‹ Les aventures de ma vieChapitre 6 sur 16 · NOUVELLES · texte numérisé non relu

NOUVELLES

Comme consécration du vote de l'Assemblée de Bordeaux, qui avait rendu la dynastie des Bonaparte responsable de la ruine et du démembrement de la France, la Commune avait décidé la démolition de la colonne Vendôme. Ce déboulonnement, attribué on ne sait pourquoi à Gustave Courbet, fut en réalité l'œuvre de tout le monde. Il paraissait par trop contradictoire que le nom de Napoléon fût maudit et anathématiséd'un bout du territoire à l'autre, et que, quand un étranger demandait à qui avait été élevé ce monument cylindrique en forme de cheminée d'usine, on répondît :

— Mais en l'honneur de Napoléon Ier !

D'autant que ce tuyau de bronze, il se l'était fait édifier à lui-même. Peut-être, si nous nous étions sentis moins fiers d'être Français quand nous regardions la colonne, aurions-nous moins exagérément poussé ce cri funeste :

— A Berlin !

A la suite duquel Berlin est venu chez nous. L'extraction de, cette gigantesque molaire se fit

avec une grande solennité. Le hasard m'ayant conduit du côté de la place Vendôme, je fus reconnu et le commandant d'état-major chargé de surveiller l'opération m'envoya prier par un de ses aides de camp de venir assister à la chute du colosse.

Du balcon où on m'installa, je le vis chanceler sur sa base, puis, après des efforts réitérés, s'abattre, avec un bruit caverneux, sur le lit de paille et de fumier qu'on lui avait préparé.

Quand, l'exécution terminée, je regagnai mon domicile, je me heurtai à un éclat de bronze faisant, je crois, partie de la boule que le Bonaparte tenait dans sa main. Je ramassai ce souvenir d'ailleurs informe, et j'eus quelque chance qu'on ne l'eût pas découvert chez moi dans la perquisition qu'on y opéra après la Commune, sans quoi j'eusse été accusé et convaincu de destruction de monuments publics, pillage et attentat sur la personne du grand Napoléon.

Les ruraux de la Chambre allaient d'ailleurs bientôt le venger. La défense de Paris se mourait. Malgré la publication du manifeste où les membres de la minorité de la Commune protestaient contre les projets outranciers des hommes que dirigeait Raoul Rigault, on devinait que l'heure des mesures extrêmes et des représailles implacables ne tarderait pas à sonner.

Raoul Rigault, très gavroche de nature, mais du bois dont on fait les véritables révolutionnaires, était décidé à tout sacrifier pour le succès de sa cause, aussi bien ses amitiés que sa vie. Il était l'homme qui ne recule devant rien et qu'aucun danger ne fait pâlir. Il avait été à mon journal la Marseillaise, m'y témoignant beaucoup d'affection et de reconnaissance, mais le Mot d'Ordre gênait sa marche et il avait pris le parti de le supprimer. C'était un garçon à me dire :

— Je vous aime de tout mon cœur, seulement la situation exige que je vous fusille. Je vais donc vous fusiller.

La publicité donnée par mon journal au manifeste que la minorité communale avait dirigé contre la dictature de Rigault l'avait exaspéré.

Nous revendiquons, disaient les membres dissidents, le droit de répondre seuls de nos actes devant nos électeurs, sans nous abriter derrière une dictature que notre mandai ne nous permet ni d'accepter ni de reconnaître.

Dévoués à notre grande cause communale, pour laquelle tant de citoyens meurent tous les jours, nous nous retirons dans nos arrondissements trop négligés peut-être. Convaincus d'ailleurs que la question de la guerre prime en ce moment toutes les autres, le temps que nos fonctions municipales nous laisseront, nous irons le passer au milieu de nos frères de la garde nationale et nous prendrons notre part de cette lutte décisive, soutenue au nom des droits du peuple.

Là encore nous servirons utilement nos convictions et nous éviterons de créer dans la Commune des déchirements que nous réprouvons tous, persuadés que, majorité ou minorité, malgré nos divergences politiques, nous poursuivons tous un môme but : la libts,:é politique, l'émancipation des travailleurs.

Mon adhésion à ce programme qui, de la part de ceux qui l'avaient signé, équivalait à une signification de démission, me désignait plus que personne aux colères de Félix Pyat et à l'implacabilité de Raoul Rigault. Malheureusement, l'affreuse explosion de la cartoucherie Rapp, où furent exterminées plus de cent ouvrières, sembla donner raison au parti qui réclamait enfin la mise en œuvre du décret des otages, lequel n'avait, en réalité, jamais été appliqué.

La main des agents du gouvernement rural, dans cet effroyable méfait, était partout visible. Voici

comment un de nos collaborateurs nous informait de la catastrophe :

A six heures moins un quart, une effroyable explosion s'est fait entendre dans tout Paris et y a produit un ébranlement général.

C'était la cartoucherie située entre l'avenue Rapp et le Champ-de-Mars qui venait de sauter.

Cette cartoucherie, une des plus importantes, occupait cinq cents ouvrières; ses ateliers couvraient une superficie de plusieurs hectares.

Le feu a pris dans le dépôt de cartouches et s'est communiqué dans tout rétablissement; c'est ce qui explique le roulement explosible.

Aussitôt, de tous les quartiers, les compagnies de sapeurspompiers se dirigèrent au pas gymnastique sur le lieu du sinistre, ainsi que les ambulanciers, les voitures de place et une foule de piétons.

En arrivant, nous trouvons la baraque en feu; d'autres, qui n'ont pas été atteintes par l'incendie, ont leur plancher en pièces; les baraques des cantinières n'existent plus; une ambulance de l'autre côté de l'avenue Rapp a disparu; des murs sont écroulés; la cité ouvrière de l'ex-empereur est fortement ébranlée, les toits sont effondrés, les vitres et les tuiles des environs brisées'; à Passy, la commotion a été si violente que les meubles des maisons ont été renversés.

On ne connaît pas encore l'énormité des dégâts occasionnés par cette catastrophe.

On ne marche partout que sur du plomb fondu, des balles, des paquets de cartouches, des charbons ardents ; partout aussi on rencontre des victimes en lambeaux, des membres, des bras, des mains; un corps a été partagé en deux et lancé au cinquième étage. Des balles ont été projetées à des distances considérables.

On ne connaît pas le nombre des victimes; il doit être énorme.

Cette catastrophe est attribuée généralement à la mal-

veiilance. Du reste, on a arrêté trois artilleurs fortement soupçonnés d'en être les auteurs.

Singulière coïncidence. La sortie n'avait jamais lieu qu'à sk heures, et, pour un motif encore inexpliqué, on avait fait sortir les femmes à cinq heures et demie. Il ne restait donc que peu de monde dans les ateliers; c'est aux environs surtout qu'on a découvert le plus de victimes.

La proclamation suivante fut placardée sur les murs de Paris:

Le gouvernement de Versailles vient de se souiller d'un nouveau crime, le plus épouvantable et le plus lâche de tous.

Ses agents ont mis le feu à la cartoucherie de l'avenue Rapp et provoqué une explosion effroyable.

On évalue à une centaine le nombre des victimes. Des femmes, un enfant à la mamelle ont été mis en lambeaux.

Quatre des coupables sont entre les mains de la Sûreté

générale.

Paris, le 27 floréal an 79.

Le Comité de salut public,

Akt. Arnaud, Billioray, Eudes, F. Gambois, G. Ranvier.

A la suite de cet attentat, la Commune — et c'est sans aucun doute ce que voulait la réaction royaliste — avait invité son procureur à mettre à exécution la loi du 1 avril relative aux otages. Cependant le vote de cette mesure suprême ne rencontra pas l'unanimité. Arthur Arnould et Vermorel, notamment, refusèrent de s'y associer.

Quant à moi, je brûlai mes vaisseaux par la publication d'un article où je m'élevais contre le tirage au sort que Raoul Rigault avait décidé d'instituer en vue de répondre aux incendies de nos poudrières par des exécutions de prisonniers.

En admettant, disais-je, cette chose inadmissible qu'il

n'y ait plus d'autre peine que la peine de mort, au moins faut-il que la vie de l'homme même le plus criminel soit à la merci d'une autre autorité que celle d'un coup de roulette. En effet, tous les coupables catalogués parmi les otages seront forcément considérés comme condamnés à la peine capitale, puisqu'ils pourront la subir d'un jour à l'autre; et alors de quel droit exécuterez-vous celui-ci de préférence à celui-là ? Est-ce parce qu'en mettant la main dans un chapeau le premier aura ramené le numéro 4, tandis que le second aura tiré le numéro 6?

On comprend ce jeu sinistre sur le radeau de la Méduse, où aucun des passagers n'avait plus mérité que l'autre d'être mangé par ses compagnons. Mais il ne s'agit pas ici d'une nécessité d'estomac. Le poète l'a dit : « Le crime a ses degrés ». C'est donc à celui qui en a franchi le plus grand nombre, et non à un autre, que la peine la plus forte doit être appliquée. Personne ne peut sortir de ce raisonnement sans réduire toutes les morales du monde à une simple partie de baccara.

Voilà pour la question de principe. Quant à la question de fait, elle est encore plus sérieuse, si quelque chose pouvait être plus sérieux que les idées de justice éternelle. A chacun des nôtres fusillé à Versailles, Paris répondra, dit le décret, par l'exécution de trois otages. Or, on le sait, les Versaillais qui ne brillent ni par le scrupule, ni par le respect de la vie humaine, ont actuellement entre les mains un certain nombre de braves gardes nationaux, dont le sort est bien fait pour nous inquiéter. Si, à l'exécution de ses trois complices, Thiers répond par celle de six de nos amis, que ferons-nous? Nous répliquerons donc par la mise à mort de vingt-quatre nouveaux otages à laquelle on nous opposera le meurtre de quarante-huit autres prisonniers, puis de quatre-vingt-seize, puis de cent quatre-vingt-douze et ainsi de suite, jusqu'à dépeuplement total des îles de Ré et d'Oleron, où Versailles envoie nos combattants, en attendant mieux?

On conviendra que cette sanglante réponse du berger à la bergère ne pourrait durer longtemps. Mieux vaut donc ne pas inaugurer un système qu'on serait forcément obligé d'interrompre.

Le jour où l'on tiendra les misérables qui ont massacré une infirmière après l'avoir violée, et les gendarmes qui se déguisent en gardes nationaux pour aller faire sauter nos poudrières, qu'on sévisse. Mais c'est aux coupables avères et reconnus que nous sommes tenus de limiter nos représailles. Hélas ! les derniers événements ont mis en lumière assez de criminels pour qu'il soit inutile de demander au hasard d'en fournir.

Le lendemain delà publication de cet article, j'étais encore au lit lorsque je reçus la visite d'un jeune homme qui me prévint confidentiellement de mon arrestation probable dans la journée même. Raoul Rigault, qui en parlait déjà depuis huit jours, s'y était enfin décidé. Il paraît qu'il regrettait vivement d'être acculé à cette extrémité, mais que les « besoins de la défense » exigeaient et mon étranglement et celui de mon journal.

