TRES
manger un peu aujourd’hui, demain un peu plus, et après demain tout à fait! Que je serais heureux de te prendre dans mes bras pour te porter dans le fauteuil, près de la fenêtre! Et quand tu feras quelques pas dans la chambre, que je serai fier de te mener pour la première fois au Luxembourg!
« Tu te rappelles la pépinière, près des arbres à fruit, où les vieillards du quartier viennent réchauffer leurs mem bres au soleil ; nous n’y avons jamais été, mais c’estlà que je te mènerai. C’est comme un purgatoire où on laisse ses maladies; au bout de deux heures on doit en revenir plus fort. Je devine que tu es pâle ; tu tois être bien jolie, avec ton petit bonnet de malade; jete vois d'ici, et j'ai suivi les progrès de ta maladie comme si j'y étais.
« Aussitôt que tu seras remise, mon amie, nous irons courir les bois du côté de Meudon. Je ne travaillerai pas, tant pis! ma Mariette avant tout. Si tu peux me répondre poste pour poste, fais-le; sans cela ne réponds pas, car j'espère être part après-demain. Il n’est pas nécessaire que ma mère reçoive ta lettre, cela la chagrinerait trop. Elle sait tout, et ce qui lui fait le plus peur est que je demeure avec toi; j'ai essayé de lui démontrer combien tu es bonne et charmante, je lui ai dit que tu me faisais travailler : elle ne veut rien entendre et s’entète dans ses idées. Adieu, ma
chère Mariette, je tembrasse après-demain.
Convalescence,
Le jour du départ arrivé, la mère de Gérard voulut rester seule avec son fils ; ils déjeunérent ensemble, car la
voiture partait à une heure de l'après-midi. Le repas fut pénible pour tous les deux, Gérard comprenant les pleurs cachés que sa mère s’efforçait de garder ; aussi ne parlèrent-ils pas beaucoup : chacun craignait que le moindre mot ne donnât un libre cours aux larmes.
« Voilà ta malle, dit la mère de Gérard ; tu y trouveras des chemises neuves, des serviettes, du linge; j'ai tout remis en état, j'ai raccommodé mille trous... on n’a guère soin de toi à Paris. »
Ce on, qui était la condamnation de Mariette, fit croire à Gérard que le moment dangereux était arrivé ; mais la mère de Gérard s’en tint à cette simple observation.
« Tu feras attention, dit-elle; j'ai enveloppé dans un bas, au fond de ta malle, un peu d’argent que j'ai mis de côté pour toi : prends bien garde à ta malle.
— Il est une heure, dit Gérard, qui se sentait gagné par l'émotion de sa mère et qui voulait y échapper.
— Alors, adieu ! pense bien à moi, dit la mère de Gérard en l’embrassant; travaille et fais ton métier honorablement. »
Gérard serra la main de sa mère, et sortit sans dire un mot. Il avait la gorge prise et les larmes au bord des yeux ; il passa son mouchoir sur son front et grimpa d’un bond sur l’impériale. Pendant une lieue il ne dit pas un mot à ses compagnons de voiture et pensa à sa mère, qu’il venait de quitter ; mais le souvenir de Mariette ne tarda pas à reprendre sa place. Le lendemain à six heures du matin, il arriverait à Paris. Quelle joie et quelle surprise ! Comment allait-il retrouver Mariette ? Il dessinait mille portraits dans son cerveau et les retouchait comme ferait un peintre sur une toile : tantôt il se la rappelait rieuse, avec ses jolies couleurs, telle qu’il l’avait vue au bal; tantôt il pensait
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q'elle devait être triste et pâle, et il essayait de s’en faire une image exacte, employant les procédés d’un peintre qui aurait à rendre une figure de souvenir.
Il ne dormit pas un instant de la nuit, à mesure qu’il approchait, les relais lui semblaient d’une longueur double. Les chevaux paraissaient marcher au pas : il réveilla cinquante fois le conducteur pour lui demander combien il restait de lieues à faire ; à la fin, le conducteur fit la sourde oreille, et Gérard, privé de renseignements, descendit à chaque relais pour se faire dire le nom des villages.
Il aurait voulu dormir, mais le souvenir de Mariette lui dansait dans le cerveau. La diligence traverse la Villette, qui est une des plus pauvres entrées de Paris, surtout vers cinq heures du matin : les allants et venants montrent le travailleur parisien dans toute la pauvreté de son costume.
Si l’activité et l’insouciance n’embellissaient pas un peu le peuple de Paris, l'étranger qui arrive un matin par une de ces barrières concevrait une idée pénible de la vie parisienne : mais les maçons marchent à pas retentissants, un gros pain sous le bras ; les balayeurs rentrent se coucher ; on voit les femmes d'ouvriers courir chez les boulangers ; les enfants vont avec leur tasse chez la laitière ; le gaz est éteint ; le pavé est propre ; déjà bourdonne au loin ce bruit de voitures qui va former une basse continue dans la symphonie des cris de la journée. Paris s’éveille.
Gérard suivait ce réveil avec le plus grand intérêt; il n'avait pas assez d’yeux pour regarder ; les hautes maisons droites lui semblaient bien plus intéressantes que la cathédrale gothique de sa petite ville. Il était à Paris et regardait au loin, comme s’il eût pu apercevoir les toits de la rue Saint-Benoît. Il ne rêvait que Mariette, et il se jeta
dans un fiacre, oubliant sa malle aux messageries, tant il avait hâte de voir son amie.
En arrivant à son logement, il ne pensa guère à répondre au portier, qui criait de son lit après celui qui montait
ussi rapidement que s’il avait commis un crime. Il trouva la clef à la porte ; Mariette était couchée et ne dormait pas; Gérard courut à elle et la serra contre lui d’une telle force, qu'elle ne pouvait plus respirer. Les yeux de Mariette reflétaient tellement son bonheur, qu’ils semblaient égarés. Pendant une heure, ils restèrent à se tenir les mains, ne se lassant pas de se regarder ; les yeux parlaient pour la bouche ; la bouche causait avec les lèvres, avec le front, avec le cou, avec les cheveux. Gérard suivait avec inquiétude les traces de la maladie, mais il retrouvait partout les marques de la convalescence.
Après Mariette, ce fut le tour du petit chat, qui, pour assister de plus près à la fête, était monté sur l’oreiller en agitant sa queue en signe d’allégresse. En même temps il faisait entendre son ronron harmonieux.
« Îl ne m’a pas quittée, lui, dit Mariette, qui ainsi faisait de doux reproches à son ami de n’être pas revenu plus tôt. J'ai été bien malade, dit-elle ; mais c’est fini, le médecin ne vient plus. Ah ! si tu savais comme je t’appelais la nuit ! Heureusement Feugères ne m'a pas quittée; le pauvre garçon à veillé plus d'une fois ; il avait apporté un matelas et restait auprès de moi.
— de ne connais pas Feugères, dit Gérard.
— C'est un ami.
— Ce sera aussi un de mes amis, dit Gérard, et je veux le remercier.
