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peut payer une tranche de gigot de un franc à cinq francs, flattaient le plus qu’ils pouvaient les imanies de cet hôtelier maniaque. Une nuit, Joassant était monté au grenier ; aus- * sitôt qu’on l’eut entendu monter deux étages, un des habitués dit à ses camarades :
« Décidément, le beurre n’est pas frais aujourd’hui! » Un quart d’heure après, Joassant descendit furieux, prit l'individu au collet, lui présenta sa note et le jeta à la porte en lui disant qu'il allät chercher du beurre frais aux halles. L’individu expulsé était grand et fort et ne reculait pas devantun coup de poing ; Joassant était frêle et maigre, avec l'apparence d’un homme que le plus petit vent va renverser. | Onnes’expliquait pas cette force extraordinaire quis’emparait tout à coup de lui et qu’on l’avait vu exercer mille fois visà-vis des buveurs tapageurs ; on s’expliquait encore moins | cette ouïe prodigieuse qui faisait qu’un mot dit à voix basse était entendu par lui à n'importe quelle distance, en haut l ou en bas de la maison, éveillé ou endormi. Aussi Joassant L. dut-il à ces qualités surnaturelles de mener sa maison en | autocrate et d'imposer aux plus turbulents de ses habitués. | La bande des impuissants, qui se tenait habituellement au ‘ rez-de-chaussée, vit arriver avec terreur Gérard etMariette, ! Rose et Streich, Valentin et Jenny, Pauline, Giraud et Tho- | mas. Ceux-ci professaient le plus grand mépris pour un certain notaire dont il était alors fortement question dans le | monde dramatique. Il était arrivé qu’un notaire de Compiegne se délassait de ses travaux en composant, à ses moments perdus, une tragédie en vers. Il en faisait tant de vers par jour ; il avait calculé qu’au bout de six mois il en verrait la fin, et, jour pour jour, il arriva, ainsi qu’il le rêvait, à son dénoûment. Le notaire fit la connaissance, à un voyage à Paris, d’un ancien directeur de revues dont les
moyens d’existenee étaient de servir d’intermédiaire entre les écrivains et les libraires, entre les auteurs dramatiques et les directeurs. La passion de déclamer l’ancien répertoire céda la place à la passion d’une tragédie inédite. Partout, dans Paris, le protecteur, qui avait de longues jambes, ré péta qu’un nouveau Corneille pour la vigueur, mélangé d'André Chénier pour la tendresse, venait de naïtre. On inventa des anecdotes attendrissantes sur le compte de ce notaire de Compiègne, qui était un honnête bourgeois d’une intelligence assez grande pour mener à bien les intérêts de sa municipalité. Tous ceux qui n'avaient pu faire leur trou dans les arts, dans les lettres ou dans les sciences, et qui se croyaient de grands génies méconnus, repoussés systématiquement par leurs confrères arrivés depuis quinze ans, firent groupe autour du notaire de Compiègne, et saluèrent sa tragédie comme on salue le Messie.
Le nombre était grand de ceux qui se réunissaient dans un café pour chanter la gloire du notaire. Une pendule fut fondue exprès avec le buste du futur grand homme ; mais le peintre Thomas enleva adroïtement le buste, et le remplaça par une de ces honteuses tabatières de carton peint que les plaisants de société jettent à terre dans les salons pour faire croire qu'un chat malhonnète a laissé des traces de son passage.
Un pareil entourage de gens médiocres si enthousiastes éclaira bien vite ceux qui ne cherchaient que la vérité. Gérard et ses amis pénétrèrent avec beaucoup de peine dans le parterre à la seconde représentation ; ils avaient lu des vers et entendu réciter des fragments. Ils ne laissèrent pas dire huit vers de cette poésie monotone, qu’ils se mirent à siffler bruyamment, protestant ainsi contre les enthousiasmes frénétiques des amis du notaire. Mariette et plusieurs
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de ses amies avaient été placées dans les galeries élevées, et troublaient égalementla tragédie par divers cris longuement étudiés dans la journée.