Puis le jeune homme attaché au cabinet de l'expréfet de police, partit vivement, après m'avoir recommandé le silence sur sa démarche, que son chef hiérarchique considérerait probablement comme une trahison.

Rigault aurait-il été avec moi aussi loin qu'il alla avec d'autres? Je l'ignore, la toute-puissance vous poussant volontiers au vertige. Cependant j'en doute, mais je n'avais guère le temps de délibérer. Une fois incarcéré par la Commune, je tombais forcément, après la prise de Paris, entre les mains des Versaillais qui ne m'auraient tiré de prison que pour m'envoyer pourrir dans la fosse commune. Jamais pour moi Charybde et Scylla n'avaient été plus près l'un de l'autre.

Je n'avais plus rien à faire à Paris puisque je n'y étais plus bon a rien, le Mot d'Ordre devant naturellement partager mon sort. Je pris donc la résolution

d'en cesser la publication et de me dérober aux embrassements des escouades de Raoul Rigault.

Il était très difficile, impossible même de sortir de Paris sans un passeport ou une carte d'identité panachée d'un certificat de civisme. Seulement je n'étais pas tout le monde, et, bien que je fusse rasé comme un ponton à la suite de mon érésypèle, on ne peut plus facile à reconnaître. Je n'eus, en effet, qu'à me nommer aux fédérés qui gardaient la porte Est de Paris pour qu'ils me laissassent passer sans la plus légère difficulté.

Je n'avais eu le temps d'avertir aucun de mes collaborateurs du Mot d'Ordre, sauf le secrétaire de la rédaction qui partit avec moi et fut plus tard condamné comme moi.

Nous nous arrêtâmes au premier village, dont j'ai, ma foi, oublié le nom, et qui était occupé par les Prussiens. Nous étions au 20 mai : la chaleur était excessive et nous nous assîmes dans un cabaret où nous nous rafraîchîmes au milieu des soldats allemands.

Je crus m'apercevoir que quelques-uns d'entre eux avaient percé mon incognito, car ils se mirent à parler à voix basse, tout en me dévisageant, et l'examen ne cessa qu'à l'arrivée d'un train dans lequel nous nous jetâmes et qui devait nous conduire à la frontière.

On m'a raconté plus tare: qu'un agent de Versailles était monté dans le compartiment voisin du nôtre et m'avait signalé sur le parcours. Il n'y aurait là rien de surprenant, car Thiers avait trouvé, dans les derniers jours, moyen d'inonder Paris de ses affidés.

A la station de Meaux, on fit descendre les voyageurs pour l'examen de leurs passeports, car à ce

moment il n'était pas permis de circuler sans avoir à exhiber toutes sortes de papiers. Je n'en avais aucun à mon nom, mais le commissaire de police de la gare ne nous en dit pas moins, à mon compagnon et à moi:

— Veuillez me suivre.

Une fois dans son cabinet, il me déclara, ce dont je n'avais aucune raison de douter, que j'étais M. Henri Rochefort et qu'il avait ordre de me mettre en état d'arrestation.

Cependant il se montra des plus polis. La Commune n'avait pas encore dit son dernier mot et, comme tous les fonctionnaires, surtout de l'ordre policier, il tenait à se ménager quelque indulgence en cas de défaite de la « cause de l'ordre » par laquelle il était appointé.

Il nous conduisit à la prison de la ville dont le directeur nous donna un logement qui n'était pas une cellule, mais une chambre assez confortable ouvrant sur un jardin où nous eûmes la faculté de nous promener à notre convenance.

Cependant, le bruit de mon arrestation s'étant vite répandu, le substitut du procureur de la République vint me rendre visite, plutôt par curiosité que par devoir. C'était un jeune homme qui me sembla assez embarrassé de ma capture.

— 11 fallait donc prendre les jambes à votre cou quand vous avez vu venir le commissaire de police!

ni<i dit-il.

Le directeur de la maison d'arrêt télégraphia à Versailles d'où il reçut cette réponse menaçante pour

nous :

c Fuites garder à vue les deux prisonniers. »

Etre gardé à vue, c'est avoir dans la pièce où Ton mange et où l'on couche un ou deux agents qui ne vous quittent ni jour ni nuit, prennent leur repas à votre table, vous suivent jusque dans les endroits les plus retirés et tiennent constamment les yeux braqués sur vous.

Il est peu de supplices comparables à celui-là. Cependant, malgré l'ordre formel qu'il en avait reçu et qu'il me montra, notre geôlier ne crut pas devoir exagérer à ce point la surveillance et nous jouîmes jusqu'au lendemain matin d'une liberté relative.

Le commissaire de police, qui avait été l'âme de mon arrestation et comptait bien exploiter ce fait d'armes pour son avancement, faillit perdre en un instant tout le fruit de son zèle. La subdivision de Meaux était placée sous le gouvernement militaire des Allemands, qui y exerçaient la police, et le général qui y commandait se montra fort irrité qu'on m'eût ainsi appréhendé sans son autorisation ou au moins sans son agrément.

Il se fit conduire à la prison par le commissaire et exigea qu'on lui ouvrît la porte de ma chambre.

Je fus extrêmement surpris d'y voir entrer un officier en grand uniforme qui, s'adressant d'un ton irrité au commissaire tout tremblant, lui dit dans un français un peu difficile :

— Ce sont bien là les deux détenus?

— Oui, général.

Le commandant prussien de la subdivision de Meaux était déjà presque un vieillard à moustaches blanches qui me rappela le roi Guillaume Ier, que j'avais aperçu plusieurs fois en 1866 à Bade où il logeait bourgeoisement à l'hôtel de l'Ours, sur l'avenue de Lichtentall.

Sa brusque arrivée, son regard dur firent d'abord naître en moi l'idée un peu saugrenue qu'il allait se venger sur moi de la politique guerrière que j'avais suivie pendant le siège et de la démission que j'avais adressée au président de l'Assemblée nationale au moment de la signature de la paix.

— Il va peut-être commencer par me faire fusiller, pensai-je.

Il m'eût été impossible de me tromper davantage. Changeant subitement d'allure, il s'avança vers moi d'un air gracieux et, après m'avoir posé cette question :

— Vous êtes monsieur Henri Rochefort, le « célèbre » auteur de la Lanterne?

A quoi je répondis par un signe d'acquiescement, il continua :

— Vous avez été arrêté hier sans que j'en aie été prévenu. Mais moi seul suis le maître ici. Je m'appelle le général... — j'ai oublié le nom, qu'il serait assez facile de retrouver. — Mon père a connu à Coblentz votre grand-père pendant l'émigration. Veuillez prendre mon bras. Vous allez sortir avec moi de cette prison.

L'offre, on ne peut le nier, était assez tentante, car ma position était à peu près désespérée. Que le gouvernement rural fût définitivement battu par la Commune, il se serait sans aucun doute férocement vengé sur moi de sa défaite; qu'il fût vainqueur, j'étais bût d'être sa première victime.

Le policier qui avait procédé à mon arrestation commençait à ouvrir des yeux fort inquiets, se demandant peut-être s'il n'allait pas payer pour tout !'■ monde. Je pris une minute de réflexion, mais bien que je ne fusse pour rien dans le secours (pie m'an-

portait le général prussien, et que je pusse soutenir plus tard n'avoir obéi qu'à la force, la perspective de ma mise en liberté sur l'ordre d'un des hommes qui venaient de démembrer mon pays me parut inacceptable et je répondis à mon sauveur éventuel :

— Je vous remercie, monsieur. Malheureusement, il ne m'est pas permis de profiter de l'aide que vous me proposez. Vous comprendrez certainement pourquoi.

Et je» le saluai, puis retournai au jardin pour y continuer ma promenade.

Quand le général prussien fut loin, je m'épanchai en injures grossières sur le dos du commissaire de police à qui je reprochai violemment de m'avoir ainsi mis face à face avec un mortel ennemi de mon pays et, après lui avoir défilé un chapelet d'invectives, je lui dis :

— Que seriez-vous devenu, vilain drôle, si je m'étais montré aussi abject que vous et que j'eusse pris le bras que le général prussien me tendait? Demain, au lieu de recevoir la prime qui vous attend, vous auriez été destitué sans retour.

Encore tout ému, l'agent versaillais ne répondit rien, la conversation ayant été d'ailleurs interrompue par l'arrivée d'un de ses collègues chargé par Thiers de nous amener à Versailles, mon codétenu et moi. Ce nouveau commissaire, nommé Gutzviller ou Gulwiller, semblait muni des ordres les plus rigoureux. Il nous prévint avec un grand calme qu'il allait, lui et ses agents, nous accompagner jusqu'à destination, et qu'à la moindre tentative de résistance ou d'évasion il nous brûlerait impitoyablement la cervelle.

Je lui répondis simplement que si j'avais voulu lui brûler la politesse rien ne m'eût été plus facile, puis-

qu'il savait que j'avais refusé d'un général prussien la liberté que celui-ci me priait d'accepter.

Mais cet acte de magnanimité ne touchait en rien le mouchard qui ne connaissait que sa consigne et paraissait fort désireux de la remplir. A la sortie de la prison, nous fûmes cueillis par les six agents annoncés, qui nous conduisirent au chemin de 1er après nous avoir passé aux poignets de fortes menottes dont l'impression sur la peau me lut particulièrement désagréable.

Le voyage s'annonçait donc on ne peut plus mal et le but en apparaissait extrêmement fâcheux. Devant ces préparatifs exagérés de surveillance, je pensai que le gouvernement rural tenait à donner a notre capture une importance toute spéciale, et j'eus comme le pressentiment qu'on allait nous fusiller pour l'exemple.

Le train s'arrêta, au bout d'à peu près une demiheure à une station quelconque dont je ne songeai pas à m'enquérir, et nous descendîmes pour être immédiatement calfeutrés dans deux omnibus un pour chacun de nous, où s'empilèrent des nuées d agents. C'était un véritable cortège d'exécution.

En outre, je fus on ne peut plus surprisse voir nos deux voitures entourées tout à coup d'une escorte composée d'un escadron de uhlans qui galopaient à notre portière, nous faisant dans les villages une entrée sensationnelle.

Après quarante ou quarante-cinq minutes de cette cavalcade, nous atteignîmes Saint-Germain. Les voitures s'arrêtèrent, nous redescendîmes, et je vis alors l'officier prussien qui commandait s'approcher d un Français en costume de général et que je reconnus pour 'le colonel de GallinVi lequel, comme on sait, s'était nomme lui-même sur le champ de bataille, ce

qui est peut-être, en somme, la meilleure façon d'avancer.

Il était accompagné d'une forte escouade de militaires paraissant d'autant plus fiers qu'ils venaient d'être plus battus. Galliffet nous reçut des mains du commandant de uhlans, et cette livraison constituait l'entente indéniable qui s'était établie entre Thiers et Bismarck pour la répression du mouvement communaliste.

Les Prussiens repartirent alors, après des saluts très cordiaux, et nous restâmes livrés à la soldatesque française mêlée à la police.

Ne comprenant pas pourquoi on nous avait fait mettre pied à terre, je ne doutai pas que ma dernière heure ne fût arrivée. Les galonnés s'approchaient de nous, en effet, avec des attitudes tellement provocatrices et des mots tellement injurieux, que je crus deviner là des bêtes fauves mordant déjà à même des corps qu'ils savaient devoir être bientôt des cadavres.