— Îl a été si complaisant ! Il sera content de te voir. D'ailleurs, il te connait depuis longtemps; il mangeait à
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côté de nous, rue Sainte-Marguerite, et il riait beaucoup de tes fameuses manchettes. :
— C’est donc un peintre? dit Gérard.
— Oui, dit Mariette ; pour me désennuyer pendant ma maladie, il me dessinait des croquis où on voyait tes longues manchettes, et ta cravate blanche, ettes cheveux plats, et ton habit à larges pans.
— Pourquoi Pauline ne te veillait-elle pas ?
— [] y a eu bien des accidents dans la vie de Pauline, dit Mariette; elle n’est plus avec Giraud.
— Déjà! s’écria Gérard ; et pourquoi ?
— Elle n’en sait rien, Giraud non plus; ils ne s’aimaient pas, et ils se sont quittés.
— Sans chagrin? dit Gérard.
— Sans aucun chagrin ; Pauline s’est tout de suite consolée avec de Villers.
— Vraiment ! s’écria Gérard.
— Mais ce n’est pas tout: Giraud avait amené chez Pauline un de ses amis, qui lui a succédé; cet ami a amené également de Villers, et, un soir, il a trouvé la porte fermée.
— Que de poètes ! dit Gérard ; mais, au fond, elle trouvera peu de poésie.
— Elle dit qu’elle aime beaucoup de Villers, dit Mariette.
— Tant pis pour elle, car de Villers donnerait toutes les femmes du monde pour un beau vers. Je plains Pauline. »
Mariette commençait à se lever, malgré une grande faiblesse; sa santé revenait, mais elle eut un moment d’effroi le premier jour où elle voulut faire sa toilette : ses cheveux tombaient.
« Tu ne m’aimeras plus, dit-elle à Gérard ; je vais être laide à faire peur ! »
Gérard se mit rire, et lui rappela le jour où elle avait appelé un perruquier à la sortie du bal.
« Nous allons en faire autant, dit-il ; il faut te raser la tête, tu seras charmante ; tu as de grands yeux allongés, tu me feras l'effet d’un ptit Chinois.
— Je veux bien qu'on me rase la tête, dit Mariette, mais
à condition qu’on t’en fera autant.
— Comme tu voudras, dit Gérard.
— Et, pour commencer, dit Mariette, nous allons faire cette opération nous-mêmes ; si nous sommes laids, tant pis pour nous, les autres n lutoat qu’à ne pas nous regarder: nous ne nous aimons pas pour les autres. D? ailleurs, quand je sortiraï, j'aurai de grands bonnets, comme dans mon ae où on se cache les cheveux, et ce n’est pas plus laid. »
Gérard servit de coiffeur à Mariette, et Mariette commenca à couper avec des ciseaux les cheveux de Gérard: elle en enlevait le plus qu’elle pouvait avant de se servir du rasoir, lorsque Streich entra.
« Tiens! dit-il à Gérard, cela te va bien, les cheveux courts.
— C’est beaucoup mieux, dit Mariette.
— Vous me donnez envie d’aller me les faire couper chez un perruquier, dit Streich.
— Mariette les coupe on ne peut mieux, dit Gérard c’est elle qui m’a arrangé ainsi.
— Vous seriez bien aimable, Mariette, si vous vouliez me les couper aussi, dit Streich.
— Ce n’est pas difficile.
— Mais, dit Streich, je vais en soirée aujourd’hui, je ne serais pas content qu'on me vit la tête entièrement nue,
194 LES AYENTURES
— Je le comprends, » dit Mariette.
Streichavait une cheveluretrès mesquine ; déjà son front était tout à fait dégarni de cheveux. Mariette fit mine de se servir des ciseaux ; mais elle avait caché le rasoir sur la cheminée, et elle caressait l'envie de faire venir à la mode les têtes rasées. Streich sentit le froid du rasoir sur son crâne.
« Mais, dit-il, Mariette, vous me rasez tout à fait. »
Mariette sontint qu’elle s'était servie seulement des ciseaux, et offrit malignement un miroir au poète, qui ne pouvait s'assurer de la réalité du fait, l'opération n'ayant eu lieu que sur la place qu’occupaient tout à l'heure ses cheveux, et il n’y trouvait qu'un terrain entièrement uni. Streich se fâcha et sortit furieux.
« Le voilà forcé de se faire raser entièrement, dit Ma riette,
— Pourquoi lui as-tu joué ce mauvais tour ?
— Nous sommes deux la tête nue, dit Mariette, nous voilà trois avec Streich ; vous connaissez un certain nombre de gens qui vous imitent, etqui n'auront rien de pluspressé que de se faire raser également,
— Tu veux fonder une école, » dit Gérard.
Huit jours après, ces tonsures, qu'on renouvelait fréquemment, dans l’espérance de faire croître une forêt à la place d'un bois, produisirent leur effet à une première représentation de tragédie au Théâtre-Français : Gérard, Streich, Mariette et un de leurs camarades entrèrent dans une loge fort en vue, la tête nue, ce qui troubla extraordinairement les bourgeois des loges voisines, qui venaient digérer paisiblement leur diner à la faveur des alexandrins. La singulière figure de Mariette, qui était déjà habillée singulièrement, faisait retourner tout le parterre et l'orchestre. La
barde fut rencontrée se promenant gravement au foyer, la têtenue et la mine grave ; on convint que Streich passerait, aux yeux du publie, pour l’auteur de la tragédie. Comme il y avait beaucoup d’amis de Gérard dans la salle, ils affectèrent de montrer à leurs voisins l’auteur, celui qui avait la tête rasée, en compagnie de sa femme et de deux autres auteurs de tragédies. Quand la claque demanda l’auteur, Streich se leva, et, toute la salle l'ayant regardé, il salua robdnne Mariette poussa la comédie jusqu’à se jeter dans ses bras, comme ne pouvant résister à l'enthousiasme que lui avait procuré la tragédie. À part les cent personnes qui connaissent tout Paris, le public du Théâtre-Français sortit avec la persuasion que les auteurs de tragédies étaient de mœurs bizarres, puisque eux et leurs femmes osaient se montrer la tête à la chinoise.
Ainsi passaient-ils leur vie à faire des plaisanteries innocentes à la tragédie et aux tragédiens, dont ils étaient devenus la terreur. Streich allait quelquefois dans un certain monde de bas-bleus, où il était traité médiocrement, à cause de la coupe de ses habits. Chez ces bas-bleus, on lisait des vers sous toutes les formes. Les sonnets de Streich, qui appartenaient à l’école romantique la plus avancée, n’eurent pas tout le succès qu’ils méritaient. Streich jura de se venger. Il s'était rendu familier aux domestiques de la maison, afin de les faire causer sur le compte de leur maitresse, femme galante et littéraire, qui avait été chantée par les poètes de la Restauration, et qui voulait encore être chantée par les fils de ces poètes. Le fameux notaire de Compiègne vint à une soirée; depuis longtemps il avait prévenu qu’il daignerait lire un poème antique, dans le goût d'Homère.Streich entretint, plusieurs jours à l’avance, le chef de cuisine des singuliers goûts culinaires du notaire
de Compiègne ; il ne pouvait travailler à une tragédie sans manger énormément d'œufs sous toutes les formes: œufs brouillés, œufs sur le plat, œufs à la neige, œufs au fromage. Streich imprima même dans le Petit Journal ce fait bizarre, qu’il raconta avec beaucoup de sérieux, en ajoutant que tous les grands hommes avaient eu leurs manies. Il fit lire cet article au chef de cuisine, qui déclara que c'était un singulier goût, mais que les auteurs ne faisaient rien comme tout le monde. Le jour de la lecture du poème antique, Streich se précipita dans la cuisine, et s’écria :
« Vite ! vite ! une omelette ! votre maîtresse m’a prié de
vous dire de la faire à la minute... on craint que la lecture ne puisse pas continuer si l’omelette manque!
