‹ Les aventures de Mademoiselle MarietteChapitre 16 sur 29 · BES AVENTURES · texte numérisé non relu

BES AVENTURES

sont pas doués réussissent en apparence, dans le moment, plus que ceux qui sont doués; ils ont la fortune, les honneurs, la réputation plus vite que les autres. Tu comprends: étant des médiocrités, ils ne blessent personne, ils sont aimables, bons enfants à la surface, et n’offrent pas de ces angles dont sont pleins ceux qui sont doués; mais le temps fait bonne et prompte justice des médiocrités. Au contraire, ceux qui sont doués passent à travers les jalousies, les haines et les diffamations, comme Murat passait au milieu d’un régiment qui tirait sur lui, sans être atteint. Ils supportent faim, misère, envie, railleries, sans en être touchés: ils ont la foi en eux-mêmes; avec cette croyance on vit vieux, plein de santé, ct, à cinquante ans, on a les cheveux noirs.

— Cependant, dit Thomas, j'ai connu plus d’un peintre que la misère a paralysé complétement, et qui, avec un peu d’aide, eût produit de belles choses. Au lieu de cela, il est tombé dans les mains des marchands, et il s’est livré à de honteuses lithographies.

p' — C’est qu’il était né pour faire de pareilles lithographies. 1! — Mais, dit Thomas, il pleure d’être obligé de faire du | commerce.

# — Ï] fait semblant de pleurer.

: — Non, non, dit Thomas.

| — Alors il se trompe sur lui-même : puisqu'il comprend { l’art, pourquoi ne fait-il pas d'art?

— Parce qu’il gagne à peu près sa vie en faisant du com-

merce.

— On dirait que tu ne veux pas me comprendre, toi qui as justement passé par là. Comment faisais-tu quand tu étais compositeur d’une imprimerie ?

— Le soir, dit Thomas, et le matin en hiver, à partir de

quatre heures, je faisais des études à la lampe pendant deux heures, jusqu’au moment où j'allais à l'atelier.

-— Et tu ne vivais pas de la peinture ?

-— Je ne gagnais pas un sou.

--- Bon! dit Gérard ; tu vois bien que tu faisais du commerce en dehors de l’art et que.cependant tu étudiais. Quand tu es sorti de l’imprimerie, comment as-tu vécu ?

— Je faisais cinq ou six petites aquarelles par jour, que je vendais, sous les arcades de l’Institut, six sous pièce.

— Et tu en vivais; c’est encore du commerce. Tu vois donc que ni l'imprimerie, ni les petits dessins à cinq sous, ni la privation, ni la misère ne t'ont empêché d’arriver.

— Je ne suis pas arrivé.

— N'importe, tu arriveras certainement. Ainsi, comprends bién que tous ces gens qui pleurnichent, qui font sonner l'art si haut, qui se disent victimes de la société, qui zagnent largement leur vie à des travaux tels que la gravure et la lHithographie, sont des orgueilleux : ils donnent tout ce qu'ils peuvent donner; ils étaient nés pour être des ouvriers, et se sont lancés dans l’art par une manie trop commune aujourd’hui; ils sont restés ouvriers, c’est-à-dire de médiocres interprètes des créateurs ; ils n’en sont pas même dignes, etils se plaignent encore! Si tu veux d’autres exemples qui prouvent que la misère et les autres piéges tendus sous nos pas ne doivent rien arrêter, tu te rappelles bien ce pauvre garçon dont vous admiriez les eaux-fortes, que vous metuez aussi haut que Rembrandt, et qui aurait été loin, disiez-vous, s’il n'avait tant souffert de la faim. Qu'a-t-1l fait le Jour où il lui est tombé un petit héritage du ciel ?

— Ï est vrai, dit Thomas embarrassé, qu’il a perdu tout son sentiinent,

— Ce n’était pas cependant une de ces grosses fortunes qui tuent un homme, qui le rendent lourd, fier et insolent : il avait juste de quoi vivre, six cents francs de rentes, une fortune pour lui, qui vivait avec cinq francs par mois. Îl à continué à travailler ; mais ses eaux-fortes n’étaient plus supportables ; tandis qu'avant, il vivait avec un morceau de pain et des légumes ; alors il avait du talent. Cela, Thomas, doit te prouver que ni les mauvais enseignements, ni les influences, nila misère, ni la faim, ni la maladie, ne peuvent corrompre une nature bien douée. Elle souffre ; mais trouvemoi un grand artiste qui n’ait pas souffert. Il n’y a pas un seul homme de génie heureux depuis que l’humanité existe.

— Jai envie, dit Thomas, de te faire cadeau d’une jolie cravate.

— Pourquoi? dit Gérard.

— Parce que tu as bien parlé, quoique d’une façon amère. Je sens que tu as raison, et je voudrais te corriger d’un fond de chagrin qu'il y à en toi: voilà pourquoi une jolie cravate en soie, fond paille, avec de belles pivoines rouges et des feuilles d’un vert surprenant, fera tellement bien à ton cou, que, quand tu te regarderas, tu seras plein de joie. Nous ne savons pas assez profiter des couleurs, et les sauvages et les paysans, qui s’habillent d’étoffes bariolées, sont plus raisonnables que nous. » :

| Gérard soutenait la question du noir dans les habits, et le peintre n’avait pas beaucoup de peine à le battre.

«Cependant, disait Gérard, je n’oserai pas me présenter dans la société avec ta fameuse cravate à perroquets.

— Avec beaucoup de courage, dit Thomas, on s'impose. Moi, je ne la quitte nulle part; je laisse rire ceux qui veulent rire, et je regarde les autres s’ennuyer dans leurs cravates blanches empesées. »

DE MADEMOISELLE MARIETTE. 23e

Un soir, Gérard accompagna Mariette à Mabille; elle avait abandonné les bals d'été du quartier latin en même temps qu'elle avait dépouillé ses robes de toile. Elle était partie dans un élégant coupé de louage avec Gérard et M. Charles, le marchand de couleurs.

