pauvre ahuri ne savait pas même de la vie ce

que les livres auraient pu lui en faire connaître, car il avait totalement négligé d'apprendre à lire et à écrire. C'était seulement en prison, à un cours du soir installé par un déporté, qu'il avait commencé à former ses lettres. Il semblait prédestiné à jouer les comiques. Comme je lui demandais dans quelles circonstances il était tombé aux mains des Versaillais, il me dit avec le plus grand sérieux :

— Je suis tombé blessé sur une barricade.

— Par quoi ? fis-je; une balle, un éclat d'obus?

— Non, par une cuiller en fer-blanc.

— Comment! une cuiller?

— Oui, j'avais une cuiller dans ma poche; une balle s'est aplatie dessus et me l'a enfoncée dans la cuisse où le chirurgien de l'ambulance a eu toutes les peines du monde à la retrouver. Cette cuiller m'a fait joliment souffrir, allez !

Après avoir constaté sa candeur, nous ne songeâmes qu'à en abuser. Nous lui avions fait croire que l'écume amoncelée dans le sillage du vaisseau était celle qui servait à confectionner les pipes. On la laissait sécher près du feu et, quand la chaleur l'avait suffisamment durcie, on la taillait avec la plus grande facilité.

Un jour que le commandant passait l'inspection, Chevrier sollicita de lui la permission d'aller par un hublot remplir d'écume sa gamelle et, comme j'avais prévenu le capitaine Launay, il se fit un plaisir de lui accorder cette faveur.

Seulement l'écume ne fut bientôt plus qu'un peu d'eau et nous eûmes l'air d'attribuer ce résultat à son manque de précautions. Et Chevrier répétait avec amertume :

LES AVESTUKES DE HA VIE 23o

— Oui, je sais; c'est toujours moi qui suis cause de tout. Est-ce que vous croyez que je l'ai fait exprès? J'aurais été bien content d'avoir une belle pipe.

Le commandant Launay était, m'ont assuré les officiers du bord, excellent marin; mais il passait pour aimer à se piquer le nez. Je déclare cependant ne l'avoir jamais vu ivre, bien que les rubcscences de ses joues et l'émérillonnage de ses yeux accusassent parfois un certain allumage. En réalité, nous avions eu la chance de mettre la main sur un brave homme. Ce n'est pas qu'il fût très fort au moins. Tous les soirs, sans pitié pour mon état d'alanguissement, il descendait sur les neuf heures et, debout devant ma cage, il me tenait à travers les grilles des conversations qui duraient souvent jusqu'à minuit, me met tant au courant de la marche de la frégate et m' apportant le total des nœuds que nous avions filés.

Il me dit un jour, — ce qui donnera une idée de ses préoccupations :

— Comme il y a dans la vie des coïncidences étonnantes ! De Launay, lors de la prise de la Bastille, était gouverneur de cette prison d'Etat et, moi qui m'appelle Launay, je suis chargé de vous garder!

Ce rapprochement — assez éloigné — lui tenait au cœur, et je ne suis pas sûr qu'il ne craignît pas de finir, lui aussi, la tète au bout d'une pique.

La conviction où il était de trouver en touchant Nouméa, l'ordre de me ramener en France, était absolue et je l'entretenais cauteleusement dans cette illusion dont mieux que personne je connaissais toute l'inanité. Mais le cerveau de ce marin paraissait rebelle à un raisonnement quelconque touchant la politique. En 1848, étant tout jeune, il revenait d'une expédition dans l'Inde quand il apprit, en arrivant à Brest, la révolution du 24 février.

En 1851, à son retour des mers de Chine, il était débarqué en plein coup d'Etat. Enfin, lorsque, en 1810, il s'attendait, à son entrée dans le port de Toulon, à être reçu par le cri de : « Vive l'Empereur! » il y avait été accueilli par celui de : « Vive la République! »

Il était donc préparé à tout et notamment à mon rembarquement immédiat après un simulacre de débarquement. Mme Edmond Adam, dans sa courte entrevue avec lui au moment du départ du bateau, lui avait laissé entrevoir ce dénouement à. ma situation un peu spéciale et cette solution invraisemblable avait jeté l'ancre si profondément dans sa tête qu'elle ne pouvait en démarrer.

Il dressait déjà le plan des escales que nous ferions au retour. De Nouvelle-Calédonie, nous reviendrions par Tahiti et le cap Horn ; nous nous arrêterions à Sainte-Hélène, et nous aurions ainsi accompli le tour du monde dans des conditions tout à fait agréables, car, seul passager, j'aurais la plus belle cabine du bord et je dînerais à la table du commandant.

Il était donc impossible de se montrer à mon égard plus attentionné que cet illusionniste. Il ne me cachait d'ailleurs pas qu'il comptait fermement sur cette campagne pour conquérir le grade de capitaine de vaisseau et qu'il comptait aussi un peu sur moi pour le lui faire obtenir par le puissant intermédiaire de Mme Edmond Adam.

J'avais la lâcheté de l'entretenir dans ces douces rêveries. Aussi mes camarades de cage prétendaientils que c'était moi qui commandais le navire. Cependant ce brave capitaine Launay alla un peu loin dans ses confidences. Ne me glissa-t-il pas un soir deux pages de vers qu'il avait consacrés à la Virginie dont c'était la dernière traversée et qui, après son

désarmement, devait être convertie en bois de chauffage!

Cette poésie était une paraphrase malheureuse de la romance :

Adieu, mon beau navire, Au grand mat pavoisé !

Seulement les hexamètres en étaient affligés de pieds énormes et les rimes en avaient l'air inscrites au bureau de bienfaisance. Je lui adressai quelques observations sur 1< s défectuosités de sa prosodie et m'offris à remettre ces vers pieds-bots sur leurs jambes, qui n'en restèrent pas moins des jambes de bois.

Confidentiellement, je fis part de ces attentats poétiques au docteur Perlié qui se contenta de lever au ciel des yeux pleins de commisération.

