JURIDICTION MILITAIRE
3e conseil de guerre de la lre division militaire, iéant
à Versailles.
Audience du 20 septembre 1871.
PRÉSIDENCE l»l M. MERLIN, COLONEL DU GÉNIE
Affaire Eochefortt Maret et Mourot. — Journal frappé de suspension. — Fausses nouvelles publiées de iuau-
vaise foi et de nature à troubler la paix publique. — Complicité cV attentat ai/ant pour but d'exciter à la guerre civile. — Complicité par provocations au pillage et à l'assassinat. — Offenses envers le chef du gouvernement. — Offenses envers V Assemblée nationale.
... Le conseil entre en séance et les trois accusés sont introduits. L'accusé Rochefort est, non pas maigri, mais singulièrement vieilli. Il demeure calme et pour' ainsi dire impassible ; c'est avec beaucoup de convenance, et sans exagération de politesse, qu'il répond aux questions du président. Ses deux co-accusés paraissent indifférents.
M. le commandant Gaveau occupe le siège du ministère public.
Me Albert Joly doit présenter la défense de M. Rochefort. Le président. — Vous êtes venu à Paris? Rochefort. — Le 2 avril.
Le président. — H y a une lettre de vous, écrite à Mourot, qui vous a précédé.
Rochefort. — Je suis revenu à Paris sur une lettre de ma sœur qui m'apprenait que mon père était à toute extrémité.
Le président. — Dès votre arrivée vous avez fait reparaître le Mot d'Ordre et demandé la poursuite de la guerre que soutenait la Commune.
Rochefort. — Je demande à expliquer ma conduite en remontant plus haut; je n'ai pas pour habitude de reculer devant la responsabilité de mes actes; ma conduite de journaliste sous l'Empire le prouve; mais je ne puis accepter d'être ainsi le pivot d'actes que je ne connais même pas.
Quand la guerre commença, j'étais à Sainte-Pélagie; j avais l'idée qu'elle nous serait funeste, et, quoique ce fût risquer ma popularité, je pris la résolution de supprimer moi-même la Marseillaise, ne voulant pas semer le découragement. Arriva le 4 Septembre : on m'arracha de Sainte- Pélagie, et j'étais dans la fraîcheur de cette popularité qui
m'a quilté depuis ; aujourd'hui, on me traîne dans le ruisseau. J'avais alors une occasion unique d'arriver au but de mon ambition, si j'en avais conçu une d'aucune sorte. J'eus confiance dans la résolution du général Trochu de défendre Paris, confiance à ce point que l'on m'accusait de m'être laissé subjuguer par lui.
Oui, j'étais subjugué par l'intérêt public de la défense, qu'il a représenté quelque temps pour moi. Ce n'est pas de lui que j'aurais dû attendre le reproche d'avoir touché mon traitement de membre du gouvernement de la Défense nationale. C'est pour lui, pour le protéger contre les attaques de Cluseret, que je sacrifiai non seulement ma popularité, mais encore ma fortune, en écrivant dans les journaux que je n'appartenais plus à la Marseillaise. Le journal me rapportait 18 à 20,000 francs par mois.
Je refusai plus tard d'accepter 9,000 francs qui m'étaient dus comme représentant. Je ne voulais pas obérer les finances de la République se défendant contre les Prussiens. Enfin, quoique l'on m'offrît des sommes considérables pour la fondation d'un journal, — car je> "ris journaliste, en somme, — je restai jusqu'à la fin du siège sans écrire, ce qui me conduisit à un état de gêne tel que je dus toucher ce traitement que moins que tout autre le général Trochu devrait me reprocher, puisque je gardais le silence pour ne pas entraver ses plans de défense.
Aujourd'hui je suis ici sous le coup d'une accusation singulière, et ceux qui n'osent pas avouer leur haine contre fauteur de la Lanterne la font retomber sur l'écrivain du Mot d'Ordre.
Vous trouverez dans mes écrits des violences de langage; mais c'était l'expression d'une indignation bien naturelle en voyant pleuvoir des obus autour de moi.
Quand j'étais prisonnier à Meaux, un général prussien Ivenu dans ma cellule m 'offrir la liberté et j'ai refuse.
Le PRÉSIDENT. — Avec ces sentiments patriotiques et avec votre intelligence, vous comprenez bien que cela ne vous exonère pas de ce fait que vous ave/, soutenu une guerre que vous compreniez bien être dirigée contre un
gouvernement régulier. Vous avez tourné ce gouvernement en ridicule dans vos articles et vous savez qu'en France le ridicule tue.