| Ce petit noyau de gens sincères fut battu complétement : | un détachement de municipaux entra dans le parterre, et le balaya à coups de crosse. Gérard reçutun tel coup en fuyant, qu’il tomba dans une baignoire sur un administrateur en lunettes d’or, qui était évidemmentun ami du notaire poète. L'homme en lunettes, ayant approuvé la conduite des garil des municipaux, se trouva puni de cette parole par un vio- | lent coup de poing sur son chapeau, que Gérard lui appliqua en se sauvant de la loge.
| Les femmes des galeries avaient été également expulsées; les vaincus se retrouvèrent à la porte du théâtre, les uns | contusionnés, les autres ayant reçu des coups de crosse, | mais tous heureux d’avoir protesté hardiment contre une | telle médiocrité.
| Pendant longtemps le Petit Journal servit de fouet aux l partisans et admirateurs du notaire de Compiègne. On ré- 1 pandit le bruit que Gérard et ses amis en voulaient aux | jours de l’auteur de tragédies et qu’ils avaient tiré au sort ll afin que le hasard décidàt de celui qui serait chargé de cette périlleuse mission. Aussi Gérard et ses amis furent-ils haïs F de tous ceux qui se posaient en gens sérieux, et leurs farces | (pleines de fougue et d’audace indisposèrent-elles tout le Paris médiocre.
Les habitués de Joassant, qui étaient les amis les plus intimes du notaire de Compiègne, ceux qui avaient poussé le plus à la roue de sa réputation, ne furent pas satisfaits de voir arriver la bande qui manifestait sa joyeuse humeur dès l'entrée.
« À bas la tragédie! » dit en montant l'escalier Streich,
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qui poussait partout le grand cri de guerre et qui aurait été très embarrassé de sortir de ses habitudes de calme.
Thomas déclara qu’il mangerait avec le plus grand plaisir un filet du notaire de Compiègne, et mille plaisanteries, qui ne seraient pas comprises aujourd'hui, servirent d’introduction au repas. Pour faire fête à l’auteur des airs de province, Mariette voulut lavoir à côté d’elle à table. Streich ne quittait jamais Rose, et Gérard fut placé près de Pauline, qu’il voyait avec plus d'intérêt depuis qu'il avait eu connaissance de ses chagrins d’amour.
« Il paraît que vous ne pouvez pas me souffrir ? dit-elle à Gérard.
— Qui vous a dit cela?
— C’est Mariette.
— Mariette a eu tort. au contraire, je voas estime baucoup, parce que vous avez beaucoup aimé.
— Ne parlons pas de ça, dit Pauline en buvant, j’ai trop peur de mettre des larmes dans mon vin.
— Alors buvons, » dit Gérard.
Gérard, pendant le diner, commença à trouver Pauline la plus charmante des femmes : il lui prenait la main et elle la lui abandonnait sans rien dire.
« Gérard ! s’écria Mariette.
— Qu’y at-il? dit Gérard, reprenant tout d’un coup son sang-froid en apercevant un orage sur la figure de Mariette, orage qui s’annonçait par un frissonnement presque imperceptible des ailes du nez. Que me veux-tu, Mariette? lui dit-il en courant à elle.
— Tu as bien fait de te retirer d’auprès de Pauline...
— Pourquoi ? dit Gérard.
— Ne te moque pas de moi, dit Mariette, je vois clair ; tu lui as pris les mains ?
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— Que les femme sontsottes! dit Gérard. Je trouve qu'on
\ ne saurait faire une trop grande fête à notre ami Giraud ;
Pauline s’ennuie beaucoup... j'avais pensé qu’ils sont faits
l’un pour l’autre et qu’ils seraient très heureux ensemble.
Écoute, Giraud; Pauline taime, elle me l’a avoué tout à l'heure... Et toi ?
— Je n’en sais rien, » dit Giraud.
Gérard retourna auprès de Pauline.
« Giraud vous adore, Pauline: et vous?
— de le veux bien, dit-elle. Mais que dira Valentin?
— Comment. Valentin? s’écria Gérard.
— Hélas! j’en suis autant fâchée que vous, Gérard.
— Tant pis pour Valentin, dit Gérard: c’est un paresseux. Pourquoi ne fait-il pas une belle chose? on l'aimerait.… mais on ne peut pas aimer un homme qui ne fait rien et qui est la serinette de de Villers.
