CHAPITRE XÏX
A la Nouvelle. — Nos pèches et nos chassés. — Les requins. — Mon esclave. — Nos projets. — Baignades et insolations. — La Société de Nouméa. — Fonctionnâmes. — Le complot. — Le capitaine Law. — L'évasion. — A BOUD du « P.-C.-E. »
Le commanda ut delà Virginie, extrêmement étonné de n'avoir pas trouvé à Nouméa une dépêche l'invitant à me ramener en Europe, ne voulut pas repartir sans me faire ses adieux. 11 vint avec tous les officiers du bord me serrer une dernière fois la main. C'était bien la dernière fois, en effet, car je ne le revis plus et, loin de me devoir le grade de capitaine de vaisseau, il me dut sa mise en disponibilité, comme, du reste, Gauthier de la Richerie me dut sa révocation.
La cabane de Grousset et de Pain était en torchis, ç'est-à-dire en terre pétrie avec de la paille, et étayée par des branches coupées dans une forêt où Ton allait chercher un peu d'ombre. Elle consistait en trois pièces ouvertes à tous les orages, l'entrée n'ayant pas de porte el les fenêtres étant sons carreaux, ce qui faisait de cette construction éminemment sommaire moins un logement qu'un hangar.
L'aile de droite était et serait restée inachevée, si les journaux reçus à la presqu'île n'y avaient annoncé ma prochaine arrivée. Les déportés qui avaient bâti la paillotte se remirent à la besogne pour l'achever, et quand je débarquai je les trouvai en plein travail.
En quelques jours, mes murs furent secs et mon toit suffisamment épais pour ne laisser passer la pluie que dans des circonstances exceptionnelles. L'ami Collot, le menuisier qui avait mieux aimé attendre une problématique amnistie que de tenter avec moi, à la citadelle de Ré, une évasion dont la réussite était certaine, était déjà depuis plusieurs mois installé à quelques mètres de notre habitation, au bas de la colline où elle s'élevait. Il me rabota deux bâtons posés sur des X auxquels il cloua la toile de mon hamac, transformé ainsi en lit de sangle, et j'obtins une couche peu moelleuse, car le bois m'en entrait dans le dos, mais à la rigueur acceptable.
Je versai deux cents francs à mes maçons pour l'achèvement de ma baraque, et dans l'après-midi j'eus le regret de les voir tous étalés et dormant sur la grève sous un soleil torride, congestionnés et marinant dans leur sueur. Ils auraient pu économiser ces deux cents francs; ils avaient préféré les boire en invitant des amis, et le vin ne coûtant guère à la cantine plus de vingt sous la bouteille, on juge de la quantité de bouchons qui avaient sauté.
Gomme je m'étonnais du plaisir qu'un homme pouvait éprouver à s'imposer à lui-même le supplice de l'alcool, pire que la question de l'eau appliquée à la Brinvilliers, un déporté m'expliqua que certains de ses camarades ne buvaient pas pour la satisfaction de boire, mais pour celle d'être saouls. L'état d'ivresse était ce qu'ils recherchaient dans l'absorption de tant de liquide et ils continuaient à en ingurgiter jusqu'à ce qu'ils tombassent foudroyés.
Pour un buveur ordinaire, boire est le plaisir; être gris, l'inconvénient. Pour beaucoup de ces malheureux, qui cherchaient à échapper à la réalité par l'hallucination, avaler du vin par hectolitre n'était qu'un moyen de se procurer la joie de le cuver.
L'ancien matelot Breton, déporté comme nous et que nous avions embauché pour rapproprier nos chambres et tripatouiller notre cuisine, me confirma cette explication. Un jour que nous avions découvert trois hommes étalés ivres-morts dans la brousse, ù s'était écrié sur un ton de regret et d'envie :
— Ont-ils de la chance!
— Comment! fis-je, vous trouvez que passer unedemi-journée aplati dans la terre, le nez dans son vomissage, c'est de la chance?
— Je vous crois ! me répondit-il. C'est moi qui voudrais être comme eux!
Ce serviteur qu'on appelait Breton, et dont le vrai nom était Lorosquouët, nous rendit d'ailleurs, tout soiffard qu'il était, l'énorme service de donner à Olivier Pain des leçons de natation qu'il eut à quelque temps de là une magnifique occasion de mettre à profit.
Les trois premières semaines s'écoulèrent pour moi en explorations qu'il m'était, du reste, difficile de pousser bien loin, l'inexorable poteau se dressant devant l'explorateur au bout de trois quarts d'heure de marche. Ce que Dufaure qualifiait effrontément d'« exil dans une colonie » avait à peine deux lieues de tour dont les deux tiers étaient figurés par les sables d'un rivage coquillageux où le plus renom nié des horticulteurs aurait vainement essayé de faire pousser une queue d'oseille.
La IVouvellc-Calédonie, île volcanique de formation
probablement plutôt récente, perdue dans l'océan Pacifique, située bors du passage des oiseaux et n'ayant jamais été fumée par aucun guano, est à peu près aussi improductive que si elle avoisinait le pôle nord.
Une année suffit pour en épuiser l'humus très léger et absolument superficiel. La première récolte vous donne de beaux radis ; à la seconde, ils ont diminué de moitié ; à la troisième, il ne reste rien qu'un filament immangeable.
Il s'ensuit que tous les bestiaux, comme tous les légumes, y sont apportés d'Australie.
J'étais un jour de cuisine et je m'appliquais à une forte matelote de poissons qu'Olivier Pain avait péchés la veille. Je demandai des oignons pour compléter l'assaisonnement. On me répondit qu'un bateau chargé d'oignons et parti de Sydney pour Nouméa ayant fait naufrage le mois précédent, il n'y avait pas dans toute l'île un seul spécimen de cette plante culinaire.
Les poules mêmes y étaient d'un élevage on ne peut plus difficile, la chaleur sans doute leur cuisant les œufs dans le ventre. Nous en avions acheté cinq ou six. qui, à elles toutes, nous gratifiaient au plus de deux œufs par semaine et gros comme si ces poules étaient des pigeons.
Elles eussent donc constitué pour nous une dépense si elles ne s'étaient exclusivement nourries non de grains de blé ou d'avoine, mais de tout petits lézards qui fourmillaient littéralement dans notre concession et qu'elles attrapaient à la course, les piquant juste au bon endroit, avec une précision merveilleuse.
Si l'Italie a la forme d'une botte, la Nouvelle-Calé-
donie a la forme d'une tige de botte qui aurait en longueur soixante-quinze lieues et dix dans sa plus grande largeur. Elle est faite pour qu'on y incarcère des condamnés qu'elle n'a pas les moyens de nourrir. Quoi qu'on y tente, elle est et demeurera une vaste maison centrale.
Les Anglais, aussi habiles en colonisation que nous y sommes maladroits, ont occupé quelques mois la Nouvelle-Calédonie, découverte par le capitaine Cock; puis, après y avoir coupé toutes les souches de santal, le seul arbre précieux du pays, ils nous l'abandonnèrent, sachant que s'ils n'avaient rien pu en tirer nous n'en tirerions pas davantage.
La pêche même, qu'on aurait supposée abondante, se restreignait à ces poissons qu'on appelle « de roche », c'est-à-dire sédentaires et vivant dans des trous dont ils ne sortent que pour explorer les environs à la recherche de leur nourriture. Une fois qu'on les a pris, les anfractuosités où ils se cachent restent vides et il faut attendre des mois avant qu'elles trouvent de nouveaux locataires.
C'est ainsi qu'au début Olivier Pain, qui passait pour le meilleur pêcheur de la presqu'île, ne déroulait jamais sa ligne, épaisse d'un demi-doigt et longue d'une trentaine de mètres, sans ramener des dorades, des lamproies ou d'exquis poissons truites que les déportés appelaient des « loches ». Plus tard, les cavernes sous-marines se dépeuplèrent et ce fut seulement par hasard qu'il parvint à augmenter notre ordinaire d'anguilles vagabondes ou de congres égarés.
Je le suivais presque toujours dans ses expéditions nocturnes, mais je revenais d'ordinaire bredouille. Seulement cette mer phosphorescente, par des nuiis pâles où la lune brillait au point de nous permettre
de lire à sa clarté, nous développait un spectacle d'une poésie surprenante .
Très souvent, pour peu que l'atmosphère du soir fût un peu humide, j'ai assisté à des arcs-en-ciel de lune dont les rayons se décomposaient en couleurs exactement semblables à celles du soleil. Je m'étendais tout de mon long sur une de ces grandes assises de basalte polies et comme vernissées par la vague, et je contemplais, non plus la Grande-Ourse de notre hémisphère, mais la Croix du Sud, assemblage d'étoiles disposées dans un ordre assez incohérent et où les chrétiens ont absolument voulu reconnaître une croix.
Les astres, par les nuits claires, semblaient sur le point de nous tomber sur la tête, tant on les aurait cru rapprochés de nous. Le plafond du ciel est, sous ces latitudes, infiniment plus bas que sous les nôtres.
J'étais parfois troublé dans mes observations de pâtre chaldéen par un bruit d'herbe remuée. Je me soulevais et j'apercevais un de ces formidables crabes nommés « tourteaux » dont je n'avais encore vu des exemplaires qu'au Muséum d'histoire naturelle.
Ces odieuses bètes sont réellement effrayantes. Le seul moyen de s'en emparer sans risques de se faire perforer le doigt jusqu'à l'os était de sauter dessus à pieds joints et de les immobiliser sous son poids. On les liait ensuite de cordes et on les plongeait toutes vivantes dans un court-bouillon. J'en ai vu qui suffisaient au repas de cinq déportés.
Un soir j'avais eu la chance extrêmement rare pour moi d'attirer au bout de ma ligne une magnifique dorade dont j'étais tout fier. J'essayais de récidiver après l'avoir religieusement posée à côté de moi, lorsque je constatai tout à coup qu'elle avait disparu.
Je crus d'abord que Pain l'avait enfouie dans son panier avec le reste de sa pèche, mais je l'aperçus bientôt fuyant obliquement, quoique à toute vitesse, entre les pinces d'un tourteau de grosseur remarquable.
J'essayai de courir après dans l'espoir de la lui faire lâcher. Je me consumai en vaiirs efforts. Le crabe s'introduisait entre deux rochers avec sa conquête qui était la mienne et dut se régaler joyeusement de ce marron que j'avais tiré de l'eau tout exprès pour lui.
Les couchers de soleil rappelaient généralement celui de l'incomparable tableau de Turner, Ulysse quittant Polyplième, et qui appartient à la National Gallery de Londres. C'était de l'or liquéfié et de l'améthyste en fusion. J'en ai vu d'une splendeur à faire pousser des cris.