Ainsi, dans l'article intitulé : Tous brigands, article que l'on vous lira, vous dites que « la maison de santé a résolu d'envoyer contre Paris des pensio?inaires tels que Vinoy, Canrobert et autres ». Vous assimilez l'Assemblée nationale à une maison de fous.
Rochefort. — Mais j'ai accepté un gouvernement de fait que je n'ai contribué en rien à établir. Pour s'expliquer ma façon d'écrire plus ou moins nerveuse, il faut aussi voir comment le Vengeur me traînait dans la boue. (L'accusé lit un article du Vengeur et un autre article signé Paschal Orousset dans l'Affranchi) dans lesquels il est violemment attaqué comme réactionnaire digne du Figaro). Voilà comment, ajoute l'accusé, j'étais traité par les membres de la Commune.
Le président. — Dans ce moment, il n'est question que de vos articles. Ainsi le 2 avril, en parlant de M. Thiers et de ses efforts pour réduire l'insurrection, vous le prévenez avec des grossièretés qu'on emploiera contre lui tous les engins mortifères que l'on pourra inventer. C'était bien là une excitation à la guerre civile.
R. Non, c'était une prédiction.
Le président. — On pourra expliquer vos articles dans le sens que vous voudrez leur donner, mais il n'en restera pas moins qu'ils devaient avoir une influence dangereuse sur les lecteurs du Mot d'Ordre. Le 3 avril, vous complimentez très chaudement le Comité central, que vous trouvez capable de très bonnes choses, et vous traitez de guignols les membres du gouvernement.
R. Je fais allusion dans cet article aux prochaines élec lions de la Commune, plus sérieuses que celles du Comité central, et je voulais dorer la pilule à ce dernier.
Le président. — Vous dites dans ce même article qu'il «est heureux que les élus soient les premiers venus, des passants. Pensez-vous donc que la France doive être ainsi
gouvernée par des passants? Tont le monde se croira le droit d'être de ceux-là. Le 5 avril, vous vous plaignez du bombardement, vous en accusez l'armée de Versailles, quand la Commune n'avait qu'à déposer les armes pour le faire cesser. Vous dites : « Ce n'est pas voler que de donner des liasses de billets de mille francs à Vinoy pour détruire l'Arc de Triomphe, mais prendre trente sous aux finances pour les gardes nationaux, voilà un vol. »
Le 12 avril, vous recommandez de voter, « car l'abstention, dites-vous, serait la preuve d'un commencement de fatigue dont s'empresseraient de profiter les pirates de Versailles, nos exécuteurs. Ceux qui accorderaient la moindre concession à ces égorgeurs s'en mordraient les pouces et s'en arracheraient les cheveux. »
Pensez-vous que ce ne soit pas là une excitation à la lotte?
R. Le fond de ma pensée n'a jamais cessé d'être une transaction.
Le président. — Et c'est pour cela que vous recommandez de ne nommer à la Commune que des républicains caractérisés, — on sait ce que ce mot voulait dire! C'est pour arriver à cette transaction que vous vous écriez : « Nous comptons sur les batteries de la porte Maillot pour arrêter les Versaillais, c'est vrai, mais nous comptons surtout sur les grandes villes. » Puis, plus loin : « Nous soutenons la Commune sans arrière-pensée. »
R. Je ne dis pas que ces articles-là ne soient pas violents, parfois grossiers; mais il faut voir autre chose que la forme, car au fond il y avait toujours une idée conciliatrice.
Le président. — Il faut être très intelligent et très fort pour comprendre vos articles ainsi que vous le désirez, et les gens qui lisaient le Mol d'Ordre les interprétaient autrement. Mais il en est d'autres qui n'ont pour tout le monde qu'un sens possible. Ainsi le 1er mai, sous la rubrique Chronique rurale, on lit dans le Mot d'Ordre un article qui commence par ces mots : « Paris se lève contre toutes les tyrannies. »
434 les aventl/res de ma vie
La tyrannie de la Commune n'a donc pas été la plus sanglante de toutes ?
Vous vous adressez ensuite aux soldats pour leur dire : « Quelle frénésie vous pousse, soldats égarés, à combattre contre vos frères? Que gagnez-vous à servir ces propres à rien qui sont vos officiers? »
R. Ce n'est pas moi qui.ai écrit ces articles. Voyez lat signature.
Le président. — Ils ne sont pas signés, mais comme gérant votre devoir était de les arrêter. Plus loin, le Mot d'Ordre accuse l'armée de Versailles d'envoyer des bombes chargées de pétrole, et vous excitez à des représailles.
