F6 LÉS AVENTURES
— Je ne m'attendais guère à une pareille réception! Moi qui me dépêche de revenir !
—— Tu dois comprendre, Gérard, que ma mère loge avec moi, et qu’il n’est pas convenable...
— I] y a deux chambres qui nous séparent.
— C'est égal, ma mère ne sait rien. Tiens, je l’entends se plaindre; je vais voir ce qu’elle veut. »
Mariette revint un instant après.
« Je m’en vais, dit-elle, enlever un matelas de mon lit, j'ai des draps blancs : tu coucheras dans la salle à manger.
— Je veux bien, dit Gérard.
— Mais, aide-moi! »
L'action de faire le lit avait un peu réveillé Mariette, qui oublia que le lit de sa chambre était meilleur que le lit improvisé. Au petit jour seulement elle s’éveilla, et fit lever Gérard, qui croyait avoir assisté à un rêve, en se retrouvant dans une chambre où il n’avait pas eu encore l’occasion de venir. Mariette prépara le déjeuner en toute hâte, et demanda à Gérard de la conduire respirer l'air du matin. En passant sur le quai, Gérard sentit Mariette tressaillir. Il se retourna pour voir ce qui avait pu causer sa frayeur : un jeune homme s’éloignait rapidement en sens contraire.
« Mais cest Ernest, dit Gérard... Par quel hasard se trouve-t-il si matin sur le quai?
__ Je n’en sais rien, dit Mariette; mais jai eu peur. ie crois qu’il me suit.
— I] s’en va d’un autre côté.
— Oui, parce que tu es avec moi; mais il me guette, car je le rencontre partout sur mon passage.
— Je n'ai pas vu te sœur? dit Gérard.
— Elle est partie pour Lyon.
— Ah! s’écria d’un ton joyeux Gérard.
— C’est à cause de son départ que j’ai pris ma mère avec moi.
— Je m'en vais te quitter, dit Gérard, je ne peux tra verser les ponts ; il faut que j'aille mettre un peu d'ordre dans mon logement. Quand te reverrai-je maintenant?
— Demain, à deux heures, dit Mariette, chez moi. »
Gérard revint à son petit logement le cœur gai: chaqne rencontre avec Mariette lui rendait l'esprit joyeux pour une journée ; d’ailleurs l'annonce du départd’Antoinette eûtsuffi à le mettre en fête. En amour, Gérard était jaloux même de l'amitié d’une femme; il ne comprenait pas que les mille petits secrets de sa maitresse pussent être confiés à un autre qu’à lui. Indépendamment des rapports intimes qui existent naturellement entre sœurs, Gérard avait toujours regardé Antoinette comme une ennemie, celle qui avait porté le premier coup de pioche dans les fondements de son bonheur, et jamais il ne put revenir de cette prévention.
Antoinette était fainéante, coquette, quoique laide; elle jalousait les toilettes de sa sœur et la poussait en mème temps à un luxe sur lequel elle savait prélever sa part, Ce n’était pas la mère de Mariette qui pouvait accroitre singulièrement les dépenses ; ses habits étaient toujours les mêmes, elle ne remuait pas de sa chaise: avec un peu de tabac à priser on satisfaisait ses désirs.
Débarrassée de sa sœur et de srs mauvais conseils, Marieite reviendrait à la vie simple et douce qui rendait heureux Gérard dans la rue Saint-Ben at. Les L'eaus meubles de la rue des Marais auraient liea vite fatigué Mariette; le goût des toilettes splendides ne durerait pas plus longtemps que l’été,
Une fois que Mabille auraït eu connaissance des cinq ou six robes neuves, des châles de Mariette, Mabille perdrait son charme à ses yeux. Mariette ne voudrait plus de ses nouveaux appartements, trop grands pour elle; la vie séparée lui coûterait. À quoi bon aller faire son lit tantôt d’un côté, tantôt d’un autre ? Mariette reviendrait elle-même rue Saint-Benoît; le logement est bien petit : mais il est si facile de trouver une habitation un peu plus grande, dans laquelle la mère aveugle aurait une chambre écartée! Alors reviendraient les longues soirées d'hiver, les conversations avec Thomas. On élèvera cette fois avec plus de prudence un nouveau chat à qui on donnera moins de viande à manger, car C’est peut-être la viande qui l’a tué.
Gérard ne vécut que de plans et de réveries jusqu’au lendemain, jour de son rendez-vous avec Mariette ; il fut exact à deux heures de l’après-midi. Il allait sonner, ne trouvant pas de clef à la porte, lorsque la mère de Mariette Pouvrit tout-à-coup.
Gérard entra sans lui parler et frappa à la porte de la chambre à coucher de Mariette, fort étonné de ne trouver de clef à aucune serrure. Gérard devint pâle en se voyant reçn par Ernest. L'avocat était seul, étendu sur un divan et crotté comme un homme qui revient de la chasse. Son carnier était sur une chaise.