Parmi les plus acharnés, je remarquai aussi plusieurs civils, et notamment un jeune homme blond dont les moustaches hérissées en lames de sabre affectaient un air extraordinairement rébarbatif. Je le pris pour un officier en bourgeois et, comme sa tête furibonde m'était restée dans les yeux, je le reconnus un jour sur le boulevard, après l'amnistie de 1880. Je demandai à quelqu'un s'il pouvait me le nommer, et on me répondit que c'était un boursier véreux récemment condamné et qui sortait de Mazas.

Depuis le moment où il m'avait injurié dans un carrefour de la forêt de Saint-Germain, ce Versaillais avait fait son chemin.

Les curieux qui se pressaient autour de nous

devenaient menaçants. Je me rappelai alors avoir deux ans auparavant, à Spa, prêté mille francs à une très proche parente de Gallifîet, laquelle ne me les avait jamais rendus, car, lorsqu'on emprunte, il est rare que ce soit pour rendre.

Je croyais ma fin imminente et je n'avais plus rien à ménager. Je contai tout haut à mon compagnon de captivité l'histoire de ce prêt de mille francs et j'ajoutai encore plus haut :

— Il va nous faire fusiller. C'est un moyen très ingénieux de payer les dettes de sa famille.

Galliffet entendit, devint très rouge et donna immédiatement l'ordre à son état-major de s'écarter. A ce moment, j'aperçus une autre voiture qu'on venait d'amener sur le terrain. Le commissaire de police Gutzviller nous fit signe d'y monter et nous nous remîmes en route, escortés cette fois de cavaliers français, des hussards, je crois, ou des chasseurs, car je ne connais rien aux uniformes.

Un jeune sergent, nous montrant avec affectation aux paysans alignés pour regarder passer le cortège, leur faisait signe en passant la main sur son cou qu'on allait nous couper le nôtre.

Cette aménité, que ce jeune imbécile renouvela pendant tout le parcours de Saint-Germain à Versailles indiquait quels sentiments les catholiques nourrissaient à notre égard; mais ce fut surtout aux portes de la Cité du grand roi qu'ils éclatèrent dans toute leur intensité.

Une foule en proie à une fureur délirante se rua sur notre omnibus qui n'avançait plus qu'à peine. Des femmes projetaient vers nous leurs poings fulminants en criant :

— A mort! à mort! Il faut les tuer sur place!

Nous étions enchaînes et n'avions qu'à garder sous cette averse un silence qu'il eût été d'ailleurs inutile de rompre. Par un raffinement de tortionnaires, les bourreaux versaillais, au lieu de nous mener directement à la prison où des cellules nous attendaient, nous promenèrent pendant plus d'une heure par la ville afin de repaître la population de notre vue.

C'est pendant cette exhibition atroce et illégale que je vis l'homme à la redingote cannelle, dont j'ai parlé dans la préface de mes Aventures, et qui, agitant un parapluie du plus beau rouge , criait à s'égosiller :

— C'est Rochefort ! Il faut l'écorcher vif !

Ses enjambées et ses soubresauts pour essayer de nous atteindre avec son instrument affectaient un caractère tellement démoniaque que je ne pus m'empêcher de rire. C'était bien le type du bourgeois féroce tel que nous l'a peint Daumier.

Le convoi, qu'on pourrait appeler funèbre, s'arrêta enfin devant la porte de la maison d'arrêt où nous entrâmes en sueur, car la chaleur était intense, et accablés par ce voyage peu sentimental.

Voici comment le Gaulois de Versailles décrivait cette promenade à travers les huées et les parapluies :

L'arrivée à Versailles a eu lieu vers une heure un quart par la porte de Chesnay.

La foule s'est aussitôt amassée autour de la voiture, et le trajet n'a pu être opéré que très lentement. C'est par la rue Hoche et l'avenue de Saint-Cloud que le cortège a gagné la maison d'arrêt, située rue Saint-Pierre, en face de la préfecture.

La foule, qui s'augmentait à chaque instant, a. été très

difficilement tenue éloignée de la voiture par l'escorte. Elle était en proie à une agitation indicible. On voulait forcer les prisonniers à descendre de voiture et à traverser les rues de Versailles comme les prisonniers ordinaires.

Les cris: « A pied! à pied! à mort! » éclataient de toutes parts; des gestes de menace étaient faits à M. Rochefort, très visible à travers les glaces levées du break. Le visage du prisonnier était impassible.

Rochefort, dont la physionomie était un peu changée, parce qu'il a coupé ses cheveux et rasé sa moustache et sa barbiche, est entré dans la prison de Versailles, rue du Plessis, à côté du Palais de Justice, d'un air très calme.

Ces messieurs ont été reçus par M. Coussol, directeur de la prison ; on a procédé immédiatement à leur écrou . Aussitôt après, ils ont été conduits en cellule.

L'arrestation de Rochefort est due en grande partie à M. Ernest Picard, qui est le promoteur de la surveillance extraordinaire qui se fait en ce moment dans toute la France.

Nous disions ce matin qu'hier le Mot d'Ordre ne nous était point parvenu et qu'une personne arrivée de Paris nous avait affirmé que le journal n'avait point paru.

Un journal de Paris confirme la nouvelle en publiant la lettre suivante :

« Monsieur le rédacteur,

« Je vous serais vivement obligé si vous vouliez bien annoncer à vos lecteurs que, en présence de la situation faite à la presse, le Mot d'Ordre croit de sa dignité de cesser de paraître.

c Salut fraternel.

« Henri Rochefort. »

C'était donc bien, le journal versaillais en convenait lui-même, à la suite de mes difficultés avec Raoul Rigault que j'avais arrêté la publication du Mot d'Ordre et quitté Paris sous le coup d'une arres-

tation. Mais cette solution ne faisait pas l'affaire des ruraux qui, voyant en moi une proie excellente, ne demandaient qu'à y mordre à belles dents.

Pour la première fois, j'éprouvai une sorte de soulagement à me retrouver — enfin seul ! — entre les quatre murs d'une prison cellulaire. Le directeur de ce pénitencier était un petit homme sec et essentiellement administratif, qui nous fit immédiatement dépouiller de tout ce que nous portions sur nous, y compris notre argent. Je m'étais muni de sept ou huit mille francs en or et, en me voyant en déposer les rouleaux sur la tablette de la cellule, il levait les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin des actes de pillage à l'aide desquels j'avais pu réunir cette somme relativement considérable.

On lesta le lit de camp d'un second matelas, et si je ne fus pas gardé à vue dans le sens absolu du mot, j'eus de planton devant le guichet percé dans ma porte un gardien qui ne me quittait guère de l'œil . Mais la solitude complète est à ce point intolérable que cette surveillance, qui établissait un lien quelconque entre moi et le dehors, ne me fut désagréable qu'à moitié.

Au bout de huit jours d'isolement total, vous seriez trop heureux d'obtenir la société d'un infanticide ou d'un cambrioleur dont vous ne tarderiez pas à faire un de vos meilleurs amis. C'est sur ce besoin de dialoguer que compte la police quand elle délègue des moutons auprès des détenus dont elle tient à provoquer les confidences.

Afin d'ameuter plus sûrement l'opinion contre moi, Thiers avait fait placarder sur les murs de toutes les grandes villes une proclamation qui se terminait ainsi :

« Les chefs de la Commune prennent la fuite, p^ M. Henri Rochefort vient d'être arrêté à Meaux. » ^

Or. je n'étais et n'avais jamais été chef de la Commune avec laquelle je n'avais pas eu le moindre rapport. Je m'étais borné à user de mes droits de journaliste et avec une telle indépendance que non seulement l'interdiction de mon journal, mais mon arrestation avaient été décidées par Raoul Rigault et que, si j'avais quitté Paris, c'était pour y échapper.

Thiers le savait, et sa mauvaise foi n'en était que plus évidente. Mais il savait aussi que les masses populaires ou bourgeoises aiment à s'en prendre aux noms connus et que mon exécution remplacerait pour lui celle de nombre d'autres prisonniers.

Aux attentions que me témoignait le personnel de la prison, je vis clairement que j'étais sacrifié. J'étais déjà et par anticipation traité comme le condamné à mort à qui on ne refuse rien, tant les heures lui sont comptées.

Et, en effet, j'appris plus tard que, pendant huit jours, il avait été question de réunir une cour martiale qui m'eût, à peu près sans m'entendre, envoyé au peloton d'exécution.

C'était le plan du vieux Barthélémy Saint-Hilaiiv, confident de Mrae Thiers, laquelle avait, paraît-il, soif de mon sang.

Une de mes sœurs, étant allée demander Edmond Adam à l'Assemblée de Versailles, s'en fut un instant l'attendre dans une tribune et se trouva assise à cotr d'une dame qui, naturellement sans la connaître, lui dit gracieusement:

— S.iv<>*-vous, madame, que Rochefort a été fusillé ce matin? On raconte qu'il est très mal mort.

J'ignore comment je serais mort, mais je m'étais rappelé que le général Lahorie, parrain de Victor Hugo, avait été passé par les armes, dans la plaine de Grenelle avec le général Malet, et que, se tournant vers I officier qui allait commander le feu, il lui avait craché à la figure en lui disant :

— Tiens! voilà pour toi et ton empereur!

Cette solution m'avait semblé la bonne et je m'y étais arrêté. J'aurais envoyé un crachat au visage du commandant du peloton et je lui aurais dit :

— Tiens, sale capitulard !

J'ai honte de l'avouer : je répétai la scène afin de ne pas montrer, en me rendant au poteau, un ahurissement qu'on eût peut-être pris pour de la faiblesse. Et je réfléchissais, tout en réglant ce lugubre cérémonial, que Lahorie, parrain de Victor Hu°x) avait été fusillé, et que moi, parrain de Georges Hugo, j allais mourir de la même mort.

Je songeai aussi au Julien Sorel de Stendhal et je comparais machinalement ma destinée à celle de ce jeune homme dont la psychologie m'avait tant in-

teresse.

La vie cellulaire où j'étais confiné augmentait dans des proportions sinistres l'horreur de cette situation N ayant personne à qui poser des questions, j'en étais réduit à me répondre à moi-même. Ma cellule était trop courte pour que j'eusse la faculté de m'y promener et je n'avais ainsi pas même la distraction de la locomotion.

. Je passais donc mes journées sur un escabeau plante dans le sol, à moins que je ne restasse étendu sur mon lit, car les détenus de la prison de Versailles étaient dispensés de rouler leurs matcias.

Tenu dans l'ignorance de ce qui se faisait au dehors où je prévoyais tant de drames, je m'ennuyais au point de désirer que tout fût terminé le plus tôt possible, cette mise préalable en chapelle ressemblant à la suppression de la vie sans les avantages de la mort.

De temps en temps, principalement la nuit, des cris partaient d'un angle de la prison et on entendait les gardiens se précipiter du côté du bruit. C'était un détenu dont le régime cellulaire avait attaqué le cerveau et qui était devenu fou.