R. Si j'avais vu cet article, il est probable que j'en aurais empêché l'insertion.
Le président. — Le 5 mai, vous prenez très chaudement la défense de Blanqui, dont vous blâmez l'arrestation.
R. Si le gouvernement avait voulu rendre Blanqui, on lui aurait rendu tous les otages, voilà ce que j'aurais voulu faire comprendre.
J'ajouterai ceci, c'est que Blanqui, qui est un conspirateur émérite, est un cerveau organisé, et s'il avait fait partie de la Commune, il eût été un des plus modérés; avec son autorité et son âge, il aurait empêché bien des malheurs. J'en suis certain, cas les partisans de Blanqui étaient ces réactionnaires qui formaient la minorité de la Commune. Si donc Blanqui avait été de la Commune, les incendies et les massacres bien certainement n'auraient pas eu lieu.
Le président. — Il est certain, cependant, que Blanqui est le représentant par excellence des mesures violentes.
R. C'est lui qui a empêché de fusiller le général Trochu, le 31 octobre, et non pas Flourens, comme on l'a dit.
M. le colonel Merlin cite encore un grand nombre d'articles du Mot d'Ordre, puis il arrive à ce qui touche à la
complicité de l'accusé dans la démolition de l'hôtel de M. Thiers.
Le président. — Le 12 avril, plus d'un mois avant le décret de la Commune relatif à la démolition de l'hôtel de M. Thiers, vous avez signalé son hôtel place Saint-Georges, ainsi que les trois maisons de M. Picard, maisons d'un grand rapport, dites-vous. Et, dans le même article, vous parlez aussi de l'appartement de M. Jules Favre, rue d'Amsterdam, et vous écrivez : « Que diraient ces propriétaires si, à chaque obus qu'ils lancent contre nos maisons, on répondait par un coup de pioche dans les murs des leurs? »
R. J'étais très excité par le bombardement; mais il est certain que, loin de pousser à la démolition de l'hôtel de M. Thiers, je l'ai au contraire déconseillée.
Le présider. — C'est vrai, en disant plus tard que vous n'étiez pas partisan de cette destruction, car, après tout, le gouvernement de Versailles pouvait payer l'hôtel de M. Thiers le double de sa valeur et qu'en fin de compte ce seraient encore les contribuables qui payeraient. Mais qu'est-ce que cela pouvait faire à ceux que vos écrits avaient poussés à la vengeance?
R. Voici comment cet article m'avait été inspiré. Un jour, j'étais allé me promener en voiture aux Champs- Elysées; un obus tomba près de mon cheval, qui s'emporta, et alors j'entendis des gens du peuple dire autour de moi : « Si cependant on démolissait les maisons de ceux qui tirent sur nous, comme ils cherchent à nous démolir ! » Le soir, je me suis rappelé cela et j'ai écrit l'article dont il s'agit, mais je n'ai jamais songé à faire détruire la maison de M. Thiers, et cela m'est facile à prouver. Je suis journaliste depuis longtemps et je sais comment il faut insister pour faire ;i<v<>pter une idée <-t pousser à son exécution. Or, lorsque l'hôtel de la place Saint-Georges a été démoli, il y avait trente-neuf jours que mon article avait paru; je n'en avais plus parlé une seule fois.
De plus, non seulement j'ai gardé le silence pendant trente-neuf jours, mais encore j'ai répondu à un article du
Gau ^ois, article de M. Sarcey, mon ennemi personnel, dans lequel il était dit que les meubles de M. Thiers avaient été vendus sur le trottoir de la place Saint-Georges, aux cris de : « Vive Rochefort! » Dans cet article j'ai répondu que tout Paris savait bien que pas une épingle n'avait été enlevée de l'hôtel, que Versailles ne pouvait pas l'ignorer davantage, mais que l'histoire était d'ailleurs si bien réussie qu'elle paraissait vraisemblable.
Le président. — Non seulement vous ne vous êtes pas élevé contre ce décret de démolition, mais, au contraire, le 15 mai, vous dites : « Ce décret est une satisfaction nécessaire donnée à l'opinion publique ».
R. D'abord, ce n'est pas moi qui ai écrit cet article, mais l'eussé-je écrit qu'il ne me rendrait pas responsable de la démolition, puisque je n'avais pas dit un mot de cet hôtel depuis trente-neuf jours.
