‹ Les aventures de Mademoiselle MarietteChapitre 14 sur 29 · LES AVEN URES · texte numérisé non relu

LES AVEN URES

Li — Est-ce que tu voudrais en faire notre société habi- | tuelle? dit Gérard; tu sais que je n’aime pas ces êtres-là. Li J'ai été diner avec lui hier parce que j'étais heureux de ne ; A pas te quitter; mais cela suffit une fois. Le | — Charles est un bon garcon, dit Mariette. 1! — Bon garçon est bientôt dit. Il me paraït niais, et je ne connais rien de plus méchant que les imbéciles; ils vous font le plus grand mal sans s’en douter.

— On dirait, Gérard, que tu fais exprès de mal te conduire avec mes amis.

— Est-ce que je te force de recevoir les miens? dit Gérard; tu sais que pour toi j'ai quitté toutes mes relations.

— Voudrais-tu que je ne voie personne? dit Mariette : voilà une existence bien gaie.

— Comment avons-nous vécu jusqu'ici? demanda Gérard; n’est-ce pas à nous deux ?

— Tout cela est bon un temps.

— C'est ainsi, dit Gérard, et que veux-tu faire?

— J'ai ma famille, j'ai ma sœur. . Charles lui fait la cour.

— Ah! dit Gérard, voilà pourquai nous avons diné hier ensemble ?

— Sans doute.

— Je ne le savais pas; je comprends maintenant que tu veuilles recevoir Charles.

— Il est très doux; il ne te gènera pas; il ne te parlera ni de littérature ni de peinture.

— Bon.

— Ce n’est pas comme Ernest; sais-tu qu’il viendra diner avec nous aujourd’hui au quai des Augustins?

— Chez ta mère? dit Gérard,

— Oui; pourquoi pas?

— Je n’irai pas.

— Encore? dit Mariette.

— Certainement, non, je n’irai pas. »

La dispute recommença si vive, que Mariette sortit en claquant la porte.

« Au diable la famille! s’écria Gérard; voilà la première brouille qui ne s’est pas apaisée un quart d'heure après. »

Peu de temps après, Antoinette entra, et Gérard se retira dans sa chambre à coucher sans lui dire bonjour.

« Où est Mariette? demanda sa sœur.

— Je n’en sais rien, dit Gérard.

— Est-ce qu’elle n’a pas déjeuné ici?

— Si! dit sèchement Gérard.

— Savez-vous à quelle heure elle reviendra ?

— Non. »

Antoinette comprit alors par cette brusquerie de réponses que Gérard était de mauvaise humeur, et elle le laissa; mais elle revint immédiatement, ayant rencontré Ursule dans l'escalier. Gérard, que sa colère empéchait de lire, jugea à propos de faire passer son humeur sur les deux COUSINes ; elles étaient occupées à se disputer, ne voulant descendre ni l’une ni l’autre pour aller chercher quelque objet.

« Allez-vous bientôt me laisser tranquille? » cria Gérard en jurant.

Il avait mis un tel accent à ces paroles, que les deux cousines ne dirent plus mot,

« On ne peut plus travailler ici, dit Gérard pour motiver son explosion de paroles.

Depuis que les trois femmes vivaient ensemble, elles étaient continuellement en discussion. Mariette regardait sa cousine Ursule comme une paysanne, et la traitait en do

mestique. Quand Ursule était sortie, Antoinette obéissait aux ordres de Mariette; mais elle se vengeait en traitant Ursule encore plus en servante que Mariette. La pauvre fille, qui avait un bon naturel, cherchait quelquefois à se révolter contre les habitudes que prenaient à son égard les deux sœurs; mais elle était obligée de plier.

Curieuse comme une femme qui sort de son village, elle restait assise tout le jour à coudre; Mariette ne l’emmena que cinq ou six fois, les jours où elle allait en grande toilette se promener aux Tuileries et aux boulevards : en femme coquine et malicieuse, elle faisait mettre à Ursule les robes des couleurs les plus crues et les fichus les plus voyants, afin de faire passer sa cousine pour une bonne, tandis qu’elle se livrait aux manières ondoyantes des grandes dames et des lorettes.

Gérard avait remarqué qu'Ursule regardaitavec curiosité les titres des volumes de sa bibliothèque.

« Est-ce que vous aimez à lire? mademoiselle Ursule, lui demanda-t-il.

— Oh! beaucoup.

— Vous avez de quoi vous satisfaire ici.

— Je n’osais pas.

Je m'en vais vous chercher un livre intéressant, dit Gérard; vous ne pouvez pas rester ainsi à travailler toute une journée. Il faut vous distraire. »

Et il lui donna un roman de Walter Scott; mais la pauvre fille était tellement absorbée dans sa lecture, qu’elle n’entendit pas Mariette rentrer. En surprenant sa cousine en train de lire, Mariette entra dans un tel accès de colère, ou plutôt de jalousie, que Gérard n’osa dire sur le moment qu’il était le coupable dans cette affaire, ayant invité Ursule à se délasser par la lecture; cependant celle-ci le regardait

d’un air suppliant, comme pour l’engager à prendre sa défense : mais Gérard se tut.

Il avait en horreur les scènes domestiques et préférait courber la tête plutôt que de lutter. Gérard, élevé ainsi, ne répondait rien quand son père se fâchait; et il avait remarqué que son père, ainsi que Mariette, s’apaisaient aussitôt, quand personne ne jetait d’huile sur le feu de leurs colères.

Au bout de quelque temps, la vie devint plus difficile, Gérard s’étant pris d’une haine violente contre Antoinette, haine d’autant plus grande qu’elle était sourde, contenue, et qu’elle n’osait éclater. Mariette avait également de nombreuses querelles avec Antoinette. Gérard était heureux de ces troubles ; mais, quand ilcroyait que la vie commune était impossible aux deux sœurs, il les trouvait s’embrassant.

Il s’inquiétait beaucoup de M. Charles, qu'il avait tant méprisé, car il ne voyait d'espoir qu’en le marchand de couleurs. Il pensait que si M. Charles faisait la folie de s’amouracher d’Antoinette, aussitôt il lui menblerait un appartement, et que le ménage serait débarrassé d’autant; mais M. Charles semblait invisible : il voyait les deux sœurs chez la mère de Mariette, et son nom n’était plus prononcé qu’à de rares intervalles.

« Ernest a-t-il une maîtresse? demanda Gérard à Mariette.

— Je n’en sais rien, dit-elle. Pourquoi?

— Et Antoinette?

— Comment, Antoinette!

— Oui... Antoinette et Ernest.

— Que tu es fou! y penses-tu? D'ailleurs Antoinette a un amant à Lyon.

— Puisqu’elle l’a quitté! dit Gérard.

— N'importe. elle l'aime.

— Mais je croyais que tu m'avais parlé de la passion de M. Charles.