— Vous avez raison, dit Pauline, j'aime beaucoup les airs provinciaux de Giraud; dites-lui de ma part qu’il me fera grand plaisir s’il veut en chanter un.
— Mon cher, dit Gérard au poète, tu es adoré. Pauline veut que tu chantes quelque chose; elle est prête à prononcer que les rossignols chantent comme des oies à côté de toi. »
Alors Giraud se mit à entonner la chanson du vin, qu'il avait composée la veille et qui devint plus tard une des plus populaires de son œuvre. Ces poésies réveillaient dans les esprits parisiens blasés l’amour de la campagne.
L'odeur des foins, les prairies vertes, les grands bœufs étonnés, mirentun terme aux poésies byroniennes, intimes, clair de lune, sceptiques et moyen âge, qui devenaient fastidieuses par les nombreux imitateurs qui se traïnaient en rampant dans des rhythmes devenus faciles,
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Giraud composait la musique en même temps que les vers, et il ne savait pas distinguer un dièse d’un bémol; mais il se ressouvenait des mélodies de campagne, quand la nourrice berce son enfant, quand le garçon de charrue siffle en conduisant ses chevaux, quand la cuisinière nettoie sa batterie de cuisine ; il avait compris le sens de toutes ces mélopées trainantes, il les avait ramenées à des rhythmes plus civilisés, et ilen ornait ses poésies. Aussi la fortune de cette école rustique fut-elle vivement faite par le peuple, habitué jusque-là à de mauvaises chansons de goguettes.
« Allons, dit Gérard en s’en retournant, voilà un ménage de plus. Crois-tu, Mariette, qu'ils s’aimeront longtemps ?
— Non, dit Mariette.
— Pourquoi ?
— Ah! pourquoi. on n’en sait rien, Pauline s’ennuie trop. Elle regrette toujours l’ancien.
— Elle a tort.
— Tu ne me regretterais donc pas? dit Mariette.
— Je ne pense pas à te regretter, dit Gérard, puisque nous sommes pour longtemps ensemble,
— Mais, enfin, si un événement nous séparait ?
— Quel événement ? demanda Gérard; laissons cela de côté et ne pensons pas à demain. Je suis heureux aujourd’hui, faut-il que j’habitue mes deux yeux, l’un à rire et l’autre à pleurer ?.… J'aime mieux rire des deux yeux, et pleurer des deux yeux quand l’occasion sera venue. Tu me dirais : « Je te quitte dans huit jours, » je te répondrais : « Tächons d’être heureux pendant ces huit « jours... » La semaine d’après, je serais assez triste sans mettre un crêpe d'avance à mon cœur. Et, quand je suis très heureux, je voudrais voir tout le monde heureux ;
voilà pourquoi j'ai pensé à Pauline et à Giraud; je ne con nais rien de plus beau que ma vie depuis que je te connais, ma Mariette. je suis content, je travaille, je me sens jeune. Quand je vivais seul, il y avait des jours où l'ennui me prenait; tout devenait brouillard ; il me semblait quelquefois que j'avais soixante ans ! »
Mariette a des attaques de nerfs.
Peu de temps après cette soirée, Gérard et Mariette abandonnèrent la rue des Canettes ; tous deux avaient les logements garnis en haine et nourrissaient depuis longtemps le désir d’acheter un mobilier. Gérard, au contraire de ses amis, avait peur de la vie au jour le jour : il aimait son intérieur et ne voyait pas de plus grand bonheur que de coucher dans son lit.
La vie d'hôtel garni lui pesait par son manque de liberté. Les domestiques ont une heure fixée pour faire la chambre ; il n’est guère possible de rester dans une chambre où on fait un lit. Les meubles ferment mal; quand ils ferment, ils ne conservent pas mieux le secret de ce qui y est renfermé, les maitresses d’hôtel garni ayant toujours des doubles clefs qui leur permettent, pendant l’absence de leurs locataires de s'inquiéter deleur lingerie et de fureter dans leurs papiers,
Entrant dans les questions de détail, Mariette avait démontré que le petit chat leur causerait de vives afflictions si l’on ne quittait pas au plus vite l'hôtel garni. La portière,
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qui faisait les chambres, ne sympathisait pas avec le chat et lui envoyait de grands coups de balai en faisant mine de balayer. Elle tenait exprès la porte ouverte pour que le chat prit la fuite, et il fallait à l’animal son grand amour du foyer pour ne pas profiter d’une si belle occasion offerte à ses instincts de gouttière. Si le chat se perdait, Mariette ne vivrait plus; Gérard devait donc acheter un mobilier pour la conservation du chat et la tranquillité de sa maitresse.