Tout l'équipage, depuis les deux lieutenants de v;iisseau et les enseignes jusqu'aux matelots et même aux soldats d'infanterie de marine, nous témoignait une vraie sympathie. Avec le flair des gens très éprouvés, les déportés avaient deviné tout de suite ceux des officiers sur la sollicitude et la protection desquels il leur était permis de compter. M. Allys, le lieutenant en second, bien qu'il n'ait jamais adressé la parole à aucun de nous et à moi pas plus qu'aux autres, avait conquis tous les suffrages. 11 lui avait su l'!i de descendre de temps à autre dans la batterie et de donner l'ordre de fermer les sabords quand il faisait trop froid ou de les ouvrir quand il faisait trop chaud.

Seulement on sentait un fonds de pitié et même d'estime pour 1rs \ ; » i i u • 1 1 s qu'il aidait à conduire ;i leur lugubre destination.

Parmi les enseignes, deux ou trois s'aventuraient à échanger, malgré le règlement, quelques propos avec nous, notamment un grand jeune homme blond, M. Wulliez, que plus tard j'ai retrouvé rentré dans le civil et s'occupant d'agriculture dans les environs de Genève, où je m'étais installé après mon évasion.

D'autres avaient froissé les encagés par la rigidité de leurs allures et leurs façons aristocratiquement dédaigneuses. L'enseigne Simon, dont le père était amiral et qui aspirait sans doute à le devenir, avait, bien que sans cause apparente, récolté toutes les antipathies du personnel de la déportation. On l'appelait volontiers : bondieusard.

La première station de tous les transports précédents avait été Dakar, sur la côte d'Afrique, et nous nous attendions à y aborder quand j'appris que nous nous dirigions vers les îles Canaries. Pourquoi cette déviation dans la route ordinaire? Le capitaine Launay, non sans quelque embarras, m'avoua que ce chemin lui avait été formellement prescrit par l'amiral de Dompierre d'Hornoy, alors ministre de Tordre moral. Le motif en était bouffon.

A la suite du mouvement républicain de Garthagène, la ville et toute la flotte ancrée dans le port étaient restées au pouvoir des insurgés. Mac-Mahon, dans sa haine et sa crainte de l'internationalisme, s'était imaginé que la marine révolutionnaire espagnole allait envoyer des navires de guerre croiser devant Dakar, afin d'y surprendre l'arrivée de la Virginie, qui aurait été d'abord sommée d'avoir à me rendre aux assaillants, puis, en cas de refus, attaquée à coups de canon.

Je n'avais jamais été en relations avec les insurgés de Carthagène et cette éventualité ne tenait pas debout, mais les cléricaux mac-mahoniens, voyant des

révolutionnaires partout, avaient cru devoir prendre cette extraordinaire précaution.

Nous abordâmes donc, non pas même à Ténériffe, que les insurgés victorieux auraient pu bloquer, mais, afin de les dépister complètement, dans les eaux de Palmas, capitale des Canaries. J'avais supposé qu'en rade le mal de mer s'atténuerait pour moi. Je m'aperçus bientôt qu'il avait redoublé. La frégate, probablement mal assujettie, se balançait sur ses ancres dans un odieux mouvement d'escarpolette.

Ce changement de direction nous privait des lettres, nouvelles et journaux que nous aurions trouvés sans doute à Dakar si nos familles avaient supposé que nous y ferions escale. Ce fut un crève-cœur pour nous tous. Quant à moi, plus décidé que jamais à tenter l'aventure d'une évasion, j'attendais, sans la perdre de vue une seule minute, l'occasion que j'estimais devoir s'offrir, soit en mer, soit à notre arrivée sur la terre ferme.

J'apercevais celle-ci par les sabords à quelques centaines de mètres, et il m'eût été facile de les franchir à la nage, surtout avec le secours de mes lièges. Seulement les Canaries sont à l'Espagne et l'Espagne était alors à Alphonse XII, qui se fût fait un délicieux devoir de me rendre encore tout humide à un gouvernement plus royaliste peut-être que ce roi. Je me bornai donc à explorer du regard ces côtes verdoyantes.

Après deux jours d'un repos qui, pour mon pauvre estomac, s'était traduit par quarante-huit heures de fatigue, nous impartîmes pour la liante mer à la recherche (l<'> alizés qu'il était indispensable d'aller, d'Afrique où nous étions, retrouver en Amérique, dans les environs du Brésil, pour revenir ensuite au cap de lionne-Espérance. Un navire à vapeur nous

2i0 LES AVENTURES DE MA VIE

eût épargné cet effrayant vagabondage, mais peut-être, par un de ces calculs familiers aux dévots, le 24 mai avait-il espéré que, pendant tant de mois de voyage, mes forces me trahiraient et que, ayant été déjà la proie des requins de sacristie, je finirais entre les mâchoires des squales des mers du Sud. Cette probabilité n'avait certainement pas été étrangère au choix de cette frégate à voiles et à peu près déclassée qui gémissait sous la lame, comme perpétuellement sur le point de s'entr'ouvrir.

Un passage atrocement dur pour elbî fut celui de la zone située entre l'Espagne et l'Afrique et que les marins intitulent le pot-au-noir ou le poteau noir, car le commandant m'assura que la question de ce sobriquet qui date de loin le tourmentait beaucoup ; il me demanda même mon appréciation à ce sujet, me développant, avec la conscience d'un homme qui n'a rien à faire, les raisons qui militaient en faveur de poteau noir plutôt que de pot-au-noir et réciproquement.

Cette controverse m'avait laissé, comme on le pense, on ne peut plus indifférent, mais comme il semblait pencher pour le poteau noir, je feignis, après une apparence d'examen, de me ranger à son opinion, — la seule que, sans doute, l'excellent homme ait eue dans sa vie.

Une après-midi je l'entendis descendre quatre à quatre l'escalier de notre batterie. Il s'approcha de ma cage et me dit tout haut :

— Je viens de faire un coup d'Etat !