La nourriture était d'ailleurs atroce ou plutôt nulle, et l'inanition amenait des hallucinations terribles chez les affamés qui n'avait pas au greffe quelques sous pour renforcer l'ordinaire ou plus exactement le manque d'ordinaire.

Moi qui faisais venir mes repas du dehors, je laissais ma pitance réglementaire, y compris mon pain, à quelque malheureux que m'indiquait mon surveillant, dont je n'avais pas tardé à m'attirer les bonnes grâces.

Quoiqu'il lui fût interdit de m'adresser la parole, il me l'adressait tout de même et je le remerciais des renseignements qu'il me fournissait en lui abandonnant trois plats sur quatre de mon déjeuner et de mon dîner. Il était marié, père de quatre enfants, et cette desserte constituait pour lui et sa famille un « rabiot » inespéré.

Aussi tenait-il à moi comme à la prunelle de ses yeux et n'aurait-il rien fait pour me désobliger. Voilà comment, avec une main un peu large, on parvient, toujours, fût-ce dans un cul de basse-fosse, à nouer des relations.

J'appris ainsi, par ce garde-chiourme, que le bruit

de l'arrestation de mes enfants courait dans Versailles. Ils auraient été appréhendés à la gare de Bordeaux à leur retour d'Arcachon à Paris. Je leur avais, en effet, écrit de venir me rejoindre. Rien n'était donc plus vraisemblable.

Le coup fut épouvantable à m'en casser la tête contre les murs. Pendant un moment, je perdis tout courage. Je voyais mes petits en prison, manquant de tout, eux qui n'avaient jamais manqué de rien. Pendant deux heures, je pleurai comme un imbécile.

Puis je me rappelai une lettre que j'avais reçu du frère de Jules Favre au moment de l'affaire Laluyé où mon ancien collègue de la Défense nationale, formellement accusé de falsification d'état civil et de captation d'héritage, avait à peu près avoué.

J'avais essayé de le défendre mieux qu'il ne s'était défendu lui-même, et, dans un élan de reconnaissance, Favre frère m'avait adressé un remerciement attendri où il m'assurait que jamais ni lui ni sa famille n'oublierait le précieux concours que je leur apportais dans une circonstance douloureuse.

J'écrivis donc à Jules Favre, alors ministre des Affaires étrangères, un billet de deux lignes dans lequel je le priais de bien vouloir m'entendre à propos d'une communication qu'on venait de me faire touchant mes enfants.

Je ne rappelais bien entendu ni ma générosité à son égard, ni les effusions de gratitude dont son frère m'avait accablé, mais il n'était pas un instant admissible qu'il ignorât le service que je lui avais rendu au moment où son honneur était à un si haut point engagé et compromis.

Il ne me répondit pas et continua à pousser fu-

rieusement à mon exécution. Heureusement, la nouvelle de l'arrestation de mes enfants était fausse, bien qu'elle eût failli être vraie. Supposant sans doute ' que j'avais laissé entre leurs mains des papiers importants lorsque j'avais quitté Arcachon pour Paris, Thiers avait donné l'ordre de s'emparer d'eux et de leurs bagages à leur arrivée à Bordeaux.

La dame préposée à la librairie de la gare, ayant remarqué de nombreux agents qui se promenaient sur le quai en attendant le train, interrogea l'un d'eux qui la mit au courant de sa mission. L'excellente femme, avec une sollicitude et un dévouement qui pouvaient lui coûter cher à cette heure effroyable et ténébreuse, se précipita au-devantdu train, attendit à peine qu'il fût arrêté pour en arracher ma sœur et mes petits, qu'elle fit prestement entrer dans une cour vitrée, où ils passèrent tout le restant de la journée.

Les mouchards explorèrent tous les wagons et au dernier train arrivant, d' Arcachon repartirent bredouilles. La libraire fit alors sortir de leur cachette ma sœur et mes enfants qui se jetèrent dans un compartiment en partance et arrivèrent le lendemain matin à Paris.

Ils y eussent été encore moins en sûreté qu'à Bordeaux si Edmond Adam, qui les attendait, ne les eût immédiatement rembarques pour l'Angleterre. J'étais perdu, mais ils étaient sauvés.

On le voit, car je n'invente rien, Paris était de- M nu un abattoir et le reste de la France une souricière. Enfance, liberté individuelle, droit des gens, rien n'était respecté. C'était le déchaînement de toutes les fureurs cléricales et la Saint-Barthélémy à la sixième puissance.

Bien que je fusse au secret le plus absolu, le ha-

sard ou une complicité anonyme me tenait quelque peu au courant des épisodes de la semaine sanglante. Je me faisais apporter du dehors — toujours pour mon gardien, car je mangeais à peine — des pots de confiture presque toujours enveloppés dans des carrés de journaux qui me renseignaient partiellement et confirmaient, en tout cas, la défaite de la Commune. Je lus sur un de ces couvercles que le général Cluseret avait été fusillé malgré une vive résistance.

Il est aujourd'hui député et il est probable que le malheureux dont on signalait l'exécution sommaire Jtait un faux Cluseret qu'on avait pris ou feint de prendre pour le vrai, car dans cette chasse à l'homme, qui dura huit jours pleins, tout gibier paraissait bon à tirer et quand on avait tué un faux Vallès ou un pseudo-Billioray on en retuait trois ou quatre autres dans l'espoir que le bon se trouverait dans le tas.

L'entrée de nouveaux prisonniers dans la maison d'arrêt détourna un peu l'attention de ma personnalité. J'appris par mon surveillant que Paschal Grousset, Rossel, Lullier, Courbet venaient d'être écroués et plongés dans des cellules avoisinant la mienne au rez-de-chaussée de la prison.

Afin d'éviter l'éparpillement de la surveillance, le directeur de ce petit Mazas avait réuni dans un même périmètre toutes les grosses pièces sur lesquelles sa vigilance était concentrée. Il tenait ainsi sous sa main ceux qu'il supposait devoir être condamnés à mort, et, en effet, tous mes voisins le furent : Rossel, Ferré, Gaston Dacosta, Lullier. Moi seul évitai la sentence fatale, remplacée, du reste, par une autre qui ne l'était guère moins.

Pendant une heure, nous nous promenions dans une portion d'un préau circulaire coupé en tranches comme un fromage de Brie. Au milieu de ce couloir

à ciel ouvert s'épanouissait un petit tertre plante de fleurs qui lui donnait l'apparence d'une concession de cimetière, si bien que nous avions l'air de tourner autour de nos propres tombes. Nous n'étions pas, comme les Chartreux, astreints à les creuser nousmêmes, mais nous devinions que d'autres les creusaient pour nous.

Cette promenade facultative était sépulcrale au point que j'y renonçai au bout de quelques tentatives. Parfois, à travers mon guichet, je voyais passer ceux de mes compagnons qui se rendaient dans le preau pour se dégourdir un peu les jambes. C'est ainsi que j'aperçus Rossel et Ferré que je ne connaissais même pas physiquement, ce qui eût été assez singulier si j'avais été un des « chefs » delà Commune.

Bien que la loi ordonnât que tout inculpé fût interrogé dans les vingt-quatre heures, quinze jours s'étaient écoulés sans que personne m'eût posé la moindre question. Je ne savais de mon sort futur que ce que m'en apprenaient d'énormes inscriptions tracées au charbon, que j'avais lues en allant à la promenade et qui portaient écrits de la main des sergents de ville ces mots encourageants : « Mort a Rochefort! »

Malgré la solitude totale où vivaient les prisonniers,"ils trouvaient encore moyen de communiquer entre' eux. Les détenus de droit commun, plus experts que nous dans l'art de tromper les surveillants, se jetaient des boulettes de papier par-dessus les murs \\r s(''|>«''i';'ii'm des préaux et se donnaient ainsi de leurs nouvelles. Quelquefois aussi ils y écrivaient leurs noms avec des compliments à l'adresse de leurs camarades. J'y déchiffrai un jour cette inscription :

Poil -de-Brique dit bonjour à Bibi.

Poil-de-Brique devait probablement son surnom à la couleur de ses cheveux. Nous autres qui manquions des instruments nécessaires pour incruster nos noms et sobriquets sur les murailles du bâtiment, nous n'aurions rien su les uns des autres, si mes libéralités à l'égard de mon gardien n'avaient pas fait de lui mon aide de camp. Je lui demandai de vouloir bien passer une lettre de moi à Piossel de qui je sollicitais quelques détails sur son arrestation et les événements qui s'étaient déroulés dans Paris.

Rossel me répondit et, pendant tout le temps de notre captivité commune qui pour lui se termina par la mort, nous échangeâmes une correspondance qu'aucun hrvpedimentum ne vint contrecarrer. Je gardai plusieurs de ses lettres et je me rappelle en avoir donné une à Mrae Edmond Adam pour une vente de charité où elle fit un assez gros prix.

Comme tous les autres pensionnaires delà maison, je reçus la visite de l'aumônier, l'abbé Foley, prêtre plutôt égrillard et aimant à causer de tout autre chose que des félicités célestes. Il était d'ailleurs assez bon enfant et comme, dès le premier mot, je lui déclarai que la religion n'existait pas pour moi, jamais il n'en fut question entre nous.

Il me confessa être entré dans la prêtrise par désespoir d'amour. C'était le cardinal de Rohan, évêque de Besançon, qui lui avait conféré les ordres. Il m'offrit ses services, même pour faire passer des lettres au dehors, mais je préférais ceux de mon gardien.

Je dois rendre à l'abbé Foley cette justice qu'il paraissait s'intéresser réellement à mon sauvetage et qu'il chercha tous les moyens d'y contribuer. Il venait me voir à peu près tous les jours, car il y a le secret pour les parents, mais non pour les aumô-

niers, et me tenait exactement au courant de ce qui se tramait pour ou contre moi.

Ces informations précises m'étaient d'une grande utilité pour parer les bottes que mes ennemis me portaient. L'essentiel, me répétait-il, était de gagner au temps. Il était impossible que le torrent débordé de la colère publique ne finît pas par rentrer dans son lit.

Le danger pour moi venait de la résolution prise par Thiers d'instruire mon procès avant tous les autres, ce qui m'eût transformé en bouc émissaire et eût réuni tous les anathèmes sur ma misérable têtet à ce moment complètement rasée.

Lachaud, le grand avocat, avait accepté la défense de Courbet qui, pendant la Commune, ne s'était, avec le célèbre sculpteur Dalou, occupé que de questions purement artistiques. En sortant de la cellule de son client, Lachaud entra dans la mienne. Il avait autrefois plaidé pour moi, à l'époque où les affaires de duel étaient déférées aux tribunaux, et nous nous étions liés sans qu'il pensât alors devenir jamais bonapartiste.

Mais, comme le reste, les opinions politiques sont parfois soumises aux aléas de la vie : Lachaud était allé un jour demander à Napoléon III la grâce d'un condamné à mort et l'empereur l'avait reçu avec tant d'aménité, me répétait-il, qu'il était sorti des Tuileries tout à fait rallié à l'Empire.