Puis après ce suprême et rutilant coup de feu, le soir descendait comme un rideau qui tombe sur l'apothéose d'une féerie. A huit heures moins dix, le ciel était embrasé. A huit heures, il était noir. Le crépuscule est là-bas à peu près inconnu et l'expression pourtant charmante : « entre chien et loup » n'y lit pas coin prise. Il est vrai que le pays ne contient ni loup ni chien.
D'ailleurs, si la flore néo-calédonienne est d'une rare maigreur, la faune n'y existe à aucun degré. En dehors des rats qu'apportent les navires et d'une espèce de pigeon, également européen, qui s'y est acclimaté et transformé, on y chercherai! vainement un animal quelconque : lièvre, lapin, chevreuil, perdreau ou fais;»!). Aussi la déesse de l'île est-elle une horrible variété de chauve-souris appelée roussette, dont les Canaques ont fait une bête presque sacrée et dont les poils rougeâtres, tressés comme les souvenirs en
cheveux exposés chez les coiffeurs, ornent le cou et les épaules des « Popinées » de l'aristocratie.
Ma meilleure amie fut pendant quelque temps une anémone de mer qui rentrait, le soir, dans un tube coquillageux de la forme d'un gros porte-plume incrusté dans un rocher et qui s'épanouissait le matin, réchauffée par le soleil après avoir été baignée par l'Océan.
Elle s'évasait en un magnifique œillet multicolore; mais sa chair avait la consistance des pétales de camélias. Parmi toutes celles que j'ai eu l'occasion d'examiner de près dans les aquariums, je n'en ai jamais découvert une seule d'une aussi puissante richesse de couleurs.
Pélisson ayant apprivoisé des araignées, j'espérais arriver à me faire une société de cette anémone. Mais j'eus le tort de la montrer à d'autres, et un matin je trouvai en morceaux sa coquille écrasée sur elle.
Je n'avais pour me dédommager de sa destruction que deux de ces chauves-souris, dont les poils se nattent en colliers, ce qui tendrait à prouver que, si elles sont quelque peu souris, elles ne sont pas complètement chauves. Nichées dans les poutres du plafond du hangar où je dormais, elles me caressaient toute la nuit de leurs ailes cartilagineuses et terminées par des ergots à l'aide desquels elles s'agrafaient aux solives. La vieille expression : « être battu de l'oiseau » était là tout à fait de mise.
Ces dégoûtantes roussettes faisaient, dans l'art de m'empêcher de dormir, concurrence aux moustiques qui renouvelaient toutes les nuits pour moi le supplice des puces de la fosse aux ours d'Oleron.
Le moustique est un être machiavélique dont la rouerie passe toute croyance. En vain essayez-vous
d'entourer hermétiquement votre lit dans la moustiquière la mieux cousue. Quand il s'aperçoit qu'il lui est impossible de s'introduire dans vos draps par en haut, il s'y faufile par en bas. 11 brave les caleçons les plus collants et vous pique par-dessus les étoffes les plus épaisses. Un moustique néo-calédonien suffit pour vous affoler. Quand on est obligé d'en combattra deux cents, c'est de la rage.
Nous allions quelquefois le soir jouer aux cartes dans la case d'Henry Bauër, qui nous avait précédés à la presqu'île Ducos. Eh bien, les lumières attiraient entre les joueurs de telles nuées de moustiques qu'il devenait bientôt impossible de s'apercevoir d'un bout de la table à l'autre, tant les bataillons de ces sangsues ailées s'épaississaient devant nous.
Olivier Pain, Paschal Groussetet moi, lorsque nous nous considérions comme suffisamment dévorés, allions achever souvent la nuit au sommet de la montagne où le vent, plus vif qu'à la base, balayait les insectes d'espèces diverses, car nous sentions aussi quelquefois s'abattre sur nos tètes d'énormes sauterelles qui nous fouettaient les joues avec le bruit d'une claque.
Nous essayions de dormir sur la hauteur, la figure sous nos draps, afin de ne pas être le matin surpris par le soleil qui mordait de bonne heure. Nous chargions alors de nouveau notre lit de sangle sur nos épaules et nous redescendions dans notre gourbi.
Presque à tous mes réveils, j'entendais au-dessus de ma tète un grand bruit d'ailes. C'était un mons-| trueux hibou, de l'espèce dite de « grand-duc », qui rapportait dans son aire sa chasse <l<i la nuit, généralement composée d'un gros rat qu'il tenait amoureusement dans sa serre.
Ce grand-duc était d'une belle couleur mordorée sous laquelle il miroitait au soleil comme un bolide. Il faisait à la fois peur et plaisir à regarder.
A neuf heures du matin, avec une régularité chronométrique, des bandes de requins prenaient le chemin des abattoirs établis sur le port et où l'on tuait le bétail étique destiné à la consommation des déportés et des forçats. Ereintées par huit jours de voyages, car toutes arrivaient d'Australie, ces vaches maigres avaient acquis en route une coriacité qui en rendait la mastication abominablement laborieuse.
En outre, la chaleur était parfois si intense que la viande tournait instantanément, comme du lait sur le feu, et, un quart d'heure après la distribution, les vers y faisaient une apparition sensationnelle.
Nous la convertissions alors en amorces qui servaient indirectement à nous nourrir, puisqu'elles nous aidaient à pécher du poisson.
Le requin est une créature d'une ponctualité méritoire. Tous les jours il va à ses affaires comme un employé à son bureau. Quand neuf heures sonnaient, les bouchers de l'administration étaient sûrs de voir arriver le régiment des squales, qui engouffraient, pour leur premier déjeuner, les intestins et les têtes de bœufs qu'on jetait dans la mer et qu'ils absorbaient, cornes comprises.
Quand l'équarrisseur était en retard, les requins attendaient patiemment leur pitance et, le repas fini, repartaient pour revenir le lendemain manger à la même gamelle. Souvent les cantiniers lançaient dans le port des boîtes d'endaubage et de conserves avariées. Contenant et contenu étaient aussitôt avalés comme autant d'œufs à la coque, si bien qu'un requin s'étant un jour échoué sur le sable, l'autopsie fit dé-
couvrir dans son œsophage deux fortes boîtes en fer-blanc pleines de viandes marinées, qui eussent été digérées avec le métal qui les renfermait.
Parqués dans notre cirque, nous n'avions aucun rapport avec les Français de la colonie, non plus qu'avec les Canaques. Pour ma part, pendant les trois mois que je passai à la presqu'île Ducos, je n'en vis pas un seul, si ce n'est une Ibis le domestique ou plus réellement l'esclave d'un cantinier qui était venu de Nouméa déjeuner avec nous et qui s'était fait accompagner par son porteur.
Car, malgré toutes les proclamations et les décrets émancipateurs, la traite continue à s'exercer en Océanie comme au temps où un seigneur était coté d'après le nombre de nègres attachés à ses plantations. La formule d'achat est un peu différente, mais le résultat absolument identique. L'hypocrisie moderne a tout bonnement remplacé le mot esclavage par le mot « engagement ». Un indigène des îles voisines, les Loyalty, les Nouvelles-Hébrides ou les Fidji, était, par ruse ou par force, fait prisonnier par un pirate qui l'amenait sur le marché de Nouméa où il le louait à un colon pour un, deux ou trois ans, moyennant un prix convenu dont l'engagé ne touchait naturellement pas une obole.
Le bail terminé, ou le négrier venait reprendre sa
marchandise que, n'ayant aucune envie de nourrir,
il allait revendre immédiatement à un autre, ou il la
-ait au premier acheteur contre lequel le malhcu-
x capturé restait sans défense ni recours d'aucune
Sorte.
J'ai envoyé un jour à Edmond Adam une coupure de la Gazelle officielle de Nouméa, journal où le gouverneur insérait ses communications. C'était un avertissement ainsi couru :
« Le capitaine X... prévient le public qu'il vient d'arriver clans le port avec quatre-vingts naturels actuellement sans engagement ».
C'était inviter les habitants à assister au déballage et à y choisir comme dans un stock de gants de Suède ou de coupons de soie annoncés par les grands magasins du Louvre. Un Allemand établi sur la grande terre où il vendait de tout, aussi bien de l'épicerie que des nègres, m'en fit proposer un dont, m'assurait-il, je serais très content. C'était un garçon de dix-huit ans, bon travailleur, et qu'il me laissait pour la somme ridiculement minime de cent cinquante francs, — une bouchée de pain, ou plus exactement de chair humaine.
Comme c'était moi et que ce Teuton aurait rougi d'exploiter un homme qui avait déjà beaucoup souffert pour la liberté des autres, il me concédait ce Néo- Hébridais pour tout le temps que durerait la déportation.
— Mais, lui fîs-je observer, je suis prisonnier dans la presqu'île, tandis que mon domestique sera libre. Une fois que je l'aurai payé, qui empêchera cet « engagé » de se dégager en prenant ses jambes à son cou ? Je n'aurais aucun moyen de le rattraper.
— Pardon, me répondit mon marchand de bois d'ébène qui, étant donnée la nuance des indigènes de là-bas, serait plutôt du bois de palissandre, si votre engagé se sauve, vous aurez le droit d'adresser une plainte au gouverneur qui le forcera à rentrer chez vous.
— Mais s'il refuse de m'obéir, je ne peux ni lui donner ses huit jours, ni lui retenir ses gages, puisqu'il n'en a pas. Ai-je au moins le droit de le battre?
— Tant que vous voudrez. Dans les concessions,
quand ils sont trop mous au travail, on les attache pendant une heure ou deux à un arbre en plein soleil et on les laisse piquer par les moustiques.
C'était tout ce que je tenais à savoir. Il était désormais constant que le gouvernement de la Nouvelle- Calédonie pratiquait pour son compte et laissait pratiquer pour celui des autres le servage comme aux plus mauvais jours de la Case de V Oncle Tom. Je remerciai le riz-pain-sel allemand pour son bon marché exceptionnel, mais je lui déclarai ne pas être encore décidé à en profiter.
En dehors de la pèche, qui ne rendait plus guère, nous faisions notre unique distraction de parties de natation qui duraient souvent de huit heures du matin à midi, heure où nous sortions de l'eau affamés sans trouver généralement à dévorer autre chose que qjelque rogaton pourri. Si, grâce au peu d'argent que j'avais sur moi, je n'étais pas parvenu à me faire apporter quelques vivres de Nouméa, je crois que je serais mort d'un rétrécissement de l'estomac.
