‹ Les aventures de Mademoiselle MarietteChapitre 9 sur 29 · PAULINE · texte numérisé non relu

PAULINE

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« Je n’avais pas ouvert la lettre ce matin, dit Gérard à sa mère. Le maudit cachet noir me faisait croire qu’elle était morte... Ah! que je suis heureux!.... Je partirai demain, n'est-ce pas, tu me le permets? »

La mère de Gérard ne semblait pas heureuse de la joie de son fils : autant elle avait partagé ses chagrins, autant elle restait froide devant son bonheur.

« Voilà donc la conduite que tu mènes à Paris, Gérard! Tu vis avec une femme sans position, et tu crois que toute ta vie est là-dedans. Ah! que je te plains! c’est ce qui pouvait t’arriver de plus fâcheux... Je ne t'ai rien dit tout à l'heure quand tu te désespérais; maintenant je pleure de ce que tu ne pleures plus... Jaimerais mieux te voir dans le chagrin pendant un an que de te savoir enchainé par | une liaison pareille... Où cela te mènera-t-11? Je le sais, une fois attaché à ces créatures, on ne les quitte plus, c’est pour la vie.

— Mais je l'aime! dit Gérard.

— Mon pauvre ami, ces femmes-là sont si adroites, qu’on les aime toujours; elle Paura fait croire ce qu’elle à voulu.

— Elle m'a tout avoué, dit Gérard,

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— C’est un autre système alors, qui consiste à montrer une fausse franchise quand on ne peut faire autrement. Tu perds ton temps avec cette femme.

— Au contraire, dit Gérard, j'ai beaucoup plus travaillé qu'avant.

— Tues jeune, Gérard, tu ne connais pas encore le monde; tu verras un jour combien tu te repentiras de cette liaison... Qu'est-ce que fait cette femme ?

— Rien! dit Gérard, qui jugea prudent de ne pas décla= rer les ressources de Mariette,

— Rien let tu veux qu’une femme inoccupée reste sage... elle te trompe peut-être en ce moment. |

— Oh! ma mère! sécria Gérard indigné.…. tu vois par cette lettre qu’elle est malade; tu ne diras pas que c’est pour ma fortune qu’elle vit avec moi... n’as-tu pas lu qu’elle n’a pas besoin d’argent ?... Le peu que je gagne sert à nous faire vivre; pense si nous vivons modes tement! Est-ce que Mariette ne pourrait pas avoir demain des robes de soie, un équipage, si elle le voulait ? elle est assez belle pour qu'on ne lui refuse rien. Eh bien! elle vient demeurer dans un petit logement sous les toits, dine médiocrement et en rit : elle se coiffe plutôt en cheveux qu'en chapeau, par économie. Qu'est-ce qui la pousse à vivre aussi misérablement? C’est parce qu’elle m’aime. Si tu peux trouver des motifs condamnables dans sa liaison ‘avec moi, je suis prêt à la quitter.

— Je ne la connais pas, dit la mère de Gérard; je ne Jai pas vue, je ne sais si elle, a la mine d’une effrontée ou d’une honnête fille; mais je te dis que cette fille te nuira si tu continues à ty attacher. Peux-tu la mener dans le monde ?

| — Le monde ! le monde! dit Gérard. Qu’est-ce que c’est | que le monde, dont je tentends toujours parler? | — Mènerais-tu cette femme chez des gens mariés, haut placés, dont tu peux avoir beson ?

| — Je n’ai besoin de personne, dit Gérard. Nous sommet

un petit groupe dans Paris qui vivons en dehors des lois

ordinaires ; nous ne volons pas et nous n’assassinons personne, mais nous ne sommes guère mieux regardés. Nous menons nos femmes avec nous dans tous les endroits pu= blics où nous allons, et nous les respectons comme si nous les avions épousees; nous regardons comme un comique spectacle tous ces gens qui perdent leurs cheveux de bonne heure pour amasser quelques pièces de cent sous de rente.

Nous n’avons pas de rentes, mais nous avons des cheveux.

Nous faisons des travaux qui sont peu payés pour le mal

qu'ils nous donnent, et cependant l’argent nous étonne

comme si nous ne l’avions pas gagné à force d’études et de veilles..… Nous aimons nos femmes, et elles nous aiment.