Mariette avait une toilette splendide, et pouvait rivaliser avec les lorettes les plus en renom de la rue Bréda. On la regardait beaucoup, on venait instamment la prier à danser et à valser. Gérard était heureux du succès de son amie; cependant, quand elle le quittait pour répondre à une invitation de danse, il lui semblait que son bonheur s’envolait, et 1l fronçait les sourcils en voyant les mille manéges de coquetterie que Mariette faisait à son cavalier.

« Pourquoi ne veux-tu pas danser ? dit Mariette.

— Ce n’est plus de mon âge.

— Ah! quand tu m’aimais, lui dit-elle, au Prado, tu ne parlais pas ainsi... Rappelle-toi tes cheveux coupés au Prado.

— Au Prado, dit Gérard, on danse comme on veut; ici, tous ces messieurs me font l’effet en même temps de commis de magasin et de maitres de danse.

— Je parie que Charles sera plus aimable, dit Mariette. Charles, voulez-vous m'inviter pour la valse ?

— Avec plaisir,» dit celui-ci, qui prit Mariette par la taille, et l’entraina rapidement dans le tourbillon des valseurs, pendant que Gérard restait seul.

Cette dernière circonstance accrut encore sa mauvaise humeur ; il bouda Mariette quand elle revint, et se promit de lui dire en chemin qu’il ne reviendrait plus au bal Mabille, parce qu'il se sentait jaloux des moindres paroles qu’on lui adressait. Mais Charles ne quitta pas Mariette à la sortie du bal, comme l'avait espéré Gérard, et sa mauvaise hu-

meur s’en accrut. Il resta tout le long du chemin morne et la tête baissée, préparant un orage de raisons pour le moment où Mariette rentrerait chez elle.

On arriva au quai Malaquais, que Charles devait suivre pour s’en retourner dans le quartier de l’Hôtel-de-Ville ; Gérard fut on ne peut plus étonné de voir le marchand de couleurs tourner la rue des Marais; si encore Gérard avait donné le bras à Mariette, il lui aurait été facile de s'arrêter au quai et de souhaiter le bonsoir au marchand de couleurs, mais la mauvaise humeur de Gérard fit que, restant en arrière en sortant du bal, Mariette avait pris le bras de Charles. Aussi, pendant le chemin, Gérard, qui marchait derrière eux, sentit sa colère s’accroître, et elle faillit éclater lorsqu'il vit qu’il ne reconduirait pas son amie seul.

Son espoir fut que Charles, aussitôt qu’on serait arrivé à la porte, s'éloignerait par discrétion et les laisserait ensemble quelques minutes ; mais Charles continua à causer avec Mariette jusqu’à ce que le cordon fût tiré, et Gérard, que la présence d’un tiers gênait, s’en alla, pour la première fois, sans avoir embrassé son amie. Il ditun brusque bonsoir au marchand de couleurs et lui tourna le dos, car son chemin était de descendre la rue, tandis que Charles la remontait.

À peine avait-il fait ouelques pas, que Gérard tourna la tête par un mouvement dont il ne se rendit pas compte : la rue des Marais est étroite, assez mal éclairée; cependant il put s’apercevoir que Charles s'était arrêté également. Gérard fit encore quelques pas, affecta de faire sonner ses talons en diminuant graduellement le bruit comme un voyageur dans le lointain, et s’embusqua dans une porte cochère : il y resta tapi cinq minutes et sortit tout à coup; mais il lui sembla que Charles avait fait le même manége de son côté,

« Il paraît qne ce monsieur m’espionne, » dit Gérard en s’en retournant chez lui triste et découragé.

Lc lendemain matin, il était chez Mariette et lui demandait compte de la conduite de Charles.

« Pourquoi, semblait-il attendre que je fusse parti ?

— Tu ne vois pas clair, dit Mariette, tu auras pris quelqu’un pour lui.

— J'en suis sûr, dit Gérard. Est-ce que je le gêne, ce M. Charles?

— Tu te montes toujours la tête, tu vois des choses où il n’y a rien. Pourquoi Charles serait-il gêné par toi?

— Eh bien! dit Gérard, il me gêne, -moi; il me semble qu’il aurait pu suivre son chemin, ne pas venir jusqu’à ta porte et m'empêcher de te parler. |

— C'est-à-dire quetu faisais la mine et que tu n’avaisrien à dire que des paroles désagréables ; comme je m’en doutais, j'ai prié Charles de m’accompagner jusqu’à ma porte.

— C’est bien aimable de ta part.

— Je n’ai pas envie, dit Mariette, de supporter tes humeurs noires.

— Et moi, dit Gérard, il ne me plaît pas de t’accompagncr à Mabille.

— Qui est-ce qui te force ?

Gérard rugissait en dedans et n’osait le montrer ; il sentait que sa liaison avec Mariette ne tenait qu’à un fil, et il craignait de voir ce fil se briser.

« Où est le temps, dit Gérard en se radoucissant, où nous n'avions jamais de querelles, où nous vivions seuls, sans amis? Vois-tu, Mariette, que ce sont les amis qui nous séparent? c’est Ernest, c’est le vieux gratteur.

— Tu pourrais bien le nommer M. de Labouglise, dit Marictte en appuyant sur le titre,

— Aimerais-tu la noblesse, maintenant? toi qui me disais combien tu étais heureuse de tourmenter, dans le temps, le comte Marie avec tes artistes.

— J'aime les gens comme il faut, dit Mariette.

— Et c’est pour cela que tu ne vois plus ton ami Thomas.