« Est-ce que Mariette n’est pas ici? demanda Gérard après quelques minutes d’hésitakon; car un moment ilcrut que sa langue était paralysée.
— Pardonnez, monsieur, elle va venir. »
Gérard restait debout, pétrifié, n’ayant pas eu le temps de réfléchir, tant il avait été bouleversé en entrant. Il ne voyaitpas, n’entendaiït pas, ne raisonnait pas, lorsque Ma- 1istte entra sans paraitre déconcertée,
« Vous voilà, Gérard, dit-elle.
Gérard tomba plutôt qu’il ne s’assit sur une chaise. Il y a des moments où l'émotion est si grande, qu’on est incapable de sentir le malheur qui vous arrive, de l’analyser et même de s’en souvenir. On sait qu’un grand malheur est arrivé, et on ne se rappelle pas les impressions du moment. Gérard était dans cet état qui touche à l’abrutissement et à l'idiotisme. Sa figure pouvait exprimer la colère, le désespoir, la haine, la vengeance; il ne le savait pas, et ne cherchait pas à se rendre maître de ses traits. Il entendait qu’on lui parlait, eb n’avait pas la force de répondre : il distinguait encore une voix d'homme et de femme, mais il était incapable d’y prêter attention. Dans cet état, Gérard aurait pu entendre la nouvelle de la mort de sa mere, qu’il serait resté indifférent.
ll était pris d’un abattement sourd, analogue à ce qui se passe à l’abattoir dans le crâne d’un bœuf, quand il à reçu les premiers coups de massue. Cependant l’état de Gérard n’était pas pénible, il ne souffrait pas ; seulement l'intelligence avait disparu et laissait les sens inertes et sans action.
Quand il revint à lui, Gérard, honteux de son absence,
releva la tête et apercut Mariette, qui était assise dans son fauteuil, un bras sur l’oreiller du divan, autour de la tête d'Ernest.
« Est-ce que vous êtes souffrant? demanda Mariette. Avez-vous besoin de quelque chose ?
— Non, dit Gérard, je rêévais.… »
Et, sans réfléchir à ses paroles, parlant comme pour s’assurer qu’il le pouvait encore, il dit mille choses d’une extravagance froide : entre autres, qu'il se disposait à entrer dans un séminaire de province, que les artsle fatiguaient, et
qu'il allait se mortifier par une retraite et une vie religieuse. Après quoi il salua et sortit, laissant Mariette et Ur est se demander s’il n’avait pas perdu la raison.
Ce n'étaient pas des larmes qu’il répandait en revenant chez lui; la raison froide et cruelle s’empara de son esprit. Pendant deux jours il se répéta : Tout est fint, d’une pa role brève ; il ne mangea ni ne sortit pendant deux jours, ayant encore un reste d'espérance, désirant atténuer la per fidie de Mariette.
Ï ne pouvait se rendre compte que Mariette lui eût donné
rendez-vous à deux heures de l’après-midi, et qu’il eût
trouvé l'avocat. Cette heure était contre les habitudes de Mariette : avait-elle voulu se donner le cruel plaisir de lhumilier en le faisant se trouver face à face avec un rival préféré, avec celui qui l’avait insulté grièvement à Asnières en prenant la défense des deux sœurs!
Par cette rencontre, Mariette voulait-elle rompre bru= talement avec Gérard?
Tels étaient les motifs qui plaidaient contre Mariette; à sa décharge venaient les raisonnements suivants : Mariette trompait Gérard et revoyait Ernest, Elle n’avait pas échappé à ses poursuites actives, elle avait cédé. L'avocat était re= venu comme à l’improviste de la chasse et avait forcé Mariette à rester chez elle, se doutant qu’on letrompait. L'absence des clefs sur les portes prouvait certainement que Gérard ne devait pas être reçu, et qu’une maladresse de la mère lui avait seul permis d’arriver jusqu’à la chambre de Mariette.
Mais ces plaidoyers pour et contre n’amenaient pas la lumière dans l’esprit de Gérard, qui ne pouvait se séparer de l’idée de Mariette sans avoir avec elle une rupture décidée; ne la voyant pas revenir, au bout de deux jours, lui appor-
ter quelques explications qu’il ne demandait pas mieux que de croire sincères, Gérard réfléchit s’il retournerait à la rue des Marais, s'il guetterait Mariette à la sortie, ou s’il Jui écrirait.
Retourner chez Mariette, c'était s’exposer à rencontrer de nouveau Ernest ou M. de Labouglise. Gérard ne craignait pas le danger; il ne craignaiït que ses violences, dont il n’était plus maître dans la colère. Attendre Mariette au coin de sa porte était un sot métier.
C’est dans les heures d'attente, au froid, au soleil, à la pluie, au vent, que l’esprit devient méchant et irritable, qu’il est impossible de raisonner avec une femme. Gérard prit le parti d’écrire une petite lettre, dans laquelle il priait Mariette de venir le voir une fois encore, étant fort malade.
