U2 LES AVENTURES
à outrance, ce goût de sang me poursuivait toujours, et je ne pus le faire passer qu'en mâchant une seconde fois quelques feuilles , qui me parurent moins mauvaises que les premières.
Loin d'apaiser ma soif, cette tentative infructueuse l'avait irritée. Je laissai là le corps de ma victime T et me remis en route d'exploration. J'allais de bosquet en bosquet, tout en mâchant de temps à autre une feuille ou une noix, afin d'endormir ma souffrance. Mais je n'avançais, pour ainsi dire, qu'à force de vouloir, et tantôt mes jambes affaiblies , tantôt mes yeux hallucinés, refusaient leurs services à ma volonté. Pour comble de disgrâce, la nature semblait se jouer de mes recherches. Soit hasard, soit plutôt faiblesse de mes organes fatigués, je ne trouvais rien. Vainement je me disais, pour me donner du courage, que tous ces oiseaux et ces quadrupèdes devaient se désaltérer à quelque source. Dans le pays du monde où la terre porte le plus d'eau et de végétaux désaltérants, je ne trouvais ni une goutte d'eau, ni un fruit, ni une racine mangeable, pas même une de ces feuilles aux fibres aqueuses comme des éponges, qui cependant sont tellement communes en ces contrées , que d'ordinaire on les rencontre à chaque pas. Par surcroît de malheur, le ciel , si fré-
quemment couvert sous ces latitudes , ne portait pas un nuage, et un soleil desséchant comme le soleil d'Afrique me torturait sous ses rayons âpres et fauves. Peu s'en fallut que de désespoir je ne me couchasse à l'ombre d'un arbre , et que là je n'attendisse un miracle ou l'eau du ciel pour me rendre à la vie.
J'allais toujours cependant, interrogeant tantôt le sol , tantôt l'espace , me reposant par intervalles sur mon fusil comme sur une canne, puis reprenant péniblement mon exploration. Déjà j'avais parcouru presque tous les bosquets de la plaine sans avoir rien trouvé, lorsque sur la déclivité d'un tertre qui ne portait encore que de jeunes arbustes, j'aperçus entre des herbes rares et basses comme un champ planté de petits fruits , les uns rougeâtres-verts , les autres jaunes. On eût dit, sauf la taille, car ils n'étaient guère plus gros que des pommes, des ananas en pleine terre.
A tous risques, bien qu'un peu craintivement, parce que j'avais ouï parler plusieurs fois de la puissance des poisons de l'Amérique du Sud , je cueillis un de ces fruits et le portai à mes lèvres. Sauf une acidité plus grande qui ne me le fit trouver que meilleur, il avait le goût d'un ananas. J'en mangeai, j'ignore combien , mais on le peut facilement supputer,
quand on pense à ce qu'on goûte de pommes à cidre pendant une halte de chasse, lorsqu'on n'a pas bu de tout le jour et qu'on rencontre un pommier chargé de fruits!
Ainsi que je l'appris bien des années après, au Pérou, dans les Cordillères, à plus de mille lieues de là, mes fruits sauveurs étaient réellement des ananas sauvages. Gomment étaient- ils arrivés dans cette île? Leurs graines ou leurs boutures, nées sur quelque habitation des Guyanes, avaient- elles été emportées par les flots, et déposées à cette place où elles se reproduisaient d'elles-mêmes , en retournant à l'ananas sauvage comme leurs premiers parents? Ou plutôt, venaient -elles point du haut des Cordillères , où Dieu a fait naître leur espèce , roulées jusqu'à l'Océan par les flots semeurs de l'Amazone, puis jetées sur cette île , s'y reproduisant telles que le Créateur les a faites, et ce jour- là m'empêchant de mourir?
Ah! nature, nature! depuis le pollen de fleur que le vent porte d'un continent à un autre , jusqu'au pionnier vagabond qui va semant notre espèce humaine à travers le monde, comme nous allons tous où Dieu nous conduit! comme elle est vraie la grande parole de Bossuet : « Que l'homme s'agite, et que
Dieu le mène! » Comme dans les mains providentielles du Créateur nous ne sommes tous, hommes ou plantes, que de pauvres graines ignorantes que Dieu sème et récolte quand il lui plaît !
