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DE MADMEOISELLE MARIETIE.
en embrassant son amie, ses tristesses passées : et aujour= d'hui, qui était si loin d'il y a six mois, combien il se sentait heureux à l'avance d’entendre la jolie voix de cristal de Mariette, de l'entendre se plaindre de lui, ét de voir sa jolie bouche rieuse, comme il ne l'avait retrouvée chez aucune femme !
De Ia joie, Gérard passait subitement à la tristesse : car il n’avait pas le courage d'aller chez Mariette sans y être appelé; il sentait gronder au dedans de lui ces paroles : « Marictte, je t'aime et n’aimerai jamais que toi; tu m'as trompé, et malgré que ce tu m'as fait souffrir je t'aime encore. Je ne me serais pas vengé si je ne f’avais pas tant aimée; pardonne-moi donc, et oublions le passé. »
Mais ces paroles ne voulaient pas sortir; elles étaient comme enfermées dans le tombeau de l’amour-propre, soulevaient la pierre de temps en temps, et la pierre retombait, les emprisonnant profondément.
Tous les matins, ce raisonnement prenait de nouvelles formes sans ramener Mariette, qui ne pouvait se douter combien elle remuaiït d'idées dans le cerveau de Gérard.
Pendant cette longue brouille, Gérard n’avait pas absolument perdu son temps; il trouva encore assez de force en lui pour se condamner au travail. Ayant essayé des fréquentations nouvelles, il oubliait Mariette tant qu'il était en compagnie; mais la solitude n’en était que plus cruelle, Alors il inventa des travaux tels que de copier des chapitres de la Bible, et de s’en pénétrer jusqu’au sang.
En même temps, il écrivit une féerie, genre dramatique qu’il affectionnait et auquel il cherchait à adapter une forme nouvelle. Il ne se rerdait pas compte que ce genre fût abandonné à des esprits vulgaires, qui ne se souciaient aujunement de la fable, laissent les décorateurs, les costumiers
et les machinistes mettre toute leur habileté à la place d’esprit et d'invention. Gérard travailla deux mois entiers à sa féerie, ayant confiance, parce que le souvenir de Mariette était au bout.
Décidé à tout braver pour faire autour de son nom ce bruit qu’aiment toutes les femmes, au lieu de chercher par des ruses, par des petits moyens, à revoir Mariette, il était certain qu'un grand succès amènerait une réconciliation durable. Quoique timide, il fit auprès des directeurs de théâtre, nombre de démarches qu’il n’eût jamais tentées s’il n’avait été soutenu par son amour.
La féerie fut lue et acceptée sur un théâtre du boulevard du Temple, et Gérard poussa un cri de joie. Il s’en allait courant sur le boulevard comme s’il avait commis un vol ; il se parlait de son grand succès, de Mariette, de l’effet que produirait son nom jeté dans la salle, au bruit d’applaudissements enthousiastes.
Quelle est la femme qui pourrait résister à un pareil triomphe? Gérard ne demandait que la présence de Mariette; il courrait à sa loge lui dire : « Je t'aime encore... » Tous ces beaux rêves dansaient dans sa tête et menaçaient de la faire tourner, car 11 n’y avait pas la plus petite case de son cerveau qui fût vide du nom de Mariette.
Sorffrances de théâtre,
Un jour, Gérard rencontra Giraud, qu’il n’avait pas vu depuis longtemps.
« Je ne savais pas, dit Giraud que tu étais fâché avec Mariette. »
Et il raconta que le hasard lavait fait rencontrer chez un artiste avec M. de Labouglise. En entendant ce nom, Gérard frissonna.
« Est-ce qu’il a été question de moi?
— Oui; j'ai été obligé de prendre ta défense, sans savoir si J'avais raison. Ce vieillard prétendait que tu es brouillé depuis longtemps avec Mariette, qu’il Fa rencontré chez elle, mais que tu y allais en simple connaissa ‘ce ; que Mariette te souffrait, te supportait, parce que tu avais voulu te suicider depuis qu’elle t’avait quitté, mais qu’il n'existait depuis un an aucun amour entre vous.
— Affreuse femme ! s’écria Gérard.
— Tu l’aimes encore ?
— Non, dit Gérard. Comment l'elle a eu le front de dire que je n'étais que son ami? elle a done besoin de tromper M. de Labouglise ?
— Ne sais-tu pas qu’il l’entretient !
— Î1 l'entretient! dit Gérard, c’est-à-dire qu'il s’en sert 1 pour ratisser ses bronzes !
‘Al — C'est sa maîtresse.
— Cela n’est pas! s’écria Gérard ; Mariette m’a juré que non.
— Oh! mon pauvre Gérard !