Mariette vint le lendemain et trouva Gérard extrémement päli par les mauvaises nuits qu’il passait depuis cette dernière aventure. En voyant la femme qu’il avait tant aimée, Gérard sentit le froid pénétrer dans son cœur, car la figure de Mariette était glaciale et ses yeux muets. Cependant, il tenta de souffler sur le dernier tison de son amour.
« Mon cher, dit Mariette, c’est bien fini.
—— Ah! dit Gérard. Et tu crois qu'il me suffit, à moi, de tentendre parler avec une voix froide ; tu crois que je vis avec toi depuis deux ans pour être brisé tout d’un coup sans pitié, ettu oses venir me le dire en face..! Moi, je t'aime encore, je te veux sans partage; tu me dirais aujourd’hui, comme tume l’as dit: «J'aime Ernest et je l'aime aussi,» cela ne me conviendrait plus. Ceux qui habituent leur conscience à ne pas être souillée d'aimer une femme entretenue, ceux-là se voient tous les jours ; ils ont rencontré la femme ainsi protégée par un être dégoütant, un vieillard, et ils s’arrangent à donner leur cœur tandis que l’autre donne
son argent. Toi, Mariette, tu es venue à moi, seule; je ne ai pas demandé compte de ton passé, pourvu que l'avenir fût bon, et, depuis trois mois, tu me permets encore de grappiller, comme les pauvres qu’on laisse aller à la vigne après que les vignerons ont fait la vendange. Je taime encore, mais c’est Infâme de ma part. Tu es perdue, corrompue, et je taime, je Paimerai toujours. Eh bien ! je ne veux plus que tu sois à un autre qu'à moi... »
En parlant ainsi, en criant des mots sans suite, Gérard courut après Mariette, qui venait de se sauver dans la chambre du fond, prévoyant le danger qui la menaçait.
« Grâce! dit-elle en s’agenouillant près du lit; grâce! Gérard, mon ami!»
Mais Gérard n’écoutait plus les supplications.
« de te tuerai! » s’écria-t-il.
Il ne se connaissait plus.
Heureusement, Mariette, dans un suprême effort, se releva, traversa la chambre à coucher, renversa une chaise qui embarrassa Gérard et parvint à gagner l'escalier en poussant de tels cris, que Gérard n’osa la poursuivre plus loin. Quelques minutes après, épouvanté de ce qui venait de se passer, Gérard, descendit aussi pour rafraichir sa tête brülante à l'air, et il aperçut Mariette, étendue sur le lit de la portière. Il entra et lui prit les mains.
« Mon amie, dit-il, je t'aime, pardonne-moi.
— Laissez-la, monsieur, dit la portière, elle est très malade.
— Vous me faites horreur, dit Mariette, je ne puis plus vous voir. »
Gérard se sauva en maudissant l'heure où il avait rencontré Mariette pour la première fois. Tout en marchant à grands pas, il cherchait à se justifier en reconnaissant sa
faute. « Lâcheté pour lâcheté, pensait-il, il vaut mieux avoir fini ainsi que d’avoir continué ces relations déshonorantes que je ne pouvais briser. Au moins, maintenant, le charme est rompu ; elle ne reviendra plus et je n’aurai plus la faiblesse de chercher à la revoir. »
Pauline reparaît.
Pendant huit jours, Gérard resta plein de remords, cherchant à chasser le souvenir de Mariette et n’y pouvant réussir ; il avait rencontré Thomas et le fuyait, craignant que le peintre n’eût appris ce qui s’était passé. [l avait peur de se trouver avec un de ses anciens amis, et de s'entendre demander des nouvelles de Mariette : il marchait plié en deux, et semblait avoir vieilli de dix ans en un jour; il mettait ses habits sans les brosser, n’ayant plus de courage à rien.
Le temps, qui était beau à cette époque, lui paraissait plus sombre qu’en hiver par un ciel neigeux ; Gérard ne rentrait dans sa chambre qu'avec rage, etse levait le plus matin possible, afin d'échapper aux souvenirs qui l’emplissaient, La scène avait eu lieu dans la chambre à coucher, près du lit; il r'entra plus dans sa chambre à coucher et transporta sa couchette dans la pièce précédente.
Une après-midi, il revenait chez lui par les quais: l’image de Mariette se présenta à Gérard plus saisissante et plus douce que jamais. « Si elle avait oublié ma brutalité, pensait-il, si elle se disait que mon amour seul m’a conduit
à un pareil acte de violence ! Elle est bien revenue après la scène d’Asnières; pourquoi ne reviendrait-elle pas aujourd'hui qu’elle a pu oublier ce qui s'est passé il y a huit jours? »
De là, Gérard conclut que Mariette était peut-être rentrée pendant ses absences, et qu’elle avait défendu à la portière de le lui dire. D'ailleurs, après qu'il eut vu Mariette étendue défaillante sur le lit, il passa rapidement dès lors devant la loge, sans parler à la portière, craignant qu’un mot ne vint faire allusion à l’aventure. Plein de lidée que Mariette pouvait être revenue, Gérard se sentt re naître à la vie : il marcha rapidement et arriva à la porte de la rue.
