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Tutrouves? dit-il d’une voix amère

| — Est-ce moi qui te fais sauver? dit-elle en lui serrant

les mains. Moi qui aimais tant à te revoir, méchant!

Gérard ne répondait pas.

« Pourquoi es-tu venue à ce bal, Mariette ?

— Je ne sais, Feugères le voulait.

— Et tu lui obéis?

— Je n’obéis à personne, dit-elle, mais j'étais certaine de te rencontrer. Je voudrais bien pouvoir causer longtemps avec toi, j'ai peur que Feugères ne me cherche : veux-tu, dans une heure, te trouver dans ma loge? j’essaierai de rester un moment libre,

— Oui, dit Gérard.

— Vite, descends l'escalier, dit-elle ; je vois Feugères ae bas. »

Gérard descendit vivement l’escalier et remonta dans Île bal par un autre côté. Il grinçait des dents et criait : « Feugères! Feugères ! Encore lui! quel supplice! » Il alla seul dans un café de la place de l’Odéon, ouvert les nuits de bal, et resta une heure la tête dans les mains, sans s’inquiéter si on le regardait. Il se sentait devenir plus amoureux que jamais de Mariette, et comptait les minutes de l’horloge.

Il rentra dans le bal, et son entrée fut le signal d’une vive curiosité, car chacun s’attendait à voir répéter à l’étrange masque ses folies dégingandées ; mais il traversa la salle sans répondre à la foule qui le suivait et le tirait par les pans de son habit, comme pour l’exciter à la gaîté. Mariette n’était pas dans la salle ; Gérard en fit le tour soigneusement, regardant en même temps dans les loges ; il alla au foyer et grimpa l’escalier qui mène aux dernières galeries; car de là il espérait planer sur la foule masquée et découvrir son amie. Il n’aperçut pas Mariette ; il se décida alors à inspecter chaque loge l’une après l’autre,

Il dérangeait de temps en temps des couples mystérienx qui se parlaient à voix basse; il ne restait plus qu’une loge, et il regardait par le petit œil qui donne sur le couloir, lorsqu'il entendit une voix de femme : « Voilà Gérard! » Ce n’était pas la voix de Mariette; mais la curiosité le pousss à eatrer. Pendant ses recherches, il s'était dit que Muriette avait été emmenée par Feugères, ou bien qu’elle se reposait, comme lui, dans un des nombreux restaurants du quartier; mais, blessé de ne pas la trouver exacte à son rendezvous, Gérard saisit cette occasion de causer avec une femme qui semblait le connaître, afin d’être rencontré avec elle quand Mariette reviendrait,

Ta femme qui appelait Gérard ne l'avait jamais vu; elle enendit prononcer son nom dans le bal, le vit s’'abandonner à ses danses exagérées, et elle paraissait faire des avances à celui qui attirait les regards de tout le bal. Ces liaisons de bal masqué sont si tôt faites !

Gérard lui dit qu’il n’avait regardé qu’elle dans le bal, et lui demanda de vouloir bien se promener avec lui. Il lui serra la main pour l'aider à sortir de la loge, et il l’embrassa sans façon ; mais il était triste au fond et ne portait que le masque de la gaîté et de la galanterie. Il fut pris d’un serrement de cœur en retrouvant tout d’un coup Pauline masquée, qu’il reconnut donnant le bras à son amant, Cela lui rappela encore plus directement Mariette.

De rage, il se remit à danser d’une façon frénétique, en tenant les discours les plus amoureux à sa danseuse, qu’il essayait de prendre pour Mariette. Il retrouva Thomas, qui s’'amusait d’une facon plus calme, et tous ensemble allèrent déjeuner en face de l’Odéon. Sans qu'il eût rien dit, sa nouvelle conquête le suivit, et ils arrivèrent au logement de Gérard : là ses forces l’abandonnèrent, ainsi que sa gaïté factice. à

« Ma chère, dit-il à la femme qu’il avait amenée, je suis triste à mourir ; vous auriez cette nuit un mauvais compagnon; j'ai ri avec vous au bal, mais je ne vous aime pas, et je serais capable de vous chasser demain si je vous retrouvais ici. Ne m’en veuillez pas et retournez chez vous. »

La femme pensa que son compagnon avait le vin mélancolique, peut-être méchant ; comme elle en connaissait les effets par ses fréquentations avec les étudiants, elle trouva ces paroles fort naturelles et laissa son adresse sur la cheminée, au cas où le lendemain Gérard se repentirait d’avoir laissé perdre une conquête facile.