— Thomas, dit Mariette, est un paresseux; je lui commande de la peinture, et il ne travaille pas. J'ai besoin de tableaux dans mon salon, Thomas ne fait rien; un jour, il est venu nous déranger pendant la séance avec M. de Labouglise, et il ne s’est pas gêné : 1l a fumé tout le temps. M. de Labouglise n’aime pas ça,

— Toi non plus, n’est-ce pas ?

— Moi, Dieu merci, j'y ai été assez habituée par vous autres, mais ce n’en est pas plus convenable.

— Un jour, Mariette, tu feindras de ne plus me reconnaître dans la rue.

— Au contraire, je voudrais te voir dans une toilette convenable; tes habits ne sont jamais brossés : sans cela, je t'aurais fait trouver avec M. de Labouglise.

— Dans quel but?

— Il a une galerie; il sait que tu aimes les arts, et il ne serait pas fâché de te la montrer. Veux-tu diner avec moi aujourd’hui ici? viens à cinq heures, tu le rencontreras. »

Pour ne pas avoir une nouvelle discussion, Gérard promit de faire grande toilette, espérant plaire à Mariette. Il fut très surpris de voir trois couverts sur la table; Mariette était seule, mais elle prévint Gérard que M. de Labouglise était allé commander le repas chez un pâtissier voisin.

« Comment! nous dînons tous les trois? s’écria Gérard.

— Ne te l’avais-je pas dit?

DÉ MADEMOdISELLE MARIETTE. 93

— Tu m'avais prévenu que je rencontrerais ici le vieillard. |

— Encore! dit Mariette; surtout, ne ’avise pas de le plaisanter.

— Adieu, dit Gérard.

— Si tu t'en vas, Gérard, ce sera la dernière fois que nous nous rencontrerons. »

Gérard resta silencieux pendant le repas; il ne quittait pas des veux le vieillard, cherchant à saisir dans sa physionomie l’hallucination qui le poussait à gratter sans cesse des figurines antiques, dans le dessein de les rendre parfaites ; mais M. de Laboueglise semblait intimidé de la présence de Gérard etabsorbé par la conversation de Mariette. Au milieu du repas, Gérard, qui portait son verre à ses lèvres, devint pâle tout d’un coup en remarquant que le vieillard avait passé son bras autour de la taille de Mariette. Gérard lança un juron d’une voix pleine de rage, et il frappa son verre plein avec une telle force sur la table, que les morceaux de verre éclatèrent; le vin coula sur la nappe, le vieillard s’affaissa sur sa chaise en dégageant son bras, Mariette se leva, et Gérard prit la fuite après avoir lancé un regard plein d’éclairs.. [l renversa un fauteuil dans le salon, fit claquer la porte et disparut, laissant Mariette anéantie.

« La malheureuse! s’écria-t-il dans l'escalier ; pourquoi n’ai-je pas jeté mon verre à la tête de ce vieillard? C’est lui qui aurait dû sorür. »

Gérard grinçait des dents et se serait volontiers brisé la tête contre les murs.

« Elle me fait appeler, se disait-il, pour voir une pareille infamie. Combien j'ai été lâche! C’est fini, je ne la rever rai plus jamais... »

Et il errait par les rues, aussi triste qu'nn chien qu 2 perdu son maitre. Machinalement il se dirigea vers l’atelier de Thomas, dans l’espoir de se décharger le cœur; mais il réfléchit qu’on se moquerait de lui s’il mettait à nu ses rages et ses blessures. Dans l’escalier, il chercha à se composer un masque calme, et il entra d’un air presque rlant.

« Tu arrives à propos, dit Thomas, j'allais au bal.

— de Vaccompagne, dit Gérard, qui espérait oublier la scène qui venait de se passer.

— Je suis triste, s’'écria Thomas.

— Moi aussi.

— de ne vends pas ma peinture; j'ai fait un petit tableau très réussi. Mariette l'aime beaucoup.

— Cependant elle se plaint beaucoup de toi.

— C’est moi qui devrais me plaindre d'elle; qu'est-ce qu’elle dit?

— Que tu es paresseux.

— Ah! c’est trop fort; mais je ne la comprends plus : depuis quelque temps elle devient égoïste en même temnps que grande dame. Croirais-tu qu’elle m’a offert de me faire faire un habit pour mon tableau ?

— Comment, un habit?

— Oui, par un tailleur qu’elle connaît; je devrai lui donner mon tableau que je viens de terminer, et de plus, faire le portrait du tailleur.

; — Quel commerce! s’écria Gérard.

© — Je lui ai dit que je n’avais pas besoin d’habit; elle prétend que je suis mal habillé et que cela m'empêche de vendre ma peinture. A cela j'ai répondu que j'avais absolument besoin de payer mon terme, et qu'on me mettra à la porte si je ne paie pas dans un mois; qu’alors je désire

tirer de l'argent de ce tableau : il me semble que c’est bien naturel. Malgré tout, le tailleur‘est venu chez moi; il voulait me prendre mesure de force : je l'ai mis à la porte.

— Ah! je comprends maintenant, dit Gérard.

— C'est qu’elle voulait aussi un pendant à ce tableau, qu’elle m'aurait payé plus tard. Je ne connais pas de plus tard ; elle dit qu’elle est riche. Si elle veut de la peinture, qu’elle l’achète comme tout le monde. Je lui en ai déjà assez donné. c’est une femme perdue par l'argent.

— Tu crois? dit Gérard,

— Oui, il n’y a plus de cœur. »

Cette conversation faisait le plus grand mal à Gérard, qui aurait voulu entendre dire du bien de Mariette et qui se garda alors de raconter l'événement du diner, craignant d'entendre Thomas en tirer des conclusions trop sévères.