Mariette était dans le corridor! Gérard tressaillit et n’osa parler le premier à la femme qu’il avait tant aimée. Îl était tout ému dececourantmagnétique qui l'avait faitrentrer pour rencontrer Mariette; il monta rapidement l'escalier et laissa sa porte ouverte, persuadé que Mariette, n'ayant osé S’Expliquer sur le pas de la porte, allait monter. Cinq minutes s’écoulèrent, longues et sans fin, pendant lesquelles Gérard passa par tous les degrés d’une émotion inquiète: Mariette ne venait pas! :
Gérard ouvrit la porte doucement et regarda avec précaution par la cage de l’escalier en spirale, qui permettait de suivre, malgré un jour douteux, les démarches d’une personne qui monterait au premier étage; mais il ne vit rien. Il descendit lentement un étage, avec la précaution d’un voleur, car il craignait, au cas où Mariette monterait, qu’elle ne s’aperçüt combien il la cherchait ; et il fit encore quelques pas en se tenant dans l'obscurité.
Gérard avait un suprème orgueil mélangé de timidité, qui l'empêchait dans n'importe quelle occasion de faire les
premières avances; jamais il n'avait dit à une femme : « Je vous aime,» avantd’avoirla certitude den’être pas repoussé. Dans les mille petites brouilles d'intérieur, il restait muet jusqu’à ce que Mariette vint se jeter à son cou en signe de réconciliation. Aussi, quoiqu'il eût ressenti une vive émotion en rencontrant Mariette sur le pas de la porte, n’avaitil pas osé lui parler le premier, dans la crainte de s’entendre dire avec le souverain mépris des femmes outragées : Que me voulez-vous, monsieur ?
D’autres sont trop heureux d’entendre une telle phrase, même plus méprisante, dans la persuasion qu’une femme qui répond désire une explication; mais Gérard, quoiqu'il comprit les fausses colères des femmes, leurs finesses, l'avantage qu’il y a de leur parler longuement, était atterré par un début de conversation hostile: sa langue semblait paralysée, et ilne trouvait pas de réponse,
l lui arrivait ordinairement en pareil cas de ne rien dire et de s’en aller la figure triste et l'esprit irrité; ear à peine avait-il passé le seuil de la porte qu'il songeait à ce qu’il aurait dû dire: Les idées abondaient dansla solitude ; il avait réponse à tout et raison sur tout, ce quise traduisait par de longs monologues sur les trottoirs.
Au bout de quelques minutes d'attente dans l'escalier, Gérard remonta : «Elle ne viendra pas! dit-il en crispant les poings. Il regarda l'heure de l'horloge et résolut d’attendreMariette pendantun quart d’heure. Quel quartd’heure mortel ce fut!
Gérard ne tenait pas en place; il arpentait en quatre enjambées ses deux chambres, revenait sur ses pas, écoutait, ouvrait la porte, la refermait, regardait l’aiguille qui ne marchait pas. Pour sortir de cette fausse situation, il prit son chapeau et descendit l’escalier, non sans jeter
DE
un grand coup d'œil dans la loge du concierge : Marictte n’y était plus !
Dans la rue, Gérard s’insulta violemment en faisant des gestes désespérés, qui faisaient retourner les passants. « Pourquoi, disait-il assez haut, n’ai-je pas pris la main de Mariette au lieu de passer froidement devant elle? Elle revenait pour moi, ma pauvre Mariette, et voilà comme je la traite ! elle daignaiït oublierma méchanceté ; elle n’aura osé monter en me voyant une telle figure. »
Et Gérard seregarda sur la surface polie d’un daguerréotype pour se rendre compte de l’effet de sa physionomie quand il avait rencontré Mariette. Ses lèvres étaient plus serrées que d'habitude, ses sourcils froncés et son visage plissé. Le chagrin, les insomnies, ne contribuaient pas peu à lui rendre la figure amère, et il eut honte de ses traïts devant ce miroir improvisé. La timidité, la gêne de se trouver pour la première fois devant des personnes qu’il ne connaissait pas, donnaient à Gérard une physionomie sérieuse, qui ne prévenait pas en sa faveur. Il fallait un extrême embarras pour amener une telle complication de grimaces qu'elles jetaient la curiosité sur sa personne. Onnele voyait rire en toute franchise qu'avec les personnes de son intimité. Gérard se rendait compte de ses défauts, mais il n’avait pas la force de se faire comédien pendant cinq minutes, et il laissait aller ses traits suivant les émotions intérieures qui l'agitaient.
