‹ Les aventures de Robin Jouet. Guyane françaiseChapitre 12 sur 28 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Robin Jouet prend la résolution de percher. — Ln piège nocturne. — Ce que vaut un nid sous la forêt. — Les hôtes divers de la carcasse d'un jaguar. — Aras, huîtres et tortues. — La frégate.

Mon déjeuner, et surtout mon bain , m'avaient non-seulement remis, mais me faisaient trouver du charme à ma nouvelle existence, toute misérable qu'elle était encore. Je me dis qu'avant d'aller à la recherche de la terre ferme je pouvais bien essayer de quelques semaines sur cette île. Quand on est chasseur, et qu'on a de la chasse en perspective, la solitude, même complète et semée des privations qu'elle entraîne, n'effraie point. C'est, au contraire,

une sorte de piment ajouté à la chasse, qui, loin de diminuer ses charmes, les rehausse d'un nouvel attrait. De plus, les histoires des Robinsons divers, anglais, suisse, etc., dont ma jeunesse avait longtemps fait ses délices, s'amalgamaient dans mon esprit avec mon histoire présente. Mon imagination, désormais partie pour le pays des rêves, me faisait bâtir en perspective des aventures pour le moins aussi impossibles que celles de mes illustres homonymes.

J'avais le boire et le manger assurés de par le lac et le gibier sans nombre qui grouillait autour de moi : je m'occupai activement d'un abri. Mon radeau sous la forêt, avec la marée et les moustiques, était bon pour la première nuit de mon naufrage; mais, depuis que j'avais de l'eau, des capsules et des vivres, je ne pouvais plus en conscience me contenter d'une aussi pauvre demeure ! Nul n'est satisfait de son sort en ce bas monde : je possédais l'indispensable, il me fallait désormais le nécessaire. Vous verrez plus tard comment, au fur et à mesure de mes appétits grandissants, je devins une variété de sybarite du désert, pour lequel rien n'était trop bon, et qui peu à peu, blasé sur ses jouissances, lui aussi, quitta son paradis pour tenter l'inconnu.

DE ROBIN JOUET. lfil

Éclairé par l'expérience , cette sage conseillère , je commençai par m'asseoir sur un tronc d'arbre , afin de réfléchir aux moyens les plus expéditifs et les meil^leurs pour me construire un domicile. Je possédais autant de matériaux qu'il en fallait : du bois , des lianes, des feuilles, de l'herbe, et, au besoin, de là terre détrempée. Tout d'abord j'eus l'idée de mé construire à l'ombre d'un arbre une cabane fermée par des murs en branches, dont je remplirais les interstices avec de la terre et de l'herbe en guise de paille, comme on bâtit dans la belle Normandie. Mais je réfléchis que les carbets indiens , dont on m'avait souvent parlé, n'avaient qu'un toit sans murs, à cause de la chaleur, et que ce que j'avais de mieux à faire était d'imiter les Indiens.

Cependant, d'un autre côté, une cabane sans murs ne pouvait guère me protéger contre des visiteurs nocturnes, tels que les serpents et les jaguars. Je ne Savais pas encore à cette époque que l'homme n'a rien à craindre au désert des bêtes féroces qu'il ne ohasse point. Aucune n'est assez osée pour s'attaquer à lui, surtout quand elle a d'ailleurs à sa disposition facile des milliers d'autres proies de toutes espèces, plus succulentes et bien moins dangereuses. C'était la première fois que je me trouvais au désert. J'avais la tête

if

encore farcie des fantastiques histoires de* quelques voyageurs - romanciers , qui font s'entre -tuer sans cesse les tigres et les hommes, comme s'ils n'avaient que cela à faire. Je croyais ingénument que je serais mangé dès mon premier sommeil , si je dormais sans abri. Pauvre, pauvre innocent que j'étais alors! Que de nuits, depuis ce temps, et de nuits plus calmes que dans Paris même, n'ai -je point passées au désert, entouré de jaguars, de serpents, de caïmans, etc., comme en pleine ménagerie : sans que jamais aucun de ces voisins divers m'ait seulement dit un mot d'assez près pour me forcer à me lever !