Gérard se rendit facilement à ces raisons; car il fut témoin, un jour, d’une scène cruelle. Mariette était rentrée avec un panier plein de framboises qui prenaient une grande valeur de leur rareté. Elle se mit à les éplucher dans un saladier à fleurs rouges, et faisait mille folies, dérangeant Gérard de son travail, soit en lui pressant des framboises sur la figure, soit en lui faisant manger les plus grosses, puis les plus petites, puis en le forçant à goûter celles qu’elle venait d’éplucher et qu’elle tenait dans ses lèvres, appelant ainsi les lèvres de Gérard.
« Si je donnais des framboises au chat! s’écria-t-elle.… Mais où est-il ? je ne l’ai pas vu. »
Les framboises furent abandonnées au fond du saladier, et ce fut une course inquiète, accompagnée de regards pénibles autour de la chambre ; après avoir regardé sous les armoires, sous les tables, Mariette n’hésita pas à se glisser sous le lit, c’était son dernier espoir. Elle en sortit les larmes aux yeux.
« Il sera tombé par la fenêtre! s’écria-t-elle en l’ouvrant précipitamment et en regardant dans la rue si les pavés ne témoignaient pas de la chute de l'animal. Il est perdu. Il est perdu !.… dit-elle en sanglotant. On l’aura pris... Gérard, cours vite en bas le demander à la portière.
— Il est endormi quelque part.
— Non, dit Mariette ; je l'appelle depuis une heure, et il ne manque jamais d’accourir… Je t’assure qu’il est tombé par la fenêtre. »
Gérard soutint que, si un pareil accident était arrivé, la rue serait pleine de curieux au moins pendant deux jours; mais toutes ces raisons ne faisaient qu’accroître la douleur de Mariette, qui accusa Gérard, par son insouciance, d’avoir laissé perdre le chat; ses larmes augmentaient en raison de la froideur de Gérard, qui ne voyait pas dans une absence si courte le motif d’une telle douleur.
Mariette alla plus loin, et accusa Gérard d’être jaloux du chat et de l’avoir fait disparaître. Gérard rit de cette exagération : mal Jui en prit, car des soubresauts s’emparèrent du corps de Mariette, qui frémissait, serrait les dents et agitait violemment ses bras. Gérard fut effrayé, et, avec beaucoup de peine, porta Mariette sur le lit ; il espérait que cette position la calmerait. Mais une violente crise de nerfs épouvanta Gérard, qui ne se connaissait pas en maladies ; il crut Mariette à la mort. Ses idées se brouillaient ; il cherchait des yeux dans la chambre un remède qui pût calmer de telles attaques.
Mariette avait des mouvements violents qui faisaient grincer le lit et crier les portes de l’alcôve... Gérard craignait qu’elle ne tombät du haut du lit; il ne se sentait pas assez fort pour arrêter les mouvements violents des bras et des jambes ; par une violente secousse, Mariette, accolée contre le mur, fit rouler le lit et tomba dans la ruelle... Gérard sauta sur le lit et essaya de dégager son amie, qui se roulait par terre et faisait sonner la muraille avec sa tête.
Heureusement la porte s’ouvrit, Pauline entra : elle comprit l'embarras de Gérard, qui ne lui dit qu'un mot : « Mariette! » en lui montrant d’un air effaré l’endroit où elle
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gisait, ils réussirent à la dégager de la ruelle et parvinrent à arrêter ses mouvements saccadés. Pauline lui jeta de l’eau sur la figure.
Une demi-heure après, tous les trois mangeaient des framboises.