À la suite de cette rencontreavec Mariette, Gérard devint plus triste que jamais, car il s’accusait de n'avoir pas profité d’une occasion qui ne se représenterait peut-être plus. Il vivait seul en ruminant ses souvenirs. S'il avait osé confier ses chagrins à quelqu'un, il eüt été soulagé; mais la rigueur avec laauelle Thomas parlait de Mariette
DE MADEMSISELLE MARIETTE. 267
n’était pas propre à déterminer Gérard à s’en fare un confident.
Giraud ne vivait plus avec ses anciens amis; 1l avait compris que la société où il avait été mêlé à ses débuts n’était yas propre à lui ouvrir de nouveaux horizons : cherchant le sentiment populaire, amoureux fou de la nature, enthousiaste de liberté, il ne pouvait que perdre au contact des poëtes blasés, sans cœur, ne parlant que de théâtre et de peinture, comme de Villers et sa bande.
Giraud s’aperçut àtemps, par l’exemple de ses camarades, que l'éducation par les arts est la pire des éducations : il alla se jeter au milieu d’hommes sans instruction, pour se frotter de cette précieuse naïveté que la vie parisienne enlève si vite. Streich et ses amis de la rue des Canettes ne s’occupaient que de leurs maïtresses et y trouvaient la .cor« ruption sans naïveté.
Ces fréquentations ne pouvaient plus convenir à Gérard: il rêvait une femme à qui confier ses souffrances, tout son ancien bonheur et tout son avenir. Comme Gérard avait vécu avec Mariette dans le plus grand isolement, il manquait de relations ; ses seules connaissances étaient l'avocat et le fils du marchand de couleurs, qu’il aurait évités aujourd’hui d’une lieue.
Feugères seul n’avait eu aucun rapport désagréable avec lui; mais le peintre, dont les œuvres archaïques étaient en contradiction avec l’amour que portait Gérard à la vie moderne, ne pouvait lui offrir une agréable intimité.
La rue Saint-Benoît lui était insupportable : elle n’est pas une des rues les plus vivantes de Paris; mais, depuis le départ de Mariette, elle semblait plus abandonnée qu’un culde-sac de province. L'appartement était encore plus chagrmant que la rue; Gérard, pour échapper à ses fu-
di
nestes impressions, allait au café jusqu'à minuit, atten= dait ses amis, les reconduisait, et couchait chez eux sur un divan.
Il passa ainsi près de trois mois, trainant son corps sans âme dans les rues, prêt à se trouver mal lorsqu'il apercevait up châle jaune, car Mariette avait porté longtemps un châle de cette couleur. Cependant il fit connaissance d'amis nouveaux qui n'avaient jamais entendu le nom de Mariette, et il quitta la rue Saint-Benoït pour une maison du quai Malaquais.
Dans les étages supérieurs sont de grands corridors, assez semblables à ceux des couvents, habités par des peintres, des architectes, des étudiants. Les chambres donnent les unes sur le quai, les autres sur de grands jardins. Gérard se sentit soulagé d’un grand poids en abandonnant la rue Saint-Benoît pour venir habiter cette maison.
Il prit une grande pièce qui donne sur la Seine, et il avait la jouissance des chambres de ses nouveaux amis, où le soleil entre dès le matin, où l’on voitles cimesdegrands arbres verts et où l’on est réveillé par les chansons des oiseaux. Il pensait quelquefois combien il avait été heureux avec Mariette dans le trou de la rue Saint-Benoît, et quelle joie s’il pouvait la revoir dans son nouveau logement. Mais la chaîne était brisée à jamais: Gérard n’avaitpoint laissé son adresse en quittant son dernier domicile, et il ne savait pas si Mariette demeurait encore dans la rue des Marais, car il évitait de passer par là.
Déjà six mois s'étaient écoulés depuis la séparation : le souvenir de Mariette ne s’envolait pas; le chagrin était moins vif, mais il se faisait toujours sentir sourdement, et Gérard l’entendait travailler en dedans. C'était surtout au matin en s’éveillant qu’il se trouvait isolé, et, à défaut de
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confident, il repassait seul, dans son lit, tout son passé heureux.
Il pensa un jour qu’il avait eu tort de ne pas aller dire ses
eines à Pauline; elle avait aimé, elle avait souffert, elle devait le comprendre. Amie intime de Mariette, elle avait aû la revoir, entendre parler de la séparation. L'idée de Pauline entra comme un clou dans l'esprit de Gérard ; mais il n’osait lui rendre visite, craignant de rencontrer de Villers.
Un soir, en allant diner à sa table d'hôte, Gérard rencontra Pauline au moment où il y pensait; elle parut heureuse de le revoir.
« Voulez-vous venir diner chez moi? lui dit-elle.
— J'accepte, à la condition que vous me permettrez de vous offrir à diner. »
Ils s’en allèrent ainsi jusqu’à la rue Monsieur-le-Prince, où demeurait Pauline.