DE MADEMOÏISELLE MARIETTE. 904

Cette aventure de mardi-gras aurait recouvert d’uï nouveau crêpe le cœur de Gérard, s’il n’eût été occupé désormais par sa féerie; c’étaient des répétitions sans fin, des conseils à Coquinet, qu’il voulait dresser lui-même et montrer comme le type le plus accompli du clown.

Rien n’est plus fatigant et plus irritant que de monter une pièce de ce genre : il faut être doublé de fer pour pouvoir lutter tous les jours avec les cent ennemis qui se dressent devant vous sous la forme de directeur, d'acteurs, d’actrices, de costumiers, de dessinateurs, de machinistes et de régisseur.

Le directeur veut des mutilations, le régisseur des coupures, les acteurs des changements de phrases; tout le monde se ligue contre l’auteur. Aussi, ceux qui persévèrent dans la forme dramatique sont-ils des esprits inférieurs qui se soucient peu qu'on mutile leur pensée, pourvu que la pièce leur rapporte de l'argent; mais un véritable artiste ne peut tenir contre les discussions, les luttes et les combats derrière la toile.

À ce commerce, Gérard se sentait devenir irritable à l'excès ; il était brisé après trois heures de répétition, non pas comme ceux qui commencent à faire des armes, mais brisé du cerveau. Il y avait des jours où il se sentait prêt à crier : « Rendez-moi ma féerie, vous me faites trop souffrir ! » Mais il était soutenu par le souvenir de Mariette, et il s’en relournait plié en deux, courbé sous son amour,

Mariette lui avait fait dire combien elle était fâchée de n'avoir pu l’attendre au bal de l’Odéon, et cette simple pa= role entra dans l’esprit de Gérard comme un rayon de soleil de printemps. Il continuait à entretenir madame Pierre de son prochain succès au théâtre, et il faisait entrevoir à la brave femme de ménage pour la première représentation

des places de paradis qui l’éblouissaient tellement, qu’elle ne parlait plus que de la féerie, avec un enthousiasme puise dans son ignorance des spectacles parisiens.

Ces propos avaient eu l'effet de déterminer chez Mariette

une vive curiosité. Elle fit demander des places pour la so-

lennité qui se préparait.

La Féerie.

En sortant de l’avant-dernière répétition, Gérard aperçut Thomas qui suivait avec enthousiasme une musique militaire. Gérard pensa qu’il avait mal agi en évitant son ami depuis deux mois, mais à tout prix il ne voulait plus enendre parler de Mariette; chaque fois que quelqu'un promonçait son nom devant lui, il souffrait autant que si chagune des lettres qui le formaient eussent été des aiguilles zougies qu’on lui enfonçait dans le cœur. Autant jadis le aom de Mariette lui semblait gai, clair et cristallin, autant lepuis sa séparation il le trouvait sec, aigu, semblable à

des sangsues mécaniques qui ouvrent la peau par dix peti-

tes lames tranchantes.

Maïntenant, au contraire, l'espoir adoucissait son chagrin,

-3t les teintes grises et âpres se doraient des rayons d’un

avenir heureux. Plus le jour de la représentation appro- #hait et plus les fatigues et les inquiétudes s’emparaient de l'esprit de Gérard; mais en même temps il était pris d’une agitation fiévreuse qui lui aurait permis de soulever une montagne, Il se redressait autant qu’il le pouvait contre l’é-

nervement de l'esprit, et ses yeux lançaient par moments des éclairs gris.

« Comme tu es changé! lui dit Thomas après lui avoir serré la main. Je t'aurais à peine reconnu.