— Un moment, dit Mariette, je l'avais cru ; mais cela ne s'est pas arrangé; je ne pensais pas qu’elle avait laissé quelqu’nn à Lyon. N’as-tu pas remarqué comme elle était de mauvaise humeur hier?

— Hier et tous les jours, dit Gérard.

— Tu lui en veux, je ne sais pourquoi; j'entends que tu ne dises plus de mal d’elle.

— Bien! dit Gérard; après ?

— Elle avait reçu une lettre de Lyon; elle a beaucoup pleuré; elle s’en retournerait volontiers.

— Vraiment! s’écria Gérard.

— Si cela se pouvait; je n’ai pas toujours de l'argent à dépenser en voyages, et son amant lui écrit qu’il lui en enverra hientôt.

— Alors elle repartirait ? demanda Gérard.

— Oui, si elle ne s’accoutume pas à Paris; mais je vais la mener chez mes peintres, cela la distraira un peu. »

Gérard fit toutes sortes de vœux pour qu’Antoinette ne trouvät aucune espèce de distraction dans les ateliers, et fonda son espoir sur un prochain départ. En attendant, les querelles continuaient et retombaient tellement sur la pauvre cousine Ürsule, qu'un jour celle-ci sortit de son caractère et se fâcha.

« Je n’en veux plus, dit Mariette, c'est une. mauvaise ouvrière, une paresseuse. Si elle n’était pas ma cousine, je la renverrais immédiatement; mais j'ai bon cœur, je la met- : trai demain dans les Petites-A fiches.

— Pourquoi faire ? dit Gérard. 4

— Une servante, une cuisinière ; elle n’est bonne qu’à ça,

— Je ne lui ai jamais vu faire de cuisine.

— Je le crois bien, dit Mariette, je fais tout ici sans qu’elle m'aide un peu : elle devrait bien cependant avoir quelque reconnaissance pour moi; je l’ai amenée à Paris.

— ÂAvec mon argent, sil vous plaît, » dit Ursule, qui avait écouté la conversation.

Mariette répliqua, la cousine répondit; Gérard se sauva, Jaissant l'orage éclater.

Un matin que Mariette faisait sa toilette, sans craindre de montrer ses épaules, un vieillard à barbe grise, d’une figure respectable, entra sans avoir sonné. Il surprit Marictte dans son déshabillé, et resta comme cloué sur le pas de la porte.

« Que désirez-vous, monsieur ? demanda Mariette sans se gèner devant l'étranger.

— Oh! mademoiselle ! quelles perfections ! quelles grâces! restez ainsi, je vous en supplie.

— Est-il drôle ! dit Mariette en riant aux éclats.

— Et la voix! C’est une musique des anges.

— Antoinette, cria Mariette, viens donc écouter monsieur. Monsieur, que demandez-vous?

— Heureusement, mademoiselle, je me suis trompé, mais j'en remercie le ciel. Dieu ! qu’elle est belle! L'art grec n'offre rien de plus suave.

— Vous êtes artiste, monsieur, dit Mariette, et on vous a envoyé chez moi, mais vous vous trompez.

— Pardonnez-moi, mademoiselle; vous êtes trop distinguée, je le vois, pour servir de modèle aux peintres. Qui oserait reproduire avec ses pinceaux des formes si parfaites ?

— Ïl cause bien, dit Mariette à sa sœur.

— Heureux jour que celui-ci! dit le vieillard à barbe

grise, qui semblait en adoration et restait sur le pas de la porte. R

— Monsieur, dit Mariette, je vous en prie, entrez ou sortez, mon petit chat se sauvera.

— Je n’osais espérer d’être reçu, mademoiselle,

— Vous m'avez donc suivie, dit Mariette ?

— Non, mademoiselle; on m’a dit de m’adresser au troisième, à M. Gérard, pour des renseignements à prendre sur une bonne.

— C'est ici, monsieur.

— Alors, mademoiselle, votre bonne doit être une personne bien élevée, si elle vous a servie.

— C’est une fille de la campagne, dit Mariette, jeune encore ; elle a deux ans de plus que moi.

— Quel âge a-t-elle, sans indiscrétion, mademoiselle ?

— Vingt et un ans, monsieur.

— Oh! mademoiselle, je ne vous aurais donné que dixhuit ans. »

Mariette s’inclina.

« Vous vous occupez d’art, monsieur ?

— Beaucoup, mademoiselle; c’est une passion. Jai un cabinet unique à Paris, plein de richesses ; je recherche les antiques surtout, les petits bronzes florentins. Jai voyagé partout, je connais tous les musées de l’Europe; j'ai vu les femmes italiennes ; jamais, mademoiselle, je n’ai rencontré un aussi beau buste que le vôtre. »

Mariette souriait.

Le vieil amateur continua dans son langage emphatique :

« Phidias, pourquoi n’as-tu pas rencontré une femme pareille? Nous aurions un chef-d'œuvre qui laisserait bien loin toutes les statues qu’on dit de forme si pure. Mais, pardon,

mademoiselle, de mon admiration : les paroles, croyez-le, sont vaines pour rendre ce qué j'éprouve.

— Je vous comprends, dit Mariette ; je connais Phidias.

— Alors, mademoiselle, vous savez si j’exagère ; vous devez bien mépriser l’art grec en vous regardant dans une glace.

— Oh! fit Mariette.

— Tenez, mademoiselle, je voudrais avoir sur moi un de ces petits bronzes florentins qui me paraissaient si purs avant que j’eusse le plaisir de vous connaître, et je vous montrerais, détail par détail, combien ce que je vois en vous est supérieur. Si vous vouliez, mademoiselle, m’accorder une grande faveur... je n'ose...

— Parlez, monsieur.

— Ce seraït de venir visiter ma galerie une après-midi ; vous comprenez l’art, cela est si rare chez les femmes! Je ne saurais vous dire combien je serais heureux si vous m'accordiez cette faveur. »

Gérard n’apprit ces détails que quand Ursule fut entrée, en qualité de cuisinière, chez M. de Labouglise. Mariette ne tarissait pas en éloges sur le musée du vieillard, qu’elle avait été visiter, jamais elle ne vit une si belle collection. M. de Labouglise avait dù dépenser des millions, disait-elle, pour sa galerie. Elle raconta à Gérard que le vieil amateur s’était jeté à ses pieds en lui demandant, comme une grâce immense, de corriger ses bronzes d’après elle.

« Comment! corriger des bronzes florentins! s’écria Gérard ; cela ne s’est jamais vu !

— Îl me trouve d’une nature si parfaite, dit Mariette, qu'aucune statue n’approche de moi. »

Gérard se mit à rire.

« Tu ne y connais pas, dit Mariette un peu piquée.

— Je aime, et je ne m'inquiète pas comment tu es bâtie,

— Alors, il te serait indifférent que je fusse bossue ?