Le thermomètre, qui montait jusqu'à plus de qua rante degrés au-dessus de zéro, nous conviait volontiers à des baignades continuelles qui, par malheur, finissaient par nous irriter la peau au lieu de nous la rafraîchir. J'aurais donné tous ces longs bains d'eau salée pour un bain d'eau douce.
Seulement, nos séances de coupe n'amenaient pas pour nous grande fatigue, en raison de la densité de l'océan Pacifique qui soutient le nageur sans qu'il ait presque aucun effort à faire pour se maintenir à la surface. Au bout de quinze jours de leçons, Olivier Pain, qui n'avait auparavant jamais risqué seulement Une dcmi-brass<\ nageait assez bien pour aller sans effort d'une baie à l'autre en prenant par le large.
I n jour cependant il faillit se noyer et si je ne lui
avais pas jeté mes lièges que je poussais devant moi à tout hasard, je crois bien qu'il y restait. Tout à coup je l'entendis pousser un cri et je le vis disparaître. Lorosquouët, son maître nageur, et moi, nous plongeâmes, et quand il reparut je lui rabattis la main sur la corde de la ceinture de natation.
Revenu à lui, il nous expliqua qu'il avait été fortement mordu au pied par un poisson et que le contact de ces incisives qu'il avait supposé être celles d'un requin l'avait ému au point de lui faire boire un coup. Son orteil était en effet tout saignant et mâchuré.
C'était là le danger permanent de nos promenades sous-marines. Une nuit, comme j'avais lancé très au loin ma grande et forte ligne et qu'assis sur un rocher de basalte je la tenais à la main en attendant que ça mordît, je ressentis une secousse qui m'engourdit le bras et me précipita à la mer ; si forte qu'elle fût, ma ligne en fut brisée net et je dus retourner à la maison en chercher une autre.
Mais braver le danger est encore une façon de tromper l'ennui. Malgré les continuels méfaits des requins qui, huit jours avant l'arrivée de la Virginie, avaient dévoré un surveillant du bagne de l'île Nou, nous nous aventurions à des distances telles qu'on ne nous apercevait plus du rivage. Nous allions ainsi ^visiter nos camarades installés dans les autres baies, où ils évitaient la promiscuité du gros des déportés, mais d'où ils étaient obligés tous les matins à un chemin considérable pour aller toucher leurs vivres,
Concurremment avec les requins, nous avions à redouter les récifs de coraux, — les reefs, comme on dit là-bas. — Pour peu que nous fussions ballottés par la mer, nous nous ratissions 1'épiderme à des
pointes que leur agglomération transformait en véritables râpes. J'eus pour ma part tout le côté droit du thorax douloureusement raclé, à ce point que la suppuration s'établit comme pour une blessure d'arme à feu. J'allai consulter les médecins à l'hôpital qui s'élevait au milieu de la presqu'île et qu'on distinguait de tous les côtés, nous indiquant ainsi que nous finirions tous par y aboutir.
On me lotionna avec des alcools camphrés qui ne servirent qu'à envenimer la plaie, dont je souffris plus d'un mois, le moindre bobo prenant tout de suite, dans les incandescences de ces climats, des proportions éléphantiasiques. Je ne guéris que par l'application d'un remède canaque : des compresses de feuilles de bois de rose. En trois jours, ce désagréable vésicatoire sécha totalement. Cependant j'en ai toujours conservé la cicatrice.
De plus en plus inquiet sur le sort de mes enfants, j'aurais de grand cœur tenté d'écrire quelque chose, ne fût-ce que mes impressions de déporté ; mais il est difficile de jauger l'état de langueur fainéante où vous plongent quarante degrés au-dessus de zéro. La plume vous fond dans les doigts et le cerveau dans la tète. C'eût été demander aux trois jeunes hommes dans la fournaise de composer un roman au milieu de l'eau bouillante où ils mijotaient.
Il nous fallait déjà un effort pour répondre aux lettres que nous recevions de France, à peu près tous les mois, par le paquebot d'Australie. Tenter une lecture quelconque équivalait au môme supplice. Nous retournions malgré nous à l'état sauvage, ne songeant qu'à augmenter par des trucages de camelots la désagrégeante nourriture dont on nous rationnait. Une invitation à déjeuner devenait un cadeau sérieux, et le meilleur de notre temps se dépensait à la recherche
des bigorneaux, petits coquillages noirâtres dont on extirpait l'habitant au moyen d'une épingle.
Ça s'avalait comme une huître, sans préparation aucune, mais c'était toujours un peu meublant pour l'estomac. Néanmoins cette vie de ruminants m'apparaissait encore préférable à celle que l'on mène dans la cour d'une prison, à se promener en « queue de cervelas ». De temps en temps, un transport débarquait des femmes de déportés venant rejoindre leurs maris ou des enfants ayant demandé à aller retrouver leurs pères. Ce n'était évidemment pas un état social à envier, mais ce n'était pas non plus, comme à Saint- Martin-de-Ré ou à Oleron, la suppression totale de toutes relations avec l'extérieur.
Le sentiment d'oppression que provoquait en nous l'énorme distance qui nous séparait des nôtres n'en était pas moins douloureux jusqu'à l'angoisse. On se croyait dans une tombe dont la pierre serait devant vous, non dessus, et porterait six miMe cinq cents lieues d'épaisseur. Malheureusement, il n'y avait pas de rayons cathodiques assez puissants pour traverser ce corps opaque.
Quelle espèce de plaisir pouvait-on. éprouver à adresser à ses enfants une lettre qu'ils devaient recevoir deux ou trois mois plus tard, tandis que nousmêmes n'attendions la réponse que trois autres mois après, ce qui faisait six, au bout desquels les événements qu'on avait mentionnés s'étaient complètement défraîchis ?
Un de nos codéportés, un relieur nommé Piffeau, avait pris courageusement son parti de cet « exil dans une colonie » que le vieux Dufaure avait fait miroiter aux yeux du pays, étonné de tant de persévérance dans la férocité et la persécution. Le brave Piffeau avait fait venir de France sa femme, son fils
et sa fillette, âgée d'environ dix ans, et que les privations, le climat et le transplantement ne tardèrent pas à atteindre dans les sources mêmes de la vie.
La charmante enfant dépérissait sous nos yeux et nous ne savions comment enrayer l'envahissement du mal. Elle était blonde avec des yeux bleus trop grands — grands comme la fosse commune — et eût fait une délicieuse jeune fille. Bien que la famille Piffeau eût installé son gourbi dans la vallée de Tindu, séparée de la nôtre par une montagne dont la crête était assez fatigante à franchir, Olivier Pain, Grousset ou moi allions lui porter tous les trop rares œufs que nos cinq poules nous donnaient. La pauvre petite se régalait de ce mets luxueux, car à Nouméa le prix des œufs varie entre six et huit francs la douzaine.
Mais l'image de cette si intéressante condamnée à mort me poursuivait toujours. Hélas ! la chère enfant fut délivrée à peu près en même temps que nous et s'évada de la vie à l'heure où nous nous évadions de la presqu'île.
D'autres relations moins attendrissantes s'établirent entre nous et une autre famille, dont le chef, condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée, habitait également de l'autre côté de la montagne avec sa femme; sa jeune fille ayant trouvé à se placer à Nouméa dans un magasin de modes où, on le comprend, les modes étaient un peu en retard.
I) e temps en temps, la petite demoiselle, très gentille et, je crois, ne demandant qu'à rire, prenait le bateau de service entre la grande terre et la presqu'île pour venir passer avec ses parents du samedi soir au lundi matin. Nous les invitions l<»us à déjeuner ou à dîner et nous allions ensuite visiter les grottes
creusées par l'envahissement successif de la mer et qui forment comme de vastes alcôves.
Nous y déterrions de grosses couleuvres amphibies, rayées bleu et noir ou noir et jaune, qu'on pouvait soit apprivoiser, car elles étaient tout à fait in offensives, soit accommoder à la sauce mayonnaise.
La petite modiste en affectait une peur atroce et semblait, par son feint effarement, réclamer ma protection contre cette innocente bestiole. Enfin, quoi! à déjeuner, son escabeau — car la chaise nous était inconnue — se trouvait toujours à côté du mien, et si un de nos convives avait laissé tomber sa fourchette, il aurait pu voir, en la ramassant, sa bottine frôlant mon espadrille.
J'avais, on le devine, autre chose en tête que des flirtages de cet ordre, et cette intrigue puérile était surtout née de mon profond désœuvrement. D'ailleurs, ce n'était pas moi qui avais commencé. Tout de même, par une belle après-midi à rôtir un bœuf au soleil, elle me donna rendez-vous pour le soir même, dans la brousse où, sous les regards indulgents de la Croix du Sud, il nous serait loisible d'échanger toutes sortes de promesses et même mieux.
Elle devait repartir le lendemain matin. Le soir vint, mais moi je ne vins pas, bien qu'elle m'attendît, comptant sur ma parole.
Ce fut, dans l'état de continence où nous vivions, un assez sérieux sacrifice. Cependant, à la dernière heure, je réfléchis que, dans ma situation un peu à part, mes camarades de déportation, sans tenir compte de l'entraînement humain, m'accuseraient d'avoir profité de ma notoriété pour enguirlander une jeune personne sans expérience, bien qu'elle en eût peut-être autant que moi.
Mais ces amours, restées à L'état d'ébauche, faillirent, lors de notre évasion, amener une catastrophe que nous eûmes quelque peine à éviter et que je raconte plus loin.
Olivier Pain avait repris ses leçons de natation et, avec sa témérité qui lui avait valu sept blessures reçues sur une des barricades de la Commune, s'aventurait parfois à des distances dangereuses pour un débutant. Un jour, nous nous baignions dans une baie charmante qu'on appelait la baie de Gentelet, du nom d'un déporté qui s'y était établi le premier. Tout à coup j'aperçois, très loin en mer, Olivier Pain nageant vers le large, plongeant, reparaissant et me regardant comme pour me demander mon avis sur ses rapides progrès.
On ne peut plus effrayé de ce coup d'audace, je lui criai de toutes mes forces en volant vers lui :
— Vous êtes donc fou ! Revenez tout de suite ! Si une crampe vous prenait?
Et je tirais pour le rejoindre une coupe désespérée, lorsque je le vis tourner la tète de mon côté, puis plonger et s'éloigner sans daigner me répondre.
Mes yeux s'étant portés alors vers le rivage pour y chercher du secours, je vis Pain qui se rhabillait paisiblement; Le nageur que j'avais pris pour lui était un phoque qui, en me voyant avancer de son côté, avait pris ses nageoires à son cou.