Quels qu'ils fussent, nés sauvages ou devenus tels, péruviens ou guyanais, mes ananas me rendirent la force et la gaieté. Je me dis que pour la troisième fois la Providence me venait manifestement en aide, et que je ne devais plus désespérer de rien, puisqu'au plus fort de mes détresses une main protectrice tantôt me roulait sur un banc de sable , tantôt m'apportait des noix ou des ananas! Puis, pensant que je devais mettre en pratique la fameuse maxime : Aide-toi, le Ciel t'aidera, j'allai tout d'abord au plus pressé, après ma soif étanchée, c'est-à-dire à manger. Car, n'en déplaise aux contemplateurs sans fin de la belle nature , il y a dans ce bas monde , soit au désert, soit dans Paris même, des nécessités d'existence qui parlent si haut, que tant qu'elles ne sont pas satisfaites on ne pense qu'à elles.
Je commençai par chercher mes cerfs, afin d'en tuer un pour mon déjeuner; mais j'eus beau prendre leur pied et les suivre pendant quelques centaines de pas, les herbes me cachèrent bientôt leurs traces, et force me fut d'abandonner la piste. Je débutais
alors sur le sol du nouveau monde. Les Indiens n'avaient pas encore fait mon éducation, et je ne savais pas, comme je l'ai appris depuis, grâce à eux, suivre un pied jusque sur la terre sèche. Je dus chercher une autre proie. Les singes faisaient à eux seuls plus de bruit que tous les oiseaux réunis; je pensai à eux d'abord. Chaque fois que j'arrivais à un massif d'arbres où s'agitait une de leurs bandes, ils criaient comme si je les avais écorchés vivants, et tout en se sauvant me manifestaient tant d'hostilité, que je préférais commencer par un d'eux , d'autant plus que j'en avais aperçu de très-gros.
J'avisai donc un des bosquets d'où sortaient des cris violents , et me dirigeai de ce côté. Je ne fus pas longtemps sans trouver ce que je cherchais, et même au delà de mçs espérances. Sur un arbre mort, étalant ses branches décharnées et blanches comme des os de squelette qu'il était, une demi - douzaine de singes se promenaient en hurlant. Leur pelage , d'un rouge jaune-clair, reluisait au soleil à la façon d'une étoffe de soie. Ils marchaient sans se presser, comme des sentinelles à côté d'une porte > allant et venant sur la même branche, ou se pendant par la queue en me regardant avec des cris et des grimaces dont l'hostilité ne se pouvait méconnaître. À chaque pas
que je faisais en me rapprochant de leur massif, leurs oris redoublaient , et ils me montraient à qui mieux mieux leurs mâchoires aux dents grinçantes, tout en hurlant avec un tel ensemble que si je ne les avais pas vus, j'eusse cru qu'une bande de tigres était à mes trousses.
Quand je fus arrivé à vingt pas d'eux environ, je choisis du regard le plus gros de la troupe , qui pouvait être de la taille d'un fort chien de chasse. Je l'ajustai à la tête , tout en me rapprochant de lui insensiblement, et à dix pas au plus je lui envoyai un coup de double-zéro. Il tourna autour de sa branche comme un clown qui fait une culbute, s'y retint par la queue durant une seconde, et tomba à terre la tête en bas. Mon coup lui avait criblé la poitrine et la face : il était mort. Ses compagnons, après être restés pendant un instant immobiles, silencieux et comme frappés de stupeur, s'enfuirent en hurlant.
Je pris mon singe, l'examinai à mon aise, et me mis en devoir de le préparer pour le manger. Les matelots de la Fortune nous avaient plusieurs fois parlé de leurs festins de singes, qui, d'après eux, étaient les meilleurs qu'ils eussent faits de leur vie. La femelle surtout, disait le maître menuisier du bord, avait un goût si exquis, que le plus succulent
morceau de bœuf, bien accommodé , ne valait pas une cuisse de macaque rôtie en plein air. Or, si véritablement le maître aimait le singe à ce point, je puis certifier qu'il avait un singulier goût; car, tout mangeable que cela est, le meilleur morceau de la meilleure des macaques ne vaut pas le plus maigre des biftecks. J'en puis parler savamment; car, pendant les nombreuses années que j'ai passées dans l'Amérique du Sud, j'ai mangé du singe comme nous mangeons du poulet, c'est-à-dire tous les jours, en quelque sorte. Ce qui me paraît le plus probable, c'est que le maître, fidèle aux habitudes qu'ont les matelots, surtout vis-à-vis des soldats, avait voulu nous raser, comme on dit. Mais j'étais jeune alors, je débutais aux voyages; tout ce qu'on me racontait sur les pays lointains était pour moi parole d'Évangile, et de par ma faim, non moins qu'au souvenir des récits de notre traversée, je me faisais une fête de manger du singe.