L'Empire, de son côté, en avait fait un candidat officiel que, naturellement, mon journal avait combattu, malgré mes sympathies pour l'homme. Bref, Lachaud m'arracha aux rêveries de mon escabeau par ce reproche rétrospectif:

— Sans vous j'aurais été garde des sceaux, mais je

vous aime bien tout de même, et je viens vous voir pour que nous avisions ensemble au moyen de sauver d'abord votre tête. Plus tard, nous sauverons tout le corps.

Et quand il parlait de me sauver la tête, l'expression était matériellement exacte, car le gouvernement rural, se voyant enfin vainqueur et assis sur trentecinq mille cadavres, avait agité la question de savoir si les futurs condamnés à mort que les conseils de guerre allaient offrir au minotaure de l'ordre seraient livrés aux balles ou au couperet.

Plusieurs membres du conseil, notamment Jules Favre, tenaient pour la guillotine; Thiers penchait pour le poteau d'exécution et obtint gain de cause en faisant observer qu'après trois ou quatre tètes coupées l'opinion publique se révolterait peut-être et qu'il deviendrait alors presque impossible d'achever « l'épuration ».

Par le feu de peloton, au contraire, les hécatombes seraient à la fois plus rapides et plus abondantes, deux et même trois condamnés à mort pouvant être fusillés à la fois.

Cette considération majeure détermina l'adoption du système thiériste, lequel, en effet, permit l'exécution de vingt-deux des fédérés auxquels les tribunaux militaires appliquèrent la peine capitale. Deux ans après la semaine sanglante, on tuait encore à Satory.

— Vous êtes la victime désignée et attendue, me dit Lachaud, et vos plus implacables ennemis sont vos anciens collègues de la Défense nationale, qui ne vous pardonnent pas de ne pas les avoir pris au sérieux. En ma qualité de bonapartiste, je ne puis vous défendre, mais quand vous aurez un avocat je reviendrai vous voir avec lui, et nous composerons

sa plaidoirie à nous trois. Seulement préparez-vous à tout, car les journaux de Versailles demandent tous les matins votre mort.

Tous les jours, on écrouait de nouveaux prisonniers dont plusieurs étaient anciens membres de la Commune et quand on en eut capturé un certain nombre, la justice royaliste décida qu'elle les ferait tous juger en bloc. Cependant, comme, avec la meilleure ou la plus mauvaise volonté, il était impossible de prétendre que j'avais, à quelque titre que ce fût, appartenu au gouvernement de l'Hôtel-de- Ville, je fus gardé pour une autre fournée à laquelle on appliquerait une rubrique spéciale.

Jugé le premier, j'étais mort. Ce sursis qu'on m'octroyait constituait déjà une légère planche de salut. Je la devais aux réclamations réitérées de plusieurs amis dont le dévouement pour moi fut inaltérable. Emond Adam se démenait dans les couloirs de l'Assemblée. Jean Destrem, petit-fils du Destrem du Conseil des Cinq-Cents, qui avait reçu à coups de poing Bonaparte au 18 Brumaire, et aujourd'hui secrétaire de la rédaction du Rappel, publia une brochure où il fixait exactement mon rôle pendant la période communaliste, car pas un des émigrés de Versailles ne le connaissait, même approximativement.

Enfin la curiosité excitée par des accusés comme Assi, l'ancien organisateur de la grève du Creuzot, par Courbet qu'on accusait du plus criminel déboulonnage, par Ferré, le lieutenant de Baoul Bigault, par Lullier, l'ancien officier de marine, me rejetèrent momentanément, sinon dans l'oubli, au moins dans l'ombre. Je les vis, par mon guichet, réintégrer leurs cellules, les ans Lugubres d'avoir à faire le grand voyage de la presqu'île Ducos ou de l'île des Pins,

les autres heureux d'avoir échappé à la peine capitale.

Ferré et Lullier, condamnés à mort, rentrèrent insoucieusement. Courbet qui, on ne sait trop pourquoi, comptait sur un acquittement, paraissait navré des six légers mois de prison dont il avait été gratifié. Jourde, l'ancien délégué aux finances, s'en était tiré avec la déportation simple, peine essentiellement politique, qui, de la part des juges militaires, était tout bonnement la reconnaissance du gouvernement de la Commune.

En effet, Jourde pour verser à la garde nationale les trente sous quotidiens, avait dû réquisitionner, en deux mois, quarante-trois millions à la Banque de France. Si la Commune se composait d'une bande de pillards, comme Thiers l'avait affirmé vingt fois, le prétendu délégué aux finances était un simple voleur qui avait dérobé dans les caisses publiques la somme énorme de quarante-trois millions et la peine qui devait l'atteindre aurait dû être celle qu'on applique aux crimes de droit commun.

Avouer que cette réquisition avait été à la fois légitime et politique, rien de plus maladroit au point de vue où se plaçaient les vainqueurs. La gaffe dépassa même tout ce qu'on avait le droit d'attendre de l'intelligence bornée de ceux qui la commirent.

L'avocat général près le 3e conseil de guerre était un chef de bataillon nommé Gaveau, incommensurable dans son ignorance prétentieuse, et qui du reste mourut à peu de temps de là dans une maison d'aliénés. Je l'aurais cru trop bête pour jamais devenir fou.

En constatant qu'en soixante jours l'accusé Jourde n'avait pris à la Banque de France que quarante-trois millions, tandis que le gouvernement de la Défense

nationale l'avait, en moins de cinq mois, saignée d'un milliard et demi, Gaveau s'était écrié triomphalement :

— Pour avoir dépensé si peu d'argent, vous en avez donc reçu des Prussiens ?

— Non, répondit Jourde. Seulement, au lieu de nous allouer cinq mille francs par mois, nous ne touchions à la Commune que quinze francs par jour.

Ces quinze francs par jour rapprochés de ce milliard et demi produisirent un gros effet, dont le délégué aux finances profita dans une large mesure, la déportation simple ne ressemblant que de très loin aux travaux forcés qu'il était en droit de craindre.

En apprenant la condamnation à mort de Ferré, son frère, arrêté comme lui, bien que n'ayant pris aucune part à l'insurrection, tomba subitement en proie à un accès de démence qui dura deux longs jours. Je l'entendis de mon lit pousser dans la nuit des cris terribles que rien ne put calmer, si ce n'est l'arrivée de son frère qui, intrépide pour lui-même, ne put tenir devant le spectacle de ce malheureux égaré et fondit en larmes en le serrant dans ses bras.

Je n'avais entrevu Ferré qu'une fois, comme je sortais du préau au moment où il entrait, Il était de petite taille, avec le nez busqué, des yeux d'aigle et la barbe noire. Nous nous saluâmes de la tête et je ne le revis plus, car la sentence eut pour lui son entier effet et il fut fusillé quelques mois plus tard à Satory, où il mourut en héros, le cigare à la bouche.

S'il y avait tenu, l'arrêt eût été facilement cassable, un des juges militaires faisant fonction de jurés ayant au cours des débats manifesté son sentiment. Comme, à une question que lui posait le président, Ferré avait répondu :

— Mon honneur me défend de vous renseigner à ce sujet,

Un des officiers composant le conseil s'était écrié tout haut :

— L'honneur d'un assassin!

Le mot avait été entendu, reproduit, et n'était pas niable. On conseilla à Ferré de se pourvoir en revision. Il refusa de se prêter à une nouvelle comédie de justice, dit-il à ses conseils, et il laissa aller les choses.

Je m'attendais à comparaître après le procès des membres de la Commune. Le mien fut encore retardé, ce qui éloignait d'autant pour moi les chances de mort.

Ce fut le malheureux Rossel qui prit ma place. Bien que l'odieux Cissey, devenu ministre de la guerre, déclarât tous les matins aux séances gouvernementales que l'armée réclamait mon exécution, je crois qu'elle insistait encore davantage pour celle de Rossel, qui avait mis son épée de capitaine du génie au service de la révolution ; les culottes de peau ayant toujours eu horreur des sans-culottes.

Dans leur soif de sang, les juges militaires se trompèrent de bouteille. Les articles 91 et 92 du Code pénal visent bien la peine de mort, mais en matière politique seulement, et un renvoi piqué dans le Code indique que l'échafaud a été, en 1848, remplacé par la déportation dans une enceinte fortifiée.

Toutefois cette substitution d'une peine à une autre était un peu compliquée pour l'intelligence de ces jurisconsultes de caserne, et ayant visé les articles 91 et 92, ils prononcèrent tranquillement contre Rossel la peine de mort qui ne lui était pas applicable.

Il se pourvut naturellement en revision, en quoi il eut tort, attendu que, la sentence étant inexécutable, il eût été impossible de ne pas la commuer. Au contraire, quand on leur eut mis le nez dans leur grossière erreur, les culottes de peau s'ingénièrent à découvrir un autre article susceptible d'entraîner le châtiment suprême.

Le parquet des conseils de guerre imagina alors cette félonie : relever contre Rossel le paragraphe qui punit de mort tout soldat qui, en temps de guerre, est convaincu d'avoir passé à l'ennemi.

Il fallait, pour obtenir ce résultat, assimiler aux Prussiens envahisseurs les Parisiens restés à Paris pour y défendre la République. C'est ce qu'à Versailles on n'hésita pas à faire. Le Code était pourtant à cet égard d'une clarté et d'une précision indéniables. Autrefois il était ainsi conçu :

« Tout militaire qui passe à l'ennemi ou aux rebelles sera puni de mort. »

En même temps qu'elle supprimait la peine de mort en matière politique, l'Assemblée de 1848 rayait de l'article précité le mot « rebelles » ne laissant subsister que le mot « ennemis ».

Or, il n'y avait aucun doute que Rossel avait passé non à l'ennemi mais aux rebelles, et que la suppression de ce dernier mot le mettait à couvert. Le pourvoi fut reçu, l'arrêt fut cassé, mais, à sa seconde comparution, on lui sortit cette accusation nouvelle et, contre toute loi et toute justice, la sentence resta la même^ bien que les dispositifs en eussent été chan- C'était bel et bien un assassinat.

Comme il longeait le couloir pour revenir à sa celfille, il rencontra le fils Lachaml qui, avocat comme son père, défendait aussi plusieurs accusés. Je l'en-

tendis demander à Rossel comment il se portait et celui-ci lui répondre :

— Comme un homme qui vient d'être condamné à mort pour la deuxième fois.

Le soir, le gardien me remit de l'infortuné une lettre où il me disait :

Mon cher voisin,

C'est de nouveau la mort. Je commence à m'y habituer. D'ailleurs il y a loin de la sentenceî l'exécution, et je ne crois pas courir plus de risques que ans une bataille.

Tout à vous,

Rossel.

S'il ne courait pas plus de risques que dans une bataille, il en courait autant, et n'étant pas tombé sous les balles à Metz, il y tomba à Satory.

Cependant son agonie dura longtemps, et j'étais déjà parti pour le fort Boyard quand j'appris par les journaux son exécution.

Mon tour allait venir, et il s'agissait de me préparer à affronter cette cour peu martiale dont les juges avaient si mal affronté les Prussiens. Mon ami Destrem s'enquit d'un avocat. M° Allou refusa d'accepter ma défense qui lui eût barré la route électorale. Me Rousse refusa aussi, de peur sans doute de compromettre sa candidature académique. Je cherchais de nouveau à qui m'adresser, quand l'abbé Foley me fit part du vif désir qu'un jeune homme du barreau de Versailles avait de prendre ma cause en mains.