Le coupable auteur de cette scène, le petit chat, sortait d'un tiroir à demi ouvert de la commode, qu’on n'avait pas soupçonné capable de lui servir de lit. Il faisait le gros dos, ce qui lui donnait une hauteur inaccoutumée, clignait ses yeux verts comme une personne contente d’avoir goûté un parfait sommeil.
« Est-il drôle ! » dit Mariette, qui ne tenait pas rancune au petit chat des larmes qu’elle avait versées en sa mémoire.
Cette scène donna à réfléchir à Gérard, qui, ne voulant plus voir reparaitre de tels orages, s’empressa de louer un petit appartement de la rue Saint-Benoit.
Quelque temps après, il fut décidé que Gérard irait passer quelques jours chez sa mère, qui habitait la province et qu’il n'avait pas vue depuis longtemps. La veille de son départ, Mariette pleura.
« Je ne sais ce qui doit nous arriver, dit-elle, mais il ya quelque chose de triste dans l'air.
— Est-ce que je ne l'aime pas autant que dans le commencement ? Est-ce que je ne t’aime pas davantage de jour en jour ?
— de suis triste, dit Mariette, je ne sais pourquoi; j'ai peur qu’il ne m'arrive malheur.
— Quel malheur? Si je le savais, je ne partirais pas. Veux-tu que je reste ?
— Non, pars au contraire, dit Mariette ; tu fais bien d’aller auprès de ta mère; moi aussi, je voudrais revoir la mienne. Îl y a sur le pont Saint-iche] une vieille aveugle
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qui lui ressemble tant, que je fais souvent de longs détours pour lui porter un sou. Et, depuis que je suis avec toi, je me reproche bien de n’avoir rien envoyé à ma mère ; aupa= ravant, tous les mois, je mettais une vingtaine de francs à la poste; mais nous ne sommes pas assez riches.
— Si je rapporte de l'argent de mon pays, dit Gérard, tu lui en enverras..…. Cependant, je ne compte pas trouver là-bas la fortune... je suis assez mal vu dans ma petite ville; j'y ai mené une conduite bien folle, pendant trois ans.
— Tu avais des maîtresses ? demanda Mariette.
— Ce n’étaient pas les maîtresses qui m’inquiétaient le plus; c'était de devenir très fort au billard et à tous les jeux de cartes.
— Une belle occupation ! dit Mariette.
— Quand on est enfermé dans une petite ville comme dans une cage, il n’y a pas de milieu. Les notaires (j'appelle ainsi les avocats, avoués, employés de contributions directes ou indirectes, adjoints, maire et préfet), les notaires se réunissent une fois la semaine à l’hôtel-de-ville, avec leurs femmes laides, niaises et prétentieuses; ils s’intitulent le monde, et passent la nuit à danser le pas des cravates blanches et à jouer quelques écus. Les jeunes gens passaient leur vie à fumer, à boire, à courir les couturières. J'ai essayé, autant que j'ai pu, de détourner mes amis du jeu, et je leur ai appris divers exercices de corps. Je les ai dressés à grimper après des maisons, à décrocher des volets, des enseignes; je leur ai enseigné à faire des courses gymnastiques pour ne pas se laisser attraper par les boutiquiers; l’art de démolir n’a plus de secrets pour mes amis, depuis que j'ai dirigé la démolition d’une poissonnerie.
— Et ta mère te laissait faire ? dit Mariette.
— Îl était impossible de nous soupçconner, dit Gérard’, chaque nuit, nous nous transportions dans un quartier op posé ; il n’y à qu’un commissaire de police et deux agents. encore le commissaire de police aimait-il mieux dormir. Il nous accusait auprès du maire, mais il manquait de preuves.
— Je comprends, dit Mariewe, que fu ne sois pas très bien regardé dans ce pays.
— Îl est vrai, dit Gérard, qu’on ne sonne pas les cloches pour me recevoir ; ils sonneraient plutôt le tocsin, comme si le feu était dans la ville.
— Et tu es content, n’est-ce pas, dit Mariette, de revoir tes anciens amis ?