Un jour, ce fut pour moi-même que j'eus peur. Nous étions ;ill<'s en excursion maritime avec Henry Bauër, Pain et Lorosquouët, lorsque, par vingt-cinq brasses de fond, je sentis ma jambe droite s'engourdir se contracter dans une de ces crampes que je redoutais pour les autres et qui m'immobilisa toute
cette partie du corps qu'en équitation on appelle l'arrière-main.
Je me sentais m'enfoncer et je songeais à la joie que ferait éclater dans le camp réactionnaire la nouvelle de mon engloutissement, quand l'idée me vint de m'étendre sur le dos sans risquer un mouvement jusqu'au dénouement de cette paralysie partielle.
Mais les courants commençaient à m'entraîner au large et je fus bientôt forcé de me remettre sur le ventre, nageant de mes deux bras et d'une seule jambe. Heureusement la grève était en pente si douce qu'étant encore loin du rivage j'avais déjà pris pied sur le sable. Il était pour moi grand temps d'attenir.
La douceur de cette pente était d'ailleurs telle que l'eau s'y chauffait au soleil à y faire cuire les œufs de nos poules. Il nous fallait, pour éviter de nous brûler les pieds, traverser en courant la zone quasi bouillante pour nous plonger dans une mer plus tempérée à mesure qu'elle devenait plus profonde.
Mais ces bains n'étaient pas sans danger au point de vue de l'insolation et la partie de nos épaules qui restait hors de notre ligne de flottaison était exposée à des coups de feu dont Olivier Pain faillit mourir. Sa nuque, ses épaules, son dos s'empourprèrent un matin et sa peau se boursoufla au point de lui former comme une rouge carapace. La fièvre le prit à faire craindre le tétanos et, sans son indomptable énergie, je crois que c'était fait de lui.
Quand, après huit jours de lit, il eut à peu près repris sa forme ordinaire, la peau morte s'arrachait de son dos comme une écorce d'arbre. Enfin il fut en état de recommencer ses excursions navales, mais nous nous astreignîmes à opposer au soleil des panamas à larges bords qui nous protégeaient tant soit peu.
Après notre insuffisant déjeuner, rous allions flâner quelquefois du côté du cimetière qu'on appelait le « Champ Beuret », nom du déporté qui l'avait « étrenné ». Un jour, Pain et moi, nous aperçûmes des bœufs qui se mirent à tourner autour de nous et que gardait un vieillard en cotte blanche et en chapeau de paille, assis mélancoliquement sur une pierre.
Ce n'était certainement pas un de nos codéportés, car nous les connaissions tous au moins de vue. Nous lui demandâmes qui l'avait placé là et il nous répondit qu'il était un vieux forçat estropié et incapable d'un travail autre que celui de garder des bestiaux.
Il lui manquait en effet trois doigts à la main droite et comme je l'interrogeais sur cette mutilation, il me fît le plus naturellement du monde et sans la moindre amertume cette effroyable révélation :
— A la suite d'une tentative de fuite, plusieurs condamnés furent mis à la question. Je n'étais même pas au courant du projet d'évasion, mais on prétendit que je m'en étais mêlé et, pour me faire avouer, on m'appliqua les poucettes qu'on serra si fort que les os de mes trois doigts furent broyés et qu'on m'en fit l'amputation le lendemain. Depuis ce temps-là, je ne suis plus bon qu'à garder les bœufs.
Nos yeux étaient d'ailleurs superflus dans la constatation des supplices du bagne. Nos oreilles suffisaient. Tous les mercredis, vers dix ou onze heures, nous entendions des hurlements partir de l'île Nou et que le flot, excellent conducteur du son, nous apportai! sur notre grève, située à plusieurs kilomètres.
C'étaient des condamnés auxquels on distribuait la
bastonnade réglementaire. Ils étaient attachés sur un banc, les reins découverts et le « correcteur », un mulâtre gigantesque, les leur labourait à coups de nerfs de bœuf.
L'énergie qu'il apportait à sa besogne dépendait de la grosseur de la pièce que le supplicié lui avait glissée dans la main avant l'opération. L'argent étant là-bas fort rare, il s'engageait moyennant quarante sous, à faire autant que possible glisser la matraque sur la partie frappée au lieu de l'y faire retomber d'aplomb.
En revanche, le bâtonné qui manquait de fonds recevait sa correction dans toute sa plénitude et, quand le mulâtre avait quelque motif d'antipathie contre sa victime, il la frappait à un endroit voulu pour lui détacher les poumons.
Dès le lendemain, l'infortuné commençait à tousser, et trois mois après il mourait à l'hôpital du bagne d'une « phtisie galopante », inscrivaient les médecins. On voit de quelle façon il fallait s'y prendre pour arriver à la faire galoper.
Et on veut que l'égalité règne devant la loi! Elle ne règne môme pas devant la bastonnade.
Le régime que subissent les forçats est, du reste, ce qu'on peut imaginer de plus monstrueusement démoralisateur. On aura peine à croire que beaucoup d'entre eux ont vécu et sont morts sans avoir jamais su comment est faite une femme.
Envoyés tout jeunes, à dix ou onze ans, dans les maisons de correction, par des parents souvent infâmes, les enfants, jetés à seize, dix-huit ou vingt ans sur le pavé de quelque grande ville, sans ressources et sans état, inaugurent leur mise en liberté par un vol à l'étalage ou à l'américaine. Ils sont
alors repris, condamnés à la prison, et, à leur sortie, recommencent à exercer le seul métier qu'ils connaissent.
Alors, c'est le bagne, où ils voient, grâce à leurs essais d'évasion ou de révolte, leur peine constamment doublée. Puis, comme il est extrêmement rare qu'on y vieillisse, ils s'y éteignent dans leurs casemates, n'ayant jamais eu seulement l'idée d'un amour féminin autrement que par les livres où sont décrites et célébrées des passions qu'ils ne comprennent pas.
La société soi-disant si prévoyante, fabrique ainsi des monstres à peu près comparables à ceux dont s'enorgueillit la chapelle Sixtine.
Certains clients de l'île Nou y mènent cependant une existence relativement heureuse : ce sont ceux qu'on appelle les « Terreurs ». L'escouade des « Terreurs » se compose de bandits qui, n'ayant peur de rien et ne reculant devant rien, tiennent en réalité sous leur domination tout le personnel du bagne, gardes-chiourmes compris.
Ces derniers, d'ordinaire extrêmement lâches, réservent tous leurs abus d'autorité pour les timides qui se courbent sous leurs bâtons ou tremblent devant leurs revolvers. Mais ils ont étudié leurs hommes et savent qu'au premier acte qu'il estimera injuste ou trop rigoureux tel forçat n'hésitera pas à jouer du « lingue », c'est-à-dire du couteau, quitte à affronter ensuite celui de la guillotine.
Alors surveillants et indomptables passent ensemble une espèce d'arrangement tacite en vertu duquel ils s'épargneront mutuellement. Par exemple, ce sont les terrorisés qui payent pour les « Terreurs ».
Le pénitencier de l'île Nou renfermant tous les corps d'état, depuis les notaires qui y sont assez nombreux, jusqu'à des artistes, qui y sont beaucoup plus rares, le gouverneur Gauthier de la Richerie utilisait sans scrupule, pour ses réceptions et ses bals, les musiciens qu'on y découvrait et dont il composait son orchestre.
Toutefois, afin d'épargner à ses invités des deux sexes la vue de ces êtres miséreux, on les dissimulait au moyen d'un rideau derrière lequel ils jouaient de leurs instruments toute la nuit, à la chaleur du gaz se greffant sur celle de l'atmosphère, et sans qu'on leur envoyât seulement un verre d'eau pour se désaltérer.
Un garde-chiourme les surveillait et ceux qui n'avaient pas suffisamment évité les fausses notes étaient inscrits pour la bastonnade du mercredi suivant.
On se demande quel plaisir pouvaient prendre les danseuses et les danseurs valsant sur cette musique obligatoire et gratuite dont les exécutants pouvaient si facilement devenir des exécutés.
Il est vrai que les fonctionnaires de l'administration néo-calédonienne n'étaient pas d'une moralité très supérieure. La métropole y dégorgeait toute l'écume de ses bureaux, ceux qui avaient mangé quelques grenouilles ou fait sauter dans les cercles un certain nombre de coupes autres que de Champagne. C'était le dépotoir de tous les neveux, cousins et bâtards dont les députés influents avaient de sérieux motifs de se débarrasser. A ce point qu'ayant, pour parer aux premiers frais de notre évasion, tiré sur Edmond Adam une traite de quinze cents francs et proposé à la Banque de Nouméa de me l'escompter, le directeur de cet établissement financier m'en envoya tout de
suite le montant en ajoutant cette parole caractéristique :
— Ah ! si nous n'avions que des signatures comme celle-là !
Avec une nourriture un peu plus substantielle et sans la moiteur dans laquelle nous marinions presque continuellement, cette vie sauvage n'eût pas été complètement privée de charme. La nuit, pour rafraîchir nos brûlures de moustiques, nous allions, avec Bauër et Olivier Pain, nous baigner au clair d'une lune assez fréquemment entourée de ce cercle lumineux appelé « halo » en Europe où il est très rare.
Demandez à un astronome pourquoi le halo se produit beaucoup plus souvent sous le ciel austral que sous le boréal, il essaiera peut-être de vous l'expliquer, mais soyez sûr qu'il n'en sait rien.
Sans trop nous aventurer à de grandes distances, les requins ayant le sommeil particulièrement léger, nous prenions nos ébats devant les groupes de palétuviers dont les racines découvertes supportent artistement le tronc et empiètent avec obstination sur la mer.
Sur la colline se dressaient, comme les nonnes de Robert le Diable, les silhouettes toutes blanches des niaoulis, gommier de l'espèce des eucalyptus, quoique remarquablement moins élevé.
L'écorce s'en déroule comme du linge et flotte sur l'eau comme du liège. Les fûts de niaoulis s'étendaient comme un rideau blanc à mi-côte de la montagne, du côté de la baie N'gi où nous prenions nos bains nocturnes. Ce paysage était suggestif et vraiment d'un autre monde. Chauffée par l'ardent soleil de la journée, l'eau semblait d'autant plus douce que
l'air s'était rafraîchi avec la tombée du soir. Et je me répétais malgré moi :
— Je ne suis pas fâché d'avoir vu ça. Mais il commence à se faire temps d'aller voir autre chose.
Je m'étais en effet donné un mois pour cultiver le jardin qui constituait notre « concession », autour de laquelle nous avions planté une bordure de ricins dont les tiges atteignent là-bas la hauteur de deux étages et dont les gousses renferment une graine panachée rouge et blanche de la forme et du volume d'un petit haricot. C'est un poison violent qui, pris sans précaution autrement que selon la formule, tuerait les gens au lieu de les purger, justifiant ainsi la définition de Béclard :
— Toute purgation est un empoisonnement.
