C LES AVENTURES
Thomas s’y opposa.. Dans sa fureur, Mariette éclata con- (M tre Pauline ; puis elle se leva et prit son chapeau. c « Je m'en vais, dit-elle à Gérard.
— Comment ! tu Ven vas ?
— Pourquoi ? demanda Thomas.
— Je veux m'en aller.
— Et diner ? dit Gérard.
i — de n’ai pas faim.
j — Mais tu avais faim tout à l’heure ?
4 — Ça m'est passé. »
| Elle fit quelques pas vers la porte.
Î « Qu'est-ce qui la prend ? » dit Gérard.
Etil s’élança sur ses traces ; pendant ce temps, Thomas } prévenait le petit garçon du pêcheur.
| : : CRo 57
|: « Tu vas avoir soin, dit-il, de ne pas démarrer le bateau,
1 n'importe ce qui arrive.
1 — Eh! monsieur Thomas, dit l’enfant, je sais bien que |. vous êtes le maître.
— Est-ce que je l'ai fait quelque chose? demandait Gérard à Mariette.
| — Laisse-moi tranquille. je veux m’en aller.
— Et moi ? dit Gérard.
— Tu resteras.
— Comment ! tu me fais venir à la campagne pour ten retourner aussitôt. Si encore tu avais des motifs.
— Mais, laisse-moi, dit Mariette, tu vois bien que tu m’agaces ! »
| Gérard regarda naïvement les nuages, car il n'avait pas 1 demeuré un an avec Mariette sans connaître l'influence du
temps sur son tempérament nerveux.
( « Je ne viens pas ici, dit Mariette, pour être insultée. | — On ta donc insultée ? dit Gérard. Je ne l'ai pas vu,
tu sais que je ne le souffrirais pas. Est-ce la femme du pécheur quand tu as été commander le diner ? »
Mariette ne répondit pas. Gérard fit quelques pas pour aller s’assurer du fait à la cuisine.
« Ce n’est pas la femme du pêcheur, dit Mariette.
— Serait-ce le petit garçon ?
— Non plus.
— Tues revenue très gaie de ta promenade avec Thomas ; ce n’est pas lui ?
— Pourquoi, dit Mariette, laisse-t-il des infamies dessinées sur moi dans l’album ?
— Ah! dit Gérard, tu es blessée du dessin de Pauline ; il n’y a pas grand crime, cependant.
— de te reconnais bien là ; tu te moques qu’on insulte ta maitresse, cela importe peu !
— Tu ne parles pas sérieusement, dit Gérard ; rappelle toi le jour où j'ai voulu jeter par le carreau de lomnibus deux grands gaillards, uniquement parce que tute plaignais qu'ils pressaient ton pied.
— Ce n’est pas la même chose, dit Mariette ; tu as regardé sans rien dire ce dessin, et tu as même ri. Mon nom est inscrit au-dessous du dessin, et je trouve que tu devais le déchirer.
— Eh bien ! dit Gérard, je vais l’enlever de l'album ; reviens avec moi, Car Thomas ne comprend pas ton dépit.
— Non, je n’y retournerai pas, » dit Mariette.
Gérard vint auprès de Thomas et lui raconta le dépit de Mariette en demandant la destruction du dessin de Pauline.
« Comme tu es enfant ! dit Thomas.
— Ïl n’y a pas d’enfantillage là-dedans.
— Tu ne devais pas céder à Mariette ; aujourd’hui elle
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veut qu’on déchire ce dessin, demain ce sera autre chose, après-demain elle te demandera la lune. ‘
— Tu exagères.…
— Si je n'avais vu là un des nombreux caprices de Marictte, contre lesquels j’ai lutté depuis que je la connais, j'aurais enlevé le dessin à la minute; mais ce n’est pas raisonnable, puisqu'elle a commencé la première en dessinant Pauline en caricature. Pauline a usé de son plus simple droit en répondant par une autre caricature, et aujourd’hui tu donnes raison à Mariette quand elle a tort. Tu veux donc te perdre, mon pauvre Gérard ?
— Je veux la tranquillité, dit Gérard ; je ne peux pas souffrir qu’on me fasse la moue.
— Bah ! dit Thomas, laisse Mariette bouder toute seule dans un coin ; si on ne s’en occupait pas, elle finirait par s’ennuyer elle-même de sa mauvaise humeur et elle reviendrait toute charmante fembrasser. Mais quand on veut l'empêcher de bouder, quand on lui donne de bonnes raisons, quand on discute ses bouderies…
— En voilà assez, dit Gérard, qui se sentait convaincu de faiblesse ; j'ai promis de rapporter le dessin.
— Le voilà, dit Thomas en déchirant la feuille de l'album, mais prends garde à toi. »
Mariette revint en triomphatrice à table et montra que le chagrin n'avait pas coupé son appétit. [lest vrai que la matelote parfumait l'air par son odeur et par l’adroite combi naison des ingrédients qui concourent à une perfection inconnue aux cuisiniers parisiens. Tout donne de l'appétit : l'air frais de la Seine qui encadre tranquillement l'ile, la vue de l’eau, le paysage vert qui se déroule jusqu’à Passy, une jolie route animée par des maraîchers qui s'arrêtent un quart d'heure devant l’ile à crier leurs légumes.
« Pourquoi ne peut-on pas vivre toujours ici ? dit Thomas.
— Pourquoi n’as-tu pas de rentes? dit Gérard. Peutêtre s’ennuierait-on très vite.
— Pas moi, du moins, toûs les jours je serais levé à quatre heures du matin, je me jetterais à la Seine et je courrais la campagne jusqu'à déjeuner. Tu ne saurais croire les jolis pays qu'il y a par ici. La plupart des peintres vont au bout du monde pour trouver des motifs neufs, et ils ne se doutent pas qu’à la porte de Paris, sans faire plus de cinq lieues, ils ont la Normandie s'ils veu lent, la Bretagne même. Connais-tu Carrières ?
— Non, dit Gérard.
— À deux pas de Chatou, il y a un village porté sur le dos d’une petite montagne qui descend doucement vers la Seine. Les maisons sont toutes bâties dans des grottes, et lesrochers forment des architectures singulières. Chaque maison est au fond d’une entrée dans laquelle se joue le soleil à travers des espèces d’arceaux à jour for més par les roches pendantes : chaque roche a son plumet d’herbes vertes sur la tête; ce sont de petites rues, qui vont en montant et en descendant. Ah! qu’on doit être heureux là-dedans! Il y a beaucoup de vignes aux alentours, le vin se donne. Si vous voulez la solitude et la campagne, vous restez à Chatou ; si vous voulez la ville et la toilette, vous n’avez qu’à faire une demi-lieue, traverser Chatou, l'ile du marquis d’Aligre, et vous tombez à Bougival, là où vont les peintres et toutes sortes de bourgeois riches, qui logent dans des maisons de campagne.
— Tu me donnerais presque l’envie de me faire ermite à Carrières, avec Mariette si elle voulait, et un gros tonneau le vin pour les amis.
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— Je suis persuadée que Gérard n’y serait pas cinq Mi=
nutes, dit Mariette, qu’il courrait au chemin de fer pour re-
tourner à Paris. Mais tu mourrais sans Paris et sans le bruit, et sans ton café et sans tes amis. Voilà, Thomas, la vie de Gérard : il est assez paresseux de son naturel et ne travaille que tout Juste. Quelquefois il est huit jonrs sans toucher une plume; je crie un petit peu, et monsieur me dit que c’est de ma faute, qu'il est obligé d’aller déjeuner au café, qu’ensuite il lit les journaux; on lui parle, cela le distrait dans ses idées, et il ne peut plus rien faire de Ja journée, Il prétendait que, si je lui avais fait son déjeuner en hiver, s’il avait trouvé son feu allumé, il se serait levé beaucoup plus matin et qu’il aurait travaillé au moins quatre heures. Tous les jours, cet hiver, je me jetais courageusement en bas du lit, J’allumais le feu, j'allais prépa rer le déjeuner : Gérard finissait par se lever. Eh bien! quand 1l avait déjeuné, il ne manquait pas de se sauver et ne reparaissait plus qu’à diner.
— Tu me laissais seul à la maison! dit Gérard.
— Âs-tu besoin de quelqu'un pour travailler ? D'ailleurs, tu avais le petit chat.
— Oh ! le chat ne suffit pas, dit Gérard, au contraire. Je le regardais, je le voyais cligner des yeux, puis dormir; le feu aussi s’en mêlait, me tenait trop chaud, et je révais… Alors j'aimais mieux prendre mes papiers, mes plumes, mes livres, et m'en aller travailler dans un café ; là, je n’osais pas dormir.
— Je n'ai jamais compris, dit Mariette, comment il peut écrire dans un café où il ne travaille pas autant qu’il le prétend ; il est revenu plus d’une fois à la maison sans rapporter de nouvelles pages écrites.
— C’est que l'encre était mauvaise, dit Gérard. Je ne
connais rien de plus agaçant que de l’encre qui ne marque pas, de l'encre blanche : cela ne prend pas de relief sur le papier et rend un manuscrit monotone. Dame, cette méthode de travail a bien des désagréments,
— Je le crois, dit Thomas. Je me demande comment pourrait faire un peintre dans un café.
— Pourvu que le jour soit bon! Dans un temps Valentin y faisait de la gravure; il est vrai que nous étions seulement quelques amis réunis.
— Le bruit ne te dérange pas? demanda Thomas.
— Au contraire : ce qui me tue, c’est le calme et le silence ; j'aime à voir autour de moi le mouvement. Voilà comment je procède : je cherche un grand café, vaste et bien éclairé, où l’on puisse fumer et où il y ait beaucoup de journaux de l'établissement. Ceci est la préparation au travail. Je dispose mon papier, mon encrier sur la table, et je commence à écrire deux pages ; je m’arrète, je fume, je lis deux ou trois journaux, j'écris deux nouvelles pages, et ainsi de suite. Mais je suis forcé d’émigrer souvent et de quitter le café.
— Pourquoi? dit Thomas.
— Parce que, arrivant à des heures régulières, travaillant à peu près de même, au bout de huit jours je suis connu. Sans que je dise un mot, les garçons me servent un encrier en même temps que la demi-tasse, cela est tres bien; mais les habitués me regardent trop, ils s'occupent de moi plus que de raison : j’en surprends quelquefois qui regardent mon papier et qui voudraient savoir ce que j'écris. Les plus hardis arrivent jusqu’à ma table pour prendre mes journaux, tout cela pour lire sur mon papier. Un jour, j'ai entendu un habitué dire à un autre : « On n’écrivait pas ainsi du temps de Voltaire. » Enfin on me
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critique, on cherche à savoir qui je suis; ayant porté un journal à mon adresse, je me suis aperçu que le garçon s'était glissé sous la table, avait pris la bande imprimée et la communiquait au groupe des inquisiteurs. Alors j'étais obligé d'inventer un autre cabinet de travail et je cherchais un nouveau café. Mais il m’est arrivé une histoire qui aurait dû me dégoüter à jamais d'écrire dans les cafés, si je pouvais faire autrement. Je ne sais, Thomas, quel rôle jouent les nerfs dans la peinture, et si vous souffrez autant que nous en écrivant. Pour moi, si je fais quelqne chose de très comique, je m'amuse énormément de ce qui vient de ma plume ; il me semble que je lis une farce inconnue, d’un autre être que moi; il en est de même si j'écris une histoire lamentable : je suis ému comme j'étais gai auparavant. Un maün, je venais de tuer un enfant après mon déjeuner. N’aie pas peur, Mariette, c’est-à-dire que j’écrivais la mort d’un joli enfant et la douleur de sa mère... Tout à coup je vois sur mon écritoire un gros pâté blanc, teinté de noir au milieu : figure-toi, Thomas, que je pleurais à chaudes larmes.Je m’essuyai vite les yeux et je regardai dans le café : tous les regards étaient fixés sur moi. Je me suis sauvé et je n’ai plus reparu.
— Aussi pourquoi, dit Thomas, vas-tu pleurer en plein café?
— Je ne me souviens plus que je suis au café. A la table voisine il y a des joueurs de dominos qui font sonner sur le marbre leurs dominos, je ne les entends pas; en face de moi il y a des joueurs de billard qui frappent les queues sur le plancher, qui discutent, qui annoncent ‘ leurs points; je n’entends rien. Le travail m’environne d’une espèce de solitude particulière; et je ne demande qu'une chose : c’est qu'on ne m'adresse pas la parole directement, »
Départ de mademoiselle Mariette.
Un soir, dans la rue, Gérard aperçut, sur le trottoir, ; Feugères, qui marchait vivement en détournant la tête.
« Mais c’est Feugères, dit-il à Mariette. Il a l’air de ne pas vouloir nous reconnaitre. »
Mariette prétendit que Gérard se trompait.
«Il y a longtemps, dit Gérard, qu’on ne l’a vu à la maison.
— Nous sommes un peu brouillés, dit Mariette.
— Tu ne me l'avais pas dit.
— Cela n’en valait pas la peine; il voulait me faire la cour. J’ai déjà trop d’amoureux.
— Ah ! dit Gérard, il voulait te faire la cour? je ne m’en serais pas douté.
— Je le crois, tu ne te doutes de rien; si tu te maries un jour. Ë
— Je n’ai pas l'intention de me marier; est-ce que nous ne sommes pas ensemble? À moins que tu ne sois déjà fatiguée de moi.
— Voilà d’autres idées, dit Mariette ; je ne connais personne plus confiant que toi et en même temps plus inquiet.
— Sije suis confiant, c’est que je Vaime; car, du jour où je ne serai plus confiant, je ne aimerai plus.
— On ne sait pas, dit Mariette.
— Tu as mal fait de te brouiller avec Feugères : il s’est bien conduit pendant ta maladie. Il t'aime, je le crois; qui est-ce qui ne t'aimerait pas? Mais il est toujours facile de
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faire entendre raison à un homme : il sait que tu es avec mol.
— Que lui importe ? dit Mariette ; il voulait me prendre chez lui. /
— Alors, je commence à ne plus le défendre aussi chaudement.
— Je lui ai dit que ce n’était pas possible. Il prétend que tu es laid ; mais je réponds que je t'aime ainsi. Il a fait ton portrait sur son mur, avec tes longues manchettes et ton fameux habit à basques.
— Diable ! dit Gérard piqué.
— Il m'a fait souvent rire de toi.
— Il esttoujours facile, dit Gérard, quand on veut prendre la femme de quelqu'un, de rendre ce quelqu'un ridicule. Si je parlais de sa peinture, qui est calquée sur les figures des vases étrusques !
— Par exemple! s’écria Mariette, je ne veux pas qu’on dise de mal de la peinture de mon ami Feugères.
— Oui, il ira loin avec son imitation de l’antique.
— Îl a beaucoup de talent, dit Mariette.
— Où les a-t-il connus, les antiques? dit Gérard ; est-ce qu’il voit dans les rues des gens portant des péplums sur le dos ?
— C’est très distingué, dit Mariette.
— Distingué, distingué ! s’écria Gérard; un mot qu’on met à toutes sauces ; la distinction, c’est la décoration des gens médiocres.
— Tu n’empêcheras pas, dit Mariette, que sa Courtisane romaine n'ait eu un grand succès au Salon.
— Parbleu ! tous les bourgeois de Paris s’ameutaient autour ; ils trouvent ça plus difficile à peindre qu’un paysan en blouse, de même qu’on s’imagine qu'un poëme a plus
de valeur qu’un roman en prose ! Qu'est-ce que cela prouve? que le nombre des ignorants est considérable.
— Feugères est un grand peintre, dit Mariette.
— Tu net'y connais pas, » dit Gérard.
Il'arrivait souvent de semblables querelles. Mariette, frottée de littérature, de peinture, aimait la discussion et soutenait le talent de tous ceux qu’elle connaissait ; et Gérard entrait en fureur, commençant d’abord par raisonner sérieusement et ne pouvant tenir contre les. affirmations douteuses de son amie.
Peu de temps après, Mariette dit à Gérard :
« Je vais te quitter. »
Gérard pälit et crut qu’il allait se trouver mal.
«Je veux aller une huïtaine à Lyon voir ma mère.
— Ah! dit Gérard en respirant; pourquoi me tourmenter ainsi ?
—C’était pour voir si tu m’aimais.
—- Ne le sais-tu pas que je t'aime, mon amie? plus je vis avec toi, plus je m’attache à toi ; si je te perdais aujourd’hui, je ne sais ce que je deviendrais.. Mais comment vas-tu faire pour aller à Lyon ? le voyage est cher et nous ne sommes pas riches !
— Justement, dit Mariette, je disais l’autre jour, devant Ernest, coinbien j'aime maman et ma sœur, et combien cela me fait de peine de ne pas les voir ; il m’a offertimmédiatement de quoi faire le voyage.
— C’est très bien de la part d’Ernest.
— N'est-ce pas ? Diras-tu encore du mal des avocats ?
— Non, dit Gérard, pas devant lui, du moins. Voilà ce que j'appelle de l'amitié; pendant ton absence, je vais travailler de toutes mes forces, pour tâcher, à ton arrivée, de pouvoir lui rendre cet argent.
— Oh! dit Mariette, il m'a prèté pour autant de temps que je voudrai; du reste, je ne suis pas embarrassée : quand même je n’aurais pas trouvé de l'argent chez Ernest, tous les hommes me traitent plutôt en bon camarade qu’en femme, et il y en a dix qui seraient heureux de me rendre un service. »
La veille dn départ, Ernest envoya à Mariette un lièvre qu’il avait tué à la chasse, et on mit le lièvre dans un coin de la cuisine, ce qui causa au petit chat une grande joie. N'ayant pas de souris à sa disposition dans le logement, il se rua sur l'animal mort avec une rage sans pareille. I] le mordait aux oreilles et cherchait à le trainer par la chambre; mais le ventre de chanoine du lièvre aurait ri des forces réunies de quatre chats attelés.
Alors le chat, abandonnant son projet de trainer la vic= time sur le carreau, se mettait en arrêt devant le lièvre, sautait d’un saut énorme par-dessus le corps, et s’inquiétait démesurément, par le flair, de cet animal si doux qui se laissait ainsi maltraiter ; ensuite, il posait ses pattes sur le ventre soyeux du lièvre, et par ses coups multipliés, sem blait lui-même un lièvre épileptique essayant de crever le tambour qu’on a confié à sa docilité. Mariette fut obligée de retirer le lièvre des pattes du chat, qui voulait, comme un augure, consulter les entrailles de la victime.
Le petit chat fut admis sur la table à considérer de pres si le lièvre avait été cuit à point. Mariette recommanda à Gérard de ne pas oublier la nourriture du chat.
« Jai prévenu, dit-elle, la mère Pierre, qui te fera ton ménage pendant mon absence ; elle apportera du mou tous les matins. »
À trois heures, Gérard prit à part Mariette :
a J'aurais bien voulu rester seul avec toi, dit-il: nous n'avons plus que deux heures pour nous voir.
— Pourquoi ? dit Mariette.
— Ernest me trouble un peu, on est gêné devant quelqu'un, il ya mille choses qui ne peuvent se dire qu’à deux.
— Justement, dit Mariette, j'ai prié Ernest de m’accompagner avec toi à la voiture... je ne saurais, maintenant, comment le renvoyer. Et puis, tu n’as rien à cacher devant lui.
— C'est différent, » dit Gérard, qui songeait combien il est doux de ne rien dire à la femme qu’on aime quand on serre sa main dans la sienne.
À quatre heures, les trois amis prirent le chemin de la diligence; ils ne parlaient pas; seulement, tantôt Mariette prenait le bras de Gérard, tantôt le bras d’Ernest. Le bruit qui se faisait dans la cour des messageries réveilla un peu les idées de Gérard :
« Si tu étais en voiture avec des gens désagréables ?
— Je n'ai pas peur, dit Mariette; le conducteur est là pour me protéger. »
On appela les voyageurs. Les chevaux faisaient sonner le pavé, impatients de partir. Dix conversations se croisaient. Mariette embrassa Gérard d’abord, Ernest ensuite. La voiture roula.
« Comme vous avez l’air triste! dit Gérard à Ernest, dont la mélancolie habituelle semblait redoubler.
— Non, dit l'avocat.
— Îl paraît plus ému que moi, » pensa Gérard.
Pendant l'absence de Mariette, Gérard, au lieu de travailler, se mit à la poursuite de ses anciens amis, qu'il avait négligés depuis longtemps. [1 les trouva toujours dans la
rue des Canettes, faisant ménage comme par le passé ; mais il semblait à Gérard que toutes ces femmes désagréables servaient de boulet à chaque artiste. La colonie de la rue
De des Canettes, qui s'était agrandie, menaçant de transformer | | ce quartier en académie littéraire, était troublée sans
cesse par mille propos destinés à jeter la discorde dans les relations domestiques. Presque toujours c’étaient les femmes qui lançaient ces pétards de paroles ; il en arrivait des querelles, des discussions, de méchants propos.
La misère excessive qui régnait dans cet endroit remplit fe de noir le cœur de Gérard, qui sortit brusqnement afin 4 d'oublier cette fàcheuse impression. Et il aimait d'autant À plus Mariette; car depuis qu'il vivait avec elle, il n'avait pas passé par toutes ces querelles de ménage irritantes, ces méchants propos, fils de l’oisiveté. Heureusement pour lui, comme il aimait les livres, la première boite de bouquiniste l’occupa tellement, qu'il ne pensa plus à la rue des Canettes.
Le temps le plus heureux de Gérard était le moment où,
ayant un peu d'argent dans sa poche, il pouvait revenir chez lui avec une brochure ou un vieux livre curieux. Pour l'habitant de la rive gauche de la Seine, le quai Voltaire a un charme qu’il ne trouvera jamais sur les boulevards : c’est tout à la fois un musée, une bibliothèque immense et Ja campagne.
A partir du pont Neuf, une librairie considérable, à bon marché, s'étale sur le parapet pendant une demi-lieue; tout | en feuilletant une brochure, il est facile de jeter un regard sur la Seine, qui coule derrière les rares grands arbres verts de Paris. Comme les marchands ne se suivent |A pas immédiatement, et laissent quelquefois entre deux éta-
1 lages de livres un espace assez grand, aussitôt que Gérard
avait compulsé la dernière case d’un bouquiniste, il quittait immédiatement le trottoir, qui ne lui offrait plus d’intérêt, et allait étudier, en fläneur, les tableaux, les gravures, les chinoiseries, les vieux meubles, qui se trouvent du côté opposé. Puis il retournait au nouvel étalagiste se bourrer de connaissances sans fatigue et sans argent : car la mémoire joue un grand role dans ces sortes d’inventaires qui se font à la minute, qui vous montrent un titre, un auteur inconnus, qui embrassent, dans un seul casier, toutes les sciences, tous les arts et toutes les langues.
Ces jouissances ne sont pas données à tous, car il faut une seconde vue pour ne pas perdre son temps devant des livres sans importance ; ils doivent être devinés, même sans titre, et protégés par une enveloppe de poussière. Les bro= chures, quelquefois jetées avec un désordre sans pareil, veulent être regardées d’un coup d'œil, sans s'arrêter.
Deux heures de quai peuvent rapporter, en connaissances, deux mois de lecture dans une bibliothèque. Quant à acheter des livres, le flair demande à être subtil comme le flair d’un chien de chasse : une demi-page, une phrase, un mot, suffisent à décider si l’ouvrage vaut la peine d’être acheté.
Cherchant à pénétrer les mystères d’une case poussié reuse au fond de laquelle étaient entassées beaucoup de brochures en piteux état, Gérard sauta en se sentant frapper sur le dos.
€ Ah! Pauline, vous m’avez fait peur! » s’écria-t-il.
Dans d’autres circonstances, Gérard eût peut-être paru mécontent d’être tronblé dans ses bouquineries; mais il avait déjà passé plus de deux heures sur le quai, et il se sentait disposé à la conversation. ;
« Mariette est partie? dit Pauline.
— ]l y a trois jours, et je m'ennuie déjà.
— J'en étais sûre, dit Pauline ; vous aimez beaucoup Marictte?
— Beaucoup, oui, beaucoup.
— Selle ne revenait pas?
—Pourquoi?s’écria Gérard inquiété, pourquoi ne reviendrait-elle pas?
— C’est une supposition; je ne sais rien.
— À la bonne heure, dit Gérard; et que devenezvous?
— Je suis toujours avec de Villers, dit Pauline.
— Vous bat-il encore?
— Non; il y a longtemps.
— Depuis la dernière fois?
— Depuis deux mois.
— Quel plaisir trouvez-vous à être battue?
— Aucun, dit Pauline.
— Pourquoi vous ai-je rencontrée un jour la figure meurtrie ?
— Pétais dans mon tort. [l m'avait défendu d’aller au bal dans une maison où il se trouvait; je me suis déguisée en domino, croyant qu’il ne me reconnaitrait pas. Dans cette maison, je l’ai surpris faisant la cour à une femme; la jalousie m’a fait oublier de changer ma voix. De Villers, furieux, m'a mise à la porte de la soirée, et le lendemain matin, en rentrant, il m’a battue.
— Je l’aurais quitté, à votre place, dit Gérard.
— Que voulez-vous? je l’aime.
— Singulière femme!
— Ï m'a fait de bien jolis vers dernièrement.
— Des vers, dit Gérard, ne font pas oublier les coaps.
— Tout le monde les trouve admirables.
DE MADÉMOISELLE MARIETTE. 465
— Les savez-vous par cœur?
— Oui, dit Pauline.
— Eh bien! ne me les dites pas. Ah! vous eroyez encore aux vers; je vous plains. Vous avez toujours eu une passion pour les poètes.
— Ce n'étaient pas des passions.
— Qu'est-ce que c'était ?
— Rien, dit Pauline; je n’ai jamais aimé que deux hommes dans ma vie, et je n’aimerai plus. De Villers sera le dernier aimé.
— Est-ce que le premier vous battait aussi ?
— Au contraire, dit Pauline ; il était bon, mais égoïste. Ïl ne pensait qu'à manger, à faire de bons diners et à jouer; toutes les nuits, il rentrait à quatre heures du matin.
— Pauvre Pauline, vous n’avez pas de chance. Vous avez Connu un tas de poètes que vous n’aimiez pas et qui ont dû vous donner une mauvaise opinion de l’amour. Si j'étais femme, je n’aimerais pas tous ces petits poètes ; il me semble qu’ils ne peuvent vous mettre dans la tête que des gredineries. Croyez bien, Pauline, qu’ils aiment leurs vers en premier et leur femme en second.
— Vous avez un peu raison, Gérard; mais ils trompent si bien!
— Et votre aventure du billet de mille francs?
— Ah! on vous l’a dite?
— On me l’a mal racontée, j’en suis sûr, et vous devriez, Pauline, me dire exactement comment les choses se sont passées.
— C’est un peu long, et vous semblez pressé ?
— N'importe, dit Gérard, je vous accompagnerai. De quel côté allez-vous ?
— Je vais diner chez la mère Cadet.
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