— Que le diable emporte cet auteur avec son omelette ! ditle chef.
— Ïl ne les aime pas très cuites, dit Gérard, il ne veut pas de lard non plus, dix-huit œufs seulement.
— Comment, dix-huit œufs! s’écria le chef.
— Oui, dix-huit œufs, madame me l’a recommandé.
— Dix-huit œufs pour un homme seul ! » dit le chef, qui, en cinq minutes, eut confectionné une énorme omelette.
Un valet alla porter l’omelette sur un grand plat, et entra justement quand finissait le poème antique. Chacun se précipitait autour du notaire de Compiègne pour lui faire mille compliments exagérés, qu’il recevait avec sa fatuité provinciale ; le valet eut beaucoup de peine à percer la foule et présenta gravement l’omelette au poète, qui la regarda et faillit s'évanouir au fumet d’un mets aussi prosaïque. Streich contempla l’effroi de l’assemblée et de la maîtresse du logis, et s’esquiva.
« Tu as mal fait, dit Gérard, de ne pas rester : l’idée
pu
Fa
etait belle, mais tu ne l’as exécutée qu’à moitié ; il fallait coiffer le notaire avec l’omelette. »
Ces gamineries, préparées longtemps à l'avance, étaient exécutées froidement par Gérard et ses amis. Gérard avait compris l’inutilité du journalisme dans ces questions qu’il avait souvent agitées avec un de ses.amis, jeune encore, qui passait les jours et les nnits à étudier les questions industrielles. « Vous perdez beaucoup de temps, disait le savant, beaucoup d'esprit, à abattre des choses de transition; ces formes usées vous ennuient, je le comprends, mais la critique ne peut qne leur donner de l'importance. Laissez vos plumes tranquilles, plutôt que de les user à écrire contre la tragédie : c’est trop facile. Vous ne changerez pas le goût du public ; il y a une masse bourgeoise que rien n’éclaire, et qui vous regarde comme des fous tant que vous ne ferez que médire des ridicules de cette école de convention. Mais, puisque vous êtes irrité et que cela vous amuse de vous venger de ces êtres, faites de la critique active. Allez au théâtre, sifflez et battez-vous ; les gamins ne disent pas de mal des sonnettes, ils les cassent et vont se coucher le cœur content. Puisqu'à vingt-cinq ans vous vous amusez encore de ces farces, soyez les gamins du journalisme. » |
Ces préceptes furent exécutés trop scrupuleusement; car il arriva que Gérard et ses amis, dont la vie se passait à courir après l’art, se trouvèrent habillés, à la suite de ces esclandres, d’une réputation fâcheuse. On les savait pauvres et honnêtes, et on affectait de les confondre avec les entrepreneurs du Petit Journal, dont une partie de la rédaction représentait des commerces industriels et équivoques.
La maladie de Mariette avait occasionné qnelques dettes qu’il fallait éteindre. Mariette se mit courageusement au
travail et se leva dès six heures du matin pour rendre à
Feugères l'argent qu’il lui avait prêté. Feugères avait la plus grande envie de employer pour son tableau ; les Juives qui courent les ateliers de Paris ne lui offraient pas cette nature jeune et chaste, si rare à rencontrer. Gérard ne vit aucun inconvénient à ce que Mariette allât chez Feugères ; ce n’élait pas un de ces ateliers où cinquante élèves, en l'absence du maïtre, ne sont pas gènés par une femme dans leurs propos grossiers et dans leurs chansons obscènes. Feugères était d’un extérieur mélancolique et doux, d’une physionomie souffrante et distinguée qui inspirait de l'intérêt. Il ne riait jamais, parlait peu, et ses manières timides prévenaient en sa faveur. Mariette allait chez lui le matin, revenait le soir, et jamais Gérard ne lui demanda ce qu’elle faisait au dehors ; il n’eut aucune jalousie en pensant que sa maitresse était toute une journée près d'un homme, sans aucun mystère dans sa toilette,
Causeries du coin du feu.
« Jai envie d'épouser Mariette, dit Gérard à Thomas.
—- Bah!
— Oui, Mariette est si bonne et si devouée pour moi, que je crois que ma vie sera heureuse avec elle.
— Diable ! s’écria le peintre.
— Que vois-tu de mal à cela? demanda Gérard.
— Rien ! mais es-tu sûr que Mariette le désire ?
— Elle n’y a peut-être jamais pensé, dit Gérard. Dans les premiers temps que je vivais avec elle, je m’en défiais,
DE MADÉMOISELLE MARINT'É. 429
je me couchais tous les soirs en me disant : « Ne l'aime pas « trop, prends garde ; demain peut-être en aimera-t-elle un «autre. » Et je me garais de l'amour le plus que je pouvais. À la fin j'ai été pris; je l’aime comme je n’aimerai jamais, je ne connais pas une femme pareille dans le monde ; je peux faire deux lieues sur les trottoirs de Paris sans voir une femme : cependant je vois les hommes et je les étudie ; mais il n’y a qu’une femme pour moi désormais.
— Je crois que tu as tort, dit Thomas.
— Tort de l'aimer?
— Non, tort de vouloir te marier. Je comprends que tu aimes Mariette ; l’aimeras-tu davantage après que tu l'auras épousée ?
— Non, dit Gérard; je ne changerai pas, je tâcherai d’être toujours bon avec elle.
— Crois-tu que Mariette t’aimera beaucoup plus pour avoir dit oui devant le maire ?
— Je ne le crois pas, dit Gérard.
— Tu vois bien que ton idée de ménage n’est fondée sur rien.
= Maïs, mon cher ami, je connais quelques artistes qui ont fini par épouser leurs maitresses; ils sont heureux, ct ne les changeraient pas contre des marquises riches ou veuves.
— Ce n’est pas la même chose, dit Thomas. Tu me parles de gens qui ont passé la quarantaine, qui ont vécu pendant quinze ans avec des femmes dont ils sont sûrs; ils sont faits à leurs caprices mutuels ; en quinze ans on se connait, ou on ne se connait jamais. [ls ont eu tout le temps de s’étudier pendant quinze ans qu’ont duré leurs promesses de martage ; ils ont vieilli ensemble, ils ne se sont pas vus vieillir, les aents de la maitresse ont jauni et restent aux yeux de
l’homme aussi blanches qu’à vingt ans: les cheveux de l'amant grisonnent, blanchissent, et la femme lui voit toujours sa belle chevelure noire. Pendant ces quinze ans ils se sont brouillés, raccommodés, trompés cent fois; finalement ils ont reconnu qu’ils valaient mieux encore que tous les êtres qu’ils ont rencontrés dans la vie. Oui, ces gens que tu me cites sont heureux; mais combien y a-t-il de mois que tu connais Mariette ?