— Du tout, dit Gérard ; mais je ne pense pas qu’on doive détailler les beautés de sa maîtresse, comme ceux-là qui vous disent : « Ma femme a la plus belle jambe du monde, « et des épaules superbes. » Je me promenais un jour au Louvre avec un homme qui m’arrête devant l’Antiope de Corrége : « C’est absolument ma maîtresse! » me dit-11, Eh bien ! je trouve que c’est détailler une femme et manquer de pudeur, que de vous faire regarder une peinture de femme en disant : « C’est le portrait de ma maitresse ! »

— Tout le monde ne pense pas comme toi, dit Mariette, et M. de Labouglise…

— Qui sait ce que te veut ce vieillard ?

— Îl ma offert trois cents francs par mois, dit Mariette.

— Vois-tu que j'avais deviné ? Et tu l’as remercié ?

— Non, dit Mariette.

— Ah!» s’écria Gérard dont la figure pälit tout à coup.

I fit un tour dans la chambre, prit son chapeau.

« Adieu, dit-il.

— Que mon petit homme est bête! dit Mariette en se jetant à son cou.

— Laisséz-moi, dit Gérard froidement,.

— Vrai? » dit Mariette.

À son tour, sa figure devint froide, et elle s’assit la tête penchée. Gérard était debout, immobile, le chapeau sur la tête, ne sachant nirester ni s’en aller. Après un quart d'heure de silence, d’une voix oppressée :

« Tu oses me dire de pareïlles choses, Mariette !

— Cest bien, dit-elle, je sais que penser maintenant de votre amour.

— Assez! dit Gérard indigné.

— Pourquoi ne m’as-tu pas laissé parler? dit Mariette.

— J'en ai trop entendu.

— Tu ne veux pas savoir la fin ?

— Quelle fin ? :

— Mais, mon ami, dit Mariette, M. de Labouglise m’offre trois cents francs par mois pour restaurer ses bronzes d’après moi!

— Je ne comprends pas!

— Veux-tu que j’entretienne ma mère et ma sœur avec l'air du temps? C’est une fortune, nous sommes sauvés ! IL ne me demande que deux séances par semaine. Pendant que j'étais chez lui avec Ursule, il m'a priée d’ôter mon chapeau et mon bonnet; il a pris sur une étagère une petite statuette de bronze, et, d’après mon cou, il à corrigé le cou de la statuette.

— Mais on ne corrige pas du bronze, dit Gérard ; comment fait-il ?

— Il a un assortiment de petites limes, et il gratte ses statues.

— C’est un maniaque, dit Gérard.

— Qu'importe? je gagne trois cents franes sans mal; et puis, c’est un homme bien élevé, qui ne ressemble pas à tous les artistes : 1l m’a écrit des vers sur mon carnet, pour moi seule,

— Ah! je suis curieux de connaître les vers de ce vieillard. »

Sur le portefeuille était écrit :

+... + Adorons l'Éternel

Cu dans sa bonté, créa le papillon volage,

« Il n’y en à pas long, dit Gérard ; mais je ne saisis pas.

— Attends, dit Mariette, il me l’a expliqué : le papillon, c’est la femme, c’est moi, et il m’a dit qu’en me regardant il ne pouvait faire autrement que d’adorer l'Éternel,

— Cet homme est amoureux fou de toi.

— En deviendra-t-il plus jeune?

— N'importe, je suis jaloux.

— Ah! mon ami, d’un vieux à barbe grise !

— Est-il convenable que tu aïlles chez un vieillard amoureux de toi ?

— Ürsule ne me quittera pas, dit Mariette, c’est convenu. Sais-tu, Gérard, que j'étais fort embarrassée sans M. de Labouglise ? j'ai déjà deux robes au mont-de-piété.

— Pauvre amie!

— Toi, tu ne vois rien ; une fois que le diner est sur la table, tout est dit. Mais ma mère, ma sœur et ma cousine, m'ont dépensé déjà plus de quatre cents franes!

— Quatre cents francs ! s’écria Gérard ; c’est tout au plus si je les gagne en six mois! Et c’est Ernest qui te les a prêtés ?

— Une partie avec Feugères et Charles.

— Je ne sais quand je pourrai les rembourser, dit Gérard: mes affaires ne prennent pas une tournure à me rendre millionnaire : j’ai une peine à placer mes articles! Heureusement, pendant ton voyage, il m’est venu une idée de féerie superbe : c’est une affaire considérable si elle réussit.

— Surtout, dit Mariette, ne te gène pas pour moi. Tra-. vaille et tâche de gagner de l'argent, mais sans te fatiguer ; mon petit homme est triste quelquefois, et je voudrais ne lui causer aucun chagrin.

— Que tu es bonne, Mariette !.., Jamais je ne rencontre : rai de femme pareiïlle à toi! »

DE MADEMOGISELLE MARIETiE. 205

Une partie de campagne:

Le ménage allait de la sorte, plus souvent gai que triste ; sans la présence d’Antoinette, qui venait jeter un peu d’ombre sur le tableau, Gérard eût été le plus heureux des hommes. Il ne s’inquiétait pas de ce que faisait Mariette dans le jour, pourvu qu’elle ne le fit pas attendre ; et, quand ils se retrouvaient le soir ensemble, c’était une fête.

Un jour, cependant, en rentrant plus tôt que de coutume, Gérard trouva chez lui le vieil amateur, qui parut tout surpris et sortit précipitamment. Les deux hommes se saluèrent froidement, et Mariette alla reconduire M. de Labouglise jusqu’à l'escalier ; elle ne resta peut-être que cinq minutes, mais Gérard trouva que les cinq minutes duraient une heure. Il marchait en frappant du pied dans la chambre lorsque Mariette entra.

« Il vient donc ici? demanda Gérard.

— Oui, mon ami; si tu étais revenu à cinq heures, comme tous les jours, tu ne l’aurais pas rencontré, puisque cela a l’air de te déplaire. Qu’est-ce que cela te fait, dit-elle, deux fois par semaine, de ne rentrer qu’à cinq heures et demie?

— Pourquoi? dit Gérard.

— Oh! que tu es entèté! M. de Labouglise vient travailler ici.

— Alors, tu ne vas plus chez lui?

— Non, dit Mariette,

— Pourquoi?

— Parce que sa femme lui fait des scènes épouvantables quand elle me voit entrer.

— Il est marié?

— Certainement. Eteela ne te coûte pas, mon petit Gérard,

rentrer, le lundi et le jeudi, une demi-heure jlus tard, est-ce pas?

— Je ne comprends pas! dit Gérard impatienté.

— Eh bien! M. de Labouglise n’aime pas qu'on le voie travailler.

— Si tu crois, Mariette, que je m'intéresse à ses grattages de bronze.

— Non, mais c’est une manie, dit Mariette; peut-être croit-il, car il sait que tu es journaliste, que tu pourrais imprimer comment il obtient des sculptures notes plus belles que celles de tous les musées.

— Mais il les détruit, et je ne vendrais pas bien cher son secret.