Il n’y a pas de meilleurs pères de famille que les poètes :

les bourgeois trembleraient de leur donner leurs filles en

mariage; les poètes trembleraient encore bien plus de se

‘trouver en présence de demoiselles bien élevées qui ont

fait toutes leurs classes de préjugés. Ils rencontrent des

femmes insouciantes, les unes heureuses de vivre ainsi à

l'aventure, les autres tristes d’avoir passé par l’amour riche, et voilà des liaisons pour la vie. Chacun s’est apporte. rien de rentes, on ne se dispute jamais sur la dot ni sur la

séparation de biens. Une femme, c’est la vie entière! Tu crois me marier à une femme honnête; elle l’est au commencement. Un jour je l’ennuie, j'ai des manies, j'ai des tracasseries, je serai fatigué de mes travaux ou plein de joie : ce n’est pas un caractère égal. Jamais la demoiselle

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d’un bourgeois ne s’accoutumera à une pareille vie : je ne Jui ferai grâce ni de son dessin ni de sa musique, qu'elle a appris en pension ses parents lui ont également appris à aller en soirée, à danser la polka... Les gens comme “Tous ne dansent pas; il se donne dans notre tête des fêtes que tu ne peux comprendre.

— N'en parlons plus, dit la mère de Gérard; je ne te demande que de rester encore quelques jours auprès de

moi. »

: Gérard consentit, quoiqu'il eût le plus violent désir d’accourir à Paris. La province lui pesait; il ne comprenait pas comment il avait pu vivre trois ans de pleine Jeunesse dans un endroit si morne. « Quand je voudrai me suicider moralement, je viendrai ici, » pensait-il; car il regardait le pays comme un étouffoir où l’on enferme l’in= telligence.

I tournait les yeux de tous côtés, et ne rencontrait que de petites passions s’accrochant les unes aux autres, luttant toujours et ne tombant jamais. Le mépris de l'intelligence était poussé jusqu’à la haine: ceux qui, par leur éducation, devaient être à même de comprendre le mouvement des sciences et des arts qui se passait à quarante lieues de là, étaient les premiers à dénigrer les mystérieuses luttes parisiennes qui font de tout écrivain, de tout savant, de tout artiste, un athlète infatigable courbé le jour et la nuit sous des montagnes d'idées.

Gérard essaya de travailler; il le fit péniblement, et il s’apercut qu'il devenait médiocre: il faut cette fièvre de Paris, qui est dans l'air et qui vous saisit au saut du lit. L’immense bruit des rues, les cent mille cris de Paris se fondent en une voix plus harmonieuse que le silence. L’herbe

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qui pousse dans les rues de province laisse tomber ses graines dans l'esprit. | Sans dresser de statistique, Gérard comprit que les intelligences de province s’envolaient vers Paris, et que les vlus médiocres médiocrités de Paris accouraient à la province, qui les fêtait. Si une intelligence s’avisait de rester en province, passé vingt ans, elle était enchainée, et pendant toute sa vie des vautours en lunettes lui faisaient subir le supplice de Prométhée.

$ Tel avait été le sort du père de Gérard, honnète homme qui s'était dévoué pendant vingt-neuf ans à la fortune de À la ville, et que la ville, sous les apparences d’un conseil municipal, avait cassé tout d’un coup sans lui donner de É retralte.

Pendant vingt-neuf ans, les médiocrités avaient subi l’as- | cendant d’un homme d'intelligence; mais elles se vengeaïent tout d’un coup par la plus noire ingratitude. |

Ces réflexions que faisait Gérard en se promenant autour des remparts solitaires de la ville, n’étaient pas de nature à calmer ses ennuis. Quand il rentrait, il était certain de trouver sa mère en pleurs, à cause des tourments que lui donnait la liaison de son fils avec Mariette. Ils allèrent un jour faire une promenade à une lieue de la ville.

« J’ai reçu des nouvelles de ton oncle, dit la mère de Gérard; il est bien chagrin, son père est mort.

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— Je le connais, dit Gérard, 1 ne doit pas étre si affligé que tu le crois; il y a longtemps qu’on s’attendait à la mort du père, qui était vieux, et l'héritage arrête souvent bien des larmes.

(À — C’est que, dit la mère de Gérard, il croit qu'il n’héri- | tera pas.

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= Bon! je comprends sa douleur maintenant. Mais comment cela s’arrange-t-il ?