Enfin , après avoir ébauché et débattu vingt projets, comme pour bâtir un Louvre, je résolus de me construire une cabane dans un arbre , en compagnie de mes ennemis les singes, mais du moins (je le croyais alors) hors portée des tigres et des serpents. Dans ce but, je cherchai un des massifs les mieux garnis de la plaine , et dans ce massif un arbre asseï touffu de branches pour m'y façonner un plancher et les supports d'un toit. Je ne réussis à trouver la place de mon futur gîte qu'un peu avant la nuit, dans le bosquet même où j'avais tué mes singes, et auquel j'étais revenu par un autre côté, sans savoir où je me trouvais.

Il était trop tard pour commencer ma cabane. Je me bornai à placer sur les basses branches quelques morceaux de bois en travers, sur lesquels j'empilai de Therbe pour me façonner un lit, de même que j'avais fait la veille sur mon radeau. La nuit me surprit comme je finissais ce travail. Je n'eus que le temps de courir au lac, d'où je rapportai un peu d'eau, dans des feuilles toujours, car tels étaient encore à ce moment mes uniques vases. La lune , qui commençait à paraître , me montra sur les bords du lac des formes confuses d'animaux se désaltérant, que je pris pour autant de jaguars, et qui probablement étaient des cerfs ou des biches encore plus effarés que moi. Je revins en hâte à mon nouveau domicile. Là j'allumai un grand feu, et, après avoir mangé un morceau de singe froid avec un ananas, je montai à mon Ht. Je m'y trouvai assez mal, pour dire la vérité. Mais, fatigué comme je l'étais, je ne tardai pas à m'endormir, en dépit des moustiques, des insectes, des chauves -souris, et de cinq ou six oiseaux nocturnes de diverses tailles, qui tourbillonnaient en criant ou bruissant à qui mieux mieux autour de ma demeure.

Au bout d'un sommeil que je jugeai assez long d'après le bien-être qu'il me procura, je fus réveillé

par un frôlement qui s'exerçait sur une de mes jambes. La visite du murucututu me revint à l'esprit, et je crus tout d'abord à la présence d'un de ces oiseaux. Mais je ne tardai pas à reconnaître que j'avais affaire à un animal d'une autre espèce. C'était encore un singe, et un des plus gentils que j'aie jamais possédés. Il était assis contre une de mes jambes, et s'efforçait à tirer avec ses petites pattes de devant un morceau du rôti de la veille , que j'avais placé dans les herbes de mon lit, sous moi, afin de le protéger contre la rapacité de mes voisins. La lune, qui l'éclairait de côté à travers les arbres, me permettait de le voir presque aussi bien qu'en plein jour, et du haut de la botte de feuilles dont j'avais fait mon traversin, je pouvais suivre ses moindres mouvements sans bouger.

A deux reprises, il plongea sa tète dans mon lit, en tira une bouchée de viande, fit un petit saut de côté pour aller manger sur une branche voisine, puis revint de nouveau à sa pitance. Il allait et venait avec tant d'habileté, qu'il ne faisait, pour ainsi dire, que me frôler chaque fois qu'il arrachait un morceau. De la couleur d'un lièvre, de la grosseur d'un écureuil et vif comme lui, avec de gros yeux ronds d'animal nocturne, il était si curieux à contempler, que je res-

tai longtemps immobile et le laissant manger, pour le regarder à mon aise. A la fin cependant, l'envie me prit de m'emparer de lui et de le domestiquer, selon les usages de l'Amérique du Sud , où , d'après ce que j'avais lu, les habitants, soit Indiens, soit blancs, élèvent souvent ainsi des animaux sauvages.