« Je la regarde maintenant, dit Thomas, comme une lorette, une femme qui ne croit à rien, qui n’aime plus que l'argent. Tiens, continua-t-il, regarde cette créature qui danse d’une façon excentrique et que tout le monde admire, la Cabrionnette; voilà une femme qui est bien le type de ce monde-là. Elle danse et n’a pas même foi en la danse ; elle se donne beaucoup de mal, mais tout cela est étudié, froid! c’est un travail qu’elle accomplit dans ce moment, parce qu’elle sait qu’on la regarde et quela danse lui fera vendre sa nuit plus cher. Il me prend des envies de marcher sur ces créatures-là; je leur pardonnerais si elles avaient le diable au corps, si elles apportaient quelque caprice dans leur danse, si elles ne jouaient pas un rôle en public : mais telles que je les comprends, telles que tous ces jeunes gens les admirent, avec leur sottise et leurs mots appris, je préfère la dernière fille des rues; encore

peut-on espérer de découvrir un coin naïf qui ait échappé à la corruption.

— Ah! mon ami, Mariette n’en est pas encore là.

— Elle y arrivera, dit Thomas, qui enfonçait à chaque parole un poignard de plus dans le cœur de Gérard.

— Allons-nous-en, dit-il; ordinairement le bal m’égaie, aujourd’hui il me semble que j'ai la jaunisse : le gaz ne brille pas, les femmes sont affreuses, les étudiants bêtes, et la musique joue faux. »

Ils sortirent et se promenèrent silencieusement sur le boulevard Montparnasse, dont le calme et l’obscurité convenaient mieux à l’état d'esprit de Gérard. Après un assez long silence :

« Penses-tu quelquefois à la mort? dit Gérard.

— Quand je suis heureux; jamais quand je souffre.

— S'il n’y avait que le dernier moment, dit Gérard, qu'importe ! Mais c’est la fin qui est triste et déplaisante ; penser que tous les gens qui vous regrettent vous äuront oublié dès le lendemain! s’en aller en se voyant fumer comme la mèche d’une chandelle, petit à petit, etavec plus de douleur que la chandelle !

— Est-cê l'inconnu qui te fait peur ? dit Thomas.

— Oh! l'inconnu, je ne m'en inquiète guère. je crois à un néant absolu. Nous servons à fumer des terres : voilà ce qu'il y à de plus clair pour moi. Peut-être la mort ne fait-elle que nous agrandir ! qui sait? J’ai toujours plaint les malheureux qui restent un mois, six mois sur leur lit, parce qu’ils ont le temps de trop souffrir du corps et de l'esprit; car leurs meilleurs amis s’habituent à leur mal, viennent souvent dans les commencements, puis moins sou vent, enfin disparaissent tout d’un coup et ne pensent

DE MADEMOIÏISELLE MARIETTÉ. 91

plus à eux qu’en recevant un billet de faire part. Cela est cruel pour le malade.

| — Le malade s’en inquiète-t-il beaucoup! dit Thomas. Crois-tu que son mal ne l’occupe pas assez pour l'empêcher de faire des réflexions sur l’ingratitude ?

— Ah! dit Gérard, le malade tient à la vie et aux habitudes de la société jusqu’au dernier moment. J'ai connu une femme charmante, distinguée, bonne et spirituelle, qui mourut jeune; ce sont toujours celles-là qui s’en vont les premières. Elle n’aimait plus son amant, et son amant ne l’aimait plus ; elle ne devait donc pas craindre de lui laisser une mauvaise opinion d’elle. C'était une femme jeune encore et qui disait avoir vingt-huit ans. Cinq minutes avant de mourir elle appela sa mère; j'étais là et je me retirai : je croyais à des révélations au dernier moment, à des regrets, à un langage qui tient déjà de la langue du monde inconnu; eh bien! son dernier mot fut de faire jurer à sa mère qu'on mettrait sur les billets de mort qu’elle n’avait que vingt-huit ans. Elle en avait trente.

— Quelle coquetterie ! dit Thomas.

— Je n’ose pas appeler cela de la coquetterie, car la femme n'était pas coquette pendant sa vie.

— Alors à quoi servait-il de mentir à son extrait de naissance ?

— Je n’en sais rien, dit Gérard, et j'y ai pensé pendant huit jours sans pouvoir me rendre compte d’une telle fantaisie de mourante.

— J’appelle ça de la coquetterie, dit Thomas.

— À qui voulait-elle plaire ? Elle savait qu’elle allait mourir ; elle le disait.

— Elle le disait et ne le croyait pas.

— Je te répète que je ne l’avais jamais connue coquette de son vivant.

— Alors la mort la rendait coquette. Il faudrait, dit Thomas, avoir longtemps étudié la mort dans les hôpitaux ; comme on à beaucoup d'individus à observer, on recueillerait de précieuses observations sur les derniers moments et les dernières paroles des mourants.…. J'ai vu finir un de mes bons amis qui avait souffert longtemps, que la' maladie avait aigri et qui ne nous reconnaissait que pour se plaindre de nous. A sa dernière minute il dit : « Des femmes ! des fleurs ! » et il mourut. Peut-être entrevoyait-il comme un paradis; ainsi la mort faisait disparaître son mauvais caractère, et il semblait entrer dans un chemin de roses, Ce pauvre garçon ! il aurait eu beaucoup de talent s’il avait vécu plus longtemps.

— En es-tu bien certain? dit Gérard; j’ai toujours eru qu’on mourait parce qu’on n'avait rien de mieux à faire ; aussi je ne crois pas à ta phrase : S’l avait vécu! Les 1 hommes de génie qui meurent jeunes ont presque toujours 4 beaucoup produit; ils ont autant et plus travaillé en dix 1] ans que d’autres en cinquante, et je suis persuadé que DD : tout ce qu’ils avaient en eux d'intelligence, ils l’ont donné D entièrement — J'aimerais mieux un fait, dit Thomas, que tes géné ralités, je m'y reconnaîtrais mieux. Par exemple, Hoffmann, que tu aimes tant, ne serais-tu pas heureux qu’il eût vécu plus vieux et qu’il eût eu le temps de terminer les contes dont on n’a que des plans?

