RER
X VIIL.
Une soirée au bal.
Huit jours se passèrent ainsi, pleins de bonheur et de tranquillité; cependant, le soir du huitième jour, Mariette, ayant eu une petite querelle avec Gérard, entra dans de violentes attaques de nerfs; elle étouffait, se trouvait mal, et demandait de l'air.
Gérard courut chercher nn médecin : ayant frappé inutilement à la porte des plus proches médecins du quartier, il finit par en trouver un, rentra; mais, à sa grandesurprise, Mariette n’y était plus. Le médecin arriva et sourit en entendant parler d’une femme tout à l'heure à la mort, et qui avait pris la fuite aussitôt qu’on était allé chercher du secours.
Cette nuit fut une des plus pénibles pour Gérard, qui ne trouvait aucuns motifs à la disparition de Mariette; cent fois de légères altercations avaient eu lieu, qui s’étaient apaisées d'elles seules. Le lendemain il reçut un mot de billet qui contenait ces mots : « Gérard, je suis obligée de ne plus demeurer avec toi; mais, si tu veux venir, tu me feras plaisir. Demande madame Roux, rue des Marais-Saint- Germain, no 44. »
La rue des Marais est à deux pas de la rue Saint-Benoît; Gérard y courut, ne s’expliquant pas un changement de nom et d'adresse si subit. Mariette vint ouvrir elle-même, habillée d’un élégant peignoir blanc.
« Pourquoi madame Roux? dit-il.
— Tu peux toujours m'appeler Mariette.
DE MADLXGISELLE MARIEITE. 291
— Pourrais-tu m'expliquer pourquoi tu t'es sauvée toutà-coup?
— Mon ami, je n'aurais pus osé tele dire, tu te serais fàché; maintenant je te crains.
— Oh! dit Gérard.
— Mon oreille est seulement guérie depuis deux jours. M de Labouglise…
— Encore ce vieillard! dit Gérard.
M. de Labouglise a peur de toi également; il dit que tu as des yeux pertides, etil n’aime pas à te rencontrer.
— Vieux maniaque qui râcle des antiques!
— Ï1 n’est pas fou pour moi, dit Mariette, puisqu'il me fait vivre. Quand je me suis brouillée avec toi, à la suite d’Asnières, je lui ai été porter ma nouvelle adresse ; mais, chez ma mère, il ne pouvait pas travailler. Il est très riche, rien ne lui coûte pour satisfaire ses fantaisies ; il m’a pro posé de me meubler un appartement.
—Ï1 t'entretient alors? s’écria Gérard.
— Lui! M. de Labouglise! il se soucie bien des femmes! il n'aime que ses bronzes. Il me retient cinquante francs par mois sur mes trois cents francs pour les avances qu’il n'a faites en achetant des meubles, et il va continuer sa sculpture. Î ne voulait plus venir chez toi; tu vois donc qu’il me fallait un autre appartement. »
Gérard secouait la tête.
« Cela ne t’empêchera pas de me voir. J’irai chez toi tous les jours, une heure ou deux.
— Une heure ou deux! s’écria Gérard; nous ne vivrons plus ensemble!
— Mon ami, cela ne se peut pas.
— Îe m'en vais, dit Gérard.
— Que tu es singulier! Ma mère exige que j'aille diner
bac à Sven
avec elle; ma sœur est très paresseuse. Il faudra que Je
veille à tout, que je fasse aller la maison; mais je te pro-
mets que j'irai diner avec toi le plus souvent possible. » Gérard se laissa persuader, quoiqu'il eût la tête troublée
de tous les événements qni s'étaient passés en moins de
quatre jours.
« Surtout, dit Mariette, viens plutôt le matin ici, quand
tu voudras me voir; M. de Labouglise arrive à peu près à cette heure-ci tous les jours; il n’est pas nécessaire que vous vous rencontriez.
—Mariette, Mariette! $’écria Gérard d’un ton plein de désolation et de reproches.
— Encore?
— Je crois que nos beaux jours sont passés... je t'aime, mais je ne viendrai plus ici.
—Et moi je n’irai plus chez toi, s’il en est ainsi.
— Chez moi, Mariette, dans notre ancien logement, nous serons heureux en nous retrouvant ensemble; mais ici, ces meubles neufs, ce grand escalier, tes toilettes, tout me rappelle trop notre passé si modeste. Tu m’aimerais ici de toutes tes forces, mieux que tu ne m’as jamais aimé, que je ne te croirais pas; chez moi, au contraire, aime-moi aussi peu que tu voudras, et je serai content. Adieu! » dit-il,
Autant Gérard était heureux la veille, autant il sortit malheureux; il eut honte de son habit qui était lustré sous les bras; il s’aperçut que ses souliers ne brillaient pas, qu’il portait le même chapeau depuis six mois; il regarda sa toilette dans une glace et perdit courage. Il enfonça son chapeau sur ses yeux pour ne pas être vu, et marcha sans savoir où il allait.
« Ah! que lu as l'air funèbre! dit Thomas, qu’il rencontra
près de l’école des Beaux-Arts. Sont-ce les envois de Rome qui te rendent triste ?
— Je me soucie bien des envois de Rome!
— Moi aussi, dit Thomas, mais je m'en vais chaque année contempler l’abrutissement de ces pauvres jeunes gens qu’on dresse à cet horrible métier de peintres de Rorñe. Est-ce que tu n’écris rien là-dessus?
— Pourquoi faire? dit Gérard; perdre son temps à se moquer de pareilles médiocrités? Les changerais-je en hommes supérieurs ? Non. En hommes de talent? Encore moins. Alors c’est de la besogne inutile.
— Cependant, dit Thomas, on peut attaquer l’Académie, qui fait des momies de jeunes gens peut-être distingués.
— L'Académie ne corrompt rien, dit Gérard; l’Académie aime la médiocrité, le convenu, la tradition, & toutes les médiocrités vont à elle et ne demandent pas mieux que d’être guidées dans cette voie.
— Cependant, dit Thomas, on a vu des peintres de talent qui étaient partis de Paris après avoir exposé de bons tableaux et qui s’en revenaient classiquement ennuyeux. C’est donc la faute de l’enseignement de l’Académie.
—Bah! dit Gérard, rien n’arrête le développement d’un homme de talent: ni la misère, ni la maladie, ni les faux conseils, n1 les mauvais enseignements, Nous sommes environnés d’ennuyeux, d’imbéciles, de traîtres, de lâches; si nous sommes forts, nous devons nous débarrasser de tous ces ennemis. Si nous n'avons pas le courage, c’est-à-dire une conviction profonde de l’art, nous succombons, tant pis, il n’y a rien à dire. Nous ne sommes pas des victimes, nous n’étions pas dignes de faire de l’art, et nous sommes entrés par erreur dans ce beau et rude chemin qui mène à la popularité, On est doué, ou on ne l’est pas; ceux qui ne