— Ces comédiens me donnent un mal, dit Gérard; mais

‘je suis content. »

Gérard avait été pris par la maladie du doute, qui est la mue de l'intelligence : bien peu se sauvent de cette maladie terrible qui paralyse tout, qui sèche l’encre dans l'encrier, qui fait cracher le bec des plumes, qui sème le papier blane de mille petits filaments aussi irritants que les herbes d’une rivière pour un nageur, qui arrête le bras, qui alourdit la tête, qui hébète l'esprit, qui met des tons terreux à la figure, qui remplit les veines de fiel, qui fait que le soleil ne brille plus et que ia vie est amère.

« Le doute est loin de moi maintenant, dit-il à Thomas, mais je vois encore sa terrible figure qui dansait sur mon lit la nuit. J’entendais une voix qui me criait : « Ecris, écris « toujours, ne te relis pas, laisse aller ta plume sans t’in- « quiéter des misères qu’elle tracera sur ton papier. » Mais le fantôme était le plus fort; il m'avait lié les bras et les mains sans que je pusse voir les liens, et je passais mes journées ainsi tristement enchaîné. Aujourd’hui je me ré veille plus gai, je n’ai plus le cauchemar la nuit, je cours à ma table, les phrases coulent de ma plume, je relis et je suis souvent étonné de ce qui vient... Le doute est envole, je l'ai consigné à la porte de mon esprit, et j’espère bien ne plus subir ses méchantes taquineries. »

Après qu’ils eurent quelque temps parlé de la féerie :

« J'ai vu dernièrement Mariette, dit Thomas. |

— Ah! ah! s’écria Gérard, en s’efforçant de donner à sa voix un son dégagé et indifférent. Elle se porte bien?

— Trop bien, dit Thomas; elle a peut-être plus changé que toi. Pauvre fille, pauvre Mariette, elle est finie.

— Qu'est-ce qu'il y a de nouveau chez elle? demanda

térard.

— Tout est neuf: ses habits, ses meubles, son cœur. Je ne sais quelles gens elle voit maintenant, ils l’ont corrompue... J’ai diné chez elle avec Ernest. »

Gérard se mordit les lèvres avec une telle rage en entendant ce nom, qu'il porta son mouchoir à sa bouche, car il s'était coupé la lèvre avec les dents.

« Tu saignes? lui dit Thomas, sans remarquer l'irritation de son ami. >

— Oui, dit Gérard, ce n’est rien!

— Mais l'avocat est bien bas, je le sens, le vieux x de Labouglise aussi ; ils n’étaient pas assez riches pour elle... Elle m’a l'air de les recevoir avec pitié maintenant. Je ne l'aurais pas deviné, si elle ne m'avait fait quelques confi-

dences avant le ue pendant que nous étions seuls. J'ai

vu chez elle, à ce dîner, un homme froid et glacial qu’elle

m'a dit être un député; je ne sais si je dois la croire, elle

ment tellement. Ce député de province n’a pas dit trois mots

pendant le repas; on a un peu parlé peinture, littérature, musique, et je crois qu’il entendait ces mots pour la pre= mière fois de sa vie... Cet homme aurait fait un livre intitulé : Des Intérêts matériels en Europe, que je n’en serais pas surpris... Mariette doit être formée par lui; tu ne te douterais pas de ce qu’elle m'a fait ?

—Dis-le-moi tout de suite, tu sais que je ne devine je mais rien.

— Je rencontre Mariette dans la rue de Seine ; elle me prie de l'accompagner jusque chez elle ; elle avait, disaitelle, quelque chose de curieux à me faire voir. J'ai cru que

c'était une peinture; elle ne voulut pas me le dire, afin de me laisser le plaisir de la surprise. Nous arrivons chez elle ; elle me fait passer par la cuisine, par la salle à manger, par le salon, pour me bien faire admirer son chez soi... Pauvre fille !

— Ensuite.