« Je ne vous amuserai pas beaucoup, dit-elle: j'ai une migraine violente ; mais je suis si contente de vous voir, que j'essaierai d'oublier mon mal de tête. »
Elle alla commander le diner dans un petit restaurant d'étudiants du rez-de-chaussée, fit un grand feu, dressa la table, alluma les bougies et tira les rideaux.
Ence momenton frappa à la porte. Pauline ouvrit à de Villers et lui fit un accueil froid. Il entra, parut surpris de voir Gérard au coin du feu, et s’assità l’autre coin. Il sepassa un assez grand silence ; tous les trois paraissaient embarrassés. Pauline échappa àcetennui en rangeant, dérangeant et arrangeant la table; quand elle s’interrompait dans sa fausse besogne pour parler à de Villers, c’étaient quelques phrases sans intérêt auxquelles il répondait sur la même ton. À la fin, il se leva avec l’air d’un homme comprenant qu’il gêne.
« Il n’est pas content, dit Pauline.
— Peut-être voulait-il diner avec nous?
— Oh! sans doute il sera formalisé que je ne l’aie pas invité, mais je ne l’aime plus.
— Vraiment! s’écria Gérard; ah ! que vous faites bien, Pauline !
— N'est-ce pas ? tout le monde le dit ; mais parlons de vous. Comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus ! dit-elle en prenant les mains de Gérard.
— C'est vrai, dit-il ; est-ce que vous vous êtes souvenue de moi ?
— Sans doute; j'ai demandé de vos nouvelles à tout le monde: onne vous voyait plus.
— Je ne me croyais pas tant votre ami.
— Savez-vous que Mariette était jalouse de moi ? »
Gérard était auprès de Pauline.
« Mais la soupe va refroidir, dit-elle.
— Tant pis pour la soupe, » dit Gérard.
En se mettant à table :
« Je ne m'attendais guère à ce qui arriverait aujourd’hui, dit Pauline ; cependant je pensais à vous.
— Et moi, s’écria Gérard, tous les matins.
— Est-ce bizarre! dit-elle. Voilà que j'ai rompu avec la poésie. 6
— Est-ce que je suis le premier en prose?
— Oui, parce que, à part les poètes, les autres ne pensaient pas plus en prose qu’en vers. Cela devait arriver tôt ou tard; mais que dira Marictte ?
— Je ne vois plus Mariette, tu dois bien le savoir.
— On me l’a dit : c’est comme moi; nous voilà donc veufs tous les deux.
— Mais nous avons marié notre veuvage ensemble, »
Le lendemain, Gérard alla chercher à son logement quelque linge, des livres, du papier, et revint chez Pauline avec l’honnête intention de travailler ; il ne sentait plus ses anciennes douleurs, oubliait le passé et se bâtissait un avenir plein de tranquillité.
Pauline sortait le matin et préparait à son ami tout ce qu'il lui fallait jusqu’au soir; Gérard mangeait de la vie domestique comme un affamé de quatre jours qui tombe sur un morceau de pain. Il ne sortait pas, ne mettait pas le nez à la fenêtre et passait son temps à lire et à écrire. Au bout de huit jours, il commença à parler de Mariette, non pas d’une façon chagrine, mais en manière de souvenir. Pau line lui parla de de Villers ; c’étaient des conversations sans fin, où les vices plutôt que les vertus des absents étaient en jeu.
« Comme elle te trompait! disait Pauline. Jamais je n’ai vu de femme si aimable avec autant d’amants à la fois. Quand vous demeuriez rue des Canettes et qu’elle m’emmmenait chez Feugères, elle était charmante avec lui; elle rentrait, elle était aussi charmante avec toi. »
Cette révélation fit une blessure énorme à Gérard.
« Comment, dit-il, rue des Canettes? au commencement.
— Oui, peu après votre fuite de la rue du Regard,
— Est-ce possible ?
— Puisque je te le dis.
— Mais Feugères ne venait pas.
— Qu'importe? tn ne le connaissais pas, mais Mariette le connaissait. »
Gérard se tut, car il avait toujours des illusions. L’aventure d’Asnières pouvait lui donner la clef de la conduite de Mariette; mais son amour-propre se refusait à accepter les
perfidies de Mariette avant le moment où elle avait pris les habitudes du luxe. Il avait arrangé les événements de façon à ceque l’arrivée de la mère et de la sœur de Mariette coïncidât avec sa mauvaise conduite; mais il ne pouvait supporter l’idée d’avoir vécu près d’un an dans l’aveuglement.
Jamais il ne s’était douté de la liaison de Mariette et de Feugères. I] se coucha, ce soir-là, de mauvaise humeur, se demandant s’il n'avait pas une ennemie à côté de lui; car il traitait de mensonges tous les propos de Pauline. Les preuves manquaient; il connaissait les méchancetés des femmes les unes contre les autres.