— Près d’un an déjà, dit Gérard.
— de vais être cruel, dit Thomas ; tu ne me pardonneras peut-être pas.
— Bah! j’entends tout sans me fâcher ; d’ailleurs je devine ce que tu veux dire. Tu me diras les nombreux caprices de Mariette depuis que tu la connais, je le sais. Eh bien ! après? Il est arrivé à Mariette comme à beaucoup de pauvres filles de rencontrer sur son chemin des gens riches, des imbéciles, de faux artistes qui parlent de leurs cœurs comme s'ils en avaient un. Î] ÿ en a plus des trois quarts qui
. he songent qu'à s'amuser un moment. Mariette est spiri-
tuelle, charmante, pleine de fantaisies, prête à dépenser sa vie en petite monnaie. Cela lui plaisait ainsi; mais à la fin elle a senti le vide dans son cœur, elle a bien reconnu qu’elle était aimée par moi comme jamais elle ne l'avait été. Elle à vu que je lui donnais ma vie tout entière, et elle est devenue raisonnable telle que tu la vois.
— Cest possible, dit Thomas, mais ne te marie pas. !
— Demain je n’y penserai peut-être plus, » dit Gérard.
Gérard, à cause de sa vie tranquille et domestique, était traité de bourgeois par ses anciens amis, qui ne comprenaient pas une liaison si longue avec Mariette ; mais Gérard ne s’inquiétait guère des propos de ses amis, pourvu qu'il trouvât la tranquillité à l’intérieur. Sa vie se passait heureuse entre
DE MADEMOÏISELLÉ MARIETTE. 431
Mariette et le petit chat, qui était resté d’un aimable carac-. tère, quoiqu'il fût entouré de soins, de mou et de caresses.
Jamais le chat ne sortait, la porte füt-elle ouverte une demi-journée ; il allait quelquefois sur la première marche de l'escalier, passait sa tête à travers la grille de la rampe, baissait la tête et semblait écouter les différents bruits des trois étages. Il se tenait volontiers sur le bureau de Gérard quand celui-ci écrivait, et regardait avec intérêt les pattes de mouche qui sortaient de sa plume. Quand Gérard se reposait, le chat donnait de petits coups de patte à la plume comme pour engager son maitre à la reprendre, et il faisait semblant de dormir pour ne pas déranger Gérard par l’étrangeté de ses grands yeux couleur d’or vert.
Dans le jour, c’étaient des folies sans nombre que Mariette faisait avec son chat : elle courait se cacher dans une chambre, et le petit chat venait la retrouver; ensuite c’était à son tour de se cacher. Il arriva même un jour, pendant une de ces parties, un fait qui démontra la finesse profonde du petit chat : il fut impossible de le retrouver ; Mariette crut d’abord qu’il était sorti, mais la porte était fermée, également les fenêtres. Elle le chercha sous les armoires, sous le lit, dans les habits; elle l’appelait et il ne répondait pas. Tout à coup on entendit un petit cri et le bruit d’une chute : Le petit chat venait de tomber dans les cendres froides ; il s'était caché dans la cheminée,
Les gens qui médisent des chats et qui acceptent des ca= lomnies toutes faites contre ces animaux montrent par là leur médiocre intelligence. Tout dépend de l'éducation première
qu'il est facile de donner à un animal docile. La question
d'ingrattude a été jetée avec la même légèreté aux chats, qui pourraient rejeter cette calomnie à la ti des hommes avec beaucoup plus de réalité,
Souvent, dans l'hiver, Gérard se couchait le premier et lisait en attendant Mariette ; le petit chat était fourré sous la couverture et témoignait par son ronron de la jouissance qu’il éprouvait à se sentir hors des atteintes du froid. Tout à coup il se levait brusquement, sautait à bas du lit et courait vers la porte ; c’était un signal certain de l’arrivée de Mariette. Cependant, aucun bruit n’avait signalé son arrivée : mais les chats, dont l’organisation est, au dire des anatomistes, supérieure à celle de l’homme, ont louie d’une finesse extrème. À peine le chat était-il sauté du lit, qu'on entendait à la porte d’en bas le marteau résonner : le chat ne s'était pas trompé ; malgré la hauteur de trois étages, il flairait sa maîtresse.
Aussi les soirées se passaient-elles vite en une telle com= pagnie, rarement troublée par des visites. Quelquefois, Gérard amenait un de ses amis, un poëte, qui adorait les chats d’une façon particulière. Son plaisir était de les caresser avec des grattements singuliers; il les regardait dans les yeux et tentait de les magnétiser. Ce poète, qui faisait des vers remarquables, empreints des agitations de son esprit et des inquiétudes de son âme, vivait en mauvaise intelligence avec Mariette, qu’il voulait réduire à un silence absolu.
Il condamnait les maitresses de ses amis au régime du vin et du tabac, afin d’assoupir leur langue, etil ne pouvait sup portér les propos de femmes qui viennent se jeter à travers les conversations d'artistes. Au contraire, Gérard n’était
“ heureux aw’en entendant la jolie voix de Mariette; le son lui ?
plaisait tellement, qu’elle pouvait dire les choses les plus ordinaires, qui devenaient d’un grand intérêt pour Gérard, Au théâtre, un instrument un peu faux le faisait sauter sur la banquette, et il écoutait avec ravissement les fredonnements de Muriette, qui chantait médiocrement,
DE MADEÉMOISELLE : ARIETTE. 133
Gérard imventa une fois seulement une sorte de torture qui servit à montrer l'intelligence du petit chat. Tous les matins, le premier soin de Mariette était de veiller au déjeuner du chat, qui priait plutôt qu’il ne demandait son repas. I se frottait contre les pieds de Mariette et contre les meubles, agitant sa queue en l’air, comme témoignage des grandes joies promises par sa nourriture accoutumée. Il ouvrait la bouche, mais sans crier, et regardait sa maïtresse d’une façon si suppliante, qu’il eût attendri les plus violents détracteurs de la race féline. Mariette courait au garde manger, où était préparé un frais morceau de mou, et le coupait avec des ciseaux par petites tranches. Gérard imagina d’emplir un saladier d’eau et de jeter le mou dans l’eau, sachant bien l’effroi qu’inspire l’eau aux chats. Le petit chat tourna deux ou trois fois autour du saladier, plein d'inquiétude pour sa nourriture qui nageait : sans nul doute, il cherchait à se rendre compte du phénomène. Il comprit bien vite, avança sa tête près du saladier et tenta de saisir le mou avec la gueule; mais il renonça aussitôt à ce moyen qui mouillait ses longues moustaches, et il attendit un moment favorable. Les morceaux de mou tournoyaient au milieu du saladier; le chat comprit qu’ils viendraient près du bord: alors, assis gravement, les moustaches hérissées comme pour une longue lutte, il avança la patte, et la retira subitement, car il avait mouillé le velours qui sert de gants aux griffes. ILessaya de griffer, comme un barpon, la partie du mou qui dépassait l’eau ; mais, ne trouvant pas de résistance, le mou faisait le plongeon et disparaissait au fond du saladier. Le chat était évidemment contrarié ; l'or de ses yeux verts de venait plus brillant et plus métallique que de coutume, Le chat prit un grand parti : après de nombreuses hésitations,
il plongea la patte, et d’un petit mouvement sec il fit sauter chaque morceau de mou hors du saladier.