Le commissaire du gouvernement. — L'accusé n'en a pas moins eu l'initiative de cette destruction.
Le président. — Vous êtes accusé de complicité dans la destruction des monuments publics : d'abord pour votre article contre la statue du maréchal Ney, dont vous demandiez la transformation en monnaie de billon.
R. Je n'ai jamais écrit cela.
Le président. — Il fallait, lorsque vous avez lu cet article, en ordonner la suppression ou la rectification.
R. J'avoue que je n'ai pas attaché à cela une telle importance.
Le président. — Le 13 avril, vous écriviez : Les Versaillais se conduisent avec nos prisonniers comme des misérables et on comprend l'exaspération de la population de Paris, qui songe aux représailles. La maison du prince Bonaparte a été un peu secouée, mais le sort de la demeure de ce prince assassin intéresse peu le monde ». Ainsi, vous appelez assassin l'homme qui s'est défendu lorsqu'on l'a attaqué chez lui?
J'étais donc poursuivi pour avoir, avec toute la
France, qualifié d'assassinat l'attentat dont Victor Noir avait été victime. Cette imprudente parole du colonel bonapartiste Merlin constituait pour moi la plus claire et la plus probante justification. 11 continuait dans son incontinence cléricale:
J'arrive maintenant à la complicité relevée contre vous dans le pillage des églises. Dans divers articles, vous faites des comparaisons entre ce qui s'est passé à l'égard des biens de l'Eglise en Italie et en Allemagne. Vous auriez pu dire en France à l'époque de la première Révolution. Mais aujourd'hui la situation de l'Eglise n'est plus la môme en France. Il n'y a plus de bien du clergé; ce que les églises possèdent en objets d'art, en choses précieuses, sont des dons particuliers et lui appartiennent tout aussi bien que votre montre est votre propriété.
Cet homme à graines d'épinards tranchait ainsi, du haut de son comptoir, la terrible et capitale question des biens de l'Eglise. Il décidait sur mon dos que ce que le clergé a acquis par le mensonge, la captation et la promesse à de vieilles folles d'un paradis qui n'est pas à lui et dont il ne peut garantir l'existence, lui appartenait en légitime propriété.
Mon procès devenait ainsi celui de la libre pensée.
Bien que je n'eusse envie de me soustraire à aucune responsabilité, au point que j'avais conseillé à mes co-accusés de tâcher de se tirer d'affaire en me mettant tout sur le dos, on peut remarquer qu'à plusieurs reprises j'ai renié, dans mon interrogatoire, quelques articles dont je n'étais pas l'auteur. C'était de ma part une vengeance inoffensive dont voici l'explication :
Parmi les journalistes qui avait collaboré au Mot d'Ordre pendant la Commune, j'avais recueilli un
mulâtre de la Martinique, très connu sur le boulevard et dans les bureaux de rédaction. C'était un gros garçon dont le rire perpétuel montrait les dents blanches éclatant dans le noir de sa peau. Il s'appelait Cochinat.
On avait dit de lui à son premier volume :
— On savait déjà que les quarterons faisaient des livres.
A ce moment, sans journal et consécutivement sans ressources, Cochinat était venu me demander un coin pour des reportages qui l'aideraient à ne pas mourir de faim. Mais, dans son instinct de Caraïbe, dès qu'il avait vu notre situation s'assombrir, il nous avait quitté pour aller renforcer le bataillon des journalistes versaillais.
Par une coïncidence à laquelle j'aime à croire qu'il n'avait pas aidé, il avait été chargé par une feuille de l'ordre d'y rendre compte des débats de mon procès devant le 3e conseil de guerre. Avec un aplomb un peu trop nègre, il s'était campé juste en face de moi, inscrivant sans sourciller sur son papier mes réponses.
Or, un des articles dont le colonel Merlin me reprochait la violence était précisément de ce Cochinat, qui pâlit sous sa couche de palissandre en se voyant ainsi mis en cause. Par une perfidie que je considérai comme légitime, je désavouai le reportage incriminé, tout en fouillant des yeux le buvard derrière lequel le tremblant Cochinat s'était instantanément caché. Il crut sans doute que j'allais interrompre le président pour lui dire, la main tendue vers mon ex-complice:
— L'auteur de ces lignes incendiaires, le voilà!
Car, incapable de supporter plus longtemps l'idée de cette épée suspendue sur sa tète broussailleuse, le Damoclés de la Martinique se leva subitement et sortit tout ruisselant.