J'avais également consacré ces quatre premières semaines à l'exploration de nos deux lieues de presqu'île, que je connaissais sur le bout du pied.
Mais, comme les plaisanteries, les déportations les plus courtes étant les meilleures, un matin, en me réveillant, je dis à mes deux compagnons de paillotte :
— Maintenant, je voudrais savoir par quelle porte on sort d'ici.
Ils me mirent alors au courant des nombreuses tentatives d'évasion organisées depuis plus d'un an et qui toutes avaient misérablement échoué, dénouement fatal, attendu que pas une n'avait le sens commun. Comprend-on qu'un déporté, ancien ouvrier carrossier, avait perdu des mois et des mois à fabriquer avec des arbres coupés dans la forêt un bateau de sept ou huit mètres de long, auquel il avait ajouté des mâts et pour lequel Paschal Grousset avait fourni des voiles découpées dans des draps de lit?
Uuand tout fut prêt, une quinzaine d'évadants se donnèrent rendez-vous sur la grève et plusieurs y avaient traîné leurs malles, car ils tenaient à emporter avec eux leurs souvenirs de famille.
Quand on eut chargé dans la barque ces nombreux colis, c'est à peine s'il restait assez de place pour les navigateurs, exposés avec les chances les plus favorables à une traversée d'au moins trois semaines.
Heureusement pour tout le monde, à peine eut-il été poussé à la mer que le canot s'ouvrit en deux submergeant avec lui le fruit d'un semestre de travail! S'il avait tenu seulement la distance pendant un demi-kilomètre, tous restaient au fond de l'Océan, comme y restèrent plus tard Rastoul et ses vinçt compagnons.
Une autre fois, ce fut un jeune médecin de marine qui offrit ses bons offices, mais dont les promenades de Nouméa à la presqu'île eurent vite inquiété les autorités et dont les projets tombèrent à l'eau comme le reste.
^ La claustration porte à la rêverie et la rêverie à la démence. Des malheureux sans instruments de travail, sans matières utilisables et surtout sans les moindres connaissances en physique, s'attelaient avec un courage infatigable aux problèmes non encore résolus de la navigation aérienne et de l'hommevolant. Assi, pour sa part, ne sortait pas de son ballon en briques ; il est vrai qu'il n'y entrait pas non plus.
Or, un seul moyen présentait des chances de salut, et il fallait être insensé pour ne pas l'avoir compris <i tenté dès le premier jour : une entente avec le eapitaine d'un des navires étrangers, américains ou australiens, qui venaient de temps à autre s'ancrer Bans le port de Nouméa.
Eh bien, depuis dix-huit mois passés à chercher un plan d'évasion, pas un déporté n'avait songé à celui-là, pourtant si simple et, en somme, relativement facile à réaliser.
L'objection principale résidait dans le prix qu'exigerait sans doute le commandant du bateau pour le mettre à la disposition des évadants. Mais, si peu qu'ils pussent récolter d'argent, ils avaient laissé en France leurs familles qui, à sept, huit ou dix, se seraient cotisées pour constituer la somme nécessaire.
Au lieu de s'épuiser en constructions de bateaux qui coulaient bas à leur premier contact avec les vagues, il était infiniment plus logique de s'assurer un navire tout construit. Les intermédiaires ne manquaient pas, puisque plus de cinquante de nos compagnons avaient, en qualité de déportés simples, obtenu, conformément à la loi, l'autorisation de chercher du travail à Nouméa même.
Mais ce qui fait surtout défaut aux hommes, ce n'est ni l'intelligence, ni l'esprit, ni l'initiative : c'est presque toujours le bon sens. Je passais mon temps à hausser les épaules devant les stupéfiantes combinaisons qu'on me soumettait.
Je n'en continuais pas moins à approfondir la seule qui offrît des chances de réussite. Le petit rocher que j'avais distingué sur la carte marine à moi confiée par le commandant de la Virginie était mon objectif constant. Nous en allions parfois à la nage relever les découpures et les points d'atterrissement, et j'en revenais toujours plus convaincu que c'était sur ce bloc de granit, à l'abri des rondes et caché dans les anfractuosités des basaltes, que nous devions attendre une barque de sauvetage, laquelle nous conduirait à un navire en partance dans la rade.
Un déporté qui, bien que condamné à la déportation
dans une enceinte fortifiée, avait, je ne sais par quelle laveur, obtenu de se rendre à Nouméa pour y acheter des vivres qu'il nous revendait, fut le premier auquel je m'adressai — en sondeur, comme on dit — et sans insister autrement sur une action immédiate.
Il me promit de « voir », de « s'occuper de la chose », mais sans entrain, sans conviction, dans le but probable de me lanterner. Il gagnait avec nous plus d'argent qu'à Paris avant son embarquement et ne tenait pas absolument à modifier une situation qu'il eût peut-être difficilement retrouvée ailleurs.
Je compris que j'avais donné un coup d'épée dans Peau et fus pris de quelque inquiétude à la perspective d'une dénonciation possible, car j'appris plus tard que ce protégé de l'administration pénitentiaire était plutôt suspect à ses camarades. Aussi profitai-je de la livraison d'un quartier de chèvre, qui remplace là-bas le mouton, pour lui signifier ma renonciation à un projet de fuite dont la réalisation était réellement trop périlleuse et problématique.
J'étais tout déconfit de ce premier insuccès et je m'apprêtais à me retourner d'un autre côté, quand je reçus dans ma case la visite d'un pharmacien de marine qui avait habité Rochefort et connu ma famille pendant ma détention au fort Boyard.
Il m'apportait gracieusement des pastèques, des bananes dont j'ai toujours eu horreur et qui, pour moi, sentent à la fois la pommade et le savon, des noix: de coco, encore vertes, dont la sécrétion a lé goûl u petit-lait et dont la pulpe non solidifiée ressemble fi une gélatine aqueuse. Il fut si cordial et me parut >i disposé à nllé^er mes tristesses que je me risquai i me confier à lui.
Mais j'avais compté sans la discipline et l'honneur
professionnel. Il déclina toute intervention dans une entreprise qu'il jugeait folle et tout au plus susceptible de me faire fusiller.
Je feignis de m'être laissé persuader et je lui dis adieu après l'avoir chaleureusement remercié de ses pastèques et de ses bananes. Mais toutes ces fins de non-recevoir commençaient à me décourager et je fus sur le point de modifier totalement ma tactique.
En effet, à la condition de risquer ses os, il n'était pas impossible de s'échapper par la grande terre après avoir franchi les limites de notre enceinte et, en se terrant comme des lièvres pendant le jour, en trottant comme des lapins pendant la nuit, d'atteindre la pointe nord de la Nouvelle-Calédonie, dont nous étions séparés par une soixantaine de lieues, en suivant la côte, afin de ne pas s'égarer.
Le danger était dans la rencontre des postes d< gendarmerie coloniale espacés sur la route; mais, trois ou quatre nageurs déterminés, on les doublait par la mer, après quoi on reprenait terre pour continuer le chemin jusqu'à la dernière étape.
Une fois loin de toute surveillance, on attendait l'abordage d'une pirogue canaque dont on s'emparait, et dans laquelle on touchait aux Nouvelles-Hébrides, situées à moins de vingt-cinq lieues.
La question importante était celle de la nourriture, et voici ce qu'avec Olivier Pain nous avions imaginé : nous achetions à la cantine une centaine d'hameçons, dix ou douze lignes enroulées autour de leurs bobines, et nous passions nos nuits à pêcher notre nourriture du lendemain, chacun de nous ayant emporté une vingtaine de biscuits de mer qui eussent aidé à faire digérer le poisson, comme le poisson eût contribué à faire manger le biscuit.
Seulement nous devions aussi nous munir de revolvers en cas d'attaque de la part des naturels qui, stylés à ramener les forçats en fuite ou en balade, nous auraient nettement sacrifiés à l'espérance d'une prime.
Cette expédition 'présentait nombre de terribles aléas, la nouvelle de notre départ devant bouleverser toute la colonie et mobiliser contre nous toutes les forces civiles et militaires. Notre meilleure carte était qu'on nous supposât embarqués sur quelque navire en route pour l'Australie et qu'on ne poursuivît pas les recherches.
Restait le péril de notre débarquement chez les Néo-Hébridais, peuplades passionnément anthropophages et qui, l'année précédente, avaient massacré, puis dévoré l'équipage d'une canonnière française avec l'enseigne de vaisseau qui la commandait.
Mais j'étais pris de la rage de revoir mes enfants et je me disais que, quand le diable y serait, je n'étais pas plus bète que les brutes chargées de me garder et qu'avec la ferme résolution de leur échapper je leur échapperais.
J'allais donc vraisemblablement «tenter ce coup à peu près désespéré quand, ayant fait demander quelques provisions à un cantinier de Nouméa, nommé Dusser, je vis, se dirigeant vers notre case, un homme qui me cria d'aussi loin qu'il m'aperçut :
— Bonjour, citoyen Rochefort! Ah ! que je suis heureux de vous revoir !
Il portait une longue barbe brune et je ne le reconnus pas. C'était mon voisin de paillasse et le copartageant de mes puces dans la fosse aux ours d'Oleron. Condamné à la déportation simple, il avait obtenu son transfert de l'île des Pins à Nouméa où
il était employé chez le marchand de comestibles où je me fournissais. Il s'appelait Bastien Grandthille.
Quoi qu'on ait dit, répété et raconté, c'est à ce brave garçon et à aucun autre que nous dûmes le succès de notre aventureuse évasion. Sans son dévouement et sa soumission passive aux instructions qu'il reçut de nous, l'affaire échouait comme avaient avorté toutes celles que mes compagnons avaient mises en train depuis dix-huit mois.
Cet ami tint, avant tout, à me faire cette déclaration :
— Citoyen Rochefort, je suis à vous corps et âme. Si je puis vous être utile d'une façon quelconque, disposez de moi. Je suivrai exactement toutes vos indications.
Je devinai que je tenais notre sauveur. Je l'assurai que ses offres de service ne pouvaient pas arriver plus à propos et je lui fis les recommandations suivantes :
— Quand vous verrez s'ancrer dans le port un vaisseau américain ou de préférence anglais, tâchez d'en aborder le capitaine, et si vous le voyez rendre un peu la main, proposez-lui de prendre à son bord quelques déportés, cinq ou six, par exemple, moyennant une somme que vous fixerez d'abord à dix mille francs. S'il en réclame vingt mille, accordez-les-lui ; quarante mille, consentez encore. Enfin, allez jusqu'à cent mille. Une fois libre, je saurai bien m'arranger pour les gagner. »
Grandthille mit le comble à son désintéressement en me suppliant de ne pas m'occuper de lui et de le laisser à terre au cas où sa participation à notre
fuite nous gênerait le moins du monde, Olivier Pain, Grousset et moi.