— Ton oncle Ducrocq, dit la mère de Gérard, avait épousé ma sœur ; il en eut deux enfants, tes deux cousines. Ma sœur était toujours mal portante,; elle ne put rester jilus longtemps à la boutique, qui était froide, comme tu sais. Ton oncle prit une demoiselle de boutique qui sortait de la province, une demoiselle Célestine. C’est une fille active, qui mena vivement la boutique et les garcons de boutique. En peu de temps, elle prit les manières des marchandes parisiennes; elle était gracieuse, pas très jolie, mais d’une belle santé qui se voyait dans ses couleurs. Elle devint la maitresse de ton oncle, c’est assez l'habitude dans le commerce parisien ; cela ne fut pas long à se deviner par ses airs d'autorité, par l’orgueil qui perçait dans ses maiières quand elle était au comptoir. Quoique ta tante füt malade, elle devina cette liaison par un instinct de malade. Ce que souffrit la pauvre femme, personne ne le sait que moi, car elle me le confia lors d’un voyage que je fisà Paris. Devant Ducrocq, cette demoiselle Célestine était tout miel pour sa femme ; elle lui relevait les oreillers, elle commandait quatre tisanes à la fois, et semblait remuer la maison pour adoucir les souffrances de ta tante; mais, quand elles étaient seules, la fille de boutique rudoyait ma pauvre sœur, elle ne lui répondait pas et la laissait se plaindre sans en prévenir son mari. Ma sœur se vit pour ainsi dire aban= donnée de Ducrocq et de ses deux enfants; elle couchait au second étage, dans une chambre dont ne voudraient pas les pauvres d’ici, car dans cette rue les loyers sont d’une grande cherté; on dépense tout pour sa boutique. Dieu sait comment on se loge ! C'était une chambre donnant sur une pelite cour carrés Si étroite, qu’elle semblait un long

119 LES AVE\TURES tuyau de cheminée; les sept étages qui se dressaient empèchaient le jour de parvenir. La fumée d’un restaurant d'en bas montait dans cette cour et avait beaucoup de peine à en sortir. Des odeurs infectes de cuisine, de toutes les eaux que chaque étage verse dans les plombs, entraient dans la chambre de ta tante, qui n’eut qu'une envie dans i sa maladie, voir le soleil. Elle faisait ouvrir sa fenêtre, mais c’était une folie. jamais le soleil n’était entré dans cette cour. J’ai été prise d’une tristesse, vois-tu, en entrant dans la clambre de ma sœur, comme si j'étais enfermée dans un tombeau. Je voulais l'emmener ici, car je suis sûre Ë qu’elle se serait rétablie au grand air; elle le désirait bien aussi. Ducrocq ne l’a pas voulu, en disant que la voiture lui ferait mal, que mademoiselle Célestine se tuait en petits soins pour sa femme, que le médecin ne la voyait pas aussi | malade que moi, que, si par hasard elle allait un peu plus mal, 1l louerait un petit appartement à Passy, qu’il ne vou- | lait pas lui occasionner mille contrariétés. C’est à la suite de ce refus que ma sœur m’apprit comment mademoiselle | Célestine était devenue la maîtresse de ton oncle, et qu’elle | cherchait à s'emparer de son esprit. J’en parlai à Ducrocq, j qui me dit: « Voilà comme sont les femmes : mademoi- « selle Célestine aime mes enfants, elle fait marcher mon | « commerce, elle soigne votre sœur comme une mère, k « et tout cela tourne contre elle. » Je répondis à Ducrocq que je ne pouvais pas l'empêcher de prendre une maïtresse, | mais qu’il devrait veiller à ce qu’elle ne manquât pas d'é=" | gards envers sa femme. Ton oncle soutint que ia maladie aigrissait ta tante, que jamais on n’avait vu de sœur de cha rité plus dévoute que mademoiselle Célestine. Effectivement, tout le temps que je restai à Paris, elle me parlait de ma sœur avec la plus grande affection; deux ou trois