Il s'appelait Albert Joly et s'était également offert à Rossel qu'il défendit insuffisamment puisqu'il le laissa condamner deux fois à mort. A ce moment,

il n'avait pas encore plaidé pour mon voisin de casemate et de solitude.

J'eus le pressentiment que je me repentirais un jour de l'avoir accepté comme avocat. Son nez pointu, son œil fuyant et aussi sa sordidité, car il arborait du linge plus que douteux, m'inspirèrent une confiance extrêmement limitée. Mais l'abbé Foley me l'avait présenté comme fort pauvre et je n'en fus que plus affable avec lui.

Je m'aperçus plus tard que rien n'est dangereux comme de se remettre entre les mains de gens qui ont besoin d'arriver. Cet inconnu comprit tout de suite que j'étais un client 'susceptible d'un rendement sérieux et, en effet, il me dut et son élection de député et sa fortune politique qui fût sans doute devenue considérable si la mort n'avait rapidement mis un terme à ses ambitions.

Lachaud, toujours très bon et très serviable, lui donna immédiatement rendez-vous dans ma cellule afin de lui dicter sa plaidoirie. Puis on s'occupa de chercher des témoins. Moi, je ne voulais assigner personne, pensant avec raison que les membres du conseil de guerre arriveraient avec leur arrêt tout mâché et, impitoyablement ou non, me condamneraient par ordre.

C'est alors qu'Albert Joly, dans son désir de s'aboucher avec Gambetta, me proposa de s'entremettre entre moi et lui qui pouvait me sauver du naufrage. J'écrirais à m<>n ancien collègue de la Défense nationale une lettre qu'il lui remettrait et où je lui expliquerais ma triste situation.

Je i\< observer à mon jeune avocat que je n'avais ïi-iL à dire ;i Gambetta, lequel ne pouvait absolument rien pour moi auprès de Thiers qui, quelques jours

auparavant, l'avait traité de « fou furieux ». Mais Joly, qui tenait à son plan, insista vivement, en me reprochant de vouloir n'agir qu'à ma tète. Il tira de sa serviette une feuille de papier à lettre d'assez grand format, la posa sur ma tablette et me dit :

— Ecrivez sous ma dictée.

Il avait préparé chez lui un brouillon de supplique qu'il m'épela lui-même. Seulement, quand j'eus transcrit ce brouillon sans date et sans adresse, car ce n'était qu'un projet, je lui déclarai nettement qu'à aucun prix je ne lui permettrais de rien remettre de semblable à Gambetta, et devant ma volonté aussi nettement exprimée il dut renoncer à ce moyen d'entrer en relations avec l'ancien dictateur de Tours.

Je raconterai comment, plus tard,* ce papier sans valeur, que je croyais avoir déchiré, fut retrouvé dans les cartons d'Albert Joly après sa mort ou remis par lui de son vivant à l'entourage de Gambetta et publié dans le Voltaire par Joseph Reinach, gendre du voleur qui se suicida à Nivillers lors de l'explosion du Panama.

L'insertion dans un journal de ce document qui n'émanait pas de moi donna lieu de ma part à un envoi de témoins que Joseph Reinach refusa de recevoir, ce qui lui valut de ma part la lettre suivante :

Jeune drôle,

C'est précisément parce que la lettre que m'avait dictée Albert Joly était blessante pour mon honneur que je ne l'ai pas envoyée à M. Gambetta.

Où que vous en ayez trouvé le manuscrit, qui était sans date et sans adresse, vous n'aviez le droit ni de le prendre ni de le publier.

Vous entrez dans la vie politique par un vol, un faux et une lâcheté : vous irez très loin.

Je vous envoie à la figure assez de crachats pour que votre honorable patron en ait sa part.

Henri Hochefort.

Il me fut, en effet, extrêmement facile de démontrer que, si j'avais adressé une lettre à Gambetta, elle n'aurait pu sortir de la prison qu'en passant par le greffe et sous les yeux du directeur, tenu de l'estampiller et de l'inscrire sur son registre.

Les défenseurs des prévenus de la Commune s'étaient, en effet, engagés sur l'honneur à ne se charger d'aucune missive, et comme une lettre de moi à Gambetta eût été certainement rendue publique, Albert Joly, pour manquement à la parole donnée, risquait une suspension d'au moins six mois qu'eût prononcée le conseil de l'ordre.

La calomnie de Reinach tombait donc d'elle-même. Aussi, quand je lui offris, en 1881, de la soumettre à un arbitrage où au besoin il choisirait les arbitres, le « jeune drôle » se déroba-t-il constamment.

Mais, en 1871, la réaction la plus déchaînée, ayant été obligée de reconnaître que je n'avais poussé à aucune exécution, se rabattit sur ma probité. Je fus, dans une brochure signée d'Albert Wolff lui-même, qui faisait ainsi le jeu de Villemessant, incriminé de soustractions frauduleuses sur un certain nombre de travaux du Louvre et de détournement de bronzes appartenant à M. Thiers.

En outre, un agent de police vint déposer devant le capitaine instructeur m'avoir vu présider « à l'enlèvemenl d<-s vases sacrés de l'église des Petits- Pères ». J'ignorais et j'ignore encore où est située

l'église des Petits-Pères. Je n'avais de ma vie mis les pieds dans l'hôtel de Thiers. Quant aux tableaux du Louvre, l'exiguité de mon appartement m'en aurait rendu le placement très difficultueux.

Plus tard, lorsque ma plume me fut rendue avec la faculté de m'en servir, j'expliquai que je n'avais pas dérobé les bronzes de Thiers pour plusieurs raisons : la première, c'est que, bien qu'il les eût achetés comme anciens, ils étaient tous modernes et sans aucune valeur soit archéologique, soit artistique ;

La seconde : qu'avant de mettre la pioche. dans sa maison, dont nous disions dans le Mot d'Ordre :

« On s'est aperçu, en la démolissant, qu'elle était bâtie de boue et de crachats, — comme son propriétaire » — les démolisseurs avaient soigneusement étiqueté et envoyé au Garde-Meuble, où ils furent retrouvés, tous les soi-disant objets d'art qui la garnissaient.

Quant aux tableaux du Louvre, je me justifiai ainsi de l'accusation de m'en être emparé :

« Non, je n'en ai décroché ni emporté aucun. En quoi j'ai en grand tort, attendu que, si je les avais cachés dans mon domicile, on les y aurait retrouvés intacts, tandis que, sous prétexte de restauration et de nettoyage, les ineptes fonctionnaires chargés de les garder en ont détruit une cinquantaine : notamment les plus beaux Rubens, la Femme hydropique de Gérard Dow, les Bergers d'Arcadie de Poussin, et les Pèlerins d'Emmaiis de Rembrandt.

Tel qu'on me connaît, on trouvera sans doute stupéfiant que j'aie eu à me défendre contre des accusations de ce calibre, mais à ce moment c'était par ces imputations ignominieuses que la réaction

cléricale se manifestait. C'est dans les séminaires que se fabriquent ces histoires-là.

J'avais, pendant la Commune, perdu mon père, mort à quatre-vingt-un ans au commencement d'avril 1811 et dont l'enterrement avait été purement civil. J'étais donc depuis lors en grand deuil. L'agent de police qui déposait contre moi n'en affirmait pas moins m'avoir vu procéder au pillage de l'église des Petits-Pères en « pantalon gris perle ». Le gris perle de ce pantalon donna même lieu à un long dialogue entre moi et le capitaine d'infanterie de ligne chargé de l'instruction de mon procès.

De temps en temps j'étais extrait de la prison de Versailles pour être conduit, entre huit soldats armés jusqu'aux gencives, dans le cabinet de cet instructeur. Je ne crois pas avoir de ma vie subi l'humiliation de trouver un interlocuteur aussi obtus. Je me suis rappelé son nom l'autre soir. Il s'appelait et s'appelle peut-être encore d'Hamelincourt.

Petit, maigre, moustaches blondes et rares, il était affligé d'un strabisme on ne peut plus divergent. C'est sans doute ce qui faisait croire à ce louchon que les Prussiens étaient sur sa gauche quand ils étaient sur sa droite.

Malheureusement, si ses yeux étaient de travers, ses facultés intellectuelles Tétaient peut-être plus encore. J'ai cité plus haut un article intitulé : les Otages, où je protestais contre les prochaines exécutions, que pourtant les férocités versaillaisos ne justifiaient que trop. C'était même à la suite de ce cri «lu cœur que la suppression de mon journal et ;nis>i de moi-même avait été décidée par Raoul Rigault.

Eh bien, le galonné qu'on m'avait donné pour

juge avait basé presque tout son acte d'accusation sur cet article, feignant de croire, ou croyant peutêtre, qu'en imprimant le mot « otages » j'avais l'intention d'exciter à l'exécution de ceux que la Commune avait mis en réserve.

— Mais, lui fis-je observer, vous n'avez qu'à lire mon article sur les otages pour vous convaincre que je l'ai écrit dans le but d'empêcher leur mise à mort.

— C'est possible, monsieur, riposta-t-il d'un ton vainqueur; mais en ce cas pourquoi le titre en est-il imprimé en si grosses lettres?

— Parce que, lui dis-je stupéfait, les typographes ont l'habitude de composer les titres en caractères autres que ceux du texte.

— N'importe! insista ce capitaine, si vous n'aviez pas eu une arrière-pensée, vous auriez fait imprimer votre titre en moins grosses lettres.

Telles étaient les questions qu'il se plaisait à me poser. Cependant la plus réjouissante de toutes fut celle-ci :

— Monsieur, dans les perquisitions opérées dans votre appartement de la rue de Châteaudun, on a recueilli les preuves de votre affiliation à une bande de révolutionnaires cosmopolites.

— Je ne comprends pas beaucoup ce que vous entendez par là, lui dis-je.

— Eh bien, dans un de vos tiroirs on a découvert deux photographies, l'une de Garibaldi avec une dédicace, l'autre de Mazzini avec une dédicace également.

— En effet, ces deux grands patriotes m'ont envoyé leurs portraits.

— Mais, reprit mon gâteux, ce n'est pas tout : il y en avait aussi plusieurs d'Henri Rochefort qui ont été saisis.

Je crus qu'il se livrait à une plaisanterie peu spirituelle, mais en somme plutôt aimable, et pour rester à son niveau :

— Mais, fis-je, en souriant, je croyais qu'Henri Rochefort c'était moi-même.

— Je ne le nie pas, dit-il d'un air convaincu. Il rien est pas moins étonnant que vous ayez chez vous autant de portraits de ce socialiste.

Je doute que les annales judiciaires aient jamais rien contenu d'aussi funambulesque. J'étais honteux pour moi-même d'être soumis à de pareils interrogatoires et d'avoir à subir de si grotesques investigations. Je n'ai jamais mieux compris que dans mes entrevues avec cette soldatesque à quel point le régime militaire déprime et rétrécit les cerveaux. Aussi avais-je pris l'habitude de répondre à ce poseur de questions :

— Je ne comprends pas ce que vous me demandez.