Mariette dit qu’il avait montré assez d’habileté et qu’elle s’opposait à une nouvelle représentation de cet exercice, qui cependant fut joué une autre fois au bénéfice du peintre Thomas, alors la tête pleine de chats. Le poète qui voulait traiter Mariette par le vin ne put obtenir la faveur de voir ce spectacle.
Mariette n’aïmait pas beaucoup les amis de Gérard ; habituée à se voir courtisée, à entendre mille compliments, elle ne retrouvait pas chez eux ces délicatesses que l’art ne prodigue pas comme la jeune bourgeoisie. Elle prétendait que les amis de Gérard l’empêchaient de travailler, et qu’il était temps de songer sérieusement à.se faire un nom.
« J'ai des amis, disait-elle, qui ont un autre genre que les tiens. Je te les ferai connaïtre; tu verras comme ils sont bons, complaisants et bien élevés. »
Gérard ne demanda pas mieux que de recevoir les amis de Mariette. Un jour elle amena un jeune homme blond, myope, de figure douce et grotesque, nommé Ernest, qui n’était autre que le malheureux journaliste qui envoyait des articles contre Mariette, l’homme dont les drames manuscrits avaient servi à envelopper un pâté, et que Gérard traita si mal. Il avait renoncé à la littérature, et cherchait à débuter au barreau sous le patronage de son père, maître Desprez, un des vieux avocats du tribunal de commerce. Ïl avait l'air si timide, avec sa grande taille et sa cravate blanche, que Gérard se prit d'amitié pour lui, lui pardonna ses articles et l'engagea à venir le voir le plus souvent possible.
« J'ai bien peu de temps à moi, dit Ernest, qui expliqua qu’il servait de secrétaire à son père pour des travaux fati-
gants de droit; tout au plus, dit-il, me reste-t-il une heure après l’audience.
— Alors, dit Gérard, venez l'après-midi. Si par hasard je n’y étais pas, vous trouveriez Mariette. »
L'avocat parut sensible à ces amitiés et se retira.
« J'aime bien Ernest, dit Mariette.
— Moi aussi, il ne me déplait pas, dit Gérard; mais il faut que je te connaisse bien pour ne pas être jaloux. Beaucoup d’autres à ma place feraient la grimace.
— Mais les autres, dit Mariette, n’ont pas ton esprit.
— Où as-tu revu Ernest ?
— Je l’ai rencontré dans la rue, dit Mariette; il m’a demandé pardon de ce qui était arrivé; je n’ai pas de rancune; ce qui m'a plu en lui, c’est qu’il ne ressemble pas à tous ces gens riches ; il est doux et timide comme un enfant.
— Il est vrai, dit Gérard, qu’il ne ressemble guère à un avocat.
— Moi, dit Mariette, je le vois plaider... « Messieurs, « non, l’accusé n’est pas coupable. » Et elle se mit à imiter l'avocat avec mille grimaces plaisantes. Eh bien! jamais Ernest ne se fâäche. Quand je l’ai rencontré, c'était près du Palais de Jnstice ; j’ai été le voir en robe dans la salle des Pas-Perdus, où il paraît encore plus long et plus pâle; tu penses si je me retenais de rire, car il était avec son pèreet il portait un gros paquet de papiers sous le bras. Son bonnet d'avocat ne lui entre pas très bien sur la tête; il le met en arrière; il à l'air tout embarrassé dans son costume. Oh! que j'ai ri en sortant! Et puis Ernest m’a connue quand je n’étais pas riche ; il m’a offert ses services de bon cœur. Je lui ai dit: « Apportez-moi deux belles « chaises de bois blanc à vingt-cinq sous; » j'avais un lit de sangle et un matelas, Féron, le seulpteur, a modelé pour
moi un beau chandelier en terre cuite; Thomas m'avait donné une petite peinture; il m'a emmenée au quai aux Fleurs et m'a fait cadeau de deux petits rosiers. Jamais je ne me suis trouvée aussi heureuse que dans ma petite mansarde du quai Voltaire. De la Seine personne ne pouvait me voir à mon septième étage ; je n'avais pas besoin de rideaux. Les murs de la mansarde avaient été repeints à blanc ; à six heures du matin j’ouvrais mes fenêtres, un bon air entrait chez moi. Le samedi, je donnais des soirées; on s’asseyait comme on pouvait, chacun apportait quelque chose : nous avons fait des repas sans pareils.
— Est-ce que tu regrettes ta mansarde ? demanda Gerard. ;
— Oh! mon ami, peux-tu le penser? dit Mariette en embrassant Gérard. Je te dis mon passé; il n’y a que toi qui n’en parles jamais; c’est toi qui de temps en temps me parais triste.
— Moi! s’écria Gérard, je n’ai jamais été plus heureux. Je crains seulement qu’un jour tout mon bonheur ne croule. Sais-tu qu’il y a déjà nn an que je te connais?
— Déjà! dit Marictte; ça te parait long ?
— Au contraire, mon amie.
— J'ai eutort, dit Mariette, de ne pas te faire faire la cour plus longtemps.
— Pourquoi?
— Ah! les hommes n'aiment pas qu'on les écoute trop vite. D'ailleurs tu es si drôle, que je me serais amusée à
écouter tes déclarations »
Gérard ne répondit pas.
« À quoi penses-tu ? dit Mariette.
— À rien!
— On pense tou à quelque cl lit Mariette : cel n pense toujours à quelque chose, dit Mariette ; cela
DE MADEàCISELLE MARIETTE. 157
Varrive souvent, et je n’aime pas les muets. Je voudrais lire ce qui se passe au dedans de toi quand tu réfléchis.
— Mais je ne réfléchis pas, dit Gérard. Les femmes ont le tort de s'inquiéter de la moindre rêverie.
— Dame! dit Mariette, est-il amusant d’avoir à côté de soi un homme perdu dans les nuages ?
— Tu as raison, dit Gérard. J'ai connu autrefois une petite femme qui se fâchait pour le même motif, Elle me demandait toujours : « À quoi penses-tu ? » et je lui répondais : « À rien, » comme à toi, elle avait fini, aussitôt que je n'avais pas répondu immédiatement à sa question, par me dire : « À quoi penses-tu quand tu ne penses à rien ? » Et elle me répéiait cela si souvent, que je finis par me déshabituer de mes absences.
— Tu vois bien que tu te condamnes; tu ne dois pas avoir d’absences anprès de moi... Je suis jalouse de ta maitresse de jadis; est-ce que tu étais aussi singulier qu’au jourd’hui ?
— J'étais plus sauvage, dit Gérard.
— Alors, tu devais bien l’ennuyer.