— Oh! fîs-je, voilà qui est sérieux, capitaine. Pourvu qu'il ne vous mène pas à Sedan !

— Je ne crains rien de pareil, se hâta-t-il d'ajouter pour calmer mon inquiétude. Seulement je

viens vous consulter sur un fait grave : j'ai cru devoir faire mettre Férat au cachot.

Férat, ancien membre du comité central, était, autant que je me le rappelle, Corse d'origine et assez mauvais coucheur. Les surveillants militaires, formule euphonique dont on se sert administrativement pour désigner les gardes-chiourmes, se montraient à notre égard, vraisemblablement par ordre, d'une douceur allant jusqu'à la politesse. Notre codéporté avait donc eu grand tort de répondre par une grossièreté inutile, et même dangereuse pour ses camarades, à une observation que, sans acrimonie aucune, lui adressait le gardien-chef.

Gomme Férat s'était fait une habitude de ce ton rogue et malveillant, le commandant, averti, avait donné l'ordre de l'extraire de sa cage et de le conduire dans une chambre d'officier qu'il appelait le « cachot », comme Gorenflot baptisait carpe une. oie rôtie.

C'était là le coup d'Etat dont il m'annonçait la perpétration ; mais, dans sa crainte continuelle de quelque révolte qui eût compromis la bonne renommée du voyage, il tenait à me sonder sur les conséquences possibles de cet acte d'énergie.

Quand il m'eut narré toutes les péripéties du drame, je fis semblant de me recueillir et voici quelle fut ma réponse :

— Férat a été incontestablement dans son tort. Il n'est pas méchant, mais un peu violent, comme tous les Corses. Seulement, laissez-moi vous faire observer que, seul dans la marine française, vous avez commandé un transport où il n'y a eu encore ni un décès, ni un malade, ni un homme puni. A voire place, je ressentirais un certain amour-propre à con-

iii. 14

server jusqu'au bout cette virginité. La mise de Férat au cachot est une sorte de tache sur la page blanche de votre livre de bord.

— Vous avez raison ! s'écria le bon Launay, subitement éclairé par la perspective de cette blancheur. Je vais faire rentrer Férat dans son bagne et il ne sera plus question de ce fâcheux incident.

Et Férat, au « cachot » depuis un peu moins de trois minutes, réintégra triomphalement sa cage où sa place n'avait pas eu le temps de refroidir.

A quelque temps de là, le capitaine, devançant l'heure habituelle de ses causeries, descendit vers la tombée du jour pour me prévenir que nous allions passer la ligne le soir même entre neuf et dix heures, car le point précis qui sépare l'hémisphère boréal de l'hémisphère austral reste toujours indéterminé.

— Le commandant m'apprend que nous passerons la ligne dans une heure ou deux, dis-je à Henri Place, à Passedouët et à Messager. Nous approchons de la lin.

J'entendais de . la fin du voyage. Mais Chevrier, assez facile à effrayer, malgré la cuiller en fer-blanc qu'il avait reçue dans la cuisse, crut comprendre qu'il s'agissait de notre fin possible, — peut-être la fin du monde.

— Pourquoi, citoyen Rochefort, me demanda-t-il, dites-vous que nous approchons de la fin? Nous courons donc un danger, en passant la ligne?

Je saisis la balle au bond.

— Comment ! m'exclamai-je, vous ne savez même pas ce que c'est que le passage de la ligne?

— Non, citoyen Rochefort.

— C'est incroyable! répétai-je. Ainsi, vous ignorez que la terre est coupée par une ligne de feu?

— Je l'ignorais, citoyen Rochefort.

— Et que sur trois navires qui la traversent, il y en a toujours au moins deux qui restent dans les flammes ?

— Est-ce possible, citoyen Rochefort?

— Demandez à Place, demandez à Messager. Il est bien certain qu'ils ne me démentiront pas.

Et, en effet, ils appuyèrent mon récit en le dramatisant encore. Ce pauvre Chevrier, déjà déçu dans ses essais de conservation de l'écume de mer, devint horriblement soucieux. Nous suivions de l'œil les progrès de son inquiétude. Quand nous le vîmes mûr pour un dernier assaut, j'eus l'infamie de prendre à part Henri Place, à qui je dis à mi-voix, assez haut cependant pour que notre innocente victime ne perdit pas un mot du dialogue :

— Peut-être ne périrons-nous pas tous dans l'incendie. Si vous survivez, voilà des papiers que vous feriez remettre à ma famille. Si c'est moi qui en réchappe, je vous rendrai le même service.

Nous étions sous l'Equateur, et la soirée était torride. Chevrier dit simplement :

— Je crois que nous ne sommes pas loin de la ligne de feu. Il fait déjà joliment chaud !

Puis, quoiqu'il fût à peine huit heures, il tendit son hamac et se coucha silencieusement. Place, Messager et moi, nous continuions à deviser et quand je vis l'infortuné Limousin se glisser silencieusement dans ses draps, sous lesquels il fourra sa tète, je lui envoyai ces mots pleins d'ironie :

— Tiens ! il paraît que le nommé Chevrier n'est pas précisément rassuré.

Alors, se soulevant à demi, il me lança cette riposte vengeresse :

— J'en connais qui font comme ça les braves et qui ont peut-être aussi peur que moi !

— Je ne m en cache pas, fis-je. Ce n'est pas extrêmement gai de piquer une tète dans un brasier. Seulement Place, Messager et moi, nous avons encore la force de rester debout et nous ne nous fourrons pas sous nos couvertures.

Puis, sur les dix heures, quand tout fut éteint à bord, Henri Place se glissa sous le hamac et, y donnant un grand coup d'épaule, fit sauter presque au plafond Chevrier, qui retomba tout effaré sur son matelas.

— Avez-vous senti la secousse? s'écria Messager. J'ai bien cru que nous étions perdus. Mais nous avons tout de même traversé la ligne.