— Certainement, dit Gérard, je serais heureux qu'Hoffmann eüt vécu plus longtemps; mais, le fait existant, sa mort prématurée, je dis qu’il a donné tout ce qu’il pouvait donner. Pour moi, il y a une loi mystérieuse, Fatalité ou

Providence, qui règle le sort des hommes. Ils doivent mourir tel jour, et tout ce qu’ils feront ne les ernpêchera pas de mourir à l’heure fixée; s'ils doivent mourir tel jour, c'est qu’ils ont accompli leur mission sur la terre.

—Est-ceparcequ’ilssontusés, dit Thomas, qu’ilss’en vont?

— Je le crois.

— Mais pourquoi tant de vieillards, qui ne voient pas, n’entendent pas, ne pensent pas, restent-ils vingt ans cloués sur leur fauteuil avec autant de vie qu’une momie ?

— Ah! je n’en sais rien, dit Gérard, que la moindre objection dans la discussion renversaït.

— Tu parlais de mission sur la terre; qu'est-ce qu'y viennent faire les voleurs, les assassins, les forçats et les gens irritants, dont le nombre est grand et qui vivent longtemps ? d

— Je n’aime pas à discuter, dit Gérard.

— C'est bientôt dit; mais je ne te conseille pas, devant le monde, de commencer tes thèses, parce qu’il se trouvera un raisonneur frotté de philosophie qui fera qu’on se moquera de toi.

— Bah! dit Gérard, moi je pense de la mort comme Hamlet. Une nuit que j'ai cru mourir, j'ai eu la force d’aller à ma bibliothèque, de prendre mon Shakspeare, de chercher le fameux monologue d'Hamlet, et cette lecture m’a ‘almé tout d’un coup. Pourquoi? Je n’en sais rien. Hamlet n’est pas consolant; tout est mystère en lui; chaque mot du monologue est un doute; il n’y a pas là de quoi rassurer l'esprit, et cette lecture m’a tranquillisé sur le moment. Cependant, à côté du Shakspeare, était un volume de la Bible ; je me suis demandé un moment si je ne chercherais pas un passage de la Bible en rapport avec ma situation maladive ; J'ai choisi Shakspeare, et j’ai bien fait, »

244 LES AYENTURES

Cette conversation à bâtons rompus avait chassé l’image de Mariette de l'esprit de Gérard; mais, quand il se retrouva seul dans sa chambre, il se rappela la cruelle réflexion de Thomas et la manière brutale dont il entrevoyait l'avenir de Mariette.

« Elle n’est pas ainsi, se dit-il; ou Thomas ne la connaît pas, ou il est toujours animé contre elle d’un certain dépit qui la lui montre sous le jour le plus désagréable. Non, Mariette n’est pas de ces créatures froides qui ne s’émeuvent qu'au son de l'argent. Thomas a peut-être été froissé dans son amour-propre de peintre de ce qu’elle ne lui a pas offert la valeur de ses tableaux; mais c’est déjà bien à Mariette de s'occuper de peinture, quand tant d'autres ne songent qu’à leur toilette. »

À force de raisonnements, il se rendait compte de la conduite de M. de Labouglise, et il se blâmait d’avoir fait une scène si violente sans preuves; maintenant il n’oserait plus reparaïtre devant Mariette après un tel scandale. Gérard s’endormit avec l’idée consolante que Mariette reviendrait le lendemain maün ; mais le lendemain Mariette ne vint pas, ni le surlendemain, ni le jour d’après. « Elle est fâchée, » se dit Gérard. Et, quoiqu'il se donnât tort, il avait la fierté de ne pas retourner à la rue des Marais.

Le quatrième jour, il reçut une lettre de sa mère, qui était dans un état maladif, et qui lui faisait entrevoir qu’elle attendait la mort avec résignation. Après avoir lu cette lettre, Gérard courut chez Mariette. Il trouva la sœur en train de mettre le couvert.

« Où est Marictte? demanda-t-il d’un tel son de voix qu’Antoinette eut peur.

— Elle est dans sa chambre, » dit sa sœur.

Gérard ouvrit la porte; Mariette était occupée à faire sa toilette,

« Ah! mon amie, dit-il, si tu savais ce qui m'arrive ! »

Il y avait dans les traits de Gérard une telle émotion causée par la nouvelle de la maladie de sa mère, que Mariette crut que la päleur et l'air affecté de Gérard venaient uniquement de leur séparation de quatre jours. Il lut la lettre en pleurant, et Mariette essuyait avec ses lèvres Les larmes de Gérard.

« Je vais partir ce soir, dit-il; qui sait si nous nous reverrons ?

— Oh! oui, nous nous reverrons..… console-toi, mon ami ! Tu vas diner avec moi; ensuite j'irai te conduire à la diligence.

— Que tu es bonne! » dit Gérard, qui oubliait en une heure tout ce qui s'était passé depuis un mois.

En chemin, Mariette dit à Gérard :

« As-tu de l'argent au moins pour partir?

— Oui, dit-il, assez pour faire la route,

— Et comment feras-tu pour revenir ?

— Je n’en sais rien.

— Aie bien soin de m'écrire de ton pays, dit Mariette, s’il te faut de l'argent.

— Oh! mon amie, dit Gérard, tu es trop bonne; j'en trouverai toujours un peu là-bas.

— Si tu n’en trouvais pas? si tu ne revenais pas ?

— Je reviendrai bien vite, va.

— Je ne veux pas qu’un peu d’argent retarde là-bas mon petit homme.