— Elle s’est intéressée un instant à moi, dit Gérard, à cause des persécutions de mon père. A vingt ans, il ne voulait pas que j'eusse une maitresse; et j'avais déjà habité Paris trois ans ! 11 décida un jour que je devais être rentré tous les soirs à dix heures. Ma petite maitresse ne sortait qu'à dix heures du soir de sa couture : il était impossible d'obéir à mon père ; en même temps, j'étais fort embarrassé, car Je ne savais où la conduire. Anciennement l'habitude, chezles jeunes gens, était de reconduire sa maitresse par les promenades ; mais :l fait un froid si vif sur la montagne, les promenades sont tellement couvertes de neige, qu'il faudrait être de pierre pour résister. Je louai, avec beaucoup de mal,
une petite chambre dans la ville, car les gens qui louent doivent déclarer à la police le nom de leurs locataires ; et, pour rien an monde, je ne voulais que la police sût mon | nom. Le commissaire de police aurait été immédiatement, le lendemain, dire à mon père que je me débauchais. Cepennant le commissaire ayant appris (on sait tout dans cette petite ville) que je reconduisais tous les soirs une ouvrière, se douta que nous ne passions pas notre temps au vent. Ï] me vit causer au spectacle avec Caroline, elle s'appelait ainsi ; il savait où elle travaillait; il fit sans doute le guet; car, un soir que nous étions à nous chauffer au com du feu, dans la petite chambre que j'avais louée, le maitre de la maison accourut plein de frayeur nous avertir que la police frappait à sa porte. Je n’eus que le temps de descendre avec Caroline dans la cave et de l’aider à se sauver la première en grimpant par un soupirail qui donne sur la rue. Tu comprends alors que je devenais un être assez persécuté pour être un peu aimé.
— Et ton père n’en a rien su?
— Ah! dit Gérard, il le savait et il ne le savait pas. Mon père est un homme singulier qui ne m'a jamais rien dit et qui éclatait en colères inouies devant ma mère ; la pauvre femme supportait tout avec résignation et se contentait de m’engager, en pleurant, à mieux me conduire. À vingt ans, je ne connaissais que le plaisir sous toutes les formes : le jeu, le tapage. Les femmes n’étaient pas grand'chose pour moi ; enlever une enseigne était la plus belle des conquêtes, et j'attendais l'heure dans d’interminables parties de cartes avec les vieux amateurs de l’estaminet. Cela avait d'autant plus de charmes, qu’il y avait double danger : toujours mon père et toujours le commissaire ! À dix heures du soir, le commissaire faisait sa ronde dans la ville pour s’assurer
que tous les cafés étaient fermés; aussi étions-nous une mine de contraventions pour le malheureux cafetier, qui se voyait déclarer procès-verbal à dix heures cinq minutes. Nous avions pris, plus tard, le parti de nous en aller du café à l’heure précise, et d’y revenir souper vers les onze heures; mais le commissaire, qui avait une haine sourde contre le cafetier, parce qu'il savait que de son établissement sortaient, toute la nuit, ce qu’on appelle en justice de paix des perturbateurs et délinquants, organisa des souricières aux deux portes du café, et il redoubla tellement de sévérité envers notre cafetier, qu’il le fit mettre en prison pour récidive. Ce n’était rien quand j'avais échappé au commissaire : il fallait échapper à mon père ; bien souvent en rentrant, sur les trois heures du matin, je voyais avec terreur nne lumière briller au premier étage. C'était mon père qui travaillait, et il fallait ouvrir la porte de la rue qui grinçait, monter un escalier en bois dont chaque marche craquait, ouvrir une porte au second étage qui donnait juste sur le salon où mon père travaillait : il fallait encore me déshabiller sur un plancher et me jeter sur un lit sans que mon père m’entendit. Après un an d’un pareil exercice, j'aurais pu devenir un voleur distingué, car je savais marcher sans me faire entendre ; j'étais devenu rusé comme un sauvage; je crois que j'aurais glissé, avec des souliers ferrés, sur le clavier d’un piano sans faire entendre une note : mais que de mal! Jintroduisais ma clef lentement et droit dans la serrure de la porte d’entrée ; je tournais le pêne et jem’arrêtais : car, simon péreavaitentendu le moindre bruit, je ne serais pas entré. Pour empécher les gonds de la porte degrincer, je soulevais, pour ainsi dire, la porte sur ma clef, ayant remarqué qu'elle criait quand je la poussais droit. Arrivé au bas de l’escalier, je défaisais mes souliers pour ne
pas faire grincer les marches de bois; et je fus près d’un «mois à comprendre qu’il était dangereux de s'arrêter près d'une seconde un pied sur chaque marche. L’émotion était trop grande : j’entendais mes artères battre comme une grosse cloche, et ma respirat:on, que je retenais, me semblait un ouragan déchaïné dans le petit escalier. Jarrivai à grimper très lestement les deux étages d’un seul trait en enjambant trois marches à la fois. Arrivé à ma porte, j'étais brisé de fatigue et je m'arrêtais pour reprendre des fo: ces, car fout n'était pas fini; je compris qu’il fallait me déshabiller entièrement sur le palier, mettre mes habits à mes pieds, ouvrir avec précaution, et toujours d'après le prècédent système, la porte de ma chambre, reprendre mon paquet, refermer la porte et me coucher.
— Quel travail ! s’écria Mariette.
— N'est-ce pas? dit Gérard ; et pourtant ce sont ces émotions qui me faisaient rentrer si tard. Je ne m'amusais pas extraordinairement dehors ; mais l'inquiétnde traversait mes débauches et leur donnait quelque prix.
— Si ton père l'avait entendu ?
— Oh ! il m’entendait dans le commencement, etil mit le verrou passé dix heures du soir; mais ma mère, qui était trop bonne, saisissait une occasion et ôtait le verrou. Une nuit, cependant, je n'avais pas vu de lumière dans le ca= binet de mon père, et je rentrai avec des demi-précautions. « Est-ce toi? » cria mon père d’une voix qui me fit dresser les cheveux de la tête. « Non, » lui répondis-je sans savoir ce que je disais. Jamais il ne me parla de ce démenti; car il ne voulait pas entamer de disenssion, se sentant d’une nature irritable à l'excès. Au fond, il était excellent, et, quoique nous ne nous parlions jamais, quoiqu'il ne m'écrive pas, je l'aime autant qu’il m’aime.
DE MADEMOIZELLE MARIETTE. 4141
— Je n'ai pas eu de père, moi, dit Mariette; et cependant j'en avais un, mais quel indigne! Tous les jours, jusqu’à quatorze ans, maman me l’a montré passant en voiture dans les rues de Lyon; c’est peut-être ce qui m'a donné la haïne des gens riches. Quand j'étais petite, je ne comprenais pas, et je disais souvent à maman : « Pourquoi « papa ne vient-il pas demeurer avee nous? » Alors elle pleurait et je ne m’expliquais pas son chagrin. Je n’ai su la vérité qu’à quatorze ans. Je revenais un soir de la fabrique, et je donnais le bras à un commis qui me faisait la cour, lorsque maman nous sépare tout d’un coup brusquement et me prend par la main. J'ai eu peur, car je me sentais en faute ; mais maman n’en était pas irritée : « Pauvre Mariette! me dit-elle, tu es perdue ! » Alors je lui dis tout ec qui s'était passé depuis quelque temps. Un commis qui venait dans notre fabrique m'avait remarquée : il commença par me dire bonjour, puis m’apporta des fleurs, et enfin me demanda la permission de me reconduire tous les soirs.