Mais, si cela était naturel à désirer, ce n'était pas facile à faire. Le moindre de mes mouvements devait effaroucher ce quasi-oiseau, et je ne le reverrais plus. Il était hors portée de mes mains, et ne s'approchait jamais que de l'une de mes jambes, à l'endroit où elle reposait sur le morceau de viande, objet de ses convoitises. La nécessité enfante l'industrie. Pendant que mon visiteur nocturne mangeait une de ses bouchées sur un des côtés de mon dortoir, j'écartai doucement mes jambes l'une de l'autre , de façon à ce que le morceau de viande se trouvât juste entre mes deux genoux. De cette façon, le singe serait évidemment forcé de venir tout à fait sur moi pour arracher la bouchée qu'il venait prendre.

Mais si léger, et, pour ainsi dire, insensible que fût mon mouvement, l'animal l'entendit. Il bondit sur une branche supérieure , et je fus pendant quelques minutes sans le revoir. Je désespérais déjà de son retour, lorsque je me sentis frôler comme la pre-

mière fois : c'était mon petit singe. Mais la lune avait changé de place , et je ne le voyais plus que confusément. Après avoir gratté dans les herbes pour trouver ce qu'il cherchait, il fit le tour de mon corps, comme afin de s'assurer si je ne portais pas un piège, puis, sautant par -dessus moi, il arriva au morceau de viande. Je le laissai y plonger la tête à son aise, et à cet instant je serrai brusquement mes deux genoux, qui le saisirent comme un étau.

Il poussa un sifflement colère semblable à celui d'un ouistiti , puis essaya de me mordre au mollet. Mais, avant même qu'il eût réussi à prendre dans sa petite gueule de quoi pouvoir mordre, je l'avais saisi au cou. Il se tortilla autour de mon bras comme un jeune chat, me serrant de son plus fort avec ses pattes, sifflant, faisant grincer ses dents de perles blanches, et me regardant avec des yeux irrités qui lançaient l'éclair. Mais je le tenais sans délivrance possible de sa part, et n'avais plus qu'à m'occuper des moyens de le garder. Dans ce but, je le mis dans mon chapeau , que je liai à la coiffe avec la corde de ma poudrière. Puis , tout en le maintenant sous une de mes mains pour l'empêcher de défoncer sa prison, qu'il travaillait à la manière d'une souris, j'attendis patiemment le jour.

Avant qu'il eût réussi à prendre dans sa petite gueule de quoi pouvoir mordre, je l'avais saisi au cou.

Dès qu'il parut, j'attachai mon singe par la ceinture à un bout de liane, au bas de l'arbre où j'avais dormi. Puis sans désemparer, avec une sorte de passion fiévreuse que j'éprouvais alors pour chaque chose nouvelle que j'entreprenais, je m'occupai de ma demeure. Pendant cinq ou six jours, je ne fis guère que cela et chasser un peu pour manger. J'avais tous mes matériaux sous la main, dans mon arbre même; car il portait à lui seul une forêt véritable de branches, de lianes et de plantes parasites de maintes variétés. À en juger par sa taille et par l'espèce de petit monde dont il était l'arche, on pouvait le regarder comme le doyen de l'île, bien qu'il n'eût peut-être pas cinquante ans d'âge. Mais, sous l'empire de la chaleur humide et permanente des contrées équatoriales , les arbres croissent si vite, qu'on les voit pousser, pour ainsi dire, llya tels végétaux arborescents qui, dès la première année de leur naissance, font de l'ombre à pouvoir abriter un homme debout.