— Mes amis, dit Gérard, je ne sais ce qu'ils sont devenus. Après mon départ, ils ont continué la vie que nous menions depuis trois ans, mais les exercices nocturnes de corps les fatiguaient tellement, qu’ils dormaient le jour et ne s’occupaient pas de leurs affaires. C’étaient de jeunes marchands que j'avais dressés à rendre dure l'existence aux vieux marchands; mes amis n’ont pas faitleurs affaires et ont été obligés de quitter le pays. Moi, je sentais que j'en avais assez et que cette vie-là ne pouvait pas durer longtemps; mes amis croyaient qu’une pareille fête devait durer toujours. Si je dépensais mon intelligence inoccupée à créer tous les jours de nouvelles folies, mes amis ne voyaient pas plus loin que d'exécuter mes plans. Quand l’âme s’est envolée, ils sont devenus tristes et ont repris leurs jeux de cartes. Ils n’ont pas bien fini, en somme. »
Le jour du départ, Mariette ‘et Pauline allèrent conduire à la voiture Gérard, qui ne fut pas plus tôt en diligence, qu'il se sentit pris d’un grand sentiment de tristesse ; quoi-
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que éloigné seulement de Paris de quelques lieues, il sem-
blait à Gérard qu'il fût séparé de Mariette par la mer. Monté sur l’impériale, il passa son temps à regarder
mélancoliquement les prairies de la Picardie, d’un vert ga
agréable à l’œil. La route est interrompue à chaque instant
par de petits villages propres, aux toits luisants.
A dix lieues, on aperçut la ville où se rendait Gérard; il fut reconnu par un des postillons, qui lui donna des renseignements sur tous les gens de la localité. C’étaient mille nouveautés, mille souvenirs, qui remplissaient momentanément l'esprit de Gérard. Dans le pays où tout le monde se connait, on se dit avec le plus grand intérêt, à cinquante lieues de là, les mariages, les enterrements, les naissances, les faillites, les maisons qui se bâtissent, l’état des récoltes, les grandes pluies et les petits orages.
Mais ces gazettes départementales ne sont pas longues à écouter : au bout d’une demi-journée, l’absent est bien vite au courant des accidents légers de la vie bourgeoise. Gérard dormit volontiers la première nuit de son arrivée : il était fatigué ; mais, le lendemain, il se réveilla tout étonné d’être seul dans une chambre nouvelle. Il se demanda ce que faisait Mariette à cette heure, elle qui se levait toujours la première : elle devait être à allumer le feu et à faire euire son. déjeuner. Après son déjeuner, que fera-t-elle ? Gérard pensa qu'elle irait voir Pauline plus souvent et qu’elles vivraient ensemble sous la protection de Giraud.
Pendant trois jours Gérard ne reçut pas de lettres, quoiqu’il eût fait promettre à Mariette de lui envoyer de ses nouvelles aussitôt son arrivée : il ne savait que penser, il se croyait déjà abandonné, lorsque le facteur lui apporta une lettre avec une adresse écrite avec tant d’incorrections, que la mère de Gérard fronça le sourcil, reconnaissant dans un
tel griffonnage la main d’une femme d’une éducation douteuse.
Gérard sauta sur la lettre et courut à sa chambre : Mariette se plaignait d’être indisposée, le médecin l’avait saignée, et son bras avait pris une erflure extraordinaire. Elle ne se rendait pas compte de cet accident, et craignait des suites fâcheuses.
Gérard répondit immédiatement en demandant à Mariette si elleavait besoin d’argent, car il était partien ne laissant qu’une faible somme. Il aurait voulu partir aussitôt la lettre de Mariette, mais il craignait qu’un départ si brusque ne fit concevoir quelques soupçons à sa famille. Trois jours mortels se.passèrent pour Gérard, qui se mettait l’imagination à la torture pour s’expliquer un pareil retard.
Il voyait Mariette, malade, devenue maigre et pâle, sans argent, l’appelant et se débattant contre la maladie; il arrivait à Paris, elle ne le reconnaissait plus et lui tenait des discours sans suite. La nuit la pensée de Gérard se montait et se couvrait de deuil : sous la porte cochère de la rue Saint-Benoit, il y avait un cercueil, un drap blanc dessus, deux cierges allumés, et il entendait les propos de la portière, de la femme de ménage, préposées au COTpS.