Chevrier avoua que lui aussi avait été projeté en l'air à une grande hauteur et nous demanda comment le navire avait pu résister. Puis, comme» vers onze heures, le commandant, que nous avions mis dans le secret, vint à notre grille, je lui fis part de nos craintes et il me répondit :

— En effet, nous l'avons échappé belle!

Chevrier en douta d'autant moins que le baptême de la ligne consiste, pour les matelots, dans un arrosement général à l'aide de seaux d'eau et de pompes. Nous lui affirmâmes que ces jets multiples avaient été dirigés sur une voile qui avait pris feu ; de sorte qu'à l'heure où nous sommes et où il est, le pauvre

diable croit probablement toujours avoir, au passage de la ligne, affronté un péril de mort.

Telles sont les occupations bébêtes auxquelles l'oisiveté peut réduire des hommes déjà d'un certain âge. Cependant je nourrissais aussi des pensées plus sérieuses. L'internement du petit Leblanc sous la grille où grouillaient avec lui vingt-deux femmes avait altéré sa santé au point que sa pâleur me frappa. Je fis demander au capitaine de l'autoriser à venir passer les après-midi dans notre cage, mieux aérée, moins encombrée et plus propre.

Ce petit déporté de six ans et demi quittait donc sa mère après le déjeuner pour venir jouer avec nous, qui inventions toutes sortes d'amusements à son intention. C'était un charmant blondin, aux yeux d'un bleu céleste et aux traits d'une finesse exquise.

Il n'en était pas moins assez rétif et abominablement criard. Un petit surveillant, moins commode que les autres, lui dit un jour assez durement de se taire.

Je fis observer à ce chiourme que, le petit étant sous ma direction, c'était à moi et à personne autre qu'il appartenait de lui imposer silence.

— Du moment où c'est vous qui êtes le maître ici, je n'ai plus rien à dire, fit-il avec un mauvais regard.

Mais, par la plus triste chance, le commandant qui, à ce moment, descendait dans la batterie, avait ;issisté à la fin de la scène.

— Pour vous prouver que le maître c'est moi, dit-il au surveillant, je vais vous envoyer aux fers pendant deux jours.

Et, en effet, le capitaine d'armes remmena à fond

de cale d'où il ne remonta qu'au bout de quarante-huit heures. Si bien que pendant toute la durée de la traversée il n'y eut qu'un seul homme puni et que ce fut un de nos surveillants.

Il me garda de cet abaissement de son autorité une profonde rancune, et je l'entendis glisser, pour que je le recueillisse, ce pronostic dans l'oreille de ses «c collègues » :

— Heureusement, une fois là-bas, ça changera.

Nous avons parfois des petits amis, mais il n'y a pas de petit ennemi. Ce bas policier fut, dans la dernière semaine de mon séjour à la presqu'île Ducos, chargé d'un service et se proposait de revenir au règlement qui obligeait l'administration pénitentiaire à pratiquer un appel non bihebdomadaire, mais quotidien.

Si ce retour à l'ancien système avait prévalu, toute évasion devenait impossible, puisque, avant qu'on l'eût constatée par notre manquement à l'appel, nous n'aurions pas eu le temps de prendre le large.

Les vents alizés avaient eu l'excessive complaisance de nous attendre au Brésil où nous abordâmes dans la rade foraine de l'île Sainte-Catherine qui fit partie de la dot apportée au prince de Joinville par la sœur de l'empereur dom Pedro.

Le commandant de la Virginie avait mouillé assez loin de la côte, sans doute de peur d'évasion, et ce fut en canot que les marchandes de fruits vinrent nous faire leurs offres rafraîchissantes. J'achetai, pour les distribuer dans les cages, cinq cents oranges grosses comme de petits melons, d'une saveur inconnue en Europe, et qui me coûtèrent cinquante centimes le cent, ce qui réduisait à deux francs cinquante ma générosité envers mes camarades.

Un gardien, chargé de nos commissions, partit pour Destero, la capitale de Sainte-Catherine, et me rapporta un chapeau de feutre, genre caballero, que le consul de France, un chapelier qui tenait un magasin dans l'île, m'offrait en témoignage de sympathie.

Tous les soirs, malgré l'intense chaleur, le commandant ordonnait la fermeture des lourds sabords qui eussent présenté à un nageur un peu hardi une issue trop facile. On tendit de grands filets pour une pèche monstre, et, en dehors d'environ cent kilogrammes de poissons divers : dorades, bonites, loches, on relira un fort requin de la terrible espèce dite des requins « marteaux ».

La tète du requin marteau affecte la forme d'un T dont la branche d'en haut se termine par deux yeux avec lesquels il fouille l'Océan de deux côtés à la fois. Il se sert de son marteau pour assommer sa proie qu'il entraîne ensuite dans les profondeurs.

Quoiqu'il ne fût pas de très grande taille, celui qu'on venait de pécher nous frappa d'horreur par son étrange configuration. Ces deux grands yeux fichés à chaque bout de cette espèce de figure géométrique vous donnent le sentiment qu'ils appartiennent à une bête à laquelle il est impossible d'échapper.

Deux matelots, qui en avaient leur charge, me rapportèrent, le capitaine tenant sans doute à ce que je me rendisse un compte exact du danger qu'on eût couru à se livrer à une mer aussi mal peuplée. 11 me dit même, sans paraître y attacher autrement d'importance :

— Quelqu'un qui essaierait de se baigner dans ces parages serait instantanément dévoré.

Les cent Kilogrammes de poisson furent convertis,

par les cuisiniers du bord, en une bouillabaisse dont tous les déportés eurent leur part, et le requin luimême fut abandonné aux matelots qui l'accommodèrent de leur mieux, mais qui le rejetèrent finalement à l'eau comme immangeable.