Je lui répondis qu'une heure après notre départ la presqu'île entière saurait qu'il l'avait préparé ; que, dans son exaspération, toute la chiourme, le commandant Lanoë et le gouverneur l'en rendraient responsable; qu'il s'exposait donc aux travaux forcés, à pire peut-être ; que, s'il hésitait une minute à prendre passage avec nous sur le bateau, il n'y avait rien de .fait et que je le priais simplement d'oublier notre intéressante conversation.
Il se soumit et prit l'engagement d'être de la fête. Quelques jours se passèrent sans aucune nouvelle de lui. Je grimpais quotidiennement avec Pain sur la montagne, d'où nous nous emplissions les yeux de la vue des vaisseaux amarrés dans la rade de Nouméa. Quel serait celui qui nous emporterait vers l'Europe?
Enfin Grandthille reparut avec une feinte provision de légumes et une vraie provision de nouvelles. Un bateau australien venant de Newcastle, avait apporté en Nouvelle-Calédonie du charbon dont cette colonie manquait aussi, car elle manquait de tout.
Immédiatement, notre ami s'était rendu près du capitaine, à son bord, et, par une coïncidence, du meilleur augure, l'avait trouvé dans sa cabine lisant un Magazine illustré intitulé le Bowbels et ouvert précisément à une page contenant ma biographie en tète de laquelle s'épanouissait mon portrait.
Grandthille n'eut pas grand'peine à lui faire comprendre que c'était là l'homme qu'il s'agissait de cacher dans la cale de son trois-mâts, lequel portait pour toute indication ces initiales : r.-C.-E. Puis il offrit de ma pari dix mille francs pour moi et cinq de mes compagnons,
Le capitaine Law accepta sans aucune surenchère, mais il avait encore huit jours à passer à Nouméa pour y livrer son charbon et en régler le compte. Il recommanda de ne faire aucune confidence aux hommes de l'équipage que l'espoir d'une récompense administrative eût peut-être entraînés à une dénonciation qu'on aurait probablement payée fort cher, et les bases de l'évasion furent ainsi jetées.
Seulement, c'était de la part du capitaine australien une question de confiance, car je n'avais pas les dix mille francs; à peine quelques centaines de francs restant de l'escompte de ma traite qui vint à échéance lorsque j'étais déjà débarqué à Londres, où je l'acquittai en personne.
Cette difficulté n'en fut pas une. L'excellent capitaine Law dit galamment :
— M. Henri Rochefort est trop gentleman pour manquer à sa parole.
Et il ne fut plus question d'argent.
Jourde et Ballière, qui avaient vainement essayé de s'évader quelque temps auparavant de Nouméa où ils étaient employés, reprirent les négociations pour la fixation du jour et de l'heure du départ en même temps que du mode de transport des trois évadants qui, sur six, résidaient à la presqu'île Ducos, c'est-àdire à plusieurs kilomètres du P.-C.-E.
Le capitaine nous informa de l'frnpossibilité où il serait d'envoyer son canot nous chercher, Grousset, Olivier Pain et moi. Il voulait, au cas d'un échec suivi d'une enquête et de. procès, avoir le droit d'affirmer que nous étions montés à son bord à son insu et à écarter ainsi toute preuve de connivence.
Ce fut encore le bon Grandthille qui se fit fort de
nous tirer d'embarras. Il apportait presque tous les matins des vivres à la presqu'île, dans la barque de son patron. Il garderait en poche, le matin du jour fixé, la clef du cadenas qui la retenait par une chaîne amarrée au quai, et viendrait nous prendre à l'endroit qu'on lui désignerait et où nous l'attendrions — on se doute dans quelle angoisse.
Le point était tout indiqué : le petit rocher que j'avais relevé sur la carte marine et où l'abordage était relativement facile, même pour quelqu'un peu exercé à la natation. Au lieu de couper droit, comme nous avions l'habitude de le faire, Olivier Pain et moi, on pouvait, avec de l'eau jusqu'à la ceinture, longer la berge où passaient assez souvent des surveillants, mais qui, la nuit, auraient malaisément distingué à vingt-cinq mètres du rivage une forme humaine.
L'îlot en question offrait le précieux avantage de sa situation en dehors des rondes, et présentait des creux-abris où âme qui vive n'aurait eu la pensée d'aller nous découvrir. Nous n'aurions pas osé espérer aussi bien et il nous était impossible de trouver mieux.
Eh bien! fût-ce par esprit de contradiction ou manque de confiance dans la réussite de notre coup d'audace, Paschal Grousset se refusa pendant plusieurs jours à adopter cet admirable observatoire.
Il y mettait une telle obstination que nous fûmes, Pain et moi, un moment très inquiets, car il nous eût été impossible de filer en le laissant tout seul à la maison, ce qui l'aurait exposé à des représailles atroces de la part du gouvernement de la colonie, qui l'eût natui élément accusé de complicité dans notre fuite.
Il voulait que la barque montée par Grandthille,
Jourde et Ballière poussât jusqu'à la baie même où tous les déportés et sans doute quelques gardiens eussent assisté à notre embarquement. C'était éviter la gueule du requin pour nous jeter dans celle du loup.
Enfin il se rendit à notre raisonnement et nous commençâmes les derniers préparatifs. Nous considé- ; rames notre succession comme ouverte, bien que toute notre fortune consistât en quelques livres envoyés à Grousset par ses parents, en trois paires^ de poules, dont une noire qui m'avait pris en amitié et me sautait sur la tête ou sur les épaules dès qu'elle m'apercevait.
Elle poussait l'indiscrétion jusqu'à venir se blottir dans mon lit, me lançant les plus rudes coups de bec quand j'essayais de l'en chasser. Je lui répétais inutilement :
— Veux-tu bien t'en aller ! tu m'empêches de dormir!
Et Olivier Pain, couché dans la chambre à côté, s'écriait en riant :
— Allons! bon! voilà Rochefort qui se dispute en core avec la poule noire!
Avant de nous séparer des cinq autres et d'un canard qui manquait d'eau, nous résolûmes de nous en offrir quelques filets et Pain fit l'office de bourreau. Mais il fut convenu que la poule noire serait épargnée, les sorcières les plus distinguées ayant de tout temps affirmé que les volailles de cette couleur portaient bonheur à une maison.
La tendresse subite de cette poule à mon égard nous paraissait presque — on est si bête quand on est grand ! — un pronostic heureux pour le succès de l'évasion projetée.
On en fit cuire deux autres ; puis, rassasiés de cette viande blanche, nous résolûmes de léguer le reste des pensionnaires du poulailler et le poulailler lui-même, une grande cage en osier, au pauvre Lorosquouët, à qui nous avions laissé tout ignorer. Mais ces distributions successives pouvant sembler bizarres et éveiller certaines attentions, voici ce dont nous convînmes :
Pendant une de mes absences, Paschal Grousset ferait cadeau à Lorosquouët des poules survivantes. Il les emporterait dans sa case, et quand je reviendrais de ma promenade j'affecterais une vive colère pour le sans-gène avec lequel il s'était approprié notre poulailler sans m'en demander au moins la permission.
J'allai, en effet, le trouver dans sa paillotte, située en plein camp des déportés et je lui reprochai exagérément devant tous ce rapt de poules.
— Citoyen Rochefort, me répondit-il tout confus, c'est le citoyen Grousset qui m'a dittle les prendre.
— C'est possible, fîs-je, mais elles nous appartiennent à tous les trois et aucun de nous n'avait le droit d'en disposer sans avoir consulté les deux autres.
— C'est bien, dit stoïquement Lorosquouët, ce soir je vous rapporterai les poules.
— Maintenant que vous les avez, gardez-les, ripostai-je; mais une autre fois vous voudrez bien m'avertir avant de vous emparer de notre basse-cour.
L'effet de ce cadeau par trop royal fut ainsi conjuré et nous continuâmes notre déménagement clandestin. Un dictionnaire de Bouillet fut attribué à Bauër qui devait le trouver avec une fiche à son nom après notre départ dont, pas plus que Lorosquouët, il n'avail le moindre soupçon.
Dix fois j'avais été sur le point de laisser échapper
devant lui ce secret qui me brûlait les lèvres, et dix fois je me l'étais renfoncé dans la gorge en me répétant qu'il ne m'appartenait pas. Nous aurions bien volontiers associé Bauër à notre fuite, mais il avait commis l'imprudence de s'installer au centre même de l'agglomération des condamnés, à qui son absence un peu prolongée eût donné à réfléchir.
Il était indispensable de régler la mise en scène de ce drame de façon à ôter toute prise à un accroc possible et à prévoir jusqu'à l'imprévu.
Il nous restait encore quatre jours de patience à nous imposer quand je reçus la visite d'un jeune méridional qui s'annonça à moi comme attaché au cabinet du « directeur de la déportation » et vint, sans y être en quoi que ce fût provoqué, m'assurer de toutes ses sympathies.
Ce gasconnant à la barbe fleurie et aux cheveux tombant en nappe sur ses épaules, aborda, après quelques préliminaires insignifiants, la question qui le préoccupait.
— Vous n'êtes pas fait pour vivre et mourir ici, me dit-il brusquement. J'ai les moyens de vous en faire sortir. Mon emploi dans l'administration pénitentiaire me permet de me tenir à l'affût des occasions. Fiezvous à moi et avant peu vous serez libre.
Avait-on eu dans les sphères gouvernementales quelque vague soupçon de nos projets? Etait-ce là un simple coup de sonde destiné à fouiller mes intentions ultérieures ? Enfin ce personnage exubérant était-il sincère et réellement disposé à m'aider dans mes témérités ? Je l'ignore ; mais bien qu'il m'eût répété à plusieurs reprises : « Fiez-vous à moi ! » je ne m'y fiai pas et je lui fis cette réponse à la suite de laquelle il n'insista plus :
— Je vous remercie de tout mon cœur, mais je ne veux rentrer en France que par la grande porte de l'amnistie qui, à mon avis, est plus proche qu'on ne suppose.
Ce qui était proche, c'était notre embarquement. Mon méridional de gouvernement me quitta, rassuré sans doute, et, s'il fit part de mon attitude à ses chefs hiérarchiques, ceux-ci, trois jours plus tard, eurent une occasion unique d'apprécier sa haute perspicacité.