Le mien était précisément une belle femelle à la peau un peu noire sous ses poils rouges clair-semés, mais bien en chair, grasse comme un cochon libre, et me promettant un vrai régal, si les assertions des matelots n'étaient pas de la poésie toute pure, l'avisai, à quelques pas de l'arbre où je l'avais tué,
un tronc mort couché par terre au bord du massif. C'était un billot tout trouvé , sur lequel je pouvais détailler mon gibier, qui était trop gros pour être rôti d'un seul morceau. Je mis le singe dessus, et, après avoir tant bien que mal affilé mon sabre sur l'acier du dessous de la crosse de mon fusil , je commençai mon métier de boucher- rôtisseur. Mais , au moment où , après avoir coupé une des cuisses de ma victime, je me préparais à détacher du tronc sa tête inutile, je sentis tomber sur mes épaules quatre pattes légères et humides. Puis, presque en même temps, je fus saisi par le cou et durement mordu à la joue, dans la barbe.
Je laissai tomber à terre mon sabre et le singe pour porter mes mains à mon cou. Deux pattes tenaces prirent mon bras gauche, et aussitôt je me sentis mordu à ce bras comme à la joue. Sans tenir compte de la morsure, je saisis fortement une des pattes mêmes qui avaient étreint mon bras , je baissai un peu la tête , et , tirant vivement la patte que j'avais saisie, je jetai par terre un gros singe de la taille de celui que j'avais tué. Il essaya encore de mordre et mordit de nouveau en effet ma main gauche; mais je le pris au cou, comme un enfant débile dont il avait l'aspect, et, l'étranglant à moitié,
je lui fis lâcher prise. Après quoi , presque en même temps, je le saisis par le milieu du corps à deux mains, et lui frappai violemment la tête sur mon arbre à trois reprises. Mes morsures m'avaient exaspéré, et je crois que j'eusse écrasé un bœuf, tant je frappais fort. Au troisième coup, la tête du singe n'était plus qu'une bouillie d'os et de sang. Je lâchai ma victime et la jetai par terre , à côté des débris de sa compagne.
Alors seulement ma colère tomba , et je me reprochai d'avoir ainsi tué sans pitié ce pauvre animal , quand je pouvais si facilement le réduire en captivité. Mais son attaque m'avait fait ne penser qu'à ma défense, et ce ne fut qu'après sa mort que je songeai à l'épargner. Pauvre bête ! il méritait de vivre cependant! Malgré l'inégalité de ses forces, il s'était bravement jeté sur moi pour sauver ou venger sa compagne. Or quoi de plus sacré que la lutte en pareilles circonstances?
Mais quand la crainte ou les besoins matériels parlent, l'âme se tait bien souvent, et la pitié ellemême ne réussit plus à se faire écouter. J'achevai de dépecer le corps de la macaque , en me félicitant d'avoir celui de son compagnon pour mon dîner du lendemain. Gomme j'étais assez peu expert à cette
besogne, parce que c'était le premier singe que je dépeçais de ma vie , je le coupai par quartiers , de même que je l'avais vu faire à nos gardes sur des chevreuils. Puis, cela fait, je m'occupai d'allumer du feu pour préparer mon rôti.
Les feuilles pas plus que les branches mortes ne manquaient. En quelques minutes j'eus amassé un tas de bois sec à pouvoir rôtir un bœuf. Je disposai autour de ce tas mes morceaux de singe piqués sur des bouts de bois piqués eux-mêmes dans la terre par l'autre bout. Après quoi , bourrant mon fusil avec des feuilles sèches, entre lesquelles je disposai un peu de poudre , je tirai un coup de fusil dont la bourre, s'échappant enflammée, me servit à mettre le feu au bois. Au bout de quelques instants une flamme claire s'élança , si haute que j'eus peur de brûler les arbres et diminuai le foyer.
Je ne saurais peindre combien la vue du feu me causa de satisfaction intime. C'était comme la prise de possession définitive de ma nouvelle existence , la certitude de ne pas mourir de faim et une sorte de défenseur contre les bêtes fauves, car la mort même de mon tigre me faisait penser par intervalles à ce danger. Je me disais que le défunt pourrait, très-bien ne pas être seul , et que si ses frères ou amis venaient
me rendre quelque visite nocturne, je n'y verrais pas clair comme eux pour me défendre. Si le singe qui m'avait sauté au cou avait été un jaguar, ce n'eût pas été sa tête, mais bien la mienne, qui fût devenue l'espèce de bouillie sanglante que j'avais sous les yeux.