Notre relâche au Brésil devait durer au plus deux jours : le temps de lire nos lettres et d'y répondre ; mais le courrier n'étant pas arrivé à Destcro, le commandant Launay prolongea l'escale, et ce fut seulement au bout d'une semaine que le paquet nous parvint par la Garonne qui nous rejoignit et transportait, elle, non des déportés, mais des condamnés, c'est-àdire des forçats.

Les matelots, en effet, non plus que la dame du distributeur de vivres, celle que j'avais rendue si malade par mes hurlements, ne nous considéraient comme ayant été atteints par la justice de notre

pays.

— Mon mari est avec les condamnés, me disaitelle. Vous, vous n'êtes pas un condamné.

— Comment ! la déportation à vie dans une enceinte fortifiée, vous trouvez que ce n'est pas une condamnation?

— Non, répétait-elle, les condamnés sont des transportés. Vous, vous êtes un déporté. Ce n'est pas du tout la même chose.

Ce qui signifiait que nous étions pour elle non des criminels, mais des vaincus, quelque chose comme des prisonniers de guerre.

Elle était charmante, d'ailleurs, cette compagne de voyage: pleine de convenance et de distinction. Elle aurait fait figure dans les salons les mieux fréquentés. Ce n'était pourtant qu'une fille de pêcheur breton.

Elevée dans un port, elle avait le langage tout marin. Elle disait à son mioche qui venait quelquefois nous embrasser dans notre cage :

— Chavire ta main que je te boutonne ta manche. Ou encore :

— Va dire bonjour à M. Rochefort; il t'espère à la grille.

Elle venait quelquefois s'asseoir auprès de notre cage et m'avoua souffrir énormément de la promiscuité dans laquelle elle était obligée de vivre avec les femmes de plusieurs surveillants qui les avaient épousées dans des conditions réellement fantastiques.

Lorsque les gardes-chiourmes préposés au service de la déportation étaient arrivés à Rochefort, où on armait les transports à destination de l'île des Pins ou de la presqu'île Ducos, on les avait avertis que les célibataires devraient se contenter là-bas du logement et de leurs appointements, mais que les gardiens mariés deviendraient propriétaires de concessions qu'ils cultiveraient à leur profit.

Ce mot « propriétaires » exerce un t<>l hypnotisme sur les cerveaux que tous les surveillants résolurent de conquérir la dot en s'adjugeant la femme. Mais comme le temps leur manquait pour se mettre en quête d'une fiancée qui consentît à traverser les mers au bras d'un bas policier, ils allèrent simplement se chercher des épouses dans les maisons de filles des environs.

De sorte que nous avions à bord quatre ou cinq catins qui, pour être légitimement mariées, n'en étaient pas moins d'allures bizarres : une notamment, créole de l'île de la Réunion et qui, assez avenante, s'épanouissait dans les jupes extravagantes qu'elle avait

2o0 LES AVENTURES DE MA. VIE

emportées de l'établissement où elle avait longtemps «travaillé ».

Ses allures et son langage rimaient avec ses costumes et nous entrions à peine dans le golfe de Gascogne qu'elle avait déjà appliqué une bonne demidouzaine de soufflets à son époux improvisé, très surpris de cette façon de comprendre le mariage.

Il fallut, pour la rappeler au calme, sinon à la décence, que le capitaine d'armes la menaçât de la faire mettre aux fers, comme un vulgaire mathurin. Il eût été pénible de voir cette Andromède du pavé attachée à la barre de justice, mais sa société n'en était pas moins on ne peut plus gênante pour la mère de famille qui venait nous prendre pour confidents.

Malgré mes efforts pour triompher du mal de mer, je n'y parvenais pas et l'opinion générale parmi les déportés, qui me voyaient si hâve et si affaibli, était que je n'arriverais pas vivant à notre dernière étape. Ils écrivirent presque tous dans ce sens à leurs familles et un beau jour le bruit courut dans Paris que j'étais mort ou à peu près. Heureusement, dans les lettres que, de mon côté, j'adressais à mes enfants, je les rassurais le plus possible en leur conseillant d'attendre, sans inquiétude, les surprises de l'avenir.

Enfin le courrier nous arriva. Le capitaine eut la délicatesse de me remettre mes lettres absolument cachetées, bien que son droit de gouverneur de notre bastille flottante eût été de les ouvrir. Afin que je pusse y répondre sans désemparer, il me fit apporter une lanterne du bord qui m'éclaira jusqu'à près de minuit, faveur absolument exceptionnelle, car l'extinction des feux, à une heure déterminée, était réglementaire.

Lui-même d'ailleurs nageait dans la joie; il avait

reçu de Mme Edmond Adam une assez longue missive qu'il se hâta de venir me lire en en soulignant chaque mot. Je ne me reconnais pas le droit de pénétrer dans le for intérieur de ce digne et en somme très sympathique commandant, mais je ne serais pas surpris qu'il se fût imaginé avoir produit une certaine impression sur ma protectrice et celle de mes enfants. Il semblait me donner à entendre que le charme répandu par les enluminures de sa bonne grosse figure de marin n'était pas sans quelque rapport avec te développement de la lettre de Mmc Adam et la multiplicité des recommandations qu'elle contenait à mon sujet.

A partir de ce jour, je fus traité non plus seulement comme un passager de marque, mais comme un souverain en voyage. Les officiers du bord, étant allés chasser à terre, rapportèrent une dizaine de ces délicieux oiseaux du Brésil qu'on admire dans les volières du Jardin d'acclimatation, mais qu'on a peine à se figurer voltigeant à l'air libre. La richesse de leurs duvets n'empêcha pas le cuisinier de les plumer comme de simples alouettes, et tous me furent offerts pour mon dîner.

Mes compagnons de cage, Chevrier compris, partageaient naturellement avec moi ces libéralités. J'ajouterai qu'ils en avaient la plus grosse part, car je ne mangeais guère ou plus exactement pas du tout.