— Tu ne voudrais pas me faire perdre, dit Mariette, ce que je gagne pour faire vivre ma mère et ma sœur ? »

Gérard ne répondait pas.

« Cependant, si M. de Labouglise te gènait trop, Je le renverrais, tout serait dit.

— Tues folle, Mariette; mais j'ai été un peu froissé, je ne sais pourquoi, en rencontrant ce vieillard que je ne m'attendais pas à voir. »

Depuis quelques jours le petit chat avait perdu sa gaité; il ne courait plus à travers la chambre suivant son habitude. Gérard crut d’abord qu’il était effarouché par la présence de tant de monde; mais, au bout de deux mois, il avait dû s’habituer à une nombreuse société. Il mangeait peu et dormait presque tout le jour; sa toilette n’était plus faite avec le soin qu'ont les chats pour leurs poils brillants.

Gérard s’en prit à Mariette, en disant que la tristesse du chat venait certainement d’un manque de soins; Ma. riette répondait qu’il avait la maladie et qu’il se guérirait tout seul. Gérard reprochait à son amie de lui avoir trop donné de viande ; nécessairement un hébétement devait résulter de grosses rations quotidiennes de foie et de mou. Et il indiqua une hygiène de province, qui consistait en pain trempé de lait et de fleur de soufre.

La maladie ne quitta pas le petit chat. Mariette avait beau lui faire mille caresses, lui tenir de douces conversations, le chat tournait tristement ses grands yeux verts vers sa maîtresse et retombait dans une profonde mélancolie. Ayant discuté longtemps s’il fallait le mettre à l’hôpital, Mariette dit qu’elle le soignerait mieux chez elle ; au besoin, si la maladie continuait, elle préférait appeler un médecin.

On dressa un petit lit avec de la laine dans un panier, au fond duquel le chat resta tristement accroupi.

Mais il fut un peu oublié à cause d’une grande partie de campagne quise préparait, et à laquelle devaient assister Gérard et les deux sœurs. Ernest était venu faire une solennelle invitation d’aller à Asnières dans son canot, et de diner dans une île, afin de ne revenir que la nuit. L'avocat et son frère se chargeraïent de ramer; car Gérard, en matière de canotage, n’était adroit qu'à plaisanter les canotiers.

Toute la bande partit par le chemin de fer, emportant dans un immense panier de quoi vivre deux jours dans une île déserte. Gérard faisait de son mieux pour ne pas être désagréable à Ernest et à son frère, qui appartenaient tous les deux à la magistrature, Ernest étant avocat et son frère avoué. « Supposons que ces gens-là ont des foulards

rouges au cou au lieu de cravates blanches, pensait Gérard, et tout se passera gaïment. »

A midi, on s’embarqua dans un joli canot brillant et verni, et on aborda à une île dans l'intention de procéder au premier festin; cette île avait le charme d’une île abandonnée, car on n'y trouvait que broussailles épaisses et longues herbes qui semblaient pousser au hasard depuis des années. Ce fut une occupation que d’arracher les herbes et les broussailles, afin de faire place nette et d’obtenir un terrain plat qui püt servir de table.

Mariette voulait absolument monter aux arbres, malgré sa robe de soie, et elle courait dans l’île comme une jeune biche poursuivie. Antoinette, à qui personne ne faisait la cour, fronçait les sourcils et semblait encore plus déplaisante que d'habitude.

Bientôt on s’aperçut que cette île sans ombrage n’offrait pas d’abri contre le soleil, on s’embarqua à la découverte d’un endroit plus riant, et Gérard aperçut au loin un toit en ardoise qui était une ancienne ferme, convertie en auberge à l’usage des canotiers qui abondent dans ces parages.

Non loin du bord de l’eau est une haute balançoire qui a dû faire reposer plus d’une rame de canot; on lit en grosses lettres sur les murs blancs de la maison : Tir au pistolet.

« Qu’y a-t-il d’écrit sur le mur? je ne vois pas, le soleil me fait mal aux yeux, dit Mariette, qui ne voulait pas passer pour une femme qui ne sait pas lire.

— C’est un tir, dit Ernest.

— Oui, c’est un tir, je lis bien maintenant... Ernest, arrêtons-nous là, j'aime tant tirer au pistolet! C’est que je suis forte !.…

— Je ne Ÿavais jamais entendue parler de pistolet, dit Gérard.

— Îl ÿ à un mois, j'ai cassé plus de vingt poupées au Loulevard d'Enfer avec Feugères. A Lyon, je ne faisais que ça... n’est-ce pas, Antoinette? »

Antoinette répondit complaisamment que oui.

Il était dans les habitudes de Mariette de se donner mille talents dont elle n’avait pas la plus simple idée, et Gérard ne s’apercevait pas de ses contradictions et de ses menson= ges perpétuels.

« Tu es donc raccommodée avec Feugères? lui dit-il.

— Mais tu le sais bien. Oh! que tu es impatientant aujourd’hui!

— Taniôt tu es brouillée, tantôt tu es amie avec Feugères, Ça se passe comme un éclair; comme je ne vois plus Feugères chez nous, je ne peux pas le deviner.

— Laisse-moi tranquille avec ton Feugères, dit Mariette. Ernest, donnez-moi la main pour sauter du bateau.

— Mariette, dit Ernest, je vous joue quelque chose au ür. Si vous cassez une poupée la première, je vous promets ce qui vous fera plaisir. Et vous, que me donnerez-vous?

— Tout ce que vous voudrez. un baiser.

— Ah! que ces jeunes gens sont jeunes! » dit Gérard, qui alla s'étendre sur le gazon, ne s’inquiétant plus des choses de ce monde, Il était heureux qu'Ernest eût amené son frère, qui, par politesse, donnait le bras à Antoinette.

Gérard resta dans l’herbe à regarder le ciel et l’eau jusqu'à l’heure du diner, écoutant les cris joyeux de Mariette, qui se livrait à mille divertissements; elle se faisait balancer et déployait les coquetteries des femmes en pareille oc-

. Casion.

« Paresseux! dit-elle à Gérard en lui posant sur le front

une grosse couronne qu'elle avait tressée.

— Je vais avoir l’air, dit Gérard, d’un élève de l’École normale.

— Non, il faut que tu la gardes; nous aurons tous du feuillage dans nos cheveux pendant le diner. ,

— Tu seras toujours Grecque, Mariette.

— Est-ce que tu ne me trouves pas bien ainsi? » dit-elle.

Elle se mit à genoux devant lui, et Gérard aperçut dans ses beaux cheveux noirs des feuilles de lierre arrangées avec beaucoup d’esprit.

« Viens qne je t'embrasse! dit-il,

— Tu es fou, devant le monde.

— Et toi, qui me sautais au cou sur le Pont-Neuf, devant la statue d'Henri IV.

— À Paris, c’est différent, dit Mariette.