Bien que nous n'eussions par devers nous aucun secret d'Etat et que notre correspondance fût tout entière familiale, nous tenions à ne pas laisser nos lettres aux mains sales de la chiourme qui en eût maculé les feuillets. Nous en fîmes donc un fort paquet que j'allai enfouir dans une mare d'eau saumâtre qui croupissait non loin de notre concession et où personne n'a dû aller l'inventorier.
J'avais emporté d'Europe un portrait qu'Arnold Scheffer, neveu d'Ary Scheffer, avait fait de ma fille quand elle avait sept ans. Je ne voulus pas m'en séparer et je découpai la toile que je roulai en dehors de façon à ne pas en écaler la peinture, et pensant pouvoir la garder sous mon bras, de notre mise à l'eau au récif où nous aborderions.
Il nous semblait que les journées qui précédaient le moment suprême n'en finissaient pas. Les trois fois vingt-quatre heures que nous avions encore à absorber avant la dernière me paraissaient se développer à en devenir plus longues que mes deux années de forteresse. La veille de la grande entreprise, Olivier Pain et moi nageâmes jusqu'au rocher dont je n'avais personnellement jamais exploré les aborda autrement que sur la carte du commandant Launay. Mais en y ant mon pied nu j'y sentis une aiïivuse douleur.
C'était une des aiguilles d'un énorme oursin qui me l'avait presque entièrement traversé.
J'en boitai toute la journée au point de craindre des complications pour la baignade décisive du lendemain. Mais la plaie se referma dans la journée et j'oubliai vite mon mal. Dans l'après-midi, Paschal Grousset reçut de Nouméa un mot signé « Jourde » et ainsi conçu :
— Demain jeudi, je t'enverrai le huitième volume de Y Histoire du Consulat et de l'Empire, comme je te l'ai promis.
En langage d'évadants :
— Demain, à huit heures du soir, mettez-vous à Peau et allez nous attendre sur le rocher.
Un gros embarras, c'était Lorosquouët qui, en se présentant chez nous, comme à l'ordinaire, pour y faire nos lits et y procéder ànotre cuisine, trouverait la cambuse déserte. Il se lancerait incontinent à notre recherche et donnerait ainsi involontairement l'alarme.
Une idée qui, pour être infâme, n'en était pas moins géniale, me traversa le cerveau. Lorosquouët était Breton non catholique et pas soldat, puisqu'il était marin, mais passablement ivrogne. Je l'avais un jour heurté malgré moi, étendu tout de son long dans la brousse, cuvant diverses eaux-de-vie sur la composition desquelles les chimistes auraient eu sans doute quelque peine à se prononcer.
Et, comme je l'avais secoué pour le réveiller, il avait, sans d'ailleurs bouger de place, gémi d'un ton dolent :
— Laissez-moi, citoyen Rochefort; je ne mérite pas que vous m'adressiez la parole.
Cette attraction vers les liquides était cette fois on
ne peut meilleure à exploiter. Il nous restait à l'amorcer avec une telle quantité de toutes sortes d'alcools qu'il en tombât ivre-mort. Il n'était au reste pas précisément difficile sur le choix des boissons qu'il aimait à s'ingurgiter. Un jour, ne s'était-il pas blessé avec préméditation sur du corail, afin d'obtenir de l'hôpital un flacon d'eau-de-vie camphrée pour panser sa plaie ?
Or, eau-de-vie et camphre, il avait tout bu. C'était un lascar auquel il eût été imprudent de confier une bouteille de vitriol.
Nous n'avions presque pas dormi les nuits précédentes et pour notre dernière nuit nous ne comptions pas sur beaucoup de sommeil. Nous profitâmes de cette disposition antisomnifère pour aller rendre une dernière visite à Henry Bauër avec lequel nous restâmes à jouer aux cartes jusqu'à près de trois heures du matin. *
Je n'apportais, on le suppose, qu'une attention relative à la valeur des atouts qu'on me donnait et je perdis, je m'en souviens, quatorze bouteilles de bière que j'eusse été tenu de payer dans les vingt-quatre heures. Cette soirée date de près de vingt-quatre ans et je n'ai pas encore liquidé ma dette. On m'excusera si on songe que nous allions jouer, à une journée de là, une partie où l'enjeu était tout autre qu'une bouteille de bière.
Le soleil se leva dans un ciel orageux qui se débrouilla peu à peu. Nous croyions n'avoir qu'à attendre sans incident le soir do la délivrance, mais cette journée, qui fut pour nous particulièrement historique, fut aussi la plus accidentée de toutes celles que j'avais passées dans la presqu'île. [1 était à peine dix heures du matin qu'Olivier Pain, déjà sorti pour aller se promener dû côté de la cantine, rentra tout effaré.
— Nous sommes fichus, me dit-il ; je viens de rencontrer votre petite amie qui débarquait de Nouméa et qui se propose de rester deux jours ici. Elle m'a annoncé que son père, sa mère et elle viendraient dîner ce soir avec nous sur les sept heures.
C'était à huit heures que nous devions nous mettre à l'eau. Les hommes étaient donc destinés à se voir constamment perdus par les femmes. Refuser d'offrir le dîner n'eût pas été éviter la visite, qui eût contrecarré sans rémission nos préparatifs de départ. Ot le P.-C.-E. dérapait le lendemain au point du jour. Il était essentiel de parer sur-le-champ cette botte menaçante.
Après en avoir délibéré, nous nous arrêtâmes à cette solution de haute comédie :
Pain repartit pour la vallée de Tindu et, prenant à part la jeune modiste, il lui fit d'un ton embarrassé cette communication :
— Je viens de me croiser avec Rochefort à qui j'ai annoncé votre arrivée. Je croyais qu'il allait me sauter au cou et j'ai été stupéfait en le voyant entrer dans une colère bleue. Il m'a répété en fureur :
« — Gomment ! après s'être moquée de moi avec cette audace, elle pousserait l'impudence jusqu'à revenir chez nous ! Dites-lui bien que tout est fini entre nous deux et que je ne la reverrai de ma vie. »
Rien n'était plus vrai. Je ne devais plus la revoir, puisque je partis lejour même. Seulement, elle attacha à cette formule un tout autre sens et répondit toute confuse :
— Oh! dites-bien à M. Rochefort qu'il se trompe! Ce jeune homme est pour moi absolument sans conséquence.
Nous ignorions totalement qu'il y eût un jeune homme sous roche. Mais Pain se jeta avec empressement sur cette révélation et y riposta par ce conseil d'ami :
— C'est possible, mais vous savez comme Rochefort est violent! Il serait capable de vous faire une scène devant votre père. Attendez qu'il soit calmé 'et à votre prochain voyage tout s'arrangera. Mais surtout ne venez pas ce soir. »
Sur cette souleur s'en greffa une autre. Le vivandier Dusser, patron de notre complice Bastien Grandthille, nous débarqua subitement de son canot chargé de vivres, qu'il venait nous offrir pour notre déjeuner auquel il s'invitait. On mit la table sans nappe et comme le dessert comportait de nombreuses liqueurs j'eus le loisir de les expérimenter sur Lorosquoët qui, à chaque plat qu'il apportait, s'inondait de petits verres.
Je me rappelle en outre un fort pâté auquel nous touchâmes peu, car notre estomac comme notre esprit étaient ailleurs. Ces agapes se prolongeaient et je commençais à me sentir piquer aux jambes par les fourmis du départ, celui de notre convive d'abord, le nôtre ensuite. Mais le terrible Dusser se prélassait devant son assiette, sans paraître songer à remonter dans sa barque, que nos co-évadants devaient prendre dans le port de Nouméa vers les huit heures du soir. Et il en était déjà quatre.
J'eus, je l'avoue, un moment de désespoir. L'orage, qui menaçait depuis le matin, venait sur nous ;'t grande vitesse. S'il éclatait tout à coup en catataractes, par un de ces bouleversements atmosphériques assez fréquents là-bas, et où on ne distingue plus qu'une masse liquide, sans pouvoir dire à quel point précis Ii pluie et l'Océan se confondent, le vivandier
se voyait obligé de passer la nuit à la presqu'île ajournant son rembarquement au lendemain matin.'
Il en fut même question, mais je lui fis observer que la pluie ne tombait pas encore et qu'il aurait le temps de regagner sans accident sa cantine, tandis quau cas ou la tempête se déchaînerait elle durerait peut-être deux jours pleins et le tiendrait bloqué dans notre enceinte fortifiée, où il manquerait essentiellement de confortable.
Et, sans lui laisser le temps d'opter, nous l'entraînâmes du côté de sa barque, amarrée au bas d'un rocher, et eûmes enfin la joie immense de l'vrea-aruYr s asseoir et saisir les rames.
Immédiatement, pour qu'en cas de nouvelle visite le visiteur trouvât la maison vide et nous supposât en promenade, nous résolûmes d'aller attendre caches dans la brousse, la tombée delà nuit après laquelle nous soupirions. l
Nous la guettâmes pendant près de deux heures La veille nous avions, par le bon Grandthille, fait porter a Nouméa un paquet de vêtements que la barque nous rapporterait à notre rocher, car nous nous mettrions à l'eau en caleçons de bain!
Nous nous déshabillâmes dans l'herbe, sous les éclairs qui commençaient à se croiser là-haut, et nous eûmes soin de dissimuler sous un arbuste les effets que nous venions de quitter et qu'il eût été dangereux de laisser a l'abandon clans notre paillette, ce qu ïeùt provoque des commentaires. 4
suH^Lll1^^611 SCèn? n°US PIa(^âmes bien ™ vue sur la table du déjeuner les restes du pâté de Dusser,
une e^n^°nner à Croire(ïue nous étions partis pou une excursion après notre repas.
Cette précaution faillit nous perdre. Dès le lendemain, la chaleur fit éclore de nombreux vers dans cette charcuterie et on s'aperçut de notre évasion précisément à la présence dans notre vaisselle de victuailles trop complètement avariées pour ne pas y avoir séjourné pendant de longues heures.
Sitôt Dusser parti, nous avions achevé Lorosquoët, qui ne demandait qu'à se laisser faire et que nous renvoyâmes tout titubant dans sa case en l'avertissant que nous irions passer la journée du lendemain dans la baie de Gentelet : il n'avait donc pas à s'inquiéter de nous et il était autorisé à rester chez lui à soigner ses cheveux auxquels il devait avoir terriblement mal.