— J'étais assez froid devant les rideaux, les tentures, les damas : il y en a de plus riches dans les tableaux de Véronèse ! Nous entrons dans le houdoir, où se trouvait une pe= tite étagère près du lit. remarque qu’on ne met pas ordinairement d’étagère près d’un lit... Mariette me montre un coffret en acier luisant qui était sur cette étagère. « Eh bien ? » lui dis-je. Sans me répondre, la voilà qui saute sur le coffret, qui le secoue; il était plein d’or.

— De l'or! s’écria Gérard.

— Oui, mon ami, de l'or; car elle l’a ouvert, s’est assise par terre et a renversé sur sa robe une quantité prodigieuse de louis. |

— C’est affreux! dit Gérard.

— N'est-ce pas? Je suis resté morne, sans dire un mot... Ce n’était pas l’or qui me blessait, mais la joie de Mariette, qui tripotait toutes ces pièces comme un avare; j'ai cru voir ces femmes sauvages qui trouvent un collier de pierres fausses... Mavoir fait venir pour me montrer de loges

— Je me serais sauvé, dit Gérard.

— J'ai voulu rester jusqu’au bout, dit Thomas. Il me semcblait que j’entendais un médecin qui me disait : « Si vous a ne buvez qu'un peu de cette drogue, l’effet sera nul ; il faut « boire la tasse pleine. » Je suis resté pour me guérir tout à fait de Mariette. Bien certainement, la nuit elle se lève pour étaler son or sur le lit.

| — Je ne le croirais pas, si un autre me le disait! s’écria Gérard.

— Et c’est toi, Gérard, qui es presque la cause de ce qui arrive.

— Moi! dit Gérard.

— Tu las trop aimée et tu ne la menais pas ässez durement.

— Purement! s'écria Gérard; je ne te comprends pas... : Crois-tu que je sois homme à . de Villers, qui enfermait quelquefois Pauline une jonrnée sans lui donner à manger? Et elle l’aimait parce qu'il la faisait souffrir Je comprends la facon de mener une femme; j'aime mieux la laisser obéir à ses instincts. Il y a des femmes ainsi bâties, qui aiment parce qu'on les fait souffrir... Je saurais que je me ferais longtemps aimer d’une femme, en la traitant de la sorte, que j'aimerais mieux la quitter. Depuis que le monde est monde, il y a toujours eu une victime entre deux gens qui s'aiment : tant pis si je suis la victime! je me laisse aller, et je ne ferai rien pour changer mon rôle.

— Tu ne crois pas alcrs, dit Thomas, qu’on doive jouer la comédie avec les femmes ?

— Oh! non, dit Gérard, on n’est pas de force ; tu ressemblerais à ces malheureux acteurs de province qui s’essaient à jouer un rôle d’empereur, en compagnie d’une grande tragédienne. Moi, je ne ruse pas avec les femmes ; je ne les comprends pas et j JE m'égare dans leurs caprices, aussi compliqués que les pièces espagnoles; je crois qu il faut agir sincèrement avec elles, et que c’est le meilleur moyen de les étonner.

— Ce n’est guère que de les étonner, dit Thomas.

— Beaucoup, au contraire ; mais qu'il est difficile de les étonner toujours ! »

NS EP PRR—n R SRE IDE DT AD PSN ES

En quittant son ami, Gérard se sentit faiblir tout d’un coup, comme les cordes d’un violon que l’humidité fait détendre. La conversation de Thomas l'avait abattu en une seconde ; si Thomas y eût pris garde, il eût remarqué la différence sensible qui s'était opérée chez Gérard, brisé, la tèle courbée sous l'émotion.

De l'or! s’écria-t-il en rentrant chez lui; de l'or! je n’en aurai jamais assez pour Mariette.

Il se mit à sa table, accoudé la tête ss les mains, devant son papier, enfonçant sa plume de fer dans le bois de sa table. Puis il essaya des additions, des multiplications, comptant combien pouvait rapporter sa pièce, chaque soir, et la somme que lui procureraient cent représentations.