« Est-ce tout? demande maman.
« — C’est tout, lui dis-je.
a — Î] ne t’a pas embrassée? » me dit-elle.
« Je répondis que, depuis deux jours, avant de nous quitter, il me baisait le front.
« — Est-ce qu’il ne te serre pas les mains ? dit maman.
«a — Oh! beaucoup,
& — Et que te dit-il tout le long du chemin ?
«— I me dit qu'il m'aime, qu’il m’adore, et qu'il n’aimera jamais que moi.
« — Que lui réponds-tu ?
& — Pas grand’chose, je suis si troublée, siémue, j'ai le « sang à la figure, et cependant ses paroles me font plaisir,
« — Ah! pauvre Mariette!» s’écria maman encore une fois.
« Alors elle me raconta qu’elle avait commencé comme moi, que comme moi elle avait été suivie le soir par un jeune homme, qu’elle avait cru à tout ce qu’il disait pendant un an, et qu’un jour il l’avait abandonnée pour se marier. Elle me prédit qu’il m’en arriverait autant, et que ma vieillesse serait pénible. À cette époque, maman devint presque aveugle; on la mit aux indigents, et nous avions bien de la peine à vivre. Si encore j'avais pu gagner de quoi nous faire vivre! mais, tout au plus, je gagnais douze sous par jour, et je ne prévoyais pas pouvoir jamais gagner davantage. Je parlai de cela à mon amoureux, qui était désolé de n’être pas riche pour venir en aide à maman. Il me dit d’aller trouver en secret M. Dufournel, le fabricant, celui qui avait abandonné maman. Un matin qu'il n’y avait rien à la maison pour déjeuner (déjà maman s'était privée de diner la veille), j'allai tout droit à la fabrique du riche négociant. Il était dans son cabinet. « Je suis votre fille, lui dis-je, et ma mère meurt de faim. — Pas si haut, » dit-il. Je sentais qu’il me regardait attentivement; car, ce moment d’audace passé, j’eus peur de M. Dufournel et je tremblai. « Voilà cinquante francs! me dit-il : tous les « mois votre mère en recevra autant; mais songez que vous « ne devez jamais vous présenter ici. Si jamais vous me re « connaissiez dans la rue, si par malheur vous passiez le « seuil de la fabrique, la pension de votre mère serait sup- « primée. Adieu, mademoiselle ! » Jamais je n’ai rencontré un homme plus froid ; chaque parole tombait sur ma tête comme une goutte d’eau glacée. Et cependant je pris l’argent et le portai à ma mère, qui voulait le renvoyer par fierté, Elle a eu tort de le prendre, je l’ai senti depuis. Ces
DE MADEMOÏSELLE MARIETTÉ. 145
cinquante francs étaient une sorte de richesse pour maman, habituée à vivre de bien peu; elle ne comptait plus sur mon travail pour vivre, et moi je me disais qu’elle pouvait vivre sans moi. Un matin, je pris la diligence de Paris avec mon amoureux; un reste de respect m'avait empêchée de me donner à Lyon. J'avais fait demander pardon à maman dans une lettre d’Auguste; elle me répondit que son père était sur nos traces, et que je n’avais qu’un parti à pren= dre : c'était de revenir immédiatement à Lyon. Mais je ne le pouvais pas, nous n'avions plus d'argent. Auguste avait Idépensé une somme énorme en huit jours, pour ma toilette, pour des spectacles, pour les voitures. Il m'avait caché en partant qu’il emportait mille francs à son père. Nous sommes réveillés un jour à six heures du maün par des agents de police; on nous sépare l’un de l’autre, et deux hommes à vilaine mine m’emmènent. Je pleurai sans savoir ce qui m’attendait. Hélas ! je fus conduite à Saint-Lazare; si tu savais, mon Gérard, en quelle société ! Il faudrait être une sainte pour n’en pas sortir entièrement corrompue : aux heures de récréation, les femmes me donnaient des conseils infàmes, elles voulaient m’apprendre des chansons d’argot; pour mon bonheur, une dame patronnesse s’attacha à moi elle écrivit à maman de me réclamer. Après deux mois, je suis sortie, et je n’ai plus osé retourner à Lyon. Peut-être serais-je restée sage si je n’avais pas été mise en prison.
— Mais je ne aurais pas rencontrée, mon amie, » dit Gérard.
C'est avec de tels ressouvenirs que Gérard et Mariette passaient leurs soirées au coin du feu; le chat, allongé sur sa petite chaise, semblaït prendre part à ces conversations, et la lampe qui baïssait annonçait l’heure de se coucher.
Â4i LES AVENTURES
> Paysages.
Thomas vint un matin chercher ses amis pour les emmener à l'ile du Bas-Meudon : c'était dans les premiers jours de printemps. Tous trois partirent à pied par un temps sec. Thomas était triste.
« J'ai besoin, dit-il, de revoir notre livre de l’an passé.
— Quel livre? demanda Gérard.
— Tous les étés nous allons nous baigner au Bas-ifeudon, ensuite nous dinons dans l'ile; on a apporté un gros livre qui reste chez les pêcheurs, sur lequel on inscrit tou
-ce qui s’est passé dans la soirée.
— Ah! je me rappelle maintenant, dit Mariette ; c’est dans le gros livre qu’est l’histoire du paquet de tabac.
— Oh ! le paquet de tabac! s’écria Thomas.
— Qu'est-ce? demanda Gérard.
— Tu liras, dit Tiomas ; on a collé sur le gros livre les pièces à l’appui. »
L’île du Bas-Meudon passe pour être habitée par des ravageurs; quelques curieux n'y vont qu’en tremblant et racontent plus tard leur audace, car il court sur les habitants d’effrayantes histoires qui ne tendent qu’à les faire passer pour des forçats échappés : ce sont pourtant de braves gens, chargés d'enfants, vivant assez pauvrement, dont le plus gros crime est d’être souvent en contravention avec les lois sur la pêche.
Quandil avait fait des excursions dans les environs à la recherche de quelque coin de paysage, Thomas couchaït le plus souvent dans l'ile, et il n’avait jamais rien entendu la nuit
qui donnât confirmation aux mauvais bruits répandus sur la réputation des pêcheurs; le grand crime à leur reprocher, c’est que les crochets où on pend la viande étaient rarement garnis, et que le vin d’une extrême verdeur agaçait le palais comme des prunelles sauvages. Thomas avait souvent observé les pêcheurs et cherché à confirmer ses soupçons, et il ne voyait qu’un peu de fainéantise qui redoublait leur pauvreté.