— Femme bizarre! dit Gérard en se levant. Ah! que j'étais bien sur le gazon! comme un peu de soleil de campagne vous fait oublier les ennuis de Paris! »

Le diner fut d’une folie extrême. Ernest remplissait à chaque instant le verre de Gérard, et Gérard oubliait qu’il n'avait jamais autant bu. Les récriminations qu’il accumulait contre Antoinette s’échappèrent tout d’un coup, et il noya la pauvre fille dans un flot de plaisanteries cruelles, Mariette prit le parti de sa sœur; celle-ci, se sentant défendue, se montra aigre et méchante, et l’altercation menaçait de devenir vive lorsqu'on se leva de table.

11 était neuf heures du soir, la nuit venait; Gérard ne se sentait mi l'esprit nila marche certains : on embarqua. Gérard se laissa tomber plutôt qu’il ne s’étendit, à un bout du bateau près du gonvernail; il regardait les étoiles avec de grands yeux, comme s’il les voyait pour la première fois.

Personne ne parlait dans le bateau. Un grand silence ré gnait sur la rive; le paysage de nuit, avec l’île qui fend la

Seine en deux bras, et les arbres de l’île qui portent de grandes ombres dans l’eau, laisse dans le cœur des impressions douces et calmes, qu'un habitant de Paris, toujours enfermé, ressent vivement.

« Mariette, dit Ernest, allez done au gouvernail et poussez à gauche. »

Gérard fut tiré de sa contemplation par l’approche de [ariette, qui essaya de le déranger.

« Mariette, dit-il, je aime! »

À ce moment, elle était penchée sur lui; il la prit par la taille et chercha à l’étreindre.

« Moi je ne t'aime pas, dit-elle,

— Es-tu fâchée, Mariette?

— Tu me gênes pour faire aller le gouvernail.

— Âh! je voudrais passer ma vie ainsi auprès de toi, sur l'eau.

— Laiïsse-moi, dit-elle en le repoussant brusquement, car il avait serré ses mains dans les siennes.

— Tu m'en veux donc?

— Eh! dit-elle, tu devrais faire attention à tes paroles, quand tu es en société.

— C’est bien, » dit Gérard en se recouchant au fond du bateau, pendant que Mariette quittait le gouvernail et retournait à l’autre bout.

Mille réflexions se pressaient dans la tête de Gérard, aussi inquiet maintenant qu’il était calme tout à l'heure. Il pensa qu'il avait pu dire quelques duretés pendant le diner à Antoinette, et il cherchait à se les rappeler ; il ne comprenait pas pourquoi Mariette l'avait traité si durement pendant la journée. Comme il n’arrivait pas à apporter de la clarté dans son esprit, il attribua ses idées confuses à la position horizontale, et il se releva lentement pour se mettre la tête

dans les mains. La lune, qui jusqu'alors était cachée par un gros nuage, se montra brillante, et Gérard retomba avec un bruit sourd, la tête sur le fond du bateau.

Il avait vu Mariette pressée contre Ernest, et celui-ci létreindre et l’embrasser longuement.

« Serait-il malade? demanda Mariette, qui avait entendu le bruit de la chute de Gérard.

— Non, dit Antoinette, c’est le vin.

— Il dort, dit Ernest, cela vaut mieux. »

Gérard ne dormait pas et entendait; il ne dit pas un mot et ne fit pas un geste, mais il s’appuyait convulsivement contre le fond du bateau : son plus grand désir eût été de faire enfoncer le bateau par son poids et de noyer tous ceux qui étaient dedans. Ne réussissant pas dans son projet de vengeance, il se jeta brusquement à droite du bateau pour le faire chavirer ; mais le bateau était assez lourd pour supporter ce contre-poids.

On arriva bientôt à Asnières. Mariette sauta la première à terre, aidée par le frère d’Ernest, puis vinrent Antoinette et Gérard. Ernest était occupé à attacher son canot.

« J'ai tout vu, dit Gérard à Mariette.

— Vu...» dit-elle.

Géræd se précipita sur Mariette et chercha à l entraîner du côté de la Seine; Antoinette courut à la défense de Ma- : riette. Gérard se trouva en présence de deux ennemis. Tout à coup il reçut en pleine poitrine un coup violent qui le fit chanceler, tomber à terre à dix pas, et perdre connaissance.

Quandilse réveilla, le silence était plus grand que jamais. Gérard chercha à se reconnaître et ne trouva que du sable; il regarda derrière lui et reconnut la Seine : devant Jui brillaient encore quelques lumières. Il entra dans un cabaret, se regarda dans une glace, n’élant pas certain de ne pas

rêver. Îl était d’une extrême pâleur. Il demanda si le chemin de fer partait encore pour Paris; on lui répondit qu’il n'avait plus que dix minutes à attendre pour le dernier convoi.

Pendant le trajet du chemin de fer, Gérard ne remua pas, il semblait de pierre; mais à peine fut-on arrivé au débarcadère, qu’il sauta brusquement du wagon et se mit à courir comme un éclair dans la direction de la rue Saint- Benoît. Il mit à peine un quart d’heure à franchir l'énorme distance qui sépare le faubourg Saint-Germain de la rue Saint-Lazare, et il prit la clef en tremblant chez la portière.

Ses craintes étaient réalisées : en entrant il trouva la chambre dérangée; il ouvrit l'armoire où Mariette mettait son linge et ses robes. Il n’y avait plus de linge ni derobes!

Gérard se laissa tomber dans son vieux fauteuil, qui était comme le dieu lare de la chambre; une jambe du fauteuil se cassa. Îl envoya un violent coup de pied au fauteuil, qui alla rouler près du panier où était le petit chat. Gérard se rappela alors que le chat était malade, et craignit de l’avoir dérangé en jetant le fauteuil : le petit chat n’y était plus!

Sans dire un mot, la figure sombre et les yeux tenlus, Gérard passa dans la chambre à coucher: il trouva le petit chat par terre, qui ne marchait pas, mais qui frottait jon ventre contre le pavé. Gérard l’appela et le chat ne répondit pas; il lui passa sa main sur le dos et il trouva encore hn peu de chaleur.

Après être resté près d’une heure la tête dans les mains, ne voyantrien, ne pensant à rien, Gérard se leva brusquement: il avait entendu un léger craquement dans la direction du lit, Il pensa que Mariette avait joué une petite comédie et qu’elle se tenait cachée dans un coin,

« Mariette! » s’écria-t-il,

mr TS a

Mais il n’entendit aucune réponse et, malgré son peu d'espoir, il eut l’idée d'aller regarder tous les coins de sa chambre.

I prit un livre; la bougie touchait à sa fin; bientôt elle s’éteignit. Gérard se jeta tout habillé sur le lit, mais la pensée de Mariette venait l'y trouver; il écoutait enccre si on ne sonnerait pas à la porte de la rue, car il espérait que la colère de Mariette s’apaiserait, et qu’elle reviendrait. Aussitôt la scène du bateau se représentait à ses yeux, et l'idée de Mariette embrassée par l'avocat lui faisait pousser des cris de rage. [l se rendait alors compte de la froideur de Mariette à son égard, et la jalousie frappait avec ses mille marteaux sourds dans son cerveau.