Tout en faisant ces réflexions peu consolantes, je surveillais mon rôti. Le feu me brûlait la face, tandis que le soleil, dont je n'étais garanti que par mon chapeau , me brûlait le corps. Mais je n'en tournai et retournai pas moins mes quartiers de singe avec l'attention sérieuse d'un homme qui depuis quatre jours n'a mangé que des noix. En les retournant, je goûtai un morceau qui était plus cuit que les autres. Tout excellent qu'il parut à mon estomac affamé, je lui trouvai un goût fort très - prononcé , analogue à celui de la viande de chèvre. De plus, cela me sembla fade. Je réfléchis que mon déjeuner manquait de sel , tout bon qu'il était comparativement à mes repas précédents, et alors je songeai à mon lac salé. Ses eaux miroitantes luisaient à cent pas de moi au plus; elles devaient avoir du sel déposé sur leurs rives. Aussitôt pensé, aussitôt fait : je jetai mon fusil à mon épauje et courus vers le lac.
Pendant quelques dizaines de pas, je me promenai
vainement sur ses bords, cherchant du sel. Rien. L'idée me vint de prendre de l'eau salée pour le remplacer. Je fis avec des feuilles trois ou quatre cornets amalgamés dans de la terre; puis, après les avoir remplis d'eau, je les déposai dans mon chapeau pour les emporter plus commodément. Avant de partir, je voulus me laver un peu. Ce n'était pas un vain luxe, je vous assure; car les sangs superposés du jaguar et des singes m'avaient souillé à ce point qu'on eût pu me prendre aussi bien pour un garçon boucher, vu la teinture, que pour un geindre en déshabillé, vu le costume. J'entrai donc dans l'eau assez avant, et. 9ans y réfléchir, par reste d'habitude de nageur parisien, je me mis à boire. L'eau était douce.
Pour le coup , peu s'en fallut que je ne crusse à un miracle ou à une hallucination de mon esprit. J'étais presque à la même place que la veille , buvant la même eau qui m'avait semblé imbuvable, et je la trouvais, non pas précisément aussi bonne que l'eau d'Arcueil, mais enfin fort potable, et ni plus ni moins trouble que de l'eau de Seine. C'était à renverser toutes mes idées, et ce ne fut que plusieurs jours après que je finis par comprendre ce que je vais vous expliquer de suite.
Comme nous l'avons vu précédemment, je me
trouvais sur une île alluvionnaire, sûr la côte des Guy ânes, dans les eaux du grand courant amazonien qui se dirige vers les Antilles, en longeant tout d'abord le rivage d'Amérique jusqu'à hauteur du cap d'Orange ou à peu près. En conséquence de sa situation , mon île se trouvait entre des courants contraires lui apportant, selon la force des marées ou du fleuve, tantôt de l'eau douce, tantôt de l'eau salée.
En effet, l'Amazone se jetant à la mer avec violence, exactement comme nos égouts se jettent à la Seine en temps de grandes eaux, fait irruption dans l'Océan et déplace ses flots pour se substituer à eux. Mais, toute vaincue qu'elle est par le géant des fleuves , la mer ne recule pas sans lutte , et sans mêler plus ou moins ses flots aux flots qui la refoulent. Il y a çà et là maints courants , contre-courants , tourbillons, gouffres, etc., qui se croisent, se heurtent, se fondent dans une mêlée furieuse. Ici l'Océan, refoulant les eaux du fleuve sur quatre à cinq lieues d'étendue , les pénètre violemment par une longue traînée plus claire que les flots qui l'entourent. Là, au contraire , c'est le fleuve qui s'étale victorieux sur la mer, lui roule avec fracas ses eaux jaunes chargées de végétaux , et çà et là , à chaque obstacle du sol ou
d'un courant océanien , se dresse écumant comme un cheval en fureur. Partout, sur l'eau douce comme sur l'eau salée, les courants sont si violents que, pour peu que le flot vous monte seulement à hauteur des genoux, on est roulé à la vague'et emporté sans pouvoir se retenir, ainsi qu'un galet roulé par un torrent.