Les officiers de la Garonne étant montés à bord de la Virginie, le docteur Perlié me demanda la permission de me présenter un enseigne qui serait heureux de venir me saluer. Je l'accueillis bien volontiers; mais l'entrevue ne dura pas longtemps, car, me voyant ainsi tout pâle et tout défait dans la cage où je me traînais comme une bête blessée à mort, il se mit à fondre en larmes, s.- cacha la tète dans son mouchoir et remonta précipitamment sur le pont.

2o*2 LES AVENTURES DE MA VIE

Le lendemain, nous reprîmes notre route et, pour m'aider à tromper mon mal, le commandant mit à ma disposition la bibliothèque du bord où je choisis un dictionnaire de marine qui me fournit le sens de certains mots passés dans la langue populaire et dont l'origine est pour beaucoup d'entre nous restée mystérieuse.

Ainsi l'expression « vadrouille » que nous supposions appartenir à l'argot, est parfaitement cataloguée parmi les termes de bord. La vadrouille est ce qui reste du faubert, sorte de balai fabriqué avec des détritus de cordages et qui sert à laver le pont. C'est donc par excellence la chose inerte, molle et sans consistance aucune. De là la formule :

— C'est une vadrouille !

pour caractériser un homme privé de toute volonté et de toute énergie.

Mais le commandant Launay commit la grave imprudence de compléter ses gracieusetés en me faisant apporter une carte marine d'au moins trois mètres de long sur deux de large, donnant la configuration de la Nouvelle-Calédonie, avec ses îles et ses îlots où le moindre récif était indiqué et annoté.

Ce commandant, qui redoutait par-dessus tout l'évasion de ses prisonniers, me procurait ainsi les moyens d'opérer la mienne. Je remarquai, en effet, un petit rocher qui faisait face à la presqu'île Ducos et où il était peu difficile d'aborder. Je me dis tout de suite que si une barque venait y attendre un de nous, elle le conduirait aisément à un navire embossé dans la rade.

Dès cet instant, mon plan fut à peu près arrêté. Je me dis :

LES AVENTURES DE MA VIE 2o3

— C'est là qu'est Toulon !

Et j'avais raison : Toulon était là.

Nous avions encore deux mois à vivre dans cette odeur de goudron à laquelle il m'avait été impossible de m1 habituer, et nous ne devions plus relâcher nulle part. Plus nous approchions du cap de Bonne-Espérance, plus je me désespérais, car la mer se démontait chaque jour davantage. Je ne sais vraiment pas à quoi pensait Vasco de Gama quand l'idée lui vint de nous frayer cette exécrable route.

La nuit surtout, les lames s'effondraient sur nos sabords avec un retentissement de coups de madrier et les vieux bois de notre frégate gémissaient comme des portes qu'on enfonce. Mais la soif de la liberté est tellement ardente que j'en arrivais à souhaiter un naufrage qui, s'il ne nous engloutissait pas, nous eût obligés à échouer à la première côte venue, n'importe laquelle, pourvu que ce ne fût pas la côte de France.

Le navire voltigeait sur les vagues et retombait avec elles dans des abîmes d'où je m'attendais toujours à ne plus le voir remonter. La lame passait souvent par-dessus nos têtes, nous faisant une sorte de ciel de lit qui nous cachait complètement l'autre.

Nous naviguions dans une série de tourbillons, la pointe du cap formant comme l'arche avancée d'un pont autour de laquelle les courants acquièrent une force inconnue. Souvent la frégate se dressait toute droite, tout son avant plongeant dans l'eau au point que le mât de misaine y trempait. Nous marchions à la cape sèche, toutes voiles repliées pour ne pas don-

; prise au vent qui nous sifflait dans les oreilles et nous ébouriffait les cheveux.

Pendant plusieurs jours, le pont fut inaccessible, m. us

et, pour m'empècher de me casser la tête à la suite ào quelque secousse de tangage, on dut m'attacher à une des grilles de la cage. Je me rappelais un amusant dessin de Grévin représentant un maître nageur éternuant abondamment sur sa baigneuse, qu'il porte dans ses bras, et s'en tirant par cette réflexion :

— Un coup qu'on est pincé par le cerveau, on ne sait pas où on va chercher tout ce qu'on mouche !

Je me disais à mon tour :

— Un coup qu'on se trouve par le quarante-huitième degré de latitude, au-dessous du cap de Bonne- Espérance, on ne sait pas où on va chercher tout ce qu'on vomit.

Je tentais d'éloigner de moi ce calice en bâtissant mentalement des plans de romans incessamment interrompus par des nausées. J'adressais sur notre désastreuse situation des vers à Louise Michel. J'en ai retenu ces quelques strophes :

Non loin du pôle où nous passons, Nous dérivons sur des glaçons, Poussés par la vitesse acquise.

Je songe alors à nos vainqueurs, Quand nous nous heurtions à des cœurs Cent fois plus durs que la banquise.

Ce phoque entrevu le matin

M'a rappelé dans le lointain

Le chauve Rouher aux mains grasses,

Et ces requins qu'on a péchés

Semblaient des membres détachés

De la commission des grâces.

Le jour, jour de grandes chaleurs, Où l'on déploya les couleurs De l'artimon à la misaine, Je crus, dois-je m'en excuser?

Voir Versailles se pavoiser,

Pour l'acquittement de Bazainc.

Nous allons voir, sur d'autres bords, Les faibles mangés par les forts, Tout comme le prêchent nos codes.

Le cri, c'est : « Malheur aux vaincus! » N'en étions-nous pas convaincus Avant d'aller aux antipodes ?

Ira-t-on comparer jamais

L'humble noir qui se fait des mets

D'un corps mort trouvé dans les havres

A ces amis de feu César

Qui pour le moindre balthazar

S'offrent trente mille cadavres?

Puisque le vaisseau de l'État Houle de crime en attentat Dans une mer d'ignominie, Puisque c'est là l'ordre moral, Saluons l'océan austral Et restons sur la Virginie....

Le reste de ces imprécations m'échappe, mais elles prouvent tout au moins que si nous étions cruellement éprouvés, nous n'étions pas le moins du monde repentants.