Encore si le jour était venu ! mais la nuit était profonde. Gérard crut qu'il étoufferait ; il ouvrit la fenêtre et éprouva quelque soulagement de l'air frais qui entraït dans ses cheveux. Il rejetait la faute sur la sœur de Mariette, et se rendait compte maintenant de la haine qui le tenait contre Antoinette : elle seule avait poussé Mariette dans ces désordres, elle l'avait rendue coquette, elle avait dû l'aider à déménager le soir même ses robes.

« Où passera-t-elle la nuit?» se demandait Gérard. Et la voix de l’espoir lui répondait : « Chez sa mère! » Puis, il pensait que demain matin Mariette reviendrait en faisant une petite mine, et qu'au bout d’un quart d'heure la paix serait conclue. Gérard se reprochaït maintenant de s’être emporté contre Mariette; et cependant il pensait que, si Mariette avait quelque amour pour lui, elle oublierait bien vite un moment de colère.

Le jour vint, le chat poussa un cri; Gérard courut à lui : il était mort! Gérard, accablé de douleur, descendit chez la portière.

« Marietie n’a rien dit en rentrant hier au soir ?

— Non, monsieur.

— Voudriez-vous enlever le corps du chat, qui vient de mourir? Si on venait me demander, vous diriez que je suis parti pour quelques jours à la campagne. »

Ayant attendu inutilement jusqu'à midi, Gérard prit le parti d'aller demander l'hospitalité à son ami Giraud, qui demeurait depuis peu de temps dans une petite maison à Auteuil. ,

« Tout est fini entre elle et moi, pensait Gérard en mare chant à grands pas ; elle n’est pas revenue ce matin, elle ne reviendra pas ! Pourquoi faut-il que j'aie mis ma confiance dans une créature vaniteuse et coquette ? J'aurais dû tous les soirs m’endormir avec l’idée que je me réveillerais seul le lendemain. Où sont envolés les beaux jours de la rue du Regard et de la rue des Canettes? Quand elle avait ses petites robes de toile si propres. Si j'avais écouté Thomas, je ne me serais pas illusionné si longtemps. »

Cinq minutes après, Gérard se surprenait à défendre Mariette; peut-être avait-elle été entraînée à cause de sa mère et de sa sœur. Stelle n'avait pas été à Lyon, elle n’aurait pas eu besoin d'argent; si elle n’avait pas en besoin d’argent, elle n'aurait pas pensé à l'avocat. Et toujours ce mot cruel d'argent venait se mettre dans la balance à côté de son amour.

« Encore, pensait Gérard, si elle m’eût dit : « Je ne ‘aime plus, séparons-nous; » je l’aurais compris. Qui la forçait à rester avec moi, si elle ne m’aimait plus ? »

Alors Gérard se rappela les discours de sa mère à ce su= jet. « Ma pauvre mère avait raison, se dit-il : je lai bien oubliée depuis quelque temps ; je ne lui dirai pas ce qui arrive, mais elle me consolera. »

A Auteuil, Gérard trouva Giraud en compagnie d’un philosophe excentrique, qui se partageaient un immense

- plat d’oseille. Il fut reçu à bras ouverts et invité à prendre.

sa part du festin ; on lui offrit une énorme tranche de pain noir de paysan et une cuiller pour prendre de l’oseille. Gérard fit une forte grimace en mangeant la première bouchée : l’oseille était cuite sans beurre.

« Mon cher, dit Giraud, si ce régime te va, tu peux rester ici tant que tu voudras ; mais, si tu as peur de la nourriture d’ermite, sauve-toi, nous n’avons absolument que ce légume à toffrir. Le jardin produit de l’oseille, nous la mangeons ; dans un mois, nous aurons des raisins, et nous attendons cette époque avec confiance.

— La première fois on est tout étonné.

— N'est-ce pas? dit Giraud; on s’y fait ; le pain est bon, quoique de troisième qualité ; après tout, il y a du tabac. Que veux-tu ? nous avons une maison de campagne, c’est pour faire des économies. D'ailleurs, elles sont forcées. Es-tu riche dans ce moment ?

— J'ai cinq francs, dit Gérard.

— Il a cinq francs et il ne le disait pas ! Tu as le droit d’être nourri dix jours avec de la viande; nous allons acheter dix sous de viande par jour.

— C’est trop, dit le philosophe, qui avait jusqu'alors gardé un profond silence. la viande alourdit Pesprit.

— Je te présente mon ami, dit Giraud, un philosophe distingué qui t'expliquera lui-même son système.

— Plus tard, dit Gérard, qui ne pouvait supporter tous les philosophes d’occasion qui sortent de dessous chaque pavé de Paris. Je savais que tu as un jardin, et je nete demande qu’un service, c’est de m'indiquer le moyen de me rendre utile.

DÉ MADEMOISELLE MARIEÉIiTE. 0)

— Tu veux travailler au jardin ?

— Oui, dit Gérard.

— Tant mieux, nous ne prendrons pas de jardinier. Îl y a à enlever toutes les herbes qui croissent dans les allées et les plates-bandes, il faut puiser de l’eau, arroser. Oh! tu renonceras bien vite à l’ouvrage. Je suis entré comme toi plein de bonne volonté, mais au bout de deux jours j'ai renoncé à jardiner. Si tu travailles, je m’engage à te faire boire le vin que tu désireras, du vin de Bourgogne ou du vin de Bordeaux.

— Je n’y tiens pas absolument, dit Gérard.

— N'importe; le vin est nécessaire pour faire passer l’oseille. |

— Vous avez done du vin dans la cave?

— Pas une larme ; mais, en nous promenant, nous avons découvert d’honnêtes commerçants, qui nous offrent tout ce que nous désirons.

— Je veux travailler, » dit Gérard.

Il esnérait ainsi, à force de fatigues nouvelles pour lui, épuises son corps et perdre le souvenir de Mariette. Toute la journée Gérard montra un grand courage ; la nouveauté le tenait : il puisait de l’eau, arrosait les fraisiers sans penser que la saison en était passée depuis longtemps. Il arrachait les mauvaises herbes et les brouettait au dehors de la maison.

Il atteignit assez vite six heures du soir, après avoir travaillé sérieusement quatre heures ; la perpétuelle oseille reparut au diner en grande abondance, couronnée par extraordinaire d’un petit morceau de bœuf saignant, que le philosophe avait fait cuire avec amour.

, € Tu mérites le vin, Gérard, car je ai vu travailler eomme un maçon; mais il nous faut sortir. »

Sur la route, Giraud montra à son ami une mais neuve.

