XVI
Profil de vieillard,
En chemin, Mariette voulut que Gérard donnât le bras à Antoinette, et Gérard pestait intérieurement sans se rendre
compte de la rancune qu'il gardait contre la sœur de Mariette. On arriva dans un cabinet d’un restaurant de la rue Montorgueil, où un jeune homme attendait ; la présentation des deux hommes fut faite par Mariette.
Tout le temps du repas, Gérard se demanda quelle profession pouvait exercer ce Charles, qu’il ne reconnaissait pas pour un frère en art. Gérard, n’ayant jamais fréquenté que des peintres et des poètes, se trouvait mal à l’aise en présence de gens qui exerçaient une profession utile ; les cheveux courts de M. Charles, sa figure qui n’était troublée par aucune passion, son habit noir sans élégance et sans caractère, lui faisaient supposer qu’il avait affaire à une sorte de Jeune commis. À une question de Mariette, Gérard comprit que M. Charles était le fils d’un riche fabricant de couleurs de la rue de l’Arbre-Sec, qu’il était employé au magasin et qu'il ne tarderait pas à reprendre la maison de son père.
M. Charles avait besoin d’être dégrossi ; il riait bruyamment de ses propres plaisanteries vulgaires.
« Ah! dit Gérard bas à l'oreille de Mariette, le marchand de couleurs m’a broyé du noir dans l’âme pendant tout le diner. »
M. Charles croyait au vin de Champagne, et sa croyance était partagée par Mariette et Antoinette. Les deux sœurs disaient mille folies, et le marchand de couleurs était enchanté. Gérard, dans sa mauvaise humeur, laissa tomber son assiette, qui se brisa en mille morceaux. Mariette crut qu’il l'avait fait exprès, trouva l’action charmante et jeta son assiette : Antoinette en fit autant ; en un clin d’œil une demi-douzaine d’assiettes eut le même sort. Le marchand de couleurs, peu habitué à ces orgies, criait :
« Mariette, en voilà assez. allons donc ! »
Mais Gérard, qui avait conservé son sang-froi , dévoré de l’idée d’irriter l’'amphitryon, envoya les bouteilles rejoindre les assiettes. On frappa à la porte du cabinet : c’était le garçon inquiet, qui croyait qu’on se tuait; mais le cabinet était fermé en dedans. M. Charles essaya d'aller ouvrir au garçon, alors Gérard se leva de table, prit la main de Mariette, qui fit une ronde avec sa sœur autour de la table, en cassant tout ce qui se trouvait dessus. Quand le marchand de couleurs put ouvrir au garçon, la table était renversée sur les débris de cristaux et de porcelaines.
« Savez-vous, dit le garçon, qu’on est allé cher cher la garde ?
— Rien n’est plus drôle, répondit Gérard.
— Renfermons-nous ici, dit Mariette, nous ferons des barricades.
— Un moment, dit M. Charles, je ne tiens pas à être arrêté, garçon, combien devons-nous ?
— Dame, monsieur, il faut demander le patron.
— Âlors dépêchez-vous, avant que la garde n’arrive, »
Le repas, avec les assaisonnements de bouteilles et de porcelaines cassées, se monta à deux cent vingt francs: Gérard était heureux.
« Une autre fois, pensait-il, ce marchand de UT n’imvitera à diner ni moi, ni Mariette, ni sa sœur.
Ils eurent le temps de partir avant que la garde n’arriv àt; mais ces folies avaient tellement mis Mariette hors d’ He même, qu’elle voulut rentrer immédiatement chez elle.
Gérard ne demandait pas mieux. Le lendemain, Mariette se réveilla un peu confuse de ce qui s’était passé la veille.
« Que pensera Charles? fut son premier mot.
— Tant mieux s’il se fâche, dit Gérard,
— de ne veux pas me brouiller avec lui.