Il a dû déplorer souvent que j'eusse la compréhension aussi difficile et se féliciter d'avoir été, sous ce rapport, aussi heureusement doué par la nature.

Le commissaire du gouvernement près le troisième conseil de guerre, chargé de requérir contre moi, était également un capitaine, mais d'infanterie de marine. Il avait fait une partie de sa carrière dans les colonies et notamment en Nouvelle-Calédonie où il avait et.'- accusé de faits entachant sa délicatesse. Mais les cléricaux ne se sont jamais montrés particulièrement difficiles sur le choix de leurs agents. Celui-là avait accepté avec joie la tâche de

solliciter douze balles en ma faveur. Il avait même dit à mon avocat, qui me le répéta :

— Je réclamerai la peine de mort, mais j'ai bien peur de ne pas l'obtenir.

Tout à coup j'appris qu'il avait été révoqué de ses fonctions de porte-parole du gouvernement rural et remplacé par un chef de bataillon nommé Gaveau, qui s'était déjà signalé en qualité d'avocat général dans le procès des membres de la Commune.

La cause de la destitution du capitaine, qui craignait de ne pouvoir obtenir contre moi la peine de mort, était de la plus haute gravité. Je ne l'aurais probablement jamais connue si mon gardien fidèle — fidèle à mes déjeuners — ne m'avait pas, sous le sceau du plus grand secret, révélé tout le drame.

La justice militaire et le directeur de la prison de Versailles avaient constaté que Rossel était bien souvent demandé à l'instruction par ce capitaine qui l'y retenait quelquefois des heures sans motifs apparents, puisque les actes du prévenu étaient publics et qu'il ne songeait certainement pas à les nier.

On apprit alors que, par l'intermédiaire d'Albert Joly, son avocat, qui allait être le mien, des négociations s'étaient engagées entre des amis ou des parents de Rossel et le commissaire gouvernemental, dans le but de faciliter l'évasion du jeune général de la Commune.

La somme à verser au juge instructeur était de quatre-vingt mille francs. Rossel, au milieu d'un pseudo-interrogatoire, devait s'affubler d'un costume militaire et sortir au bras de son sauveur après s'être rasé la barbe et les moustaches.

La fréquence de leurs entretiens donna l'éveil

Albert Joly, convaincu d'avoir, malgré son serment, passé des lettres de son client à ses futurs libérateurs, fut condamné à une suspension de six mois, et le commissaire près le 3° conseil de guerre dépossédé de toute fonction judiciaire.

Sans la crainte du scandale et peut-être de la contagion, ce félon qui trahissait son mandat non par générosité naturelle ou par pitié pour un vaincu, mais en vue d'un gros denier à encaisser, eût payé un peu plus cher l'avortement du complot.

Cette tentative d'évasion eut un pendant qui ne réussit pas davantage : le jeune Maroteau, autrefois journaliste de la rive gauche, avait, pendant la Commune, fondé la Montagne, qui servit à le faire condamner à mort, mais non à l'enrichir, car sa feuille n'eut guère qu'une vingtaine de numéros. Maroteau, à peine âgé de vingt-deux ans, portait sur un corps élancé une tête intéressante de jeune malade, qu'il était en effet, car la tuberculose le dévorait.

A peine incarcéré, il passa de la prison des Chantiers à l'hôpital de Versailles où vint le rejoindre Vermorel, qui y mourut, et Lisbonne, le colonel, qui y guérit à peu près d'une affreuse blessure à la cuis*

Mais l«s grands yeux de Maroteau avaient impressionné vivement une jeune sœur qui, en lui portant tisanes, lui proposa de l'aider dans une fuit»* qu'ils combineraient ensemble. On juge si Maroteau se prêta ;'i cette idylle. Malheureusement h mère supérieure, non contente d'avoir fait vœu <1<; chnsici •, avait l'œil >uv la rli;isirn'> des autres, <'t La pauvre sœur, surprise en train de pousser I;! charité envers Maroteau plus loin que l'Evangile ne le permettait, fut envoyée dans un autre hôpital, auprès de malades

moins ragoûtants, et tout espoir de délivrance s'envola avec elle.

Le malheureux Maroteau, que son état précaire n'avait pas préservé d'une condamnation à mort infligée pour un article de quelques lignes, mourut en 181 5 au bagne de l'île Nou, après une commutation aux travaux * forcés qui n'avait été qu'une aggravation de peine et une prolongation d'agonie.

En ce qui me concernait , il n'y aurait eu pour moi aucun adoucissement à attendre. Je ne pouvais être frappé de la peine capitale que par des officiers bonapartistes, heureux de venger leur empereur de la guerre que je lui avais faite dans la Lanterne et dans la Marseillaise. Une fois la sentence prononcée, il devenait impossible de ne pas donner à l'armée et aux généraux de l'Empire, comme les Vinoy, les Cissey et les Mac-Mahon, la satisfaction de mon exécution publique. Du moment où je tombais dans la poêle, j'y étais frit sans rémission.

Au surplus, ma mort était déjà tellement escomptée dans le public que les compliments de condoléance venaient me trouver jusque dans mon cachot. On connaît cette manie qu'ont les missions protestantes de fourrer dans les poches des passants des brochures religieuses de petit format, composées d'historiettes où « Christ » finit toujours par triompher des embûches semées sous les pas de ses sectateurs.

Eh bien, tous les soirs, j'ignore par quel système de pénétration à travers les murs du pénitencier, je trouvais sur ma tablette et jusque sous mon traversin des opuscules commençant d'ordinaire par ces mots réfrigérants :

« Tu vas bientôt paraître devant Dieu. C'est l'heure de te convertir! »

Et l'auteur de ces élucubrations m'assurait que, si je consentais seulement à y mettre un peu de bonne volonté, « Christ » me recevrait là-haut avec tous les honneurs dus à un criminel qui avait illustré ses derniers moments par un éclatant repentir.

Le directeur, très versaillais et qui aimait, je crois, à m'imposer cette désagréable lecture, car en prison on ne demande qu'à lire, s'était fait volontiers l'intermédiaire de la vieille folle qui, me conta mon gardien, prenait de Paris, tous les jours, le train de Versailles pour venir travailler ainsi à mon salut.

L'excellente femme a dû être on ne peut plus désappointée en apprenant plus tard que j'avais la vie sauve et que « Christ » en serait, cette fois encore, pour ses préparatifs de réception.

De temps à autre, ma solitude cellulaire était coupée par la visite de mes enfants qu'on autorisait à venir me dire bonjour a travers deux grillages séparés par un couloir au milieu duquel se tenait de planton un surveillant qui happait toutes nos paroles au passage, afinqiul ne transpirât rien au dehors des mystères de l'instruction. Plusieurs amis, entre autres le docteur Tripier,' pu mit venir dans cette cage à quadruples barreaux constater que je n'avais perdu ni nia s;mté ni mon sang-froid.

Cette géhenne, je l'avoue, m'enlevait toute la joie de voir nia famille et j'aimais mieux renoncer aux visites de mes petits que de les recevoir dans des conditions aussi précaires.

Mais, dans les passes les plus périlleuses pour moi, un événement improbable et imprévu a presque

toujours surgi qui m'a tiré des profondeurs où ort me croyait et où moi-même je me croyais enseveli. L'Assemblée rurale qui ne demandait qu'à boire mon sang, émit inconsciemment le vote qui devait renverser le fatal poteau de Satory, déjà dressé à mon intention. Elle octroya, par acclamation, à Thiers un million cinquante mille francs pour la reconstruction de sa maison de la place Saint-Georges, dont, pardessus le marché, elle lui laissait le terrain, qui avait une réelle valeur.

C'était donc pour lui une excellente affaire. Or on sait que je passais — à tort, je l'ai démontré par la publication du Mot d'Ordre — pour l'auteur moral de la ^ destruction de cet immeuble. Mon crime était réparé à la dixième puissance par l'indemnité accordée à ma prétendue victime.

Je ne veux rien insinuer contre le désintéressement, d'ailleurs peu légendaire, de l'ancien ministre de Louis-Philippe ; mais, à partir de ce moment, son attitude à mon égard changea du tout au tout. Il invita à dîner mon dévoué protecteur Edmond Adam et lui conta comment, au conseil des ministres du matin, une scène terrible avait eu lieu. Gissey avait demandé, presque exigé, une condamnation sans atténuation aucune, en quoi il avait été appuyé par Jules Favre.

Les autres ministres restaient indécis, sauf Jules Simon qui repoussait énergiquement toute solution sanglante. Alors lui, Thiers, s'était levé et s'était plaint amèrement qu'on semblât vouloir à plaisir souiller sa mémoire en lui laissant la responsabilité de tous les massacres ; il avait ajouté que nous n'étions plus en 1793 et que pour avoir écrit des articles, fussent-ils de la dernière violence, un journaliste ne pouvait être passé par les armes.

Et comme Favre et Cissey lui opposaient la raison d'Etat et l'opinion de l'armée, il avait finalement f.»ndu en larmes, répétant qu'on cherchait à le déshonorer.

Devant cette explosion de sensibilité, l'opposition avait désarmé subitement et il avait été décidé que j'échapperais à la fusillade finale.

Voilà le fait tel qu'il m'a été transmis par Edmond Adam. Parmi les nombreuses surprises dont ma vie a été émaillée, celle d'avoir fait pleurer Thiers restera peut-être la plus saisissante.

En dehors de l'agent de police qui déposait m'avoir vu présider au pillage d'une église en « pantalon gris perle », je n'avais contre moi d'autres témoins a charge que mes articles. L'essentiel était donc d'atténuer l'effet des calomnies des journalistes et des brochuriers de l'ordre, qui amoncelaient à mon actif toutes sortes de dévalisages de villas. Car le principe des réactionnaires a toujours été d'accuser de vol les républicains.

On l'avait fait pour Orsini, pour Garibaldi, pour Delescluze. On l«l faisait pour moi. Rien n'était plus conforme aux traditions monarchiques.

Cependanl Albert Joly me conseilla d'assigner ce qu'on appelle, en langage judiciaire, des témoins de moralité qui pussent déposer sur la probité <l<i ma vie, car je n'avais jamais dû un sou à personne et n'avais à aucune époque été mêlé à la plus petite opération financière.

Nous convînmes avec mon avocat d'invoquer à cet

/.„■;„•( | [e témoignage du général Troctiu qui avait

mes efforts infructueux, mais énergiques,

,•,,,,. ,,,11,11,. de la moitié, puis toul au moins du

tiers, nos appointements de membres du gouverne-

ment. Pendant les sept derniers mois de l'Empire passés à Sainte-Pélagie, je n'avais pas touché mon traitement de député qu'Ernest Picard, après le 4 septembre, m'avait offert de me faire compter, ce que j'avais refusé catégoriquement.

Ce passé n'était pas précisément celui d'un homme habituellement livré aux vols de bronzes, tableaux et objets d'art. Il aurait fallu que, dans les deux mois de la Commune, j'eusse singulièrement changé.