On constatera que le plan du drame était complet et que les entrées et les sorties y avaient été réglées dans les plus petits détails. Nous étions déjà en costumes de maîtres nageurs qu'il faisait encore jour. Puis tout à coup, quelques minutes avant huit heures, le rideau du soir se déplia et l'obscurité nous permit de sortir de notre ravin.
Le ciel était heureusement noir comme de l'encre, la lune ayant depuis la veille épuisé son dernier quartier. Nous nous défilâmes à la queue leu leu par un petit sentier qui descendait à la mer et où nous ne craignions pas autrement d'être surpris, attendu que nous étions en apparence beaucoup plus accommodés pour une baignade que pour une évasion.
— Adieu, la maison! dit Grousset quand nous longeâmes notre paillotte.
Ce salut devait être le dernier à cette terre d'angoisse, d'inanition et de misère, bien que, quinze ans plus tard, j'aie failli la revoir par la grâce de la Haute-Cour à qui j'ai épargné la peine de me rc-
transporter à la Nouvelle-Calédonie en me réfugiant dans l'ancienne, qui, on le sait, s'appelle aujourd'hui l'Ecosse.
Le matin, avant l'apparition inquiétante du cantinier Dusser, j'étais allé, en compagnie de Bauër, rendre visite à notre camarade Arnold, que sa femme était venue rejoindre à la presqu'île et à laquelle, pour mieux égarer les soupçons et aussi pour me remuer un peu, car je ne pouvais plus tenir en place, j'avais apporté un casque en liège pour la prier d'y ajouter un voile contre le soleil.
En revenant de cette excursion, comme nous suivions un chemin montant, j'aperçus entre notre presqu'île et l'île Nou un formidable requin qui s'ébattait dans la satisfaction du substantiel repas qu'il venait sans doute de s'offrir du côté des abattoirs.
Je le fis remarquer à Bauër, tout en me disant à part
moi
soir.
C'est peut-être celui-là qui nous mangera ce
Mais au moment où nous plongeâmes, les nuages gonflaient, quoiqu'il ne plût pas encore, et les squales, que les coups de tonnerre effarouchent, s'en garantissent d'ordinaire en se tenant dans les bas-fonds. Il est probable que le vacarme de l'orage leur coupe l'appétit.
Le récif sur lequel nous avions mis le cap étant assez éloigné et la mer, à ce moment, pleine et très grosse, nous risquions presque de perdre notre route. J'avais, à tout hasard, emporté mes lièges qui, je crois, restèrent dans l'eau. J'écrasais aussi sous mon bras la toile où Arnold Scheffer avait peint le portrait de ma fille, ce qui gênait un peu mes mouvements.
Le fait est que, bien qu'ayant plusieurs fois accompli cette excursion sous-marine, elle me parut d'une longueur inusitée. Le flux, ordinairement peu appréciable, avait, ce soir-là, recouvert presque en entier le petit îlot qu'il m'était impossible de distinguer à travers la chasuble de plomb qui s'épaississait sur nous. Je commençais à me demander où j'étais, car je nageais un peu en avant de mes deux compagnons, quand je heurtai du genou une aiguille de rocher, et en me mettant debout je m'aperçus que nous avions pied.
Plus agiles que moi, Olivier Pain et Paschal Grousset escaladèrent le pic qui s'ouvrait en deux, si bien que je serais tombé dans la crevasse si je ne m'étais pas retenu au tronc d'un arbre qui surplombait.
Nous nous abritâmes, sans danger aucun d'être aperçus, du reste. Seulement, le temps de cet atterrissage avait été tellement démesuré pour moi que j'avais peine à croire que la barque ne fût déjà arrivée, puis repartie, faute de passagers à embarquer.
Nous nous morfondions dans les anfractuosités depuis une vingtaine de minutes et nous parlions de reprendre le chemin de notre maison, croyant que Grandthille n'avait pu s'emparer de la barque de son patron. Les cinq becs de gaz espacés sur la côte de l'île de Nou, à l'entrée du bagne, brillaient seuls dans la nuit qui nous enveloppait, quand une des lumières disparut, puis reparut, tandis que la lumière suivante semblait s'éteindre. Evidemment, un corps opaque passait entre elles et nous.
Bientôt nous entendîmes un faible bruit de rames et tant de précautions nous indiquèrent que nos amis approchaient.
— Etes-vous là? dit une voix.
— Oui!
— Eh bien, jetez-vous à la nage; le bateau ne peut pas aborder. Il n'aurait qu'à toucher sur un récif.
Nous nous glissâmes dans l'eau, et après quelques brasses nous nous accrochions, comme Cynégire, à la bande du canot dans lequel on nous hissa les uns après les autres. Trois à la fois nous l'aurions fait chavirer.
Jourde, Ballière, Bastien nous déballèrent nos vêtements, et nous nous habillâmes aussi sommairement que possible, sans prendre le temps de nous sécher. Ballière se plaça au gouvernail, nous virâmes de bord, et la barque recingla vers le port de Nouméa où l'échelle du P.-C.-E. était dressée pour nous recevoir.
Des gouttes d'eau, grosses comme les pièces décent sous que nous n'avions pas, commencèrent alors à tomber dru ; ondée bienfaisante s'il en fut, car elle ne pouvait que décourager les excursionnistes et conséquemment éloigner les curieux.
Nous n'en fûmes pas moins pris d'un frisson en voyant pointer sur nous une chaloupe où nous distinguâmes quatre ou cinq hommes qui pouvaient être des matelots de ronde ou des surveillants en corvée.
C'étaient bien des surveillants, leurs képis nous l'indiquèrent, mais ils étaient évidemment en bordée. Ils nous prirent à leur tour pour des indiscrets bons à éviter et, au lieu de nous accoster, comme nous en tremblions de tous nos membres, ils accentuèrent un fort écart qui les rejeta loin de nous.
Ce fut le premier incident de cette navigation. Le second nous mit à deux doigts de notre perte. Ballière était allé dans la journée reconnaître exactement la position de notre trois-mâts, car le port en contenait plusieurs et notamment deux avisos de guerre, précisément destinés à donner, en cas d'évasion, la chasse aux déportés ou aux forçats.
Mais, observé le matin à la marée basse, le P.-C.-E. avait, à marée haute, tourné sur lui-même, si bien que notre camarade se déclara hors d'état de le retrouver. Cependant, en explorant la rade, nous aperçûmes une échelle paraissant si obligeamment nous solliciter que nous eûmes la conviction d'avoir atteint notre but.
Un de nous, je ne sais plus lequel, avait déjà gravi les deux premiers échelons, quand nous entendîmes deux voix échanger, sur le pont, des impressions en un français beaucoup trop pur pour ne pas être on ne peut plus dangereux.
Nous avions simplement commencé à monter sur un des deux avisos du gouvernement.
On se doute de la rapidité avec laquelle nous nous aplatîmes de nouveau dans notre barque. Le troismâts du capitaine Law était juste à côté du bateau français. Cette fois aucune erreur n'était à craindre et nous accomplîmes en toute sécurité notre ascension.
Au moment même où je posais le pied à bord, j'entendis sonner minuit à l'église de Nouméa.
Une légère déception nous attendait. Le capitaine Law, qui se défiait de lui-môme au point de ne jamais embarquer de vin pour ses voyages, s'en dédommageait à terre et ne démarrait pas des cafés d'alentour.
Il s'y était comme d'habitude oublié et nous avait oubliés en même temps. Aussi fûmes-nous surpris d'être reçus par le stewart, le seul homme de l'équipage qui ne fût pas encore couché et dont l'étonnement égala et dépassa sans doute le nôtre en voyant surgir devant lui six gaillards peu rassurants qui prenaient ainsi le navire d'assaut.
Pas un de nous'ne connaissait assez l'anglais pour entrer en conversation avec ce maître-coq, auquel le patron du trois-mâts n'avait fait aucune confidence, et nous ne savions trop sous quels pseudonymes nous annoncer, quand le capitaine Law parut enfin.
Il était incontestablement éméché, mais pas au point d'avoir perdu le Nord. Son premier soin fut d'envoyer le cuisinier dans sa cabine située au bout du bateau, et, après nous avoir dit adieu comme si nous le quittions après cette visite nocturne, il nous introduisit par une autre échelle, que nous descendîmes cette fois, dans la cale de son bateau. Nous y trouvâmes pour lits des cordages enroulés qui, tout en nous labourant les reins, nous parurent les plus exquis des sommiers, tant la perspective de la liberté a le don de tout embellir.
Un important travail restait à opérer : le coulage de la barque qui nous avait amenés au P.-C.-E. et qui, aperçue le matin flottant à l'aventure dans le port, aurait immédiatement amené d'inquiétantes investigations.
Le trois-mâts avait débarqué son charbon à Nouméa et revenait à vide. Le capitaine Law choisit les plus grosses pierres parmi celles qui lui servaient comme lest et en emplit le canot sauveur de Dusser, jusqu'à ce que nous l'eussions vu s'enfoncer sans renflouage possible.
Je me réservais, si les avaries l'avaient rendu inu-
tilisable, d'en rembourser plus tard le prix au cantinier Dusser, ce que je fis d'ailleurs. Mais, si nous avions été repris, ce qu'on nous eût condamnés à des tas de peines afflictives et infamantes pour avoir volé une barque !...
Bien que le péril ne fût pas du tout conjuré et qu'au contraire il commençât à peine, mon accablement triompha de tant de câbles et je dormis comme un pieu jusqu'au moment où l'ébranlement du navire me réveilla en m'avertissant de la levée des ancres.
A toute minute, nous nous attendions à l'apparition de quelque commissaire de marine venant nous sommer de nous rendre et nous ramenant chaînes aux mains à notre paillotte abandonnée. Une heure, deux heures s'écoulèrent sans aucune descente de justice, mais sans le moindre symptôme de marche en avant.
Pourquoi ce clapotement sur place et, si pressés de filer, pourquoi ne filions-nous pas?
Un mot au crayon sur papier à chandelle qui nous tomba par la trappe d'où nous avions glissé dans la cale, nous renseigna douloureusement. Il était du capitaine Law et disait :
« Nous n'avons pas un souffle d'air et le pilote m'assure qu'il sera impossible de partir aujourd'hui. »
Quoique le temps se fût maintenu à l'orage, le calme le plus plat régnait sur la mer. Et chaque minute dépensée dans cette immobilisation nous rapprochait de la découverte de l'évasion ! A onze heures du matin, nous n'avions pas encore bougé. Nous avions tout risqué sur cette carte et, faute d'un peu de brise, nous perdions une partie si admirablement engagée. Au lieu de la liberté reconquise, de nos familles retrouvées, de la vengeance permise contre les scélérats qui nous avaient insultés jusqu'à la bride,