Mais le doute s’emparait de lui. La féerie aurait-elle cent représentations ? Ferait-elle des salles combles? Au maximum, il se trouvait, au bout de trois mois peut-être, à la tête d’une dizaine de mille francs, et il avait assez longtemps vécu dans la misère pour connaitre la valeur de dix mille nee avec une femme aimant le luxe.

Cependant ces calculs avaient détourné le cours des nou- Se ne qu’il venait de boire ; il en vint à raisonner la conversation de Thomas. Et le peintre se trouva avoir tort, quoique ayant rapporté des faits.

€L’or n’est rien à côté de la gloire, se dit Gérard... Il y a des gens qui en donneraient un tonneau plein pour se trouver dans ma peau au moment où on acclamera mon nom devant une salle pleine. Mariette y sera : une femme ne résiste pas à une telle gloriole.… D'ailleurs, elle se souvient encore de moi, elle y pense; la cravate qu’elle a prise à madame Pierre le prouve assez. »

Une nouvelle réflexion passa ne la tête de Gérard,

« Comment se fait-il que Thomas ne m’ait pas dit si Ma-

— tisse

riette lui avait parlé de moi? Thomas est encore jaloux de moi. 1l aime toujours Mariette. »

Peu à peu, l’espérance revint dans le cœur de Gérard, qu regarda l’histoire de l’or comme un affreux cauchemar, qu’on oublie d'autant plus vite qu’il a été plus cruel.

Enfin le grand jour arriva. Ce fut réellement une vive “curiosité dans le petit Paris composé d’un millier d’individus qui n’aiment que la primeur des œuvres dramatiques. Gérard avait perdu la tête au milieu des demandes sans nombre de places qui auraient pu remplir deux salles de spectacle. Îl voulut que ses anciens amis fussent les mieux partagés. Toute la bande de la rue des Canettes vint s’asseoir aux places habituellement réservées à l'aristocratie de la finance. Thomas et Gérard, Rose et Streich, Pauline et son nouvel amant, emplissaient deux loges en vue.

L’avant-scène de droite, que des banquiers auraient envice, avait été réservée à Mariette, Elle entra après la petite pièce de lever de rideau et fit honneur à l’avant-scène. Elle était enveloppée dans un grand burnous de cachemire blanc, dont le capuchon couvrait sa jolie tête rieuse. Quand elle se fut débarrassée de son burnous, tous les regards de l'orchestre et du parterre se portèrent sur cette belle fille, coiffée à rendre jalouses les femmes le plus à la mode. Ses épais cheveux noirs étaient tordus avec une feinte négligence et semblaient s'échapper à tout moment, comme des vagues, derrière la digue du peigne.

Il entre dans l’art du coiffeur des tournures de convention, des choses apprises, des façons académiques, qui sentent l’école. Mariette avait dans les cheveux le charme de l'imprévu. Sa robe.était plus décolletée d’un côté que l’autre, el appelait une vive curiosité vers le sein gauche,

qu’on devinait et qui paraissait vouloir se soustraire aux exigences du corset. ;

Il y eut dans la salle, à la vue de Mariette, un de ces murmures qui sont plus flatteurs que les applaudissements. Gérard était en face, caché derrière une petite avant-scène protégée par un treillage de celles qui donnent près de la rampe. [1 sentit un mouvement dans sa poitrine comme si son cœur s'était envolé auprès de Mariette. Divers hommes entrèrent dans la loge de Mariette : Gérard fut heureux, il ne les connaissait pas. Il se serait traîné aux genoux de Mariette pour la remercier de cette délicatesse qu’elle montrait en n’amenant pas ses anciens rivaux.

Mais combien Gérard souffrit pendant l’entr’acte, qui amenait du bruit dans la salle, des battements de pieds au parterre, des sifflets aigus dans le haut!

« Si la pièce ne réussissait pas, pensa Gérard, si on dirigeait contre moi ces terribles sifflets, Mariette me mépriserait!... je n’oserais plus la revoir ! »

Alors 1l sortait de sa loge et courait sur le théâtre, croyant que le retard indisposait le public et que sa présence donnerait un peu d'activité au nombreux personnel du théâtre.