La bande étant arrivée au bord de la rivière, Thomas cria de toutes ses forces, et on vit descendre d’une balançoire un enfant qui sauta dans un bateau et traversa la Seine. Tous les trois entrèrent dans le bateau et abordèrent à l’île du Bas-Meudon. Quand viennent les feuilles, ce paysage tranquille plait aux amis de la simplicité. La Seine fait un coude et va se perdre sous le pont de Meudon, qu’on aperçoit à une demi-lieue de là, avec son église sans prétention. Deux petites montagnes, derrière Meudon, coupent l'horizon; rien n’est plus tranquille et plus frais que la Seine en cet endroit. La nature n’a pas dépensé grande imaginauon; cependant il est permis de trouver l'endroit charmant, peut-être à cause du voisinage de Paris. Le Parisien, qui fuit Paris et ses chaleurs, ses odeurs et son gaz, éprouve une double jouissance en respirant l’air des champs, et il lui est permis de s’extasier sur la beanté du plus simple paysage, lui que des pois de senteur. grimpant autour de sa fenètre consolent d’être enfermé toute l’année dans une maison.
Aussitôt que le bateau eut touché terre, Gérard demanda à voir le registre.
« Tu as bien le temps, dit Mariette, tout à l'heure.
— Est-ce que tu ne viens pas faire un petit tour dans l'île ? demanda Thomas.
— Non, dit Gérard, je veux me reposer; donnez-moi le fameux livre, et allez vous promener en m’attendant. »
Berrière la maison des pêcheurs est une grande pelouse de gazon vert plantée de gro grandes tables de bois. Cest là que se font les festins pendant la belle saison ; les enfants
gros arbres qui ombragent de ñn es poules, les canards et les chèvres y PRET leurs re dans la journée.
On apporta dans de beaux bleu Qui fit plaisir
alence noire du vin s ré l’amertume de son caractère. Thomas prit le bras de Kariette et laissa Gérard épouvanté devant un vieux volume très épais, qui était un ancien atlas de g 0 hie qu’on ne respectait guère, car le derrière de Ue carte était plet routes et de dessins grotesques.
C'était l'album du Bas-! eudon, LAS avait laissé aux pêcheurs en mémoire des excellentes matelotes de l’établissement.
La plus grande partie du journal était tenue par Thomas, qui y inscrivait les moindres événenients survenus pendant son séjour à l’ile : ces nie si un gra nd intérêt pour les acteurs, n'offraient rien d’extraordinaire pour ceux qui n’a-
vaient pas été mélés à leur vie; DR une curiosité au milieu du journal devait frapper tous les regards. C'était une feuille de papier jure écrite par une main malhabile, qui avait été collée dans le grand livre. On y lisait :
« Premièrement. Pour avoir mis deux
pieces aux soullier a monsieur le contes de
Manchot. livr. 12 sous.
« Du 12 juin. Pour avoir mis des talon
et avoir recoussus une petites botes à ma-
dame la contesse de Manchot. A « Du 24 septembre. Pour avoir receme-
ler les soullier a monsieur le contes de
Manchot. Din « Du 9 octobre. Pour avoir fait une paire
de soullier a monsieur le contes de ffan-
chot. 7 A0 « Du 29 may. Pour avoir border les soullier a monsieur le contes de Manchot. »y 42
« Du 45 juin. Pour avoir mis deux pieces aux soullier a monsieur le conte de Manchot. ne
« Du 12 juillet. Pour avoir mis des talon aux soullier a monsieur le contes de Manchot. 1"
« Du 47 juillet. Pour avoir mis des talon aux soullier a monsieur le conte de Manchot. 4 1»
« Du 5 septembre. Pour avoir mis des . talon et avoir racomoder un autre soullier a monsieur le contes de Manchot. 4»
« Du 44 octobre. Pour avoir mis des semelle et destour aux soullier a monsieur le contes de Manchot. »
Au bas de cette singulière pièce était écrit : « Je certifie que Mariette, étant entrée chez le marchand de tabac de Vaugirard pour m'acheter du tabac, m'a rapporté le tabac dans un cornet de papier contenant ce manuserit;, je. l'ai jugé digne d’être conservé et l’ai collé dans le présent livre pour être livré aux commentaires de chacun. — THouas. »
Thomas était revenu pour diner avec Mariette, qui
s'était fait dans l’île un bouquet de fleurs des prés.
« Eh bien! dit Thomas, que penses-tu du papier à tabac?
— C’est à faire pleurer, dit Gérard; si j'avais trouvé ce morceau de papier, je l'aurais fait encadrer... Que pouvait être ce comte de Manchot?
— Un pauvre comte, dit Mariette ; et sa femme, madame la comtesse, à qui on recoud des petites bottes !
— Îls n'étaient pas riches, en effet, dit Thomas.
— Îl est permis, dit Gérard, de dire qu’ils marchaient mal.
— Pourquoi ? demanda Mariette.
— Parce qu’ils usaient beaucoup leurs souliers sur les côtés, et que le savetier n’était occupé qu’à mettre des pièces.
— Îls marchaient du talon, dit Thomas, cela est prouvé.
— S'il n’y avait pas la date de 1893, dit Gérard, on pourrait croire que ce sont des émigrés; comme ces gens-là devaient être honteux de leurs chaussures ! je les vois. Et les habits répondaient à ces souliers rapiécetés.
— Heureusement, dit Thomas, ils n’avaient pas d’en— fants.
— On ne sait pas, dit Mariette.
— Au contraire, dit Gérard, on ne le voit que trop : la note du savetier serait effrayante, s’il y avait eu des enfants dans la maison. Les enfants sont héritiers des vices et des maladies de leurs parents : ils auraient mis leurs souliers en loques en un jour. Puisque de grandes personnes crèvent autant de souliers, juge un peu des dégäts qu’eussent occasionnés à leurs chaussures les fils et filles du comte.
— Le savetier n’a peut-être pas été payé, reprit Thomas.
— Je crois que si, dit Gérard ; ce comte de Manchot me paraît un honnête homme.
— Oh! s’écria Mariette.
— Sans doute, dit Gérard, cela se voit ; ce sont des gens presque dans la misère, ils ont un titre de noblesse, ils pourraient en abuser, faire sonner leur nom auprès d’un cordonnier. [1 y en a qui s’y laisseraient prendre; point, ils s’en vont chez le savetier du coin, qui ne peut pas leur faire crédit longtemps, qui ne leur ferait pas crédit, en eûtil le moyen, car il est trop entré dans le mystère de leur misère : done, ce comte de Manchot était un brave homme.
— C'est dommage, dit Mariette, que le papier ait été déchiré.
— Oui, car je suis sûr qu'il y avait au bas l’acquit du savetier.
— de me suis demandé, dit Thomas, comment ce papier était allé chez le marchand de tabac, et j'ai pensé que ce pauvre comte de Manchot vendait au poids son papier à l’épicier.
— C’est tout un roman.
— Âs-tu vu, demanda Mariette, le dessin que j'ai fait de Pauline?
— Non, dit Gérard.
— Alors, reprit Thomas, feuillette l’album, et, à la page suivante, tu trouveras également un dessin de Pauline sur Mariette, »
Pauline et Mariette se jalousaient ; mais la plus jalouse était Mariette, qui ne pouvait supporter aucune femme à côté d'elle.
En voyant ce dessin qui la rendait grotesque, Mariette entra en colère et voulut déchirer la feuille de l'album ; Mais