Après la calcination atmosphérique dont nous avions souffert au Brésil, nos thermomètres étaient descendus très au-dessous de zéro; les glaces au pôle antarctique, qu'on n'a jamais cherché à explorer, je ne sais pourquoi, commençant beaucoup plus tôt qu'aux enviions de l'autre. Un vent glacial soufflait du sud, car c'était du nord que nous venait alors la chaleur.

Or Louise Michel, dont la première préoccupation avait été la distribution à ses camarades du contenu de la « corbeille de noces de Mac?Mahon », en était

réduite, par cinq degrés de froid et alors que des glaçons pendaient en stalactites aux mâts de perroquet, à stationner sur le pont pieds nus dans des espadrilles de toile.

Le commandant Launay, ne sachant par quel procédé plus ou moins détourné lui faire accepter une paire de chaussons de Strasbourg qui l'eût préservée de la fluxion de poitrine, vint me demander aide et assistance dans cette œuvre de solidarité.

— Si c'est moi qui lui offre ces chaussons, me dit-il, elle les refusera net. Il faudrait les lui faire porter comme venant de vous.

J'entrai dans la combinaison et je lui fis passer les chaussons avec un billet où je lui expliquais que ma fille me les avait remis avant le départ, mais qu'ils m'étaient trop petits et que je lui en faisais hommage en la priant de les porter en souvenir de moi.

Pendant deux jours, en effet, j'eus la satisfaction de les voir à ses pieds. Seulement le troisième ils étaient aux pieds d'une autre, car ne rien posséder au monde n'est pas toujours un motif pour ne pas être exploité.

Enfin nous quittâmes la région des icebergs pour remonter dans la mer du corail où des calmes d'une platitude parfois désolante succédèrent aux bourrasques du Cap. A certains jours, nous parcourions un nœud à l'heure, ce qui équivaut à un quart de lieue, et j'avais calculé que de ce train-là nous avions dixhuit mois devant nous avant d'apercevoir les côtes de la Nouvelle-Calédonie.

Tant qu'un navire ne dépasse pas quatre nœuds à l'heure, la pêche y est possible, et les matelots s'amusaient à jeter à l'arrière du bateau des lignes

qui étaient des câbles, munies d'hameçons qui étaient des crocs de la grosseur et de la résistance de ceux où les bouchers accrochent les quartiers de viande. On captura ainsi une malheureuse bonite qui filait sur nous, poursuivie par un énorme requin. Au moment où elle happait l'amorce, le requin la saisit par le milieu du dos et lui en emporta un formidable morceau.

On la hissa sur le pont toute saignante déjà et à moitié dévorée. Les matelots se régalèrent du restant de ce poisson qui est, dans une forme plus ramassée, de la grosseur d'un petit phoque. On m'offrit d'y goûter, mais la dent de ce requin dans ce dos tout pantelant m'ôta l'envie d'y mettre la mienne.

Nous naviguions dans ces parages de la mer des Indes précisément à l'époque du rut que les marins appellent la « floraison du corail », comme si ces animalcules étaient des plantes. Pendant cette période amoureuse, la mer où ils pullulent s'imprègne d'une odeur balsamique un peu comparable à celle de l'ambre.

Elle vous poursuit et vous entre dans les narines au point de vous entêter. A ce moment, la chair de certains poissons devient transitoirement vénéneuse, et les premiers arrivés à la presqu'île Ducos étaient tombés assez gravement malades pour en avoir mangé. Je crois même que l'un d'entre eux en mourut.

C'est ce qui leur fit supposer que toute cette côte de l'océan Pacifique était empoisonmV, d'où ils conclurent qu'on ne les y avait transplantés que pour en avoir plus tôt fini avec eux.

Après quatre mois d'entrepont jour pour jour, puisque, partis de France le 10 août, date républicaine, nous arrivions le 10 décembre, date bonapar-

2o8 LES AVENTURES DE MA VIB

tiste, la vigie signala les montagnes néo-calédoniennes. Vue de loin, la terre qui, selon toute probabilité et en vertu de la loi, devait me servir de tombeau, m'apparut grise et désolée. Mais ce n'était qu'un effet d'optique, et, plus nous approchions, plus nous distinguions la verdure intertropicale. La mer était d'un calme absolu, et la certitude de poser bientôt le pied sur un sol non mouvant me rendit presque instantanément des forces, de la santé et de la bonne humeur.

Toutefois le débarquement ne s'opéra pas sans des incidents dont quelques-uns faillirent tourner au drame. Parmi les femmes condamnées à la déportation dans une enceinte fortifiée se trouvaient Mme Lemel et Louise Michel; et le lieu d'internement était légalement la presqu'île Ducos, sur laquelle, frappés de la même peine que nos deux amies, nous allions être dirigés.

Louise et Mme Lemel furent donc extrêmement surprises quand le gouverneur Gauthier de la Richerie, venu en personne à bord de la Virginie pour assister à notre déménagement, leur signifia qu'il leur avait préparé sur la grande terre, à Bourail, des logements où elles jouiraient du confortable que la presqu'île Ducos ne pouvait leur offrir.

Il s'attendait à des remerciements. Sa proposition fut reçue par cette déclaration de Mme Lemel :

— Nous ne demandons ni n'acceptons aucune faveur et nous irons vivre avec nos codôportés dans l'enceinte fortifiée que la loi nous fixe.

— Mais, répliqua le gouverneur, du moment où je vous ai choisi un autre lieu d'internement, vous n'avez qu'à obéir.

— Nous obéirons si peu, reprit M"06 Lemel, que

si nous n'allons pas aujourd'hui même rejoindre nos amis à la presqu'île, ce soir, à huit heures précises, Louise et moi nous nous jetons à la mer.

Le malheureux gouverneur ne s'attendait pas à une protestation présentée sous cette forme comminatoire. Il comprit que la résolution des deux prisonnières était irrévocable et répondit simplement :

— Il suffit, mesdames; vous irez à la presqu'île Ducos.