— Ainsi, elle me trompait encore de ce côté, pensa Gérard... Elle était la maitresse de M. de Labouglise, un homme âgé, et elle avait cet avocat, ce marchand de couleurs, et moi... Oh! c’est indigne! je ne la reverrai janl mais. Tantmieux, je veux avoir ungrand succès, lui mon= qi | trer que je vaux mieux que tous ces êtres qu’elle trompe; LA elle ira à la première représentation je ne la saluerai
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pas, je veux l’humilier... Quelle épouvantable créature ! »
Gérard ne dormait plus : il était poursuivi par des sou= venirs amers; en même temps un obstacle se dressait du côté du théâtre. Gérard avait créé, dans sa féerie, un rôle d’une grande importance qui tenait tonte la pièce, sans se rendre compte qu'aucun acteur parisien ne pouvait jouer ce rôle, mélangé de clownerieet de pantomime. Il fallait un acteur d’une rare intelligence, qui püt se rompre les os avec agilité.
Une troupe anglaise, que Gérard avait vue dans son enfance, lui donna l’idée de ce rôle important : n’ayant pas d'acteur, le directeur du théâtre déclarait la pièce im possible. Les acteurs sont pleins de vanité, et le plus indigne cabotin se serait cru déshonoré, après une scène mimée, de faire des tours d’agilité.
C'etait un rôle de lutin, jeune et beau, de la famille d’Ariel. En un moment, Gérard vittous ses beaux rêves envolés. Adieu, le succès; adieu, la vengeance; adieu, le triomphe. Les tromperies de Mariette, le refus de la pièce, l'avaient mis dans un tel état nerveux, qu’il ne pouvait plus tenir en place.
Ï courait Paris, cherchant, dans ses marches sans fin, un remède et une distraction à ses chagrins, lorsqu'un jour, à Montmartre, il s’arréta, suivant son habitude, devantune troupe de saltimbanques, qui venait d’étaler dans la boue un pauvre tapis troué. C’était une troupe composée de deux enfants, d’un jeune garcon de seize ans, d’une femme brune et grêlée, et du chef de la troupe, qui paraissait le frère ainé.
Jamais on ne vit une troupe en plus piteux état. Les deux # enfants avaient une mauvaise blouse, et leurs jambes gré
les, couvertes d’un maillot sale, faisaient froid à regarder. Le garcon de seize ans s’enveloppait dans le tapis comme dans une mantille, et se drapait plus fier qu'un Espagnol déguenillé fumant à la porte d’une église.
Ses grands yeux noirs brillaient et lançaient des flammes. Quand les deux enfants, avec leurs bottines crottées, salissaient ses jambes et couvraient ses flancs de boue, il ne paraissait y prêter nulle attention, et apportait à ses exercices le contentement d’un homme heureux de prouver la beauté de son art. |
« Que voilà des gens heureux ! se dit Gérard. Ils peuvent se casser les reins pour quelques sous ; ils n’ont pas d'autres habits que leurs maillots, et sont pleins de joie et de force; ils ne craignent ni la pluie, ni la boue, ni la neige. »
Le jeune saltimbanque demanda que le public voulût bien ne pas oublier la tronpe, d’un tel air et avec tant
e confiance, que les gros sous tombèrent sans peine sur lc tapis. En l’entendant parler, Gérard se sentit remuc ; le sang lui monta à la tête comme à un avare qui a trouvé un trésor. « Voilà mon homme! » se dit-il. Il attendit avee impatience la fin des exercices, s’approcha de la troupe des salimbanques et leur proposa de venir se reposer un peu dans un cabaret.
« J'ai votre fortune, leur dit-il; je me fais fort de vous faire engager dans un théâtre des boulevards. »
Le frère aîné et sa sœur se récrièrent, en disant que sans Coquinet ils ne pourraient plus gagner leur vie.
« Et si votre frère, dit-il, gagne à lui seul dix fois ce que vous gagnez à vous tous ?
— Dame! ça le regarde, » dit la Nina, qui parut belle à Gérard, dans sa tristesse de se séparer de Coquinet.
Coquinet reçut ces offres fièrement, comme un hommage
qui lui était dû, en homme sür de son talent. Gérard convint que le lendemain, à trois heures de l’après-midi, la troupe donnerait une représentation de ses exercices sur la place de la Bastille. Tout étant entendu, Gérard alla chez le directeur du théâtre qui avait reçu primitivement la féerie avec l’idée d’un immense succès, et qui était tout aussi chagrin que l’auteur de voir l’entreprise impossible.
Les répétitions finissaient à deux heures ; jamais le directeur n’y avait manqué. Gérard rencontra justement son homme qui descendait l'escalier du théâtre.
« J'ai trouvé un moyen de sauver ma féerie, s’écria-t-il.
— Lequel ?
— Avez-vous une heure à me donner ?
— Certainement, » dit le directeur.
Gérard le prit par le bras et l’emmena du côté de la Bastille sans lui rien dire. L’autre s’étonnait de n’entendre parler de rien.
« Tenez, dit Gérard en arrivant à un groupe qui s'était formé autour des saltimbanques, regardez ce gaillard-là ! Est-il beau ?
— Je n’ai jamais vu un pareil amoureux, ditle directeur.
— Eh bien ! il est aussi souple qu’il est beau, aussi fier qu'il est souple, aussi intelligent qu’il est fier. C’est un trésor que j’ai découvert, je vous en demande la moitié : la moitié pour ma féerie, la moitié pour votre caisse.