fois par heure, elle quittait précipitamment son comptoir et montait en haut s'inquiéter des nouvelles de la malade et lui demander si elle avait besoin de quelque chose. Ces coméd'es avaient l’air si naturel, que moi aussi je me demandais si ma sœur ne se mettait pas des chimères en tête et si réellement elle n’avait pas ces inquiétudes de caractère que donne souvent la maladie. Je n'ai vu clair que deux ans plus tard: je raisonnais mal alors, car j'aurais dù m’apercevoir que ma sœur avait conservé son égalité de caractère et sa douceur habituelle. Seulement elle était mélancolique, parce qu’elle se voyait mourir et qu’elle craignait pour l’avenir de ses enfants. L’ainée des petites filles avait huit ans, l’autre sept; elles étaient pâles comme des enfants qui ne jouent pas assez à l'air; leur jolie figure souffreteuse semblait exiger de grands soins pour les élever, et ma pauvre sœur se sentait mourir en laissant deux enfants privés des soins de leur mère. Comment mademoiselle Célestine les élèverait-elle? C’étaient de terribles transes pour ma sœur, qui prévoyait une marâtre avant de mourir; elle en tendait les cloches qui appelaient son mari à un second mariage. Et, si mademoiselle Célestine avait des enfants, de quel œil regarderait-elle les enfants de ma sœur ? Toutes ces réflexions minaient ta pauvre tante, encore heureuse de pouvoir me les confier. Quelquefois elle aurait désiré que j'emmenasse icises filles : mais nons n’avions pas de fortune ; elle sentait que c'était impossible. Son mari n’est pas un méchant homme; seulement il a un caractère mélangé * d’insouciance et de faiblesse : il ne voyait pas l’état de sa femme, et mademoiselle Célestine le lui aurait fait oublier. Je partis de Paris, désolée de ne pouvoir rester auprès de ma sœur : elle mourut un mois après, en m’écrivant d’essayer de mon influence auprès de Ducrocq pour l’engager

à veiller à l'avenir deses filles. Ton père crut qu’il n’attendait que le temps voulu par la loi pour se remarier; mais il resta | comme avant la mort de sa femme, vivant avec sa demoiselle | de boutique et la laissant diriger son commerce. Lui voyageait de temps en temps pour ses affaires, et il avait mis ses filles en pension. Nous avons su indirectement que mademoiselle Célestine avait eu deux enfants en trois ans; ils sont élevés à la campagne, on ne sait où ; on ne les voit pas, et voici pourquoi. Ducrocq craignait son père, qui est fs un vieillard assez difficile à vivre, qui se doutait bien du î concubinage, mais qui ne voulait pas en avoir des preuves positives. Le père Ducrocq, lui, vit de son côté avec une | espèce de gouvernante qui est la contre-partie de mademoi- | selle Célestine. Cette femme, nommée madame Aquet, mène ; le père comme un enfant; tout ce qu’elle dit est bien dit, | tout ce qu’elle fait est bien fait. Tu t'imagines, Gérard, | quelles luttes sourdes devaient exister entre ces deux femmes, l’une maitresse du père, l’autre maîtresse du fils. Les

femmes se haïssent entre elles beaucoup plus que les hom-

mes ; elles sont plus âpres à l'intérêt. Mademoiselle Céles-

tine se rendait bien compte de l’influence que madame

Aquet exerçait sur le père Ducrocq; madame Aquet em- | ployait tous les moyens pour perdre le fils dans l'esprit de il son père. Elle battait le fils avec mademoiselle Célestine, et le représentait comme un débauché qui vivait avec une fille de rien ; elle montrait mademoiselle Célestine s’emparant de tout l'argent et nuisant à l'établissement des filles | de Ducrocq. Aussi le père et le fils se voyaient-ils très peu ; Ducrocq invitait son père à diner aux trois grandes fêtes de l’année et ne l’invitait qu’en tremblant, dans la crainte d’être refusé. Une femme fait tant de progrès en quatre mois! surtout une femme comme madame Aquet. Je me

tea

suis trouvée à un de ces dîners à Paris, et j'ai été témoin des embrassades de ces deux femmes, qui se faisaient mille : compliments, et qui auraient volontiers mis du poison sur leurs lèvres.

— C’est un triste drame, dit Gérard. Je regrette maintenant de ne pas avoir fréquenté mon oncle. Mais tu dis que le père Ducrocq est mort ?

— Oui, il est mort il y a quelque temps.

— Qui triomphe, de la Célestine ou de madame Aquet. demanda Gérard.

— Je ne le sais pas.

— N'importe, dit Gérard, je n’ai pas besoin de dénoûment. »

La mère de Gérard n’avait pas conté une si longue histoire pour le plaisir de conter : elle donna à entendre que les rapports de son fils avec Mariette n’étaient pas sans analogie avec l’intérieur de Ducrocq. Gérard entra dans la plus violente colère.