« Vois-tu, lui dit-il, c’est la maison d’un riche marchand de vins ; tu vas dire que tu demeures ici et que tu désires acheter une pièce de vin : alors, on te conduira à la cave, et on se fera une joie de te faire goûter différentes espèces de vins. Sois grand seigneur, tu n’es pas mal vêtu; plus tu te montreras difficile, plus tu boiras.

— Mais je n’ai pas envie d'acheter de vin.

— Qu'importe ? tu ne tengages à rien. Allons, entre... nous t’attendons.

— Et vous ne venez pas avec moi?

— Nous ne pouvons pas, dit Giraud; nous sommes déjà connus dans la maison.

— Je n’irai pas, dit Gérard.

— Que tu es lâche ! Vois-tu là-dedans quelque chose contre la probité la plus rigoureuse ?

— Non, mais je n’y tiens pas.

4 — Je ie mènerais bien boire le vin en ma compagnie dans une autre maison; mais nous avons épuisé tous les gros

{l commerçants à une lieue à la ronde. Le philosophe et mci 1 connaissons déjà cinq caves bien garnies ! »

] * Les trois amis firent leur promenade du soir, et rentrè- À rent à la maison d'Auteuil. Quoiqu'il fût très fatigue,

Gérard ne dormit pas. Le souvenir de Mariette était plus a fort que les travaux de jardinage: c'était ce qui faisait peur \! à Gérard, que cette solitude de la nuit, sans distractions,

| sans pouvoir confier à quiconque ses secrètes pensées. Il en- | à tendait les cris du chat mourant, et le mystérieux rapport qui l'avait séparé en même temps du chat et de Mariette le plongeait dans d’amères pensées.

Il se leva et alla faire un tour dans le jardin ; mais ces

DE MADÉMOÏSÉLLE MARIÉ: É. 19

dértgements ne ramenaieut pas plus de calme dans son esprit qu'un malade ne retrouve la santé en changeant de place dans son lit.

«Pourquoi ne meurt-on pas tout d’un coup dans les bras de celle qu’on aime? pensait-il; combien on serait heureux d’être ainsi délivré de la vie! »

Gérard faisait mille projets et pensait à retourner chez sa

ière; mais elle s’apercevrait de son chagrin et serait heureuse de la séparation de son fils d’avec Mariette.

« Si je pouvais en aimer une autre! se disait-il; je fermerais les yeux, je croirais que c’est Mariette... Mais c’est impossible... »

Et il pensait qu’il avait mal fait de venir à Auteuil, que peut-être Mariette reviendrait; peut-être était-elle déjà venue. Si elle ne venait pas? combien la chambre lui paraitrait triste sans la voix de cristal dont il conservait le timbre dans son souvenir! combien l’appartement devait être funèbre, sans les cercles capricieux du petit chat tournant comme une fusée! ;

Gérard se raisonna sérieusement afin de prendre courage et ae continuer son travail de jardinage; mais la corde à puits, la bêche et la brouette lui écorchaient les mains. I essaÿa de se fatiguer en marchantsans s'arrêter : au bout de dix tours dans le jardin, qui n’était pas très long, il eut honte de ce métier de cheval de fabrique, et il alla se jeter sur sa Couchette en pleurant, ne se sentant plus ni fermeté ni résignation. Au diner, il ne dit pas un mot; Giraud lui demanda des nouvelles de Mariette, et Gérard se sentit froid en entendant ce nom.

« Elle va bien, » dit-il, ne voulant pas entrer dans des confidences inutiles.

Ne sachant comment se dérober à l'immense douleur qui

l’accablait, Gérard, tout en regardant les livres avec un souverain mépris, prit un volume dépareillé de Montaigne, qui traïnait dans la bibliothèque de Giraud.

« Voyons les moralistes, se dit-il; on prétend qu’ils sont bons à calmer la douleur. »

Il parcourut divers chapitres: de l'amitié, de La modération, de ne communiquer sa gloire, qui ne correspondaient en rien à la situation dans laquelle il se trouvait. Cependant, en feuilletant machinalement le Montaigne, qu’il avait plutôt envie de jeter dans le puits, il tomba sur le passage suivant :

« En cette arrière-boutique, faut-il prendre nostre ordinaire entretien de nous à nous-mesme, et si privé que nulle accointance où communication de choses estrangieres y trouve place; discourir et y rire, comme sans femme, sans enfans et sans biens, sans train ou sans valeur, à fin que, quand l'occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer. »

Gérard fit deux fois le tour du jardin et relut ce passage, se tâtant et cherchant où pouvait se trouver cette fameuse arriére-boutique au fond de laquelle on était libre de se garer du chagrin, comme d’autres se protégent du soleil sous une tente.

Après avoir réfléchi, Gérard s’écria :

« Ce Montaigne est un misérable ! »

Tout le temps du diner, il éclata en telles acrimonies contre le sceptique, que Giraud lui demanda la raison de sa colère subite.

« Montaigne est un égoïste, disait Gérard.

— Pourquoi? dit Giraud.

—Mon ami, il prétend que chaque homme, lorsqu'il a perdu ses biens, sa femme, ses enfants, doit pouvoir rire

DE MADEMOISELLE MARIEÏTE. 991

comme si rien ne lui manquait. J'aurais voulu lui voir perdre sa... »

Gérard s'arrêta brusquement.

« Perdre quoi? demanda Giraud.

— Ah! Montaigne n’a jamais aimé les chats! S'il avait été à ma place et qu’il eût compris les souffrances de cet animal qui se mourait tristement, il ne se serait pas retiré dans son arrière-boutique, comme il dit. Il n’a pas de cœur!

— Qu'en sais-tu ?

— Je me doute, dit Gérard, qu’il n’a jamais souffert.

— Quand tu seras réellement dans la douleur, dit Giraud, ne lis jamais les moralistes ; c’est le moment ou jamais d’acheter Paul de Kock.

—Tu as raison, dit Gérard; je me rappelle maintenant qu’un homme intelligent, qui commençait à relever de maladie, me dit qu’il ne pouvait supporter ni Shakspeare, ni Molière, ni Balzac, et qu’à force de songer, il envoya chercher Monsieur Dupont au cabinet de lecture; le lendemain, il était guéri.

—Ï]] ne faut pas en abuser, dit Giraud ; la popularité de Paul de Kock est toutentière dans son gros comique, sa joie franche, la santé perpétuelle de ses héros, la gaîté de ses repas improvisés et le bonheur de ses amoureux.

— Voilà un homme, dit Gérard, qui aura fait rire toute une génération de grandes dames et de grisettes, de portiers et d'artistes; lui seul aura conservé la joie dans une époque triste et tourmentée. Et, parce qu’il n’écrit pas d’une façon tout à fait parfaite, on ne lui élèvera pas de statues! Ses œuvres mourront faute d’avoir été embaumées par la forme! Nous sommes des ingrats! Je m’en vais louer un roman de Paul de Kock!»