Mariette avait tant médit de Pauline! pourquoi, à son tour, Pauline ne se vengerait-elle pas de Mariette, de peur que Gérard ne se réveillät un matin avec sa passion mal éteinte et rallumée ? En accusant Mariette, en donnant de tels détails sur sa vie passée, elle pouvait faire naître le mépris dans le cœur de Gérard.
Quelles que fussent les idées de Pauline, elle se trompait en accusant Mariette, car Gérard se sentait alors tout prêt à prendre sa défense : il comprenait que Mariette avait pu le tromper, et.1l ne le croyait pas encore. Îl aimait mieux croire à la malignité de Pauline. Voulant s'assurer du motif qui poussait Pauline à rappeler à tout instant le passé de Mariette, Gérard, étant sorti dans la journée, rentra en disant :
« J’ai rencontré Mariette. »
Ce qui n’était pas; mais il voulait se rendre compte si la jalousie n’entrait pas pour un grain dans les propos de Pauline.
« Lui as-tu parlé? dit-elle assez indifféremment.
— Non, dit Gérard; elle à beaucoup rougi et a pressé le pas.
— Tu l’aimes encore, » dit Pauline.
Gérard secoua la tête.
« Je P’assure que tu l’aimes; tu ne fais qu’en parler.
— N'est-ce pas toi qui as toujours son nom à Îa bouche ?
-— Je ne en voudrais pas de l'aimer ; c’est unc fille amusante, spirituelle.
— Voilà que tu fais son éloge.
— Je dis ce qui est; seulement elle est froide et coquette, elle n’aime personne.
— Tu es injuste! dit Gérard ; Mariette m’a aimé, j’en suis sûr,
— Elle ta aimé comme ceux qu’elle aimait en même temps que toi ; elle était aussi bonne pour eux que pour toi.
— Cela n’est pas, dit Gérard.
— Vois combien tu l’aimes encore!
— Ettoi, qui me parles perpétuellement de de Villers! alors je peux en conclure que tu l’adores.
— Je n’en dis que du mal.
— Tu en dis du mal, parce qu’il ta abandonnée pour faire la cour à une autre; mais, s’il revenait un jour, tu en serais plus folle que jamais.
— Moi? dit Pauline, je ne me suis jamais laissé prendre à de fausses attaques de nerfs.
— Allons, assez! » dit Gérard, d’un ton qui prouvait que cette conversation lui déplaisait.
Pauline avait contracté, dans ses liaisons avec les poètes, des manies de vers qui se traduisaient en un gros album, rempli de toutes sortes de sonnets et de quatrains d’un goût douteux. Les poètes les plus inconnus étaient les plus abondants. Gérard avait remplacé dans les bonnes grâces
de Pauline un petit poète qui ne se tenait pas pour battu ;
tous les matins il envoyait chez la portière son bulletin de
cœur, rimé,. . ;
« Je serais capable de devenir jaloux, dit Gérard, si ces belles phrases étaient en prose. »
Et il continua à vivre tranquille, décidé à se réjouir du
} beau temps et à ne pas trop se fâcher contre les brouillards
de l’amour.
Quelques jours après, Gérard, ne voyant pas rentrer Pauline à l’heure du diner, eut une sorte de révélation. Il fit un paquet de ses livres et de ses habits, et s’en alla en laissant à Pauline un mot par lequel il la prevenait qu’il ne reviendrait pas.
Î comprit qu’il avait toujours aimé Mariette. Il y pensait plus que jamais et n’osait se confier à personne: il s'était senti heureux en prononçant seulement son nom auprès de Pauline: mais combien cet instant de bonheur fut payé par les révélations sur sa conduite! Gérard ne pouvait s’imaginer que les caresses de Mariette fussent fausses, et i les jugeait fausses si elle les avait prodiguées, les mêmes, une heure auparavant. Ou Mariette préférait Feugères à Gérard, ou Gérard à Feugères; l’un des deux devait être sacrifié : mais garder les deux semblait à Gérard le renversement le plus complet de toute espèce d'amour. Car tous deux étaient jeunes, tous deux artistes, tous deux dans une position de fortune médiocre qui ne pouvait attacher Ma riette.
Gérard ne pouvait plus nier M. de Labouglise, vieillard tiche, pouvant satisfaire les goûts luxueux de Mariette ; il se rendait compte avec dépit des assiduités de M. Charles. Mais Feugères ! mais Ernest ! mais Gérard !
Comment trouver dans la nature de tels amours à trois,
DÉ MADEMCOCISELLÉ MARIETTÉ. 21
sinon dans ces ménages où un mari complaisant, pour avoir la paix, consent à vivre en bonne intelligence avec l'ami? Gérard avait donc joué le rôle de mari complaisant sans le savoir. Plus il pensait à cette idée, et plus elle le dévorait.