Je dois reconnaître qu'il ne me tint aucun compte de ma discrétion et que son compte rendu fut pour moi aussi désagréable que possible.
Le commandant Gaveau, qui prononça le réquisitoire, était un grand efflanqué au front déprimé, à l'œil éteint et dont la voix sourde ne passait pas la rampe, comme on dit au théâtre. Il basa toute son argumentation sur la publication de la Lanterne dans laquelle j'avais outragé ce qu'il y avait de plus sacré en France. C'était la paraphrase de l'accusation dressée par le capitaine d'Hamelincourt, lequel dans son inconscience bonapartiste avait écrit : « Ayant insulté dans sa brochure l'empereur, l'impératrice et le prince impérial, il fut au 4 Septembre nommé membre du gouvernement ».
Rien n'était plus blessant que cette appréciation pour mes anciens collègues, dont plusieurs étaient encore ministres, mais la Lanterne tenait tellement au cœur de ces gradés de l'Empire qu'ils en oubliaient toute prudence.
Gaveau m'appela naturellement le « chef occulte » de la Commune, ce qui permettait de m'attribuer toutes les arrestations, toutes les exécutions et tous les incendies. Bien qu'il lût son morceau que lui avaient soi-disant inspiré la marche et les révélations du procès, le pauvre commandant s'empâtait souvent au point de gêner le président qui, malgré lui, me lançait des coups d'œil presque suppliants, comme pour réclamer mon indulgence.
Tant de travail, de préoccupations et d'efforts fi-
rent du reste bientôt éclater la boîte crânienne de ce représentant de la vindicte publique. A quelques jours de là, ce Gaveau fut pris de vertiges et d'hallucinations. Il paraît qu'il me voyait toujours me dressant devant lui et le désignant à des bandes armées qui le couchaient en joue.
Il demandait qu'on m'enfermât jusqu'à la fin de mes jours et c'est lui qui le fut jusqu'à la fin des siens, car il mourut au bout de trois mois dans une maison d'aliénés. Je pourrais me sentir le remords — que je ne me sens pas — d'avoir amené indirectement cette catastrophe. En effet, plusieurs de mes amis, qui avaient combattu avec moi le régime du 2 Décembre, me confièrent, après mon retour en France, qu'ils n'avaient cessé d'envoyer à Gaveau des lettres anonymes où ils l'avertissaient que ma condamnation ne précéderait sa mort que de très peu de jours.
J'ignore comment ce militaire s'était, pendant la guerre franco-prussienne, tenu sous les balles, mais il se tint si mal sous les menaces, même non signées, que sa tète en déménagea.
D'après la tournure qu'avait prise l'affaire et, en somme, le vide de l'accusation, j'avais cru, en ce qui me concernait, à une condamnation à la déportation simple. Pendant la prétendue délibération des membres du conseil, dont naturellement l'arrêt avait été rédigé d'avance, on nous avait fait retirer tous les trois dans une salle assez vaste où nous nous promenions sous l'œil de beaucoup de gendarmes et de pas mal de policiers.
Une parole prononcée à trop haute voix faillit aggraver singulièrement notre cas. Je dis à mes deux co-accusés :
— Il me serait encore égal d'être condamné par
des juges doués de quelque intelligence ; mais par de pareils idiots, c'est bien humiliant.
Un brigadier entendit le propos et me dit en se campant devant moi :
— Ah ! vous traitez d'idiots les juges des conseils de guerre? Très bien ! Je vais aller leur faire part de votre opinion sur eux. Elle va vous coûter cher, je vous en réponds.
Par une veine inespérée, ils étaient déjà enfermés dans la salle des délibérations et, ne sachant ce que venait leur communiquer ce brigadier, refusèrent de le laisser entrer. Sans quoi, je ne sais trop ce qui nous eût été réservé.
Nous fûmes atteints, moi, de la peine perpétuelle de la déportation dans une enceinte fortifiée ; le secrétaire de la rédaction du Mot d'Ordre de la déportation simple, et Henry Maret, de cinq années d'emprisonnement.
C'est surtout en politique qu'on peut demander :
— La perpétuité, combien de temps ça dure-t-il?
Cependant je considérais comme exagérée cette déportation dans une enceinte fortifiée, en quoi j'avais grand tort, les événements ayant démontré qu'on y était beaucoup mieux traité, beaucoup plus libre et beaucoup mieux nourri qu'à la déportation simple.