Et elles y allèrent.

« Que se passera-t-il en Nouvelle-Calédonie? » demandait à mon sujet la Gazette de France. Si ses rédacteurs avaient été du bois dont on fait les condamnés politiques, voici ce qu'ils auraient vu :

Les huit cents déportés que contenait la presqu'île s'étaient rangés en haie sur notre passage et j'avais à peine paru que, se précipitant au devant de moi, ils m'avaient pour ainsi dire passé de bras en bras, avec toutes sortes d'effusions et de poignées de main. C'était à qui m'emmènerait visiter sa paillotte ou m'entraînerait à la cantine pour y trinquer avec moi.

Je parcourus, ainsi escorté, presque toute l'enceinte qui nous était réservée et qui n'était fortifiée que par la mer. La manifestation fut telle que toute l'administration pénitentiaire, massée sur le port de débarquement, semblait la regarder avec inquiétude, comme si elle menaçait de tourner en soulèvement.

La presqu'île Ducos, dont les limites étaient fixées par des poteaux qu'il était interdit de franchir, présentait un coup d'œil assez riant. Une chaîne de collines aux arêtes aiguisées et aux lianes garnis de ni;ioulis, de palétuviers et d'arbres bois de rose, la coupait en deux, séparant 1rs deux vallées, celle de IVuinbo et celle de Tindu, où étaient les fédérés.

Bien que Dufaure eût affirmé du haut de la tribune que la déportation serait « l'exil dans une colonie », c'était bel et bien l'emprisonnement à ciel ouvert. Le mensonge le plus cynique avait encore une fois présidé à cette organisation, puisque l'exil comporte le droit d'aller et de venir, de travailler et de gagner sa vie, tandis qu'aucun de nous n'avait l'autorisation d'aller écouler à Nouméa ou ailleurs les produits de son industrie, que les instruments de travail manquaient à tous et qu'on nous retirait l'argent indispensable pour acheter des matières premières.

D'ailleurs l'exil suppose des relations, et elles nous étaient strictement interdites , les permissions de nous rendre visite n'étant que très exceptionnellement accordées aux étrangers.

En somme, c'était le bagne, atténué dans sa forme, mais où, au lieu d'être condamnés aux travaux forcés, nous l'étions à l'oisiveté forcée.

J'avais été si vivement, si violemment même emporté par mes compagnons que je ne m'étais pas aperçu que les autres débarqués ne me suivaient pas, étant restés sur le débarcadère pour l'appel, cérémonie que j'ignorais.

Le capitaine d'infanterie de marine, commandant militaire de la presqu'île, exaspéré de la réception chaleureuse que m'avaient faite mes prédécesseurs dans la brousse du pénitencier, résolut de faire immédiatement acte d'autorité. Comme je me reposais des secousses du voyage dans la paillotte où Olivier Pain et Paschal Grousset m'avaient hospitalisé, je vis un surveillant venir à moi et m'ordonner de le suivre à la prison de la presqu'île.

J'étais à cent lieues — ce qui faisait encore cent lieues de plus — de me douter du motif de cette in-

carcération révoltante. Le surveillant m'apprit que je la devais au capitaine, lequel s'appelait Lanoë et avait tenu à montrer aux proscrits qu'il était décidé à me traiter exactement sur le même pied que les autres. Avoir manqué à l'appel, tel était le prétexte.

Cette prison était une cabane basse de plafond et bourdonnante de moustiques, où le lit qui servait en même temps de siège se composait d'une planche sans paillasse, sans couverture, et tellement inclinée qu'il était impossible d'essayer de s'y étendre sans glisser immédiatement par terre.

Cet officier garde-cliiourme était, d ailleurs, un pur gredin, haï des déportés qu'il provoquait à plaisir. Je me rappelle l'avoir vu un jour traverser la presqu'île au galop, lançant intentionnellement son cheval par les plantations que de pauvres diables avaient mis des mois à cultiver.

Et comme le chien de l'un d'eux, effrayé par cette irruption brutale, avait aboyé après l'envahisseur, ce misérable fit conduire pour huit jours à la prison le propriétaire du chien, lui reprochant d'avoir excité la bête contre lui.

L'imbécile s'imaginait que les vingt-quatre heures d'emprisonnement dont il m'avait gratifié contribueraient à le faire porter sur le tableau d'avancement. Il fut très déçu quand le gouverneur de la Nouvelle- Calédonie le manda pour lui laver fortement la tète en lui enjoignant (!<• s'abstenir désormais de s'occuper de moi, d'interdire aux gardiens de m'adresser la parole et de me laisser dans mon enceinte soi-disant fortifiée toute la liberté compatible avec la surveillance strictement nécessaire.

M. Gauthier de la Rucherie, dont il avait fait « do, la Richerie », avait en partie gagné ses grades au

service du coup d'Etat. Nommé gouverneur de Cayenne, car il .semblait prédestiné à régner sur des colonies pénitentiaires, il s'était rendu quasi célèbre comme tortionnaire des victimes de Décembre et avait, à force de zèle féroce, si bien mérité de l'Empire qu'on n'avait rien trouvé de mieux que de l'envoyer en Nouvelle-Calédonie comme conducteur de forçats.

Naturellement, le gouvernement de la République sans républicains avait conservé à son poste cet ancien tourmenteur impérial. Cependant plusieurs journaux avaient, à diverses reprises, rappelé ses méfaits en réclamant sa destitution. Il se faisait donc très humble, presque républicain, et ne tenait en quoi que ce soit à se faire prendre en grippe par un journaliste de mon acabit, ayant vraisemblablement conservé en France nombre d'amis prêts à remettre sur le tapis son passé de supplicieur.

C'est pourquoi l'algarade du capitaine Lanoë l'avait inquiété au point qu'il me fit adresser de véritables excuses par un pharmacien de marine qui vint me voir et me les transmit de sa part.

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