Mon futur domicile appartenait, m'a- 1- on dit depuis, à une variété quelconque de la nombreuse famille des acajous. J'estime qu'il mesurait entre cinquante et soixante pieds de hauteur. De grandes branches par dizaines sortaient de son tronc et s'étalaient autour de lui, chargées de rameaux, de

feuilles, et surtout de fleurs parasites aux formes étranges. Des lianes poussées à son ombre, ou lui arrivant des arbres voisins, couraient dans §on orbite en tous sens. Leurs bois tors de ceps de vigne s'enroulaient, soit à son tronc, soit à ses branches, et à maintes places diapraient son feuillage de leurs grappes de graines ou de fleurs odorantes. On eût dit çà et là des glycines ou des ébéniers répandus à dessein par une main habile. Enfin , une véritable chevelure de cordes naturelles, rondes, flexibles et tenaces autant que des cordes façonnées, pendait de ses branches par tous côtés. Provenant des plantes parasites dont elles sont, dit- on, les racines, ces lanières végétales descendaient de l'arbre par centaines. Il y en avait de toutes longueurs, depuis un pouce jusqu'à trente pieds, selon qu'elles étaient plus ou moins jeunes ou provenaient de branches plus ou moins haut situées. Les" unes, celles qui n'étaient pas encore assez longues pour toucher le sol, pendaient libres, comme des cordes cassées. Les autres, le plus grand nombre, parvenues jusqu'à terre, y avaient pris racine par leurs têtes, et formaient autant de haubans naturels qui montaient à la plupart des branches.

Certes j'ai, depuis ce temps, vu sur le continent sudaméricain bien des arbres plus âgés, plus gros, plus

grands, plus touffus, plus chargés de lianes; mais j'en ai peu vu de plus complets sous le rapport de la richesse végétale. On peut donc juger par cet échantillon à quel point de splendeur naturelle parvient la végétation dans les pays équatoriaux du nouveau monde.

. Tant sur mon arbre que sur ses voisins, j'avais, comme on voit, du bois et des amarres à pouvoir construire un village entier de cabanes, si j'avais voulu; mais le manque d'outils m'arrêtait à chaque instant, et me fit circonscrire ma demeure au strict nécessaire. Je ne possédais, en fait d'instruments tranchants, que mon sabre, mon malheureux sabre. Bon gré mal gré , il me fallait le mettre à toutes les besognes, en le ménageant de mon mieux cependant, car je le sentais aussi indispensable à ma nouvelle existence que mon fusil même. De plus, j'étais à la fois inhabile et impatient à mon œuvre. C'était la première fois que je construisais une cabane quelconque : je m'y prenais mal, et non -seulement je n'avançais pas vite, mais, par suite d'inconvénients ou même d'impossibilités que je n'avais pas su prévoir, je me voyais souvent forcé de défaire ce que je venais d'arranger à grand'peine. Ainsi, au quart de ma construction à peu près, il me fallut tout recommencer.

parce que je découvris que la branche que j'avais prise pour toit était aux deux tiers pourrie. Au désert comme à la ville , la bâtisse et surtout l'inexpérience sont sujettes à plus d'un mécompte !

Enfin , tant bien que mal , vers le milieu du quatrième jour, ma cabane ou plutôt mon nid fut achevé. Il se composait exclusivement de branchages enchevêtrés les uns dans les autres T et attachés avec des lianes , de façon à ce qu'aucun animal plus gros que mon bras ne pût entrer sans briser quelque chose, conséquemment sans me réveiller. Le tronc de l'arbre me servait de mur principal. Trois de ses branches formaient, l'une l'arête du toit, les deux autres le sol. D'autres branches rapportées, reliant le plafond au plancher, comme de vrais murs , régnaient circulairement autour du tronc , et composaient ainsi avec lui une sorte de cabane perchée à vingt pieds de terre environ. J'y montais par des bouts de bois que. j'avais enfoncés çà et là dans le tronc de l'arbre avec la crosse de mon fusil , et qui me constituaient un escalier véritable, un peu roide, il est vrai, mais me permettant de monter facilement à mon domicile aérien. Enfin j'avais jusqu'à une porte, une vraie porte, tournant sur pivot dans une branche creusée, et fermant : en dehors, quand je partais, avec une

liane; en dedans, à l'aide de deux crochets superposés, que chaque soir j'unissais par une cheville en guise de cadenas.

Mon castel n'était pas très -régulier de construction : le plancher, le plafond, et surtout les murs, ondