‹ Les aventures de Mademoiselle MarietteChapitre 12 sur 29 · TRE TEINTE · texte numérisé non relu

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— Dine-t-on convenablement?

— On y dine à bon marché.

— Qui est-ce qui va là-dedans?

— Les comédiens de Bobino et de Montparnasse.

— Alors je m'en vais diner avec vous, si je ne vous gène pas.

— Au contraire, dit Pauline; vous y trouverez de Villers.

— De Villers! je n’y vais pas.

-— Pourquoi?

— De Villers m’agace, et ses poésies encore plus: je ne peux pas souffrir un homme dont je n'aime pas les œuvres.

— Mais cependant, dit Pauline, on s'occupe beaucoup de lui ; dernièrement on a dit dans un feuilleton que c'était le plus grand métrique de ce temps-ci.

— Métrique, qu'est-ce que vous me dites-là ? mais c’est donc un architecte que votre amant? Métrique! le plus grand métrique! Si on me traitait de la sorte, j'irais me sauver bien vite au fond de ma province. Voyez-vous, Pauline, vous êtes comme Kariette, qui me fait souffrir avec la peinture de Feugères. De Villers peut marcher avee Feugères ; ce sont deux, Grecs. Ils ont étudié la sculpture et la poésie grecques et n’en ont pris que la surface. À quoi cela répond-il de notre temps? Est-ce que nous avons besoin de nous plonger dans lantiquité? N’avons-nous pas d’autres passions, d’autres mœurs, d’autres vices ? Encore s’ils avaient compris le fond de la poésie et de la sculpture grecques ! mais ils n’en ont pris qué la forme, les Vénus, les Io Pœan, des. bêtises !

Ça ne me regarde pas, dit Pauline; expliquez-vous-

en avec lu.

— 1] y à une chose que vous devriez savoir, Pauline ;

c’est que de Villers n’a ni cœur ni sentiment; chacun de ses vers le prouve.

— Je sais qu’il n’a pas de cœur.

— Eh bien ! pourquoi l’aimez-vous ?

— Peut-être ne l’aimerais-je pas s’il était meilleur.

— Âlors, c’est différent, résignez-vous à ce qui vous arrivera. Mais vous ne me parlez pas de cette affaire de mille francs!

— À la fin de l'hiver dernier, dit Pauline, nous avions été souvent au bal masqué avec de Villers, et nous n’étions pas riches, tout était en gage au mont-de-piété. Un soir, J’allai en soirée chez Streich, qui donnait à jouer au lansquenet : il me restait quelque monnaie; je perds ce peu d’argent en me demandant comment je déjeunerai le lendemain. J'étais assez triste en revenant, car je ne pouvais pas prendre de voiture, et j'avais une longue course pour arriver chez moi. Le froid était vif ; il avait gelé, et le pavé était sec; une rne avant la mienne, j’apercois à la clarté du gaz un objet noir par terre, avec quelque chose qui brillait : c'était un portefeuille. Aussitôt je suis saisie par une grande émotion, et, sans réfléchir à ce que je faisais, je mets mon pied sur le portefeuille ; j'entendais dans la rue d'à côté des pas qui résonnaient sur le pavé, et je n'avais le courage ni de m’en aller ni de ramasser le portefeuille. Je craignais que ce ne fût la personne qui l'avait perdu qui revenait sur son chemin; mais cette personne n'entra pas dans la rue : je ramassai le portefeuille et, autant un moment auparavant j'étais immobile, autant je courus jusqu’à ma porte. La portière voulait me parler en me donnant ma clef; mais je ne lui dis ni bonjour ni bonsoir ; il me semblait que je n’avais plus de voix et que la salive s’arrêtait dans mon gosier. Je tenais le portefeuille

serré dans ma main gauche cachée sous mon chäle, et je vous assure, Gérard, que rien ne me l'aurait fait lâcher. Feus beaucoup de peine à ouvrir ma porte, tant ma main tremblait; en entrant, après avoir poussé le verrou, je jetai le portefeuille sur le lit, et j’allumai la bougie. Je me vis dans la glace le sang aux joues, moi qui suis ordinairement si pâle; je me déshabillai en un clin d'œil, et je mis deux bougies sur ma table de nuit. Ce qui brillait sur le portefeuille était une espèce de mauvaise petite serrure en acier, qui se ferme et s'ouvre sans clef : quant au portefeuille, il était en cuir verdâtre, sombre, et il contenait pas mal de papiers, en apparence. Je le reconnaîtrais entre mille, ear je l'ai assez longtemps regardé à l’extérieur avant d’oser l'ouvrir ; je le pesais dans mes mains et ne pouvais en détacher les yeux.

— Moi, dit Gérard, je l’aurais ouvert tout de suite,

— Non, j'essayai, avant de savoir ce qu’il contenait, de deviner si c’était un portefeuille d’homme riche ou d'homme pauvre; mais le portefeuille n’avait pas de sexe, il n’était ani beau ni laid, ni vieux ni neuf, ni distingué ni commun. « [1 doit contenir des billets de banque, » pensais-je.

— Quelle tentation ! dit Gérard; il n°‘y a pas un homme qui ne se soit posé cette question dans sa vie : « Que ferais- « je si je trouvais un portefeuille plein de billets de ban- « que ? »

— Moi aussi, dit Pauline, j'y avais souvent pensé, et, Maintenant que je me croyais au moment de répondre à cette question, je n’osais plus ouvrir le portefeuille. Je soufflai mes bougies pour tâcher d'échapper à mon émotion, et je réfléchis à ce que je ferais s'il y avait dedans une somme considérable. Je n’oserais d’abord la changer chez un changeur, car le lendemain la déclaration serait faite à

la police par celui qui a perdu le portefeuille. Il faudrait donc se sauver à l'étranger; mais, pour se sauver, il est nécessaire au moins de changer mille francs. Je pensai à me déguiser, à me couvrir la figure d’un double voile noir. Cela n’exciterait-il pas les soupçons ? Et puis où acheter le voile noir, quand je n’avais pas un sou chez moi? Je suis s1 grande qu’on me remarquera trop; alors je pensai à envoyer quelqu’un changer le billet; mais qui? Ma portière? elle n’a jamais vu de billet de banque dans mes mains, cela lui paraitra bizarre ; elle est bavarde, elle en parlera. Mettre quelqu'un dans la confidence, c’est impossible, nécessairement il demandera sa part, et je me sentais devenir égoiste, avare. Je pensai à l’emploi que je ferai de cette fortune : c'était de vivre tranquille, retirée, seule, avec des apparences médiocres, et de ne donner à soupçonner à personne que j'avais un trésor. Si je gardais les billets à Paris! mais où les cacher ? Rien ne ferme à clef, ma portière fait mon ménage, de Villers fouille partout... « Je ne verrai « plus de Villers, pensai-je; ce n’est pas avec ma fortune « que je garderai ce misérable, ce poète; c’est bon quand « on est pauvre ! Où cacher l'argent? dans la cheminée ? je « ne pourrai plus faire de feu ; sous les carreaux de la cham « bre? mais il faudrait en desceller un, leremettre en place, « appeler un maçon, le surveiller pendant l'opération : cela « paraîtra étonnant dans la maison. Je renverrai la por « tière; elle ne fera plus mon ménage. Mettons qu'il y ait « cent mille francs; cela me fera cinq mille francs de ren- « tes, je retournerai dans mon pays, j'’achèterai une ferme «et je la ferai valoir sons mes yeux. Comment expliquer à « ma mère ma fortune subite? Ce n’est pas possible. » Je me souvins d’avoir entendu dire que les billets de banque avaient des numéros, et que le perdant pouvait, dès le len= s*

demain matin, faire la déclaration de ces numéros : peutêtre avait-il déposé sa plainte dès le même soir. Il était minuit quand je trouvai le portefeuille; mais, comme la rue est très déserte, il était peut-être perdu di deux heures,

depuis que atre heures, sans que personne l'eût apercu, « C’est v isje; mais un homme qui perd cent « mille francs a un homme riche, on ne porte jamais dans « sa poche sa fortune d’un seul coup. Qu'est-ce que cent « mille francs pour M. de Rothschild? » Puis je changeai

mes rêves : « Qu'est-ce qui me fait penser à cent mille

« francs? Je ne l’ai pas ouvert. Il n’y en a peut-être que « cmquante mille, que vingt mille, que dix mille, que cent « francs. Une petite somme, ce serait un crime de la garder; «elle doit appartenir à un malheureux garcon de recette, « qui sera obligé de la rendre sur ses appointements. Est- « ce bien la peine de garder vingt mille francs? Et quand « je serai vieille, laide, abandonnée, au lieu de finir à l’hô- « pital, j'aurai vingt mille francs; dans la campagne, on ne « dépense presque rien, je mourrai tranquillement sans « besoins. »

— Et vous n’avez pas encore ouvert le portefeuille? dit Gérard.

— Pas tout de suite.

— Quel supplice ! mais je serais devenu fou. Enfin que

contenait-il ?

— Attendez; au bout d’une heure, n’y tenant plus, je rallumai mes de je me levai, j'ouvris un tiroir de ma commode et je pris des cartes.

— Voilà les cartes maintenant! s’écria Gérard. Vous alliez demander conseil aux cartes ?

— Précisément; je rangeai les cartes sur mon lit, et,

après quelques tours, je les jetai de colère, ne trouvant rien en rapport avec ma situation.

— Ï yen a qui ouvriraient la Bible; vous, vous consul tez les cartes.

— Le portefeuilie était sous ma main, dit Pauline; je commençai par l'ouvrir. L’une des poches contenait beauns de l° apiers ; l’autre était fermée par nne patte de

cuir. Je jetai les Re piers sur mon lit, et je vis d’abord un passeport.

— C'était un voyageur, dit Gérar

— Croirez-vous, dit Pauline, que j'ai regardé d’abord son âge?

— Ah ! les femmes ! Quel âge avait-il ?

— (}narante-deux ans.

— Un peu trop âgé pour vous.

— Vous allez tout de suite à l’extrême, dit Pauline; ensuite je lus son signalement. .

— Vous avez dù être bien avancée ?

— Îl avait la barbe noire, des yeux gris, nez ordinaire , bouche moyenne.

— Et visage ovale, dit Gérard ; le secrétaire du commissaire de police ne sort pas de là. On ne distinguerait pas sur un passeport Antinoüs de M. de Roquelaure. Pas de signes particuliers, sans doute ?

— Non.

— Et sa profession ?

Rentier, dit Pauline.

— Ah ! voilà qui est intéressant ! rentier, cela commence à éclaircir l'affaire.

— Îl y avait dans la même poche une carte de restaurant.

— Se nourrissait-il bien ?

er

— Un diner de trois francs.

— Dame ! il est difficile de juger un homme sur un diner de trois francs. Ce peut être un homme d’une grande simplicité dans sa nourriture ; on peut diner raisonnablement pour trois francs.

— Ïl y avait deux potages sur la carte.

— L'inconnu perd ma confiance, s écria Gérard. Deux potages représentent deux personnes; c'était un diner à deux, c’est-à-dire à trente sous par tête. Mauvais diner! il est même étrange que, dépensant si peu, cet homme n’ait pas poussé la corruption jusqu’au restaurant à trente sous; vous ne m'avez pas dit comment il s'appelait.

— M. Chouippe.

— M. Chouippe! dit Gérard; il y a quelque chose de comique dans l'inconnu, ou je n’ai aucun sentiment des noms. Chouippe, rentier, âgé de quarante-deux ans, menant diner quelqu'un à raison de trente sous par tête, me parait un être grotesque.

— Îl y avait aussi une lettre, dit Pauline, datée de Rouen : c’était sa sœur qui lui écrivait qu’elle était dans un moment très difficile, que son commerce n’allait pas, et qu’il

Jui rendraït un grand service en lui prétant cinq cents

francs.

— Ce Chouippe était done dans une bonne position; je parie qu’il n’a rien envoyé à sa sœur.

— Je n’en sais rien, dit Pauline. Je lus aussi une adresse imprimée d’un marchand de paille à tresser, ainsi qu'un de ces papiers qu’on vous donne dans les rues pour annoncer des chapeaux de soie à six francs.

— Voyez-vous, Pauline? Chouippe était avare; on ne range pas ainsi dans son portefeuille des adresses de chapeaux de soie à six francs; ce Chouippe croyait encore au

bon marché des objets de première nécessité; tout cela annonce un homme borné.

— Dans un petit papier plié en quatre étaient enveloppés des cheveux.

— Bon, dit Gérard, vous avez été jalouse?

— Pas du tout; il y avait quatre de ces petits paquets avec des cheveux de différentes nuances.

— Mais, c'est un don Juan, ce Chouippe! quatre paquets de cheveux différents !

— Et dans un papier le nom d’Adèle, tandis que les autres ne contenaient que des initiales.

— Adèle n'avait aucun ménagement à garder, et les autres cheveux étaient des cheveux de femmes mariées, de grandes dames ou plutôt de bourgeoises ; car un Chouippe ne connaît pas de grandes dames.

— J'ouvris avec anxiété la poche fermée par une patte de cuir, dit Pauline; mes beaux rêves de cent mille francs étaient à l’eau, et j'avais la plus mauvaise opinion, comme vous, de ce portefeuille, lorsque j’aperçus un papier plié en trois, jaune et fin, transparent. C’était un billet de banque de mille francs.

— Allons donc !

— Je le regardai longtemps, il était bon. Ah! quelle nuit ce billet m’a fait passer ! Je n’avais pas un sou, de Villers non plus. Le printemps venait ; mes robes, qui allaient encore depuis l’hiver précédent, étaient usées, abimées. Je devais quelque argent à une brave femme qui m’a donné à manger à crédit pendant six mois et qui en avait bien besoin ; mon marchand de meubles me tracassait pour une soixantaine de francs que je lui redois. Après avoir fait mes comptes, je trouvai qu'avec ces mille francs je paierais mes petites dettes et que je serais habillée à neuf; en même

temps, il fallait déménager pour le huit du mois d'avril, et nous étions à la fin de mars. Je n’avais rien à donner au propriétaire, à qui je devais deux termes; on aurait donc gardé mon mobilier : les mille francs tombaient du ciel. Je mis le billet sous mon chevet, et je ne dormis pas de la nuit. Je pouvais aller changer mon billet dans un autre quartier sans courir grand risque d’être reconnue. À six heures du matin, ne tenant plus dans mon lit, je m’habillai à la hâte et je sortis emportant mon portefeuille. Je courus rue Fcan- Jacques-Rousseau ; c’est là que demeurait M. Chouippe.

— Ah! s’écria Gérard, vous lui avez rendu son billet?

—— Non, dit Pauline, je sonnai un quart d’heure à sa porte et on ne me répondit pas; mais je laissai un mot au crayon à la portière, en lui disant que j'attendrais M. Chouippe chez moi jusqu’à midi pour une affaire très importante. En revenant par le passage des Panoramas, je regardai la boutique du changeur : un quart d'heure avant, j'aurais pu y entrer et m’en retourner plus riche de mille francs ; maintenant ça m'était égal. Sur les dix heures, il arriva chez moi un homme qui avait des cheveux rouges et crépus, des lunettes et un long menton pointu ; il dit : « Je « suis M. Chouippe et vous êtes sans doute mademoiselle « Pauline. » Je lui répondis que j'avais trouvé son portefeuille. Il me dit : « Que voulez-vous? » Je vous avoue, Gérard, que, sur le moment, je me suis repentie d’avoir été ausei honnête : j'allais courir après cet homme, et ilme demandait grossièrement ce que je voulais pour ma peine. Je lui répondis que je ne voulais rien. « Plaït-il? » me dit-il. Je dis que je ne faisais pas payer mes services. Alors tout s’expliqua. Ce M. Chouippe était sourd.

— Quelle dégringolade! dit Gérard; tous les vices! sourd

et diner à trente sous, rouge de cheveux, au lieu d’un beau jeune homme, d’un riche héritier. Enfin, comment l'affaire s’est-elle terminée ?

— Ïl m'a beaucoup remerciée, et, huit jours après , Ja reçu un médaillon encadré qui me une pensée dessinée en cheveux rouges, avec une lettre qui me priaït d’accepter ce cadeau de ses mai

— Oh! le scélérat que ce ent I faisait des tableaux en cheveux pour son agrément. N'importe, Pauline, vous avez bien fait; c’est très beau de votre part. Et vous n’avez pas eu de regrets?

— Aucun.

— Même après la pensée en cheveux rouges?

— Non. On s’est beaucoup moqué de moi.

— Qui?

— De Villers et ses amis; ils étaient tous d’avis que je devais garder le billet.

— Ceci prouve que vos petits poètes sont des scélérats et que vous vous êtes très bien conduite, Pauline.

— Be Villers me disait que j'avais agi comme un cocher de fiacre.

— Oh! je connais leurs paradoxes ; ils détruiraient tout par le ridicule. Et croyez bien, Pauline, que vous serez un jour ou l’autre récompensée de votre belle action : je crois au châtiment sur la terre. Si vous aviez gardé le billet de mille francs, vous auriez été punie à un moment de cette faute; d’ailleurs, à quoi peuvent servir mille francs ? à une toilette de nn Un printemps est si tôt passé ! »

Pendant cette conversation, on était arrivé chez la mère Cadet, dont la maison est située au-delà de la barrière du Maine. De Villers, sans attendre Pauline, était déjà attablé avec les comédiens qui faisaient son bonheur. L'amour de

l'antiquité se partageait son cœur avec l'amour des cabotins; sans s'inquiéter de leur talent, il les estimait tous également, pourvu qu’un peu de rouge eût approché leur joue et que leurs yeux fussent fatigués par le feu de la rampe. Il 4 recherchait l'amitié de tout ce qui touchait au théâtre, contrôleurs, pompiers, ouvreuses, et mettait un grand amourbr propre à savoir depuis le nom du secrétaire de la direction 14 jusqu’à celui du dernier figurant.

Il eût été difficile d'expliquer cette double passion pour

les Grecs et pour les cabotins, si des comparaisons, prises à tout instant dans les objets matériels du théâtre, n’eussent expliqué quelle joie ce créateur en faux des Vénus anadyo- A mènes trouvait dans l’art faux du théâtre.

4 La maladie dont était atteint de Villers, qu’il avait attrapée à se frotter continuellement aux objets matériels du 4 théâtre, courait à cette époque le monde littéraire avec des variantes. Les uns ne s’occupaient pas de théâtre, mais de ll musique ; et toutes leurs œuvres, en prose et en vers, ten- | daient toujours à se rapprocher des matières musicales ; les | autres ne voyaient rien que la peinture, et se consumaient en luttes infertiles à faire de leur plume un pinceau. Ils avaient inventé une nouvelle langue singulière, non pas sans mal, qui faisait que l’art du poète consistait à mouler une statue et à suivre le burin d’une gravure.

Ces singulières transpositions d'art, quifirent que la pensée se ravala à des imitations d’arts inférieurs, et qui laissaient de côté la nature, l’homme et ses passions, pour s’oc-

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ji cuper plus attentivement de sa forme extérieure, menèrent bien des esprits à mal. C’est contre ces tendances que protestait Gérard, qui soutenait qu’il aimait mieux lire la lettre d'un paysan, sans orthographe et pleine de fautes, plutôt que suivre cette fausse voie.

Ï existait à ce moment un certain groupe de jeunes écrivains tout jeunes, qui, après avoir étudié certains procédés à la mode, tels que l'antithèse, écrivaient avec une déplorable facilité sur toutes chosessans en connaîtrele premier mot, etavaient l’air, grâce à des bascules de mots, d’être de profonds penseurs.

Gérard, ayant rencontré dans une imprimerie un de ces jeunes gens qui se livrait à la composition la plus rapide d’un feuilleton sur des matières archéologiques, sortit avec l'intention de se casser la tête au premier mur. Que pouvaient devenir la conscience littéraire et l’étude aux prises avec de telles improvisations? S'il s'était senti soutenu, encouragé par quelques esprits consciencieux, au milieu de ces débauches de style! Mais ses camarades, ceux qui le comprenaient, ne produisaient rien ; ils manquaient de ténacité, de courage, et ne se sentaient pas la force de vivre seuls sans se frotter au malsain contact des poètes corrompus.

Gérard réfléchit à tout cela, et se dit aw’il fallait ne compter que sur soi, chacun de ses amis ayant des faiblesses et des préoccupations en dehors de l’art; mais, comme il avait besoin de s’épancher, de trouver quelqu'un à qui tout dire, il fut heureux de rencontrer Mariette. « Je vivrais bien, disait-il, avec une grosse cuisinière, et je lui confierais mes projets les plus chers, mes travaux, mon avenir; je ne demande pas qu’elle me comprenne, mais qu’elle en ait l'air seulement. »

Gérard ne pouvait supporter les quarts d'intelligence, -les demi-éducations, les gens frottés d'art, les amateurs éclairés, les bavards : toutes Les fois qu’il se rencontrait avec un de ces êtres, 1l devenait triste, morose et sans paroles. Son esprit et sa physionomie étaient un reflet des gens désagréa-

ai à

bles ; il se sentait devenir méchant en leur société, et son caractère s’en ressentait.

Aussi il se repentit vivement d’avoir accompagné Pauline au cabaret, car la vue de de Villers et des cabotins changea pour ainsi dire sa nourriture en poison. De Villers était en train de discuter les mérites des célébrités du boulevard dans le drame. Il avait assisté à toutes les pièces nouvelles, aux répétitions ; il ne quittait pas les acteurs au café, dans les coulisses, faisait des sonnets aux actrices, et remplissait les colonnes d’un obscur petit journal de théâtre d "éloges insensés sur tous les comédiens, même ceux de la banlieue.

Pour le moment, il irainait à sa suite un jeune poète de province, à figure de séminarisie, qui devait sous peu emplir Paris de son nom par sesfolles dépenses aussi calculées que ses excentricités. Il fut présenté à Gérard comme devant obtenir à l'Odéon un succès étonnant, grâce à une étude antique.

Le poète de la province salua, et Gérard garda son chapeau sur la tête, décidé à pousser la brutalité } jusqu’au bout. Sachant d'avance, par la nature du titre annoncé ,que le talent du poète de province n’avait rien à déméler avec des œuvres sérieuses, il ne voulait, sous aucun prétexte, entamer ces serrements de main, ces saluts, ces Pb qui enchaïnent la plume d’un homme.

Le repas était splendide, à cause des libéralités du provincial, qui cultivait la poésie en grand seigneur, c’est-àdire qui espérait par son argent convertir la littérature en une armée de claqueurs. Vètu d’un mauvais habit noir râpé, la tête basse, les yeux regardant la terre, les mains frénétiquement crispées sur la poitrine, il offrait la représentation vulgaire d’un cuistre de collége, écrasé sous l’interrogatoire du principal. La tenue, le regard humble, la pâleur même,

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le regard convulsif et malsain, tout semblait calculé et obtenu à force d'art; car ce jeune poète provincial, avec ses habits pauvres, était arrivé à Paris avec une centaine de mille francs, destinés à monter une armée d’amis.

Les comédiens de Bobino et de la banlieue, qui ce soir-là proftaient des largesses de vin bleu et de biftecks commandés par le poète, semblaient attentifs àses moindres paroles, et app laudissaient à ses oui et à ses non comme à des traits de génie, saufà se moquer plus tard de l’amphitryon quand il serait parti. Gérard, qui ne voulait ni se mêler àla bande des admirateurs ni partager une miette du festin, dina de mauvaise humeur, prit congé de Pauline et sortit.

La famile.

Gérard rentrait chez lui tristement en songeant combien il serait malheureux d’être oblicé de fréquenter de pareils êtres lorsque la portière lui remit une lettre. Il regarda le timbre, et lut Lyon; en moins d’un clin d'œil, il franchit ses trois étages, Ne sa porte brusquement, et n’entendit même pas les doux miaulements du chat qui saluait son arrivée.

« Mon bon petit homme, écrivait Mariette, voici tous les malbeurs qui me sont arrivés : je cours vite à la maison pour voir maman; mamann'y était plus, elle était partie très malade à l'hopital, tu vois mon désespoir. Enfin, je suis arrivée avec un peu d’argent, cela a refait toute la maison ! Mon petit homme, je t'aime! il faut que je parte bien. vite auprès de toi; mais je m’effraye de-quelque chose, c’est de

DS TRE e las - DD

ne pas avoir de l’argent pour emmener maman et ma sœur. J'en demanderai à toutes mes connaissances. Seulement, pour mon petit homme, il a fallu que je le quitte pour savoir combien je l'aimais, enfin, il faut qu'avant huit jours je sois auprès de toi.

« Si je ne peux pas partir avec toute ma famille, je parti rai seule. Je t'embrasse sur les deux yeux; sois bien sage, surtout. Dis-moi ce que fait notre petit chat, s’il regrette sa maman. Réponds-moi tout de suite, ma sœur Antoinette envoie un baiser. »

Gérard lut cette lettre deux fois avant de se coucher, et, pour rester sous cette impression heureuse, il souffla sa bougie sans prendre un livre, suivant son habitude : mais il lui fut impossible de dormir, et il ralluma sa bougie pour lire la lettre une troisième fois. Le petit chat sauta sur le lit, comme s’il avait su qu’on pensait à lui à soixante lieues, et il ronronnait en se frottant la tête contre la lettre que tenait Gérard à la main.

Trois jours après on entendit un grand bruit dans l’escalier, et Mariette tomba dans les bras de Gérard; elle était suivie de deux jeunes filles, dont l’une conduisait à pas lents une vieille femme.

« Voilà maman, dit Mariette ; voilà ma sœur Antoinette. Eh bien! tu ne l’embrasses pas, Gérard! voilà ma cousine Ursule. Vois-tu, Antoinette, c’est que Gérard est un peu timide, mais vous vous entendrez bien ensemble. »

Les commissionnaires apportaient malles sur malles: Ja cuisine était petite, ainsi que la salle à manger; Gérard se reüra dans le fond, pendant que les trois femmes s’occupaient à ranger, àreconnaître leurs caisses. Aussitôt déballé, tout était ouvert, Mariette criait après le porteur d’eau, qui oubliait de remplir la fontaine : elle cherchait du linge blane,

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que madame Pierre avait oublié de rapporter du blanchissage ; la cousine Ursule avait faim, et Antoinette sommeil. Mariette amena sa mère, à moitié aveugle, dans la chambre à coucher, et l’assit dans un fauteuil : elle la laissa aux soins de Gérard, qui restait anéanti sur une chaise, dans un coin de la chambre. |

Lui, qui aimait la tranquillité la plus absolue, se trouvait au milieu de quatre femmes, dans deux petites chambres ; il avait regardé Antoinette, plus jeune que Mariette, mais grélée, maigre, et d’une figure peu avenante. La cousine Ursule semblait une ouvrière qui sort de la campagne; la mère, infirme, se tenait affaissée dans le fauteuil, d’un air sévère.

Gérard cherchait des paroles pour entamer une conversation, et il n’en trouvait pas; d’ailleurs, la mère ne paraissait pas s’apercevoir qu’il y eût quelqu'un dans l’appartement.

« Vous devez être fatiguée, madame, de votre voyage ? » dit-il.

Elle ne répondit pas.

Gérard alla vers Mariette, et lui dit qu’il ne savait com= ment prendre soin de sa mère.

« Si tu étais gentil, dit Mariette, tu t’en irais jusqu’à une heure, afin que nous nous reposions un peu. À une heure nous déjeunerons.

— Je le veux bien, dit Gérard, heureux de se recucillir.

— Va lire les journaux, n’est-ce pas? »

Gérard sortit dans la direction du Luxembourg. « Ah! s’écria-t-il, quelle fantaisie s’est emparée de Mariette, de ramener trois femmes avec elle ! Il est impossible que nous logions tous ensemble, Et la mère, qui ne me répond

pas. elle a raison : est-il convenable qu’elle se trouve avec moi?... »

Le trou d’un enfer domestique venait de s'ouvrir sous les pieds de Gérard, et il se sentait pris d’un vertige qui l'y attrait. Il se demandait comment, trouvant à vivre avec peine en compagnie de Mariette, il arriverait à nourrir une si nombreuse assemblée ; il entrevoyait un lendemain plein d'orages et de disputes entre les quatre femmes. Gérard avait été à même de voir de pareilles associations, qui se terminaient et se renouvelaient tous les jours par des faims et des misères sans remède.

Il cherchait à se rendre compte des motifs qui avaient décidé Mariette à grouper tant de femmes autour d’elle : quand même elles ne se disputeraient pas, chose peu probable, le seul fait de se réveiller en entendant quatre conversations, troublait l’esprit de Gérard. C'était un ménage réel, sans aucune des lois civiles ni religieuses qui font supporter les difficultés de la vie. Gérard se demanda si Mariette n’avait pas l'intention de se marier avec lui, ct si la vocation ne l’en prenait pas à ce moment: il comprit alors les sérieux engage ments qui pèseraient sur sa vie et qui entraveraient son art.

Il aimait Mariette, telle qu’il l’avait connue, seule, sans famille, sans sœur et sans cousine : peut-être l’avait-il prise au début par caprice; mais cette liaison était devenue un attachement sérieux dont il ne prévoyait pas la fin. Mariette eüt voulu consacrer par les lois cette liaison, que Gérard, un mois avant son départ, n’eût pas reculé devant une existence qu’il se peignait douce, tranquille, pleine de charme et d'intimité; mais le retour de Mariette accompagnée de trois personnes le faisait réfléchir.

Habitué à travailler à sa fantaisie, à ne se plier à aucune exigence, décidé à ne jamais faire un métier de sa plume,

Gérard produisait peu, trouvait difficilement à placer son travail, et il pensait que l'entretien de quatre personnes lui ferait perdre sa conscience, sa volonté et son courage; il faudrait se livrer à destravaux tout à fait en dehors de l’art, se mettre aux gages de quelque entrepreneur de journalisme ou de librairie, travailler à l’heure, et faire tant de pages par jour.

Mariette, dans sa tête folle, n’avait pas songé à la millième partie des réflexions qui se croisaient dans l’esprit de Gérard; peut-être ne pensait-elle pas plus au mariage avant qu'après. Alors, comment s’était-elle embarrassée de trois personnes ? Gérard avait assez de cœur pour ne pas conseiller à Mariette de se séparer de sa mère; mais il ne voyait pas quelles raisons puissantes pouvaient avoir décidé Mariette à l’amener avec elle, ainsi que sa sœur. Puisque de temps à autre elle envoyait à Lyon de petites sommes d’argent, il était plus naturel de continuer ces envois et de les rendre plus fréquents, sans introduire sa mère dans le domicile d'un homme qui n’était lié avec elle que par une rencontre dans un bal.

L'air chagrin de la mère montrait assez à Gérard qu'elle sentait comme lui combien était peu convenable son en trée dans la maison de la rue Saint-Benoît. En ce moment, Gérard aurait voulu dire à Mariette les mille réflexions qui l’agitaient; même sans être compris, Gérard eût été heureux d'exprimer en paroles ses idées.

Puis il pensait à quitter Mariette et à rentrer seul dans la vie de travail; mais un attachement de deux ans ne pouvait être brisé si facilement par une nature timide etaimante comme celle de Gérard. « Que je revoie Mariette encore une fois, se disait-il, que je lui dise combien je l'aime, et nous nous séparerons ensuite, »

Ayant marché pendant deux heures sans s’être arrêté à rien, Gérard se rendit chez Thomas, pour lui communiquer tout ce qu'il avait amassé de projets, de réflexions; mais Thomas n’était pas chez lui, et Gérard revint à la rue Saint- Benoit sans parti pris.

À son grand étonnement, il ne trouva pas Mariette ; elle ne s'était pas couchée, la mère reposait dans le lit, Antoinette et Ursule se partageaientun matelas qu’on avait étendu par terre. Tout était en désordre dans l'appartement : les malles ouvertes, le linge sur les tables, les chapeaux de femme sur les chaises.

Un seul acteur semblait heureux de ce bouleversement : le petit chat, qui sautait d’une caisse dans une autre pour flairer les boites, et qui prenait plaisir à déchirer les journaux servant d’enveloppes au linge et aux broderies. Rien ne fut plus pénible à Gérard que la vue du petit chat; car il se demandait, s’il arrivait une séparation, quel serait le maitre définitif d’un animal qui avait fait longtemps les joies du ménage.

Ïl eut l’envie de savoir où était allée Mariette; mais Antoinette et Ursule paraissaient plus disposées à dormir qu’à répondre. Une heure se passa pénible pour Gérard, qui regardait avec terreur son domicile à l’envers sanstrouver de chaise pour s'asseoir. Il se disait que l’arrivée de Mariette avait été froide, lui qui avait tant rêvé ce doux moment ! Il pensa à son petit voyage, quand il revint et qu’il trouva Mariette en convalescence, la jolie manière dont elle l'avait regardé; accoudé sur sa fenêtre, il se prit à regretter cet heureux temps.

.… Pourquoi Mariette était-elle sortie si matin, sans se repo= ser? Cette question l’embarrassait, un moment il crut qu’elle avait dû courir chez les marchands du voisinage pour pré

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parer le déjeuner : mais elle ne revenait pas. La petite fenêtre de la rue Saint-Benoît donne sur une impasse derrière la place Saint-Germain-des-Prés; à peine voit-on, par moment, une femme qui sort de sa maison pour jeter de l’eau dans le ruisseau : cette vue, qui avait semblé à Gérard le plus beau des paysages quand il était heureux, prenait aujourd’hui des teintes grises.

Gérard se sentait pris de l’envie d’éveiller une des deux cousines; mais il n’osait, ayant été habitué par Mariette à se montrer plein de respect pour le sommeil. Cependant, afin de mettre un terme au repos des deux cousines, qui menaçaient de dormir jusqu’au lendemain matin, il chargea le petit chat de cette fonction. La figure d’Antoinette endormie, son menton pointu, ses lèvres pincées, une certaine réputation de mauvais caractère accolée de tout temps aux femmes grêlées, le décidèrent à choisir pour sa victime Ursule, dont le sommeil annonçaït un caractère plus simple et plus doux.

Gérard posa le petit chat délicatement au pied du lit et se plaça au chevet, en agitant auprès de l'oreiller une petite boule de papier, bien certain que le chat, avide et curieux de mouvement, s’élancerait d’un bond rapide vers l’objet remuant, en passant sur le corps d’Ursule. En effet, le chat s’accroupit comme un tigre, ses yeux s’illuminèrent comme une topaze touchée par un rayon de soleil ; tout son corps s’enfla comme s’il eût été soufflé. Ses oreilles étaient en arrêt, sa queue frétillait; mais, contre son habitude, il resta en observation, comprenant peut-être le danger qu’il courait en réveillant une femme.

Gérard employa toutes les ruses connues, soit en faisant avancer discrètement la boule de papier, soit en la retirant brusquement, soit en lui communiquant un mouvement sac-

cadé, soit en la laissant au repos; le chat s’agitait au pied du lit, montrait une grande ardeur intérieure, sans bouger de place.

Gérard, irrité contre le chat, qui ne voulait pas lui servir de complice, inventa un projet brutal qui ne laissait plus à l'animal son libre arbitre. Il le prit dans ses bras et le jeta, 1e, de sa hauteur, sur le corps d’Ursule, qui poussa un tel eri de terreur, que Gérard se retourna brusquement vers la fe-

| nêtre, feignant de regarder dans la rue, bien décidé à nier Î

son crime et à en rejeter tout l’odieux sur le caractere bib zarre du petit chat.

| « Qu'est-ce qu’il y a? » dit-il d’un ton étonné. Et : Ursule se frottait les yeux comme pour essayer de se rendre compte de la cause qui avait troublé son som- LE : meil.

b « J'ai senti, dit-elle, comme une grosse pierre me tomber sur la poitrine »

Gérard regarda le plafond et s’écria :

L « Une pierre! impossible ! je l'aurais vue entrer par la fenêtre!

— (est égal, c'était bien lourd, dit Ursule. Et je ne vois

| rien.

| — Vous avez peut-être rêvé?

— Non, dit Ursule, j'ai senti le coup.

— Ne serait-ce pas ce monstre-là? dit Gérard en montrant le chat, qui, fort de son innocence, sortait de la cnisine pour connaître les résultats de son crime involontaire.

— Que je ty reprenne! » dit Ursule en montrant le

, poing au chat.

Et elle reposa sa tête sur l’oreiller, paraissant prête à recommencer à dormir de plus belle; mais ce nouveau sommeil ne cadrait pas avec les projets de Gérard, qui pensait

que, s’il attendait une minute de plus, il serait obligé de tramer de nouveaux complots.

« Mademoiselle Ursule ! cria-t-il.

— Plait-il, monsieur !

— Savez-vous quelle heure il est?

— Non.

— Îl est l'heure de déjeuner.

— Mariette à dit qu’on l’attende.

— Où est-elle allée ?

— Je n’en sais rien.

— Vous sentez-vous reposée ?

— Je dormirais bien encore. »

Gérard ne savait quel tour donner à la conversation pour mettre fin à un tel sommeil, lorsque la clef grinça dans la porte, et Mariette entra. Gérard courut à elle dans la cuisine, demandant au ciel, en ce moment, que le sommeil des deux cousines continuât, afin d’avoir un moment d’explication; mais Mariette se mit à crier :

« Eh ! paresseuses, vite, levez-vons.

— Je voudrais te parler, dit Gérard.

— Plus tard, il faut que le déjeuner se fasse... Allons, Antoinette, vite, lève-tol. »

Comme personne ne répondait à cette pressante invitation, Mariette, sans y mettre les précautions et les ruses de Gérard, secoua sa sœur, sa cousine, ne fit pas attention à leurs murmures, et entra dans la chambre de sa mère. Puis elle revint :

« Mon petit homme, dit-elle, va un moment dans la cuisine, pendant que tout le monde s’habillera,. »

Gérard fit la grimace.

« Allons, je vais y aller avec toi, dit-elle, Ça ne doit pas tamuser, un pareil bouleversement ? »

Gérard ne répondit pas, mais sa figure désolée répondit pour lui.

« Ne Vinquiète pas, j'ai déjà trouvé un logement pour maman.

— Tu as bien fait; mais tu n’as pas été longue à chercher ce logement.

— Oh! Charles m’a prêté le sien.

— Quel Charles ? demanda Gérard.

| — Un de mes amis, tu sais bien.

LS: — Non, je ne le connais pas.

— Je en ai parlé cent fois.

— C’est possible, dit Gérard.

— Alors, maman ira coucher ce soir quai des Augustins; en attendant, Antoinette et Ursule resteront quelques jours sur le matelas: elles ne nous géneront pas. D’ailleurs Ursule D ! va travailler pour nous; ma sœur et maman ont besoin de ‘à linge et de robes, tes chemises commencent à s’en aller. Ursule est bonne ouvrière ; elle coudra en attendant qu’elle ait trouvé une place. Êtes-vous levées ?.… dit Mariette, Mon Dieu ! qu’elles sont longues ! Vite, dépêchez-vous de vous habiller, j'ai besoin de vous. Toi, Antoinette, tu vas aller au marché Saint-Germain acheter des légumes pendant que J'allumerai le feu; Ursule ira chez le marchand de vins et le boucher. N'oublie pas non plus l’épicier : nous avons 4! besoin de sucre, de bougies. »

L | Les deux cousines dirent qu’elles ne savaient pas l'adresse \ de ces marchands et qu’elles se perdraisnt.

un. « Voilà déjà mes deux paresseuses ! dit Mariette.