— Tu m'aimes donc encore ?

— Plus que tu ne mérites. Ah! tu m’en as fait avoir, des scènes ! ;

— Pourquoi ?

— Il demande pourquoi ! il se fâche pour un rien, parce que M. de Labouglise m’a pris la taille.

— J'avais raison, dit Gérard, il ne doit pas te prendre

taille.

— Allons, ne vas-tu pas être jaloux d’un homme qui serai

on père, et m’embrasse sur le front quand il arrive ?

— Ce vieillard n’a pas besoin de te prendre la taille devant moi. ë

— Vilain jaloux, va, dit Mariette, qu'est-ce qui me fait aimer un homme comme toi? »

Les deux amants étaient arrivés dans la cour des messageries de la rue du Bouloy.

« Voici des gens de mon pays, dit Gérard; ils diront qu'ils mont rencoñtré avec une femme.

— Je me sauve alors, dit Mariette.

— Reste, mon amie; qu'ils disent ce qu'ils voudront; je l'aime et je ne connais plus rien au monde.

— Adieu donc, à bientôt, dit Mariette en embrassant Gérard; et surtout ne manque pas de m'écrire aussitôt que tu seras arrivé. »

Gérard employa sa nuit en diligence à rêver à ce qui venait de se passer. Mariette était à ses yeux toujours la même : la fortune ne l’avait pas changée, elle n’avait changé que ses robes ; Thomas était un espritsoupconneux qui ne voyait que l’envers du bien. Gérard eût voulu que le peintre assistt dans un coin à la scène d’adieux des messageries, ou plutôtàla scènederéconciliation. Comme Mariette avait été bonne etétait entrée dans le chagrin de son ami ! Comme elle avait oublié vite la scène désagréable qui s'était passée entre Gérard et le gratteur maniaque |

Jamais Gérard ne retrouverait de femme pareille : c’était ce qui faisait la force de son attachement. Des femmes, il

DE MADENOISELLE “ARIEITE. 24%

n’en manque point. Mais avoir trouvé une femme jeune et belle, pleine de sentiments délicats, qui avait traversé les sociétés les plus corrompues en gardant une ‘chasteté de jeune fille, voilà ce qui rendait ns d plus heureux que d’avoir déterré un trésor.

Surtout avec les tourments et les inquiétudes de la vie littéraire, pouvoir se consoler auprès d’une amie dévouée, si différente des femmes que Gérard avait Vues avec ses Camarades!

Amours éteintes.

La mèrede Gérard était en convalescencequand il arriva : il ne resta que quatre jours, trouvant le temps long, la ville triste et les habitants plus ennuyeux que par le passé ; mais, ne sachant comment occuper ces longues journées de province, il mit en ordre quelques notes de souvenirs en mémoire du chat.

CAS juin 184... — Moi qu’on dit rêveur, observateur et paresseux, jamais je n’atteindrai aux rêves, à l’observation et à la paresse du petit chat. Il s’intéresse extraordinairement aux suites de la fumée de tabac. « Où va-t-elle ? » se dit-il en imterrogeant le plafond qui la dévore. Et son nez rose et velouté se dresse, fouillant les tourbillons nuageux qui sortent en flocons de la pipe.

« Ses observations commencèrent à l’âge de cinq mois; il était trop jeune, quand Thomas l’enleva à l’épicier brutal, ponr se mêler des choses de la vie pratique. Avait-il a découvert , à force de réflexions, où va la fumée de la pipe ?

ff

Je ne sais. Les chats ne communiquent pas facilement leurs impressions. Quelle supériorité les sépare du chien, cet animal tapageur qui ne saura jamais garder le fruit de ses observations pour s’en récréer silencieusement.

« 2 juillet 184... — Le chat me coûte cher, autant qu'une blanchisseuse de fin. Je ne parle pas de sa nourriture, ear à tout être vivant il faut un minimum. Un sou de lait le matin, deux sous de mou pour la journée, ne sont pas la ruine d’une maison, et je ne me plains pas de la cherté du foie qu’on lui sert aux jours de fêtes carillonnées; mais le petit chat jouit d’un organe exquis qui a ses désagréments. Quand il entend des sonneries extraordinaires au vieux clocher de Saint-Germain-des-Prés, il croit que c’est jour de fête, et rien ne l’en ferait démordre.

« Pour un mariage ou un enterrement de première classe, les sonneurs mettent tout en branle. Le petit chat ne comprend pas ou fait semblant de ne pas comprendre que les joies et les douleurs particulières ne me regardent pas. On a carillonné, il faut du foie.

« 19 février 184... — Nous avons passé une belle soirée avec un ami qui partage mes idées en peinture, en théàtre et en musique. Îl est si rare de rencontrer un tempérament parallèle au sien, qu'il ne faut jamais s’en séparer. Mon ami a surtout étudié longuement les chats; il les arrête dans la rue, entre dans les boutiques où le chat médite accroupi sur le comptoir, les caresse et les magnétise de son regard.

« Il faisait froid ce soir ; le petit chat sommeillait sur Pépaule de Mariette; de temps à autre, il clignait des yeux pour regarder le charbon de terre enflammé ; depuis quelques minutes nous ne parlions pas. « Si le chat meurt ux jour, » dit mon ami, «il ne faudra pas l’empailler. »

« Ce mot me fit frémir. Le chat lui-même, si calme, jeta un regard de travers sur le sinistre pronostiqueur, qui, ne s’inquiétant guère de la prédiction : « Voulez-vous, dit-il, « écouter ce sonnet sur les chats :

“ Les amoureux fervents et les savants austères

« Aiment également, dans leur mûre saison,

« Les chats puissants et doux, orgueïl de la maison,

« Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

« Amis de la science et de la volupté,

“ Ils cherchent le silence et l’horrenr des ténèbres ; “ L’Erèbe les eût pris pour des coursiers funèbres, « S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

« Ils prennent en songeant les nobles attitudes “ Des grands sphinx allongés au fond des solitudes, “ Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin.

“ Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques ; « Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin, « Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

« Le petit chat avait écouté le sonnet avec une attention soutenue; il quitta le dos de sa maitresse et alla faire des compliments à l’auteur en daignant sauter sur ses genoux. Il se livra même à sa toilette du soir et nous prédit, par des signes certains, qu’il pleuvrait le lendemain. ;

€ 10 mars 184... — Je n’ai jamais eu de vives sympathies pour l’homme si bien vu des professeurs de littérature, M. de Buffon; sa phrase, calculée, harmonieuse, qui a du nombre, qui est pompeuse, ne me plait pas. Je lisais ce qu'il avait écrit sur les chats. Le mien s’asseyait souvent, pendant que je feuilletais, sur le coin de mon bureau, avec une mine refrognée, faisant semblant de dormir; mais à travers ses longs cils brillait l’émeraude de

ses yeux. Le sournois se doutait des accusations répandues à foison dans le livre contre sa race.

« Sous prétexte de grimper sur la fenêtre, il sauta dans l’encrier et éclaboussa de la façon la plus noire les œuvres de M. de Buffon; jamais le petit chat ne fut maladroit de sa vie, preuve de perfidie calculée. On frappe à la porte, je cours ouvrir; pendant ce temps le petit chat souillait le Buffon de telle sorte que la plume se révolte à rendre compte de cette polissonnerie. Cependant, le petit chat est bien élevé, de mœurs convenables, n’ayant jamais sali la chambre. Quelle intelligence et quel raffinement de vengeance |

« 20 avril 184... — Les Parisiens, qui ne reculent devant aucun crime poursatisfaire leurs jouissances, emploient à l'égard des chats le procédé suivi en Espagne pour les pores, en Ttalie pour les chanteurs, au Mans pour les poulets : procédé barbare, qui conserve la voix aux hommes, donne la tranquillité aux animaux, mais qui tranche brutalement la racine des passions.

« Cette coutume atteint les chats quelques mois après leur naissance; elle n’est que faiblement expliquée par la petitesse des appartements, l’absence de greniers et de caves. On veut un chat pour soi, un chat domestique, gros, calme et sérieux. Mais, pour lui, plus de gouttières! »

« La portière, un jour, me dit :

« Prenez garde à l’âge de votre chat, monsieur, il n’est « que temps. »

« Ces quelques mots me reportèrent à mes années d’enfance dans ma petite ville, un soir que jelisais dans ma chambre. Des cris perçants se firent entendre; la porte était ouverte : trois ombres, noires et longues, filent rapides comme l'éclair, grimpent après les rideaux du lit, retombent sur

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la cheminée, grimpent sur la pendule et disparaissent aussi vite qu’elles sont entrées! Ces trois longues ombres noires, passant comme le vent, étaient trois chats que le délire de l'amour emportait. Ils laissaient après eux une insupportable traînée d’odeurs malfaisantes. Combien sont sérieuses les amours de ces animaux! Souvent un couple entrelacé tombe d’une gouttüère et roule de toits en toits jusqu’à ce que mort s’ensuive. Une belle mort! Mais cela se passe dans de raisonnables provinces qui ne condamnent pas les chattes au triste sort d'Héloïse.

« Les mots de la portière avaient porté fruit; en passant sur le Pont-Neuf, j'étudiai les boutiques de décrotteurs, et surtout la petite peinture qui orne leurs boîtes, où sont représentés, pleins de curiosité l’un pour l’autre, un caniche tondu et un chat d’une tonsure secrète. Et, à chaque traversée du Pont-Neuf, mon cœur disait : « Non. »

« Le chat avait atteint ses six mois, époque fatale; au milieu d’oscillations et de balancements sans nombre, la nature me criait : « Laisse croitre en paix le chat; laisse- «le parler d'amour à ses sœurs. Ne fais pas aux autres... »

« La nature avait raison; je pensais que deux pétites flûtes qui jouent l'ouverture de Æobert-le-Diable contrarieraient Meyerbeer, et que rien ne m'était plus désagréable que les sapins du château de Versailles, taillés en pains de sucre. Mais je craignais les odeurs pestilentielles que le chat apporterait dans la chambre aussitôt qu'il se : sentrait nubile.

« Mariette prétendait que les femmes du Pont-Neuf étaient très adroites : en un clin d’œil tout était fait; le poète des chats rêvait de le voir assis sur la cheminée avec la mine réservée d’un baiïlli qui complimente. Enfin, un

mercredi, la femme du Pont-Neuf fut commandée. Le petit chat était sur le lit; en attendant l’heure du déjeuner, il éludiaït avec une inquiétude sanguinaire une hirondelle qui avait établi son nid dans un mur en face de la fenêtre.

« L’hirondelle est libre, elle a su inspirer du respect aux chasseurs. L’hirondelle échappe aux opérations du Pont- Neuf.

« La femme prit le chat dans ses bras; je l’embrassai, le cœur tiré à quatre chevaux. Les chats, qu’on accuse d’être rusés, sont pleins de naïveté ; le mien, trop confiant dans mes bons procédés, marchait au supplice avec autant de joie que s’il eût vu une paire de souris. Je fermai toutes les portes, espérant échapper aux douleurs de l’opération. Je souffrais mille morts; j'étais comme ces gens nerveux à une clinique, qui ressentent toutes les douleurs de l’opéré. Je sentais le fer froid des ciseaux; je frissonnais.

« La femme entra.

« Et le chat? m’écriai-je.