« Est-ce que je suis marié? dit-il ; est-ce que j’ai eu des enfants de mon mariage ? Est-ce que j'ai pris une maitresse pendant que ma femme se mourait? Est-ce que j’attends un héritage ? »

La mère de Gérard, qui n’osait attaquer son fils de front, avait pour système de lui montrer des exemples et de pro- d céder par comparaison ; mal lui en prit. \

« J'aime Mariette et je l’aimerai toujours, » s’écria Gérard.

Et il passa en revue tous les ménages de la ville, répétant ce que chacun répétait tout bas.

« Ah! tu me parles du monde, dit-il ; toi qui n°y vis pas, tu ne sais rien; de temps en temps tu vois ces gens se promener avec un Calme apparent. Il y a peu de ces bourgeois

416 LES AVENTURES qui ne trompent leurs femmes ; combien de ces femmes trompent leurs maris? Tes avocats, que tu me cites comme des modèles, sont sans cesse à tourner la tête aux femmes d’avoués pour demander plus tard leur condamnation quand ils seront substituts. Le mariage est une comédie ; tantôt c’est la femme qui est le traître, tantôt c’est le mari... Tu ne me citeras pas dix mariages heureux dans la ville. Comme je ne veux ni faire souffrir une femme ni être rendu ridicule, je me suis lié avec une femme que j'aime : quand je l’ennuierai, elle me le dira.

— Ah! dit la mére de Gérard, tu raisonnes comme un jeune garcon. »

Et elle entreprit tant de raisonnements, que Gérard sortit pour couper court.

I écrivit la lettre suivante :

« Ma chère Mariette,

« On ne me parle que de toi et je ne pense qu’à toi. Je Vaime plus que jamais et on fait tout pour m'empêcher de aimer. Je ne sais par quelle distraction je lai crue morte et j'ai été pleurer avec ma mère. Ma mère a pleuré sur ta mort, maintenant elle pleure de ta résurrection. Je vais essayer de me sauver de mon pays dans quelques jours; j'aurais voulu passer les nuits auprès de toi, te soigner, te prouver combien je taime; mais, quand ma mère a su ta presque guérison, elle m’a fait jurer derester encore quelque temps.

j « Les jours n’en finissent pas, les heures sont trop longues, chaque minute me paraît éternelle. Si je n’avais pas fait cette confidence à ma mère, j'aurais inventé un événement important qui m’eût rappelé à Paris dans les vingtquatre heures. Que faire, aujourd’hui qu’elle sait tout?

Ronger le temps et tâcher d'en casser une maille. Tout m'est pénible, manger aussi bien que dormir. J'ai une petite chambre qui donne sur la vallée : juste en face de moi deux montagnes s'ouvrent pour donner place à des camps de jardinage, des blés et de petits villages qui s’échelonnent en diminuant dans le lointain. Le matin je suis réveillé par les jurements des garçons d’écurie, qui conduisent leurs chevaux à l’abreuvoir : à deux pas de l’abreuvoir est une fontaine où se tiennent les vieilles lessiveuses. Je les entends qui racontent leurs cancans sur tous les gens de la ville. Cela m'aurait beaucoup plu dans un temps où j'avais le cœur libre.

« Où est Mariette là-dedans ? Le paysage me déplaït, les paroles des lessiveuses me choquent comme si on me battait la tête avec un marteau. Je pense à notre petite chambre de la rue Saint-Benoît, que je ne changerais pas pour tous les plus beaux palais du monde. Quand le soir nous nous mettions à la fenêtre qui donne sur le cul-de-sac, et que notre petit chat le nez en l’air semblait deviner les oiseaux dans l’air, avons-nous jamais rêvé un plus beau paysage ? Je t’aimais, et tout ce que tu regardais prenait de l'intérêt.

« Quel est donc ce maudit médecin qui encore un peu te faisait couper le bras avec sa saignée de cheval? Je veux le rencontrer pour lui dire mille injures. J’en veux aussi extraordinairement à Pauline, qui se sert de pains à cacheter noirs : c’est sans doute l'emblème des tristesses de son cœur, mais j'aurai de la peine à lui pardonner de m'avoir fait croire à ta mort. Ou plutôt je ne lui en veux plus, et je la remercie ; c’est elle la première qui m'a écrit que tu allais un peu mieux.

« Oh! si je pouvais partir aujourd’hui pour suivre les progres de ta convalescence! Quelle joie de te voir

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