Tout était en révolution dans les coulisses : l'appareil des décors et des changements à vue exige un nombre infini d'ouvriers, Le foyer des acteurs était encore plus en rumeur que le foyer des actrices. On discutait sur le débutant Coquinet, dont la direction avait fait sonner le talent à grand renfort de réclames dans les journaux. Le clown inspirait de vives jalousies aux comédiens, qui ne lui pardonnaient pas ses tours de force et qui attendaiént sa chute avec impatience.

Gérard avait bien d’autres préoccupations que de discuter

sur le mérite du clown : le grand moment arrivé, il craignait autant pour le débutant que pour la pièce; car Coquinet, aux répétitions générales, n'avait pas montré l'enthousiasme et le génie dramatique que Gérard lui supposait. Il alla à la loge du clown, qui se faisait habiller par sa sœur.

« Eh bien! Coquinet, dit Gérard, on va commencer. Rappelle-toi ce que je t'ai dit; surtout prends garde à ta scène d'amour, tu la dis froidement. Pense, mon garçon, à ta fortune : c’est ce soir qu’elle se décide.

— Îl a bien travaillé depuis hier soir, dit la sœur de Coquinet; j'ai aussi peur que lui, mais il réussira.

— Bonnez-moi la main, monsieur Gérard, dit Coquinet, et comptez sur moi, »

On entendit en ce moment le cri : Place au Théétre ! du régisseur, et Gérard se sauva dans la petite loge, où il avait voulu demeurer seul et invisible. Après l'ouverture, la toile se leva sur un ballet, Le premier acte fut écouté avec l'attention que demande une exposition.

Gérard avait essayé, entre le monde fantastique et le monde réel, une alliance qui se nouaït au prologue, et le danger était là presque tout entier. Si le public n’entrait pas dans la pensée du poète dès le commencement, la pièce pouvait être tuée; mais, au contraire, d’unanimes applaudissements prouvèrent que l’idée était simple, claire et com prise de tous.

Coquinet n’entra qu’au milieu du premier acte ; il était si bean dans son costume de jeune sylphe, couvert de paillettes d'argent comme de la rosée des fleurs, qu’il se fit un grand silence. La scène n’était pas terminée, que le saltimbanque annonçait une idoïe de plus dans le‘cœur des habitués des théâtres du boulevard.

Le clown disait d’une façon particulière, à la fois

simple et distinguée ; ses mouvements souples étaient dans le goût de sa parole. Le rideau était à peine baissé sur le second acte, que Coquinet fut rappelé et salué trois fois par les bravos de toute la salle.

Gérard ne respirait plus; il doutait de sa réussite, il doulait de sa création, il doutait de lui. Il applaudissait Coquinet comme s’il ne l'avait jamais vu, et riait à sa propre pièce comme si elle eût été d’un autre. Entre le quatrième et le cinquième acte, le directeur se fit ouvrir la porte de Gérard.

« Mon cher, dit-il en lui prenant la main, demain, passez chez moi signer un traité pour une prochaine féerie.….. C’est le plus grand succès de l’année!

— Est-ce possible? dit Gérard, qui n'avait plus la tête à lui,

— Oui, vos amis vous cherchent au foyer ; tout le monde veut vous voir, vous complimenter. Vous pouvez maintenant gagner vingt mille francs par an sans vous gêner.

— Je vous en prie, dit Gérard, laissez-moi ici seul.

— Je n’ai pas encore vu d’auteurs dramatiques comme vous,

— J'aime, dit Gérard.

— Ah ! Et vous regardez jouer votre pièce dans les yeux de celle que vous aimez... Vous aime-t-on, au moins?

— Je ne sais, dit Gérard.

— C’est tont comme. On n’a plus rien à vous refuser après ce grand succès.

— Vous croyez? dit Gérard.

— Demandez à la Paquita, qui est tellement enchantée de son rôle, qu’elle veut vous emmener souper. Ah! mon cher, à votre place, j'en profiterais ! Paquita est une fille pleine de caprices; demain il ne sera peut-être plus temps.

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