Par moments, une goutte d’eau fraiche lui tombait sur la tête : l’idée que Pauline s’était plu à le faire souffrir, en inventant la liaison de Mariette et de Feugères. Mais Gé rard réfléchissait qu’il avait été sacrifié à Ernest, et que, de ce précédent, on pouvait conclure à la vérité des paroles de Pauline.
Seulement, en ce qui concernait sa liaison avec l'avocat, sérard trouvait une excuse à la conduite de Mariette. C6 tait l’aventure d’Asnières qui légitimait sa fuite, les besoins qu'avait fait naître l’arrivée de sa mère et de sa sœur.
Un matin, Gérard fut tout étonné d’entendre dans le corridor une voix qui l’appelait et qu’il lui semblait reconnaître pour celle de madame Pierre.
« Ah! monsieur, je vous retrouve enfin! dit-elle; il ÿ à assez longtemps que mademoiselle Mariette vous fait chercher!
— Mariette ! » s’écria Gérard d’un ton joyeux.
Puis il reprit avec une feinte froideur :
« Que me veut-elle ?
— Monsieur, elle m’a commandé de faire votre cham= bre, parce qu’elle a su que vous étiez sans femme de ménage, et que ce n’est pas convenable. »
Madame Pierre parlait, et Gérard l’écoutait comme une symphonie de Becthoven. Elle parlait de Mariette, et ce nom, avec le parler long et trainard de la vieille, semblait comme la plus douce note de hautbois. Mariette ne l’oubliait donc pas, puisqu'elle s’inquiétait encore de ses actions et qu’elle veillait sur son intérieur !
Quelque temps après la séparation définitive de Ja rue Saint-Benoît, Mariette prit madame Pierre pour faire ses commissions, et l’envoya chez Gérard pour prendre soin de lui ; mais Gérard étant parti sans laisser son adresse, madame Pierre perdit sa trace. Comme elle vivait dans le quartier latin et qu’elle tirait les cartes à toutes les filles, elle était perpétuellement en route et rencontra Pauline, qui lui donna la nouvelle adresse de Gérard. Sans manquer, le lendemain elle vint frapper à sa porte.
Gérard la garda trois heures à causer ; la vieille lui rappelait le temps le plus heureux de sa vie, le jour où elle lui avait tiré les cartes à une soirée chez Mariette. Que de choses s'étaient passées depuis lors! Gérard apprit que Mariette avait également changé de logement; elle demeurait rue d'Arcole, pour se rapprocher du Palais de Justice, où l'avocat allait tous les matins, et elle s’était encore séparée de sa mère. Madame Pierre faisait le ménage de la mère et les courses de Mariette.
Gérard fut heureux désormais de causer avec quelqu'un qui venait de voir Mariette. Il se plaisait au rabâchage de la vieille plus qu’à la parole la plus spirituelle, parce que le nom de Mariette reparaissait de temps en temps dans la convêrsation.
Madame Pierre disait que mademoiselle Mariette demandait souvent des nouvelles de M. Gérard, et les tourments de Gérard furent un peu apaisés par cesingulier trait d’union qui servait de télégraphe et d’observatoire à l’amoureux. Pauline reparut quelques jours après ; elle s’ennuyait, et Gérard oublia leur brusque séparation, ce dont madame Pierre parut très étonnée, un matin, en rencontrant Pauline.
« Surtout, n’en dites rien à Mariette, » dit Gérard à sa femme de ménage.
Mais celle-ci était trop rusée pour trahir Gérard.
« Croyez-vous, lui demanda-t-il, que Mariette ait connu ma liaison d’un mois avec Pauline!
— Oui, monsieur.
— Qu’a-t-elle dit?
— Que vous aviez eu tort. »
Gérard eût préféré que Mariette se fût fâchée. Cette parole froide lui prouvait que son souvenir était bien mort dans l'esprit de Mariette. [l aurait été heureux d’un cri de colère, car la colère est encore un reste d'amour. Mais, sans y penser, madame Pierre jetait quelquefois le cœur de Gérard contre des rochers pointus, lorsque, dans son bavardage, elle parlait des gens aimables qu’elle rencontrait chez Mariette.
Quand elle ne les connaissait pas, Gérard restait indifférent : il n’avait aucune jalousie contre des étrangers ; mais il craignait comme un coup de couteau d’entendre prononcer le nom de Feugères, de l'avocat, du marchand de couleurs, et cependant il recherchait cette amertume et se faisait donner tous les matins le signalement des personnes que madame Pierre avait vues chez Mariette.
Un jour, Gérard lui donna une cravate de soie à porter chez le teinturier; le lendemain, la vieille femme ‘de ménage dit en entrant :
« Ah! monsieur, qu'est-ce que vous allez dire? votre cravate... »
Elle avait l'air si ému, que Gérard s’écria :
« Vous l'aurez perdue !
— Non, monsieur, mais vous ne la reverrez plus. Mademoiselle Mariette l’a gardée.
— Est-ce bien vrai? s’écria Gérard en sautant dans son lit.