Or, d'un côté de mon île, régnait, à chaque marée un peu forte, un courant d'eau de mer qui refoulait les eaux douces et les remplaçait par ses flots plus que saumâtres. Le matin même peut-être ce courant l'avait emporté. Mais, pendant la nuit, la marée d'eau douce avait repris son domaine, et mon lac, qui par deux côtés communiquait avec l'Océan, suivait les phases de la marée. C'est ce qui avait fait que la veille j'avais trouvé de l'eau de mer saumâtre et imbuvable, tandis que présentement je trouvais de l'eau douce à peu près bonne.
Sans deviner ni même pressentir tout cela , je bus à bouche que veux- tu. J'étais privé d'eau depuis la veille, et, toute chaude, boueuse et un peu saumâtre qu'était celle-là, elle me sembla douce et pure comme du cristal. Il n'y a que la privation pour faire trouver excellentes les choses mêmes qu'en temps ordinaire on dédaignerait à ne pas y vouloir goûter.
Je me roulai dans le lac à la façon d'un marsouin. Je lavai à grande eau mes morsures, qui me cuisaient un peu; je bus jusqu'à satiété, et, après avoir rempli mes cornets, oubliant le sel que j'étais venu chercher, rafraîchi , 'saturé d'eau , l'âme et le corps refaits, je revins à mon rôti.
Hélas! j'avais compté sans mes hôtes. J'approchais lentement pour ne pas renverser mon eau , les herbes amortissaient le retentissement de mes pas et me cachaient même en partie : j'arrivai près du feu sans faire de bruit. Là, un spectacle dont j'ai bien ri plus tard , mais qui sur le moment me fit moins que rire , s'offrit à mes regards.
J'avais, comme je l'ai dit plus haut, fait mon feu à côté du massif au bord duquel j'avais tué les singes, et autour de ce feu mis à rôtir les morceaux de l'une de mes deux victimes. Il pouvait y avoir en tout cinq ou six morceaux d'inégales grosseurs.
Or le feu n'était plus qu'un vaste débris autour duquel restaient intacts le corps d'un de mes singes, la tête et la queue de l'autre avec mon sabre; mais plus de rôtis. Je regardai de tous côtés pour voir ce qu'ils étaient devenus. Sur les basses branches de l'arbre mort , quatre singes , assis gravement comme des sénateurs romains, tenaient chacun à deux mains
Sur les basses branches de l'arbre mort , quatre singes tenaient chacun h deux mains un morceau de leur camarade qu'ils dévoraient à belles dents.
un morceau de leur camarade qu'ils dévoraient à i>elles dents. Et chacun de ces convives maudits, travaillant en conscience, me dévisageait d'un œil satisfait qui me mit hors de moi.
Gomme je cherchais du regard le plus gros d'entre eux pour lui faire payer tous les méfaits de la bande, j'aperçus un cinquième voleur, un retardataire probablement, qui grimpait sur trois pattes, tandis que de la quatrième il traînait à sa remorque une magnifique cuisse presque aussi grosse que lui. C'était le plus rapproché de moi; je le mis enjoué : mais mon fusil était désarmé. Pendant que je l'armais, mon voleur, parvenu à la branche dont il comptait apparemment faire sa salle à manger, se mit sur son séant, et commença son repas de si bonne grâce que je ne pus pas m'empêcher de rire et le laissai achever sa camarade à son aise.
Vainement je cherchai de tous côtés autour du feu pour voir si mes hôtes forcés m'avaient laissé quelque chose. Rien, absolument rien, si ce n'est la tête et la queue que je n'avais pas fait rôtir. Le maître menuisier n'était décidément pas seul de son goût, à en juger par la façon dont les singes avaient fait place nette de la macaque. Force me fut de me rabattre sur son brave et malheureux compagnon, en me pro-
mettant bien de ne plus quitter désormais mes rôtis, pas même pour aller chercher du sel. Je morcelai celui-là comme l'autre, et le mis à rôtir de la même manière. Après quoi, j'en mangeai un bon tiers avec un appétit que m'envièrent probablement les singes; car, pendant tout le temps de mon dîner, ils firent un vacarme qui n'était certes pas un concert amical, à en juger par les gestes irrités dont ils accompagnaient leurs hurlements.
Ce repas, malgré ses péripéties troublées, me rendit toutes mes forces , et je pensai à me construire pour la nuit un abri temporaire qui pourrait me protéger contre les bêtes féroces. Jusqu'alors je m'étais plus occupé des dangers de la nature que de ceux des animaux; mais mes morsures et l'attaque du jaguar m'avaient ouvert l'esprit sur ce nouveau péril. Je voulais faire quelques préparatifs pour être au moins réveillé vivant en cas d'attaque.