Malheureusement, il n’y avait pas de cabinet de lecture dans le pays, et Gérard retomba dans sa tristesse.

Le troisième jour, Gérard n’y tint plus et partit pour Paris. En arrivant dans la rue Saint-Benoït, il fut pris d'une grande émotion en pensant que peut-être Mariette était revenue et qu’elle l’attendait. Pour conserver plus longtemps cette illusion, il fit un détour en se nourrissant de cette douce idée, et il passa rapidement devant la loge du portier, ne voulant entendre parler personne avant d’entrer.

Mais la petite chambre était froide et nue comme si elle n’avait pas été habitée depuis de longues années; tout était en désordre par le déménagement de Mariette. Gérard n’était ni soigneux mi propre; il fallait s'occuper de lui comme d’un enfant pour le tenir en toilette convenable. Il apportait le même esprit d’insouciance dans sa chambre, laissant toutes choses trainer à l'aventure: les papiers, les habits et les livres. Cependant une jolie chambre propre, aérée, avec un peu de soleil et quelques fleurs, mettait son esprit en fête.

Mariette savait lui procurer ces délicatesses ; aussi fut-il ‘pris d’un grand serrement de cœur en regardant les souliers non cirés au milieu de la chambre, la poussière sur tous les meubles. Plus de Mariette ! plus de petit chat! le coucou morne et sans mouvement! Il voulut travailler; mais les quelques pages précédentes qu’il avait écrites lui donnèrent du dégoût: jamais il ne crut à sa médiocrité comme ce jour-là.

Il s’étendit sur son lit et s’endormit. Quand il se réveilla,

la nuit venait. L’ennui et le dégoût de la vie s’étaient telle-

ment emparés de lui, qu’il n’eut pas le courage de descendre pour aller manger. Lie lendemain matin, il fut réveillé par le soleil, qui se glissait sur le lit par une toute petite

fenêtre que les habits de Mariette couvraient ordinairement.

Gérard se leva, essaya de secouer son apathie, et com

bina quels amis jCyeux il pourrait aller visiter, qui n’avaient pas trop l'habitude de travailler.

On frappa à la porte ; Gérard courut ouvrir. C'était Mariette etsa sœur. Gérard crut que sa tête allait éclater ; les tempes lui battaient. Mais autant il éprouvait d'émotion, autant il se montra froid. D’ailleurs, la présence d’Antoinette le glaçait. Mariette était päle et les yeux cernés. Elle ne dit d'abord rien et fit semblant de chercher quelque objet dans les armoires.

« Bonjour, mademoiselle, » dit Gérard.

Et ce mot de mademoiselle, qui lui sciait le gosier quand il passa, donna le ton à la conversation.

« Gérard, dit Mariette, qui n’employa pas le mot de monsieur, tout en renonçant au tutoiement, j'ai à vous demander un service.

— Je suis tout à vos ordres, mademoiselle.

— Je suis très gènée, dit Mariette ; je viens vous demander si vous voudriez bien me donner un matelas, une chaise et une table.

— Oui, mademoiselle, dit Gérard, vous pouvez les faire emporter. »

En parlant ainsi, Gérard avait des larmes dans la voix; quelque chose d'intérieur le poussait à se jeter aux genoux de Mariette, à lui dire combien il l’aimait encore, qu’il n’aimerait jamais qu’elle, et il se sentait retenu par une sotte timidité. Antoinette, avec son menton pointu, les regardaiït tous deux dans l'embarras et semblait être heureuse de leur brouille.

«J'ai un petit coffret dans l’autre chambre, dit Mariette ; savez-vous où il est, Gérard ?

imminente CCE,

— Oui, dit-il, je vais vous le chercher. »

Il entra dans la chambre à coucher, prit le coffret et le donna à Mariette; mais leurs mains s'étaient touchées : ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre sans dire un mot. Ils seraient restés ainsi longtemps, oubliant ciel etterre.

« Et masœur qui est par là ! dit Mariette ; attends-moi à cinq heures, mon Gérard.

— Vraiment! dit Gérard.

— Oui, sans manquer; ne dis rien devant Antoinette. »

Ils rentrèrent dans la chambre précédente.

« Si vous voulez envoyer chercher les meubles aujourd’hui, dit Gérard, je donnerai l’ordre au portier de les laisser passer. »

Mariette sortit, laissant Gérard en extase. Il se sentait rajeuni de dix ans; il s’habilla en moins d’un clin d’œil en grande toilette et sortit dans les rues, s’étonnant de se trouver léger comme une plume. Il lui prenait des envies de s'envoler; rien ne lui semblait impossible.

La joie lui sortait par tous les pores; il regardait les passants en souriant, comme pour leur annoncer la bonne nouvelle : tous les hommes lui semblaient bons et beaux, les femmes aussi, le ciel, la rue, les boutiques. Il courut d’un trait jusqu’au quai Malaquais, et ce n’était qu’en raisonnant un peu qu’il se gênait pour ne pas crier à tout Paris : « Je suis aimé!

À cinq heures, Mariette arriva, et son arrivée fut un long baiser sans fin; cependant elle se débarrassa des étreintes de Gérard et se détourna pour pleurer.

« Qu’as-tu, mon amie ? »

— Je tai trompé, dit-elle en sanglotant.

— C'est déjà oublié, je Fen prie Mariette, ne pleure

pas.

— Comme tu as été méchant! dit-elle ; regarde ma pauvre oreille. Tu as arraché ma boucle d'oreille; j'ai beaucoup saigné.

— Oh! ma pauvre amie, laisse-moi baiser ton oreille.

— Et Antoinette qui ne l'avait rien fait, et que tu as battue indignement!

— Est-ce possible? dit Gérard; je ne me rappelle rien.

— Je crois que tu nous aurais tuées toutes deux, si Ernest n avait pris notre défense.

— C’est donc Ernest? demanda Gérard; je ne le savais pas non plus... Quand je le reverrar.…

— Non, dit Mariette; je veux que tu me jures que tout est fini.

— C’est impossible, dit Gérard; on ne reçoit pas un coup pareil, qui vous fait perdre connaissance, sans chercher à se venger.

— Oublie Ernest comme je l’oublie, dit Mariette, et je vais en donner une preuve. Prends ta plume et écris. »

Gérard obéit.

« Ernest, dicta Mariette, je vous prie de ne plus chercher à me voir, je suis avec Gérard... » Maintenant, dit-elle, tu mettras toi-même la lettre à la poste pour être sûr que je ne te trompe pas. »

Mariette expliqua à Gérard qu’elle lui avait demandé quelques meubles, afin de loger Antomette dans un petit cabinet, non loin de sa mère.

« Tu as eu là une bonne idée ; vrai, mon amie, le malheur est entré ici derrière les talons de ta sœur.

— Mais je veux que, quand vous vous rencontrerez, vous ne vous fassiez pas mauvaise mine, dit Mariette.

— Je l'aime, maintenant, j'aime tout le monde. »

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