J'ajouterai que durant mon court séjour parmi les membres de la Défense nationale j'avais eu à subir de nombreux assauts de la part de négociants en fusils destinés à la garde nationale, et dont les tentatives de corruption m'amusaient. Une aventurière notamment, dont j'ai retrouvé le nom dans le procès de l'industriel Ferrand, principal commanditaire de la République française, m'avait accablé de propositions qui, pour être déshonnêtes, n'en étaient pas moins brillantes et dont j'avais fait part à mes collègues de l'Hôtel-de-Ville.

J'adressai donc au général Trochu la prière de vouloir bien consentir à venir déposer devant le conseil de guerre sur les faits que je lui indiquais dans une lettre naturellement très courtoise, où, laissant de côté toute préoccupation matérielle, je ne mettais eu jeu que les attaques dont ma considération personnelle était l'objet. Je lui disais d'abord :

« Je ne vous aurais certainement pas causé ce dérangement si mon pauvre honneur qu'on vilipende et tout mon passé qu'on incrimine n'avaient pas le plus sérieux besoin de votre honorable témoignage. »

Je lui rappelais que j'avais quitté le gouvernement avec quarante francs dans ma poche. Or, immédiatement après mon départ, un éditeur de journaux était

venu m'offrir, pour en fonder un, cinquante mille francs que j'avais refusés pour ne pas entraver la défense et de peur d'avancer, fût-ce d'un jour, la capitulation.

Et je terminais par ces mots qui indiquaient quelles étaient mes préoccupations :

« Je ne sais, général, si vous consentirez à me prêter votre appui pour témoigner au moins de mon peu d'ambition et de mon désintéressement. Si, ce qui est probable, je suis condamné, je voudrais bien sortir pur de cette épreuve. »

C'était donc le souci de mon honorabilité qui seul m'inquiétait, puisque, sûr comme je l'étais de ma condamnation, je ne prenais même pas la peine de dissimuler cette certitude.

Trochu, appelé en témoignage sur des faits patents, pouvait se refuser à déposer. Ce dont il n'avait le droit sous aucun prétexte c'était de donner à une lettre écrite pour lui seul une publicité énorme en la colportant dans les bureaux de rédaction, et, afin de montrer à quel point il fraternisait avec tous les ruraux les plus scandaleusement réactionnaires, de communiquer également à la presse monarchique sa réponse qui, lorsqu'elle me parvint dans ma cellule, avait déjà paru partout.

C'était Tact"' non seulement d'un méchant mais d'un malhonnête homme — presque d'un lâche. Du plutôt, c'était l'acte d'un clérical et d'un familier des sacristies, qualificatif qui comprend à lui seul toute la gamme des ignominies et des trahisons.

A ma requête qui était celle d'un homme politique désireux de ne pas passer plus longtemps pour un

voleur, voici l'odieuse réponse que toutes les feuilles de la réaction servirent joyeusement à leurs lecteurs :

1er septembre 1871.

Monsieur,

J'ai reçu à Paris la lettre que vous venez de ni'écrire. Si je suis appelé devant la justice, soit par elle, soit par vous, j'aurai à déposer des faits suivants, qui sont l'expression de la vérité absolue :

La députation qui est venue au Louvre, le 4 septembre, me voir pour me demander de me rendre à l'Hôtel-de-Vi!le, me remit une liste des membres du gouvernement où votre nom ne figurait pas. C'est à l'Hôtel-de-Ville que je fus informé de votre présence dans le gouvernement où on me demandait d'entrer comme ministre de la guerre sous la présidence de M. Jules Favre.

J'acceptai, sous la condition que le gouvernement admettrait certains principes que je formulai immédiatement. Après avoir reçu de lui la réponse la plus affirmative, je me rendis auprès du ministre de la guerre, général Palikao, pour l'informer de l'état des choses. A mon retour à l'Hôtel-de-Ville, j'exprimai l'opinion que ce qui restait de l'armée se rallierait autour de moi si j'étais le chef du gouvernement de la Défense, mais ne se rallierait probablement pas autour de M. Jules Favre.

Immédiatement et sans discussion d'aucune sorte, je fus nommé président du gouvernement de la Défense, au lieu et place de M. Jules Favre, devenu vice-président.

Vous n'avez donc pas été dans le cas d'insister, comme vous le dites, pour ma nomination à la présidence, car cette nomination a été faite sous mes yeux, à l'imprévu, et sur des observations relatives à l'esprit de l'armée, que j'avais présentées moi-même.

Je vous ai vu ce jour-là pour la première fois et je vous ai vu pour la dernière la veille du 31 octobre.

Dans l'intervalle, c'est-à-dire pendant le temps que vous

avez siégé à l'Hôtel-de- Ville, je vous ai trouvé très activement occupé à la défense, sans ambition personnelle apparente et plus modéré que votre notoriété ne me l'aurait fait supposer. Plusieurs des mesures d'un caractère conservateur, que je proposais, ont été appuyées par vous. L'un de vos actes m'avait particulièrement touché : avec un autre membre du gouvernement dont je n'ai pas à rappeler le nom vous avez refusé tout traitement pour votre participation à la direction des affaires. Mais j'ai appris depuis qu'après ce refus public — car il avait été fait en conseil — vous auriez secrètement réclamé le traitement dont il s'agit ; circonstance qui a gravement compromis dans mon esprit votre caractère.

Je ne me rappelle pas vous avoir vu à l'Hôtel-de-Villc, le 31 octobre, au milieu des périls communs. Le lendemain, vous avez donné votre démission.

Mais je me refuse à admettre absolument qu'elle ait eu pour cause, comme vous le dites, la négociation d'armistice que M. Tbiers poursuivait en ce moment à Versailles. Vous saviez comme nous tous que l'idée de cet armistice venait du dehors, que le gouvernement, informé, en avait délibéré, qu'il s'était unanimement, vous présent, prononcé pour un ultimatum qui était l'armistice avec le ravitaillement de Paris, l'élection dans tous les départements et la réunion d'une Assemblée nationale.

Ces délibérations, antérieures au mois d'octobre, ne VOUS avaient pas conduit à vous retirer. Enfin, votre lettre de démission, lue au conseil le 1er novembre, exprimait purement et simplement qu'en présence des événements survenus vous ne pouviez pas suivre le gouvernement dans la voie où il s'engageait. Or, cette voie, c'étail la lutte avec la démagogie dont les chefs venaient d'être décrétés d'arrestation.

Depuis, j'ai échangé avec vous une lettre au sujet d'une mère de famille dont le mari avait été tué à l'ennemi et pour laquelle vous me demandiez en bons termes d'obtenir un secours «lu ministre de la guerre.

Là se sont arrêtés mes rapports avec vous.

En dernier lieu, on m'a fait lire dans les journaux, pendant le règne sanglant de la Commune, des articles tirés du journal le Mot d'Ordre qui vous appartenait. Ils étaient du plus abominable caractère. L'un d'eux provoquait la foule à la destruction de la maison de M. Thiers. Il vous a achevé dans mon esprit.

Général Trochu.

Cette lettre jésuitique était mensongère d'un bout à l'autre. Je n'avais pas déclaré ne vouloir toucher aucun traitement, d'abord parce que tout travail mérite salaire et que rien n'est antidémocratique comme la gratuité des fonctions.

En second lieu, étant sorti de Sainte-Pélagie sans un sou, je ne pouvais refuser mes appointements sans m'exposer à mourir de faim. J'avais simplement protesté contre les cinq mille francs par mois que nous nous étions attribués et que je voulais réduire à deux mille. C'est après ma démission que j'en ai réclamé le reliquat parce que m'étant imposé de ne pas écrire jusqu'à la fin du siège, pour ne pas entraver la défense, j'avais besoin de vivre et de faire vivre mes enfants.

Les réflexions de Trochu à propos de ma démission constituaient les calomnies les plus impudentes. Je l'avais donnée non après, mais deux jours avant le 31 octobre; il n'y pouvait donc pas être question d'événements qui ne s'étaient pas encore produits.

Je me retirais simplement parce que mes collègues persistaient à refuser à la population parisienne les élections municipales qu'ils lui avaient formellement promises.

Quant à l'affirmation de Trochu constatant mon absence pendant la journée du 31 octobre, l'imposture était si flagrante qu'elle indigna tous ceux qui

m'avaient vu ce jour-là à l'Hôtel-de-Ville où j'étais venu pour demander pourquoi ma démission n'avait pas encore paru à Y Officiel. C'était moi et moi seul qui avais reçu le premier choc des envahisseurs audevant desquels je m'étais porté, tandis que Trochu, tout pâle et décontenancé, faisait l'ours le long du mur du fond de la salle des séances.

J'avais, avant de me rendre à l'entrée de la salle, exigé qu'on m'autorisât à renouveler au peuple l'assurance que les élections municipales allaient être décrétées. Tous mes anciens collègues, Trochu comme les autres, me donnèrent pleins pouvoirs.

Je m'exposais donc bénévolement, pour le gouvernement dont je ne faisais plus partie, à des violences populaires qui n'étaient certainement pas sans danger. Nier non seulement le concours que j'avais prêté au gouvernement, mais ma présence à l'Hôtel-de- Ville, « au milieu du danger commun », c'était de la part du général Trochu, se déshonorer par le plus faux des témoignages.

Je me rappelai heureusement l'intervention de Schœlcher qui m'avait accompagné dans cette mission conciliatrice. Je lui fis demander de vouloir bien déposer de ce qu'il savait à propos de la journée du 31 octobre et voici la lettre qu'il me répondit, car s'il était ombrageux et bizarre, Schœlcher, comme je l'ai dit plus haut, était essentiellement honnête:

Samedi, 16 septembre 1871.

Mon cher et ancien collègue,

Vous m'informez que le général Trochu, dans une leitre qu'il vous aurait «Wite, vous accuse de n'avoir pas été à l'Hdtel-de-Ville le 31 octobre, et vous me demandez de témoigner de ce que je sais à cet égard.

J'affirme de la manière la plus positive que le général Trochu se trompe; j'affirme que je vous ai vu sortir (il pouvait être deux heures ou deux heures et demie) de la salle du conseil du gouvernement pour aller calmer la foule des envahisseurs qui occupaient la salle du trône.

Vous m'avez prié de vous y accompagner. Nous y avons pénétré ensemble; vous êtes monté sur une table pour parler, mais à peine aviez-vous dit quelques mots d'apaisement, que vous avez été interrompu par des vociférations.

Là-dessus, pas le moindre doute; mes souvenirs sont absolument certains, car je me rappelle vous avoir défendu contre les invectives d'une personne (depuis membre de la Commune) qui, au pied de la table, vous reprochait avec violence de déserter la cause du peuple et d'être un traître.

Après de vaines tentatives, de votre part et aussi de la mienne, pour être entendus, nous nous sommes retirés ensemble dans la pièce intérieure, et je vous ai quitté à la porte du conseil où vous êtes entré.

Je regarderai comme un devoir de rendre compte de ces faits à l'audience, si vous le jugez utile à votre défense, mais je vais partir pour Londres et je crois que la présente lettre vous servira, dans tous les cas, aussi bien que ma déposition verbale. Je vous autorise donc à en faire tel usage qu'il vous conviendra.

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