! | — Je ne trouve pas le peigne, disait Ursule.

— Où met-on les serviettes ? demandait Antoinette.

— Ursule, tu te peigneras plus tard. A Paris, on ne s’habille que le soir.

DE MADENOISELLE MARIEÏITE 189

— Je n’oserai pas descendre ainsi; et puis...

— Mariette ! criaït la mère.

— Oui, maman, j'y vais.

— Antoinette, tu prendras la première rue à droite, la seconde à gauche et la troisième à droite; dedans, au bout, c’est le marché Saint-Germain.

— Ah bien ! dit Antoinette, en voilà à retenir. au je ne saurai.

— Ni moi non plus, disait Ursule; ce n’est pas comme à Lyon.

— Mariette! » cria de nouveau la mère.

Gérard était épouvanté de ce remue-ménage.

« Gérard, dit Mariette, tu vas accompagner Ursule et Antoinette ; tu leur montreras tous les endroits où j’achète ordinairement nos provisions. Ne vas-tu pas aussi faire la mine ! Si c’est ainsi, je vous avertis que je vous plante tous là et que je vais me promener. Comment, je cours depuis ce matin pour vous, et vous n’iriez pas faire une petite course de rien! due parties ?.… Ursule, prends le panier ; Antoinette, ton cabas ? »

Quoique Gérard füt soulagé par l'annonce de l'emménagement de la mère, et qu’il comprit que les deux cousines étaient chez lui seulement en attendant, il suivait Antoinette d’un air silencieux, en leur disant brusquement : « Par ici, par là; » et il faisait de larges enjambées sans s’inquiéter si les femmes pouvaient le suivre. L’avenir lui paraissait gros de nuages gris; des brouillards perpétuels s’étaient amassés autour de sa tête, au lieu du rayon de soleil qui dorait jadis son existence.

Le déjeuner fut triste, long à préparer; à table, la mère de Mariette semblait devoir chasser la joie, car son état de quasi-aveuglement, joint à son mutisme, n’était pas de na-

, ture à amener la gaîté dans l’esprit de Gérard. Après le

déjeuner, Mariette annonça qu’elle allait promener sa sœur et sa cousine, qui navaient jamais vu Paris. Gérard ne tenait pas à sortir avec elles ; mais il était irrité de ne pou voir causer un moment seul avec son amie. Il se dit malade pour excuser sa mine soucieuse, et fut tout à la fois heureux du départ des quatre femmes etmalheureux du départ de Mariette.

La question de la toilette, qui dura près de deux heures, l'avait irrité au dernier degré : il maudissait toutes les fem: mes et se reprochait amèrement sa liaison avec Marictte. Cependant, quand il vit Mariette habillée en grande toilette et la différence qui existait entre elle et sa sœur, un petit sourire pâle passa sur ses lèvres pincées par les ennuis.

— Comment trouves-tu ma robe? dit Mariette.

— Très bien. ;

— Tu ne vois donc pas quelle belle étoffe… Oh! s’y connaït-il peu! si je ne le lui disais pas, il ne se douterait pas que j'ai une robe neuve.

— Elle doit coûter bien cher.

— Âh! je ne tai pas dit : Feugères et de Villers m'ont envoyé beaucoup plus d'argent qu’il ne fallait, et à Lyon, en fabrique, j'ai eu tout à bien meilleur marché qu’à Paris. »

Mariette, habillée comme jamais elle ne l’avait été avant son départ, portait un chapeau de paille aussi frais que le beurre qui sort des mains de la fermière; un joli crêpe de Chine blanc descendait en larges plis sur une robe de soie couleur d’abricot pâle. À côté d’elle, Antoinette paraissait une femme de chambre sèche et maigre, et Ursule une grosse bonne de campagne. Mariette rayonnait autant de sa belle toilette que des deux femmes qui l’entouraient ; car elle avait ce caprice commun à beaucoup de femmes, de

n’entretenir amitié qu'avec des femmes désagréables de figure. art -

La bande partie, non sans avoir regardé plus de deux cents fois le miroir, Gérard s’étendit sur un fauteuil, heureux d’un mot que lui avait dit Mariette à l’oreille : « Je tâcherai que nous soyons seuls. »

Il attendit impatiemment l’heure du diner; mais le coucou semblait s’obstiner à marcher avec une lenteur d’écrevisse. Gérard se leva et arpenta la chambre en tous sens; mais, sur les six heures, un frisson passa dans tout son corps : il avait entendu du bruit dans la serrure. Mariette arriva en effet, accompagnée de sa sœur.

« Tu vois comme je suis exacte, dit-elle ; j'ai laissé ma mère et ma cousine dans le nouveau logement, et il a bien fallu que je taie promis de revenir. Nous avons été invitées nous deux Antoinette à diner, et je suis revenue te chercher.

— Où dinons-nous? dit Gérard.

— Rue Montorgueil, Charles nous attend.

— Mais je ne connais pas Charles.

— Puisque c’est mon ami, dit Mariette.

— ÎIlne m'a pas invité.

— Je viens te chercher desa part. Allons, habille-toi et ne fais pas la mine. Est-il aimable, mon petit homme! dit Mariette à sa sœur; ce que c’est pourtant ! je l’aime ainsi.»

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