— Est-ce qu’il a déjà joué la comédie ?
— Je n’en sais rien, dit Gérard ; mais il la jouera.
— Vous parlez comme un homme qui a perdu la tête de joie, dit le directeur ; il jouera la féerie, mais le drame ?
— À qnoi bon le drame ! dit Gérard.
— Mis votre féerie ne se jouera pas toute la vie.
— Elle à cinquante ans dans le ventre, dit Gérard.
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— Je crois à votre féerie, dit le directeur, et la preuve que j'y crois, c’est que je vous ai fait avancer de l'argent ; mais, si elle tient quatre mois, c’est énorme... J’engage votre saltimbanque pour quatre mois.
— Cela vous regarde, dit Gérard; mais ne serait-il pas possible, après le succès de Paris, d’envoyer votre queue de troupe avec le clown donner des représentations en province? Je réponds de l'avenir dramatique de ce garçon; si vous ne l’engagez que pour quatre mois, un autre directeur est capable de vous l'enlever.
— Laissez-moi faire, dit le directeur, je m'en vais causer avec vos saltimbanques; venez ce soir au théâtre, je vous dirai où nous en sommes. »
4 Le lendemain l'engagement était signé pour un an; les | répétitions de la féerie allaient commencer, et Gérard était |
aussi heureux que quelques jours auparavant il avait souffert. Tout contribuaït à son bonheur : madame Pierre lui avait dit que, le samedi suivant, Mariette devait aller à un bal masqué de l’Odéon, et Gérard n’eut pas de peine à se persuader que la vieille le prévenait d’après les ordres de. Mariette : c'était un rendez-vous sans les apparences.
De son côté, Gérard ne jouait-il pas la même comédie? Tous les matins il entretenait tellement sa femme de ménage de son futur succès, qu’il était impossible qu’elle n’en eût pas parlé à Mariette. Peut-être était-ce l'annonce dela féerie qui avait décidé Mariette à $e rencontrer comme par hasard au bal avec Gérard. Il hésita longuement, se demandant s’il irait masqué, car il avait peur que son émotion ne le trahit en plein bal; il balançait encore, lorsque Thomas vint l’inviter à un souper qui devait se donner ce soirlà dans son atelier, avant le bal,
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« Est-ce que tu y vas? demanda Gérard.
— Qui, Mariette m'a fait prévenir de n’y pas manquer, comme je n’ai pas l'habitude de ces sortes de débauches, je pense qu’on est plus gai en bande que solitaire. »
La mode, à cette époque, était de ces déguisements d’une forme sauvage et bizarre, sortis de l'imagination de gens blasés sur tout, qui ont imaginé de s’habiller avec des guenulles.
Ce débraillé, dont ne se rendait pas compte ceux qui l’endossaient, annonçait pourtant la fin de coutumes qui n’ont plus de raison d’être avec une époque froide et positive. Gérard entra dans les guenilles en se sentant pris de folie comme un nègre ivre de tafia. Son tempérament, ses chaerins, ses inquiétudes, le poussaient à s'abandonner à des plaisirs grossiers et à s’oublier, pendant une nuit, dans des excès qui semblaient bizarres chez un homme d'apparence froide et raisonnable. Au souper, il but à lui seul plus que tous les convives, pour arriver à cet état de convulsionnaire extatique qui ne redoute aucun péril, aucune blessure.
En entrant dans le bal de l’Odéon, il commença par sauter dans la salle du haut des secondes galeries : il y avait mille chances de se casser les jambes; mais Gérard était comme les Arabes du desert, qui, après des danses sans fin et par des croyances particulières, peuvent avaler du poison et marcher sur des charbons ardents sans en ressentir les atteintes. Tout le bal prit attention à cet être en délire qui ne semblait plus un homme, inventait des danses inconnues, et parlait une langue étrange pleine d’imprévu et de gosnenardises.
Gérard n’avait plus conscience de lui-même ; il ne sen tait plus ses mouvements, et il lui semblait qu’il agissait
par des fils invisibles. Tout d’un coup, au milieu d’une danse, il s’arrêta dans ses folies et parut changé en marbre. Ïl avait apercu Mariette donnant le bras à Feugères. Il prit une orange dont sa danseuse enlevait l’écorce et l’avala d’une bouchée. Il n’avait plus de salive, et sentit qu’il allait tomber.
Sans attendre la fin du quadrille, il se sauva dans le foyer et se promena d’un air hagard et tourmenté. Ce n’était plus le même homme ; son feu était éteint. [l ne se croyait plus au bal, mais à l'enterrement. Il eut honte des guenilles qu'il avait sur le corps, et se leva comme pour s’en aller. 11 descendait la première marche du grand escalier.
« Gérard! dit une voix douce qui le fit retourner subite= ment.
— Ah! c’est vous, Mariette !
— Est-ce que tu es malade ?
1 — Je suis triste, dit-il.
n: — Oh ! que tu étais drôle à voir danser!