Gérard tâchait de rattraper sa raison, et le tableau changeait
C'était dans un hôpital qu’il revoyait Mariette; on l'opérait sur un lit, on lui coupait le bras, et les internes riaient et plaisantaient à côté, tandis que d’autres jetaient un coup d'œil sur ce beau corps mutilé.
Enfin une lettre nouvelle arriva. L'adresse était d’une écriture différente de la première. Gérard la retourna ma-
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ORAN ISSN
chinalement pour l'ouvrir et fut pris d’un tel serrement de cœur, qu'il tomba sur une chaise.
Il y avait un pain à cacheter noir !
Ia vie de province.
Gérard laissa tomber la lettre et fondit en larmes :
« Elle est morte, pensait-il, mes rêves ne m'ont pas trompé. Pauvre Mariette ! mourir si jeune! Elle en avait le pressentiment la veille de mon départ... Que vais-je devenir ? »
Et il se promenait dans sa chambre à grands pas, se plongeait la tête dans les mains; tout d’un coup, il descendit l'escalier. La mère de Gérard était dans un petit salon et travaillait à un ouvrage de broderie. Il courut à elle et se jeta dans ses bras en sanglotant.
« Elle est morte! s’écria-t-il, ma pauvre mère, morte ! et je ne l’ai pas vue. je veux m’en aller... Donne-moi de l'argent! peut-être arriverai-je à temps à Paris, pour la revoir. ah! tu ne sais pas combien je l’aimais! »
La mère se mit à pleurer de la douleur de son fils ; elle sentait qu'aucune parole ne pouvait adoucir cette affliction. Ils restèrent ainsi deux heures à mêler leurssanglots.
« Essuie tes larmes, dit-elle tout d’un coup à Gérard; voilà ton père qui rentre, il ne faut pas qu’il sache rien. »
Gérard passa un mouchoir sur ses yeux.
« Comme tu as les yeux rouges ! dit-elle sans penser que
les siens étaient également gonflés; va à la cuisine et passe un peu d’eau sur tes yeux. »
Aussitôt que le diner fut sur la table, Gérard reparut ; mais un changement considérable était peint sur sestraits… Cinq minutes avant il était triste et désespéré ; il rentra en courant, la figure presque joyeuse, autant que le permettaient ses yeux rougis et gonflés.
« Il veut tromper son père, pensa la mère de Gérard; comme il doit souffrir de jouer cette comédie ! »
Le père de Gérard parlait de ses prés, de ses nouvelles plantations, qu’il devait aller voir après diner. Gérard lui offrit de l'accompagner. Sa mère, qui ne lui connaissait pas un vif amour pour la nature, se consola en croyant qu'il cherchait déjà des distractions. Pendant le diner, Gérard lui faisait mille clignements d’yeux, accompagnés de gestes dont elle ne pouvait se rendre compte.
« Est-ce que la folie le prendrait? se dit-elle. Mon Dieu, préservez-le de ce malheur ! » ,
La mère de Gérard trouvait que le diner durait un siècle ; elle aurait voulu que son mari allât, suivant son habitude, prendre du café au dehors : Gérard ne tenait pas sur sa chaise et se remuait comme pour se lever à chaque minute. La joie rayonnait sur sa physionomie. Enfin le fils et la mère restèrent seuls.
« Elle n’est pas morte! s’écria Gérard en embrassant sa mère... Tiens, lis plutôt. »
En même temps il lui tendait une lettre ouverte :
« Gérard,
« Je vous dirai que Mariette a été très malade ces joursci; sa saignée a mal tourné, mais le médecin dit que le plus fort est passé; elle a eu le délire pendant deux jours, et ne
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me reconnaissait plus. On a été obligé de la veiller la nuit, le médecin croit qu’elle ne sera guère rétablie avant quinze jours; mais ne vous inquiétez pas trop, Gérard. Mariette m'a dit de vous écrire, quoiqu'elle n’ait besoin de rien ; un de ses amis qu’elle à fait demander lui a prêté de l’argent ; mais elle s'ennuie beaucoup de ne pas vous voir; elle me | charge de vous embrasser et de vous dire de revenir le plus tot possible.