« — Il n’a pas soufflé mot. »

« En même temps le chat entrait en courant; il sauta d’un bond sur le lit; il n’avait pas conscience du trésor dont on l'avait dépouillé. On m’a expliqué depuis qu’on mettait l’animal la tête dans un sac, afin qu’il ne vit pas les apprèts du supplice. Cela, je le comprends. Mais, on ne m'a pas expliqué pourquoi mon chat, qui devait devenir sérieux, grave, et prendre les attitudes contemplatives, était devenu plus fou que jamais.

43 septembre 184... — Depuis quinze jours le petit chat tournait en langueur. Il ÿ à deux mots qui m'ont toujours ému : Pauvre Yorick! Chaaue lettre est une larme douce.

mer

Ce

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Ces deux mots sont forgés d’une douleur mystérieuse. Le petit chat est maintenant gravé dans mon cœur en caractéres plus mélancoliques que Pauvre Forick! Il a tant souffert! je l'avais connu si gai, si spirituel! Il était tout à la fois méchant et doux comme Henri Heine, et il devait être plus fort en philosophie.

« Quel martyre! il s’est allongé huit jours, sans bouger; le lit était trop doux. Le chat s’est traîné sur le carreau, son corps devait brüler au dedans, et pas une plainte ! Quand je parlais, il essayait encore de me répondre avec son ronron éteint. Il traîna son ventre dans l’eau. Implacables douleurs! il y resta toute la nuit. Je l'ai caressé sur la tête, il aimait à être gratté près des oreilles, et il n’a pas répondu :

« Je rentre un soir dans la maison, qui fut si gaie avec le petit chat; il a tourné vers moi ses grands yeux verts affaiblis, qui cherchent eneore à me caresser le cœur comme autrefois il me caressait les jambes à mon arrivée. Le lendemain matin, je suis réveillé par deux cris, deux notes telles que je n’en entendrai jamais de pareilles : deux nes de flûte qui passent dans un crêpe noir. »

Gérard partit après avoir écrit à Mariette qu’il la pric it de l’attendre chez lui à onze heures du soir, qu’il voulait là voir en arrivant; mais il fut très surpris de ne pas trouver la clef de sa chambre chez le concierge : Mariette était venue la veille et l’avait emportée. Gérard se rendit à la rue des Marais, pensant que Mariette désirait le voir arriver chez elle.

Ïl sonna plusieurs fois sans réponse; cependant un pas lentlui annonça que quelqu'un avait entendu de l’intérieur, C'était la mère de Mariette,-qui demanda : Qui est là? A quoi Gérard, étonné, répondit : C’est moi / ne comprenant

pas pourquoi la mère infirme demeurait maintenant avec sa fille. La porte ne s’ouvrit qu'après que Gérard ent crié Son nom, et 1l se précipita dans la chambre en demandant où était Mariette.

« Je ne sais pas, dit la mère. |

— Je voudrais voir clair, » dit Gérard, qui avait été reçu sans lumière par la mère aveugle.

Celle-ci grommela et indiqua des allumettes dans la cuie sine. Gérard alluma une bougie, pendant que la mère de Mariette continuait à gronder sourdement.

« Pourquoi Mariette a-t-elle emporté ma clef? » dit Gérard à la mère, cherchant ainsi à lui expliquer sa présence.

Mais elle ne répondit pas.

Une demi-heure après, Mariette rentra, belle et parée, avec d'énormes bouquets de fleurs dans les bras.

« Ah! te voilà? dit-elle froidement.

— Cest ainsi que tu me recois? dit Gérard.

— de ne Vattendais pas aujourd’hui.

— Je te l'ai écrit.

— Je l'ai oublié, ainsi que ta clef.

— Quels beaux bouquets tu as là!

— N'est-ce pas? Oh! j’ai eu un succès fou à Mabille ; j'aurais pu rapporter une voiture de bouquets. On vou= lait me porter en triomphe. Tiens, regarde mes jolis souliers!

— Est-ce la mode de mettre des talons rouges ?

— Îl n’y a que moi, dit Mariette: tout le monde me regardait : j'ai presque failli être enleyée. Sans Ernest

— Ernest! s’'écria Gérard.

— Je l'ai rencontré au bal, et il m’a servi de cavalier.

AN vraiment.

ve

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— Qu'est-ce qui te prend? dit Mariette.

— Rien, dit Gérard.

— Je m'en vais mettre mes fleurs dans l’eau, » dit Âfariette en passant dans sa chambre à coucher.

Gérard la suivit.

« Tu ne m'embrasses pas ? dit-il.

— Ne vois-tu pas que j'ai les mains embarrassées.

— Tu aurais pu poser tes fleurs, depuis que tu es entrée.

— D'ailleurs, dit-elle, c’est à toi à m’embrasser. Quand on arrive de voyage.

— Tu me reçois si froidement, que je suis tout interdit et que je ne sais si mon arrivée te fait plaisir.

— Voilà encore tes lubies qui te reprennent les gens de ton pays sont comme toi? »

Gérard était assis sur une chaise, triste et pensif.

« Il est fort tard, dit Mariette, je vais me déshabiller. »

‘habitude Mariette faisait sa toilette de nuit sans l’an-

noncer; Gérard soupconna donc un avertissement dans cette phrase.

« Voilà ta clef, dit-elle; si j'avais prévu que tu arrivais aujourd’hui, je l’aurais laissée.

— Et je ne l'aurais pas vue! s’écria Gérard; est-ce ainsi que tu fais attention à ce que je écris?

— Puisque j'avais ta clef, je savais bien que je te verrais, dit Mariette. Ah! que jai envie de dormir!

— Fu me renvoies donc?

— Comment! dit-elle, tu penses à rester ici?

— Ïl est minuit et demi...

— Ton portier touvrira!

— Je suis fatigué, dit Gérard,

— Tu n'as qu'une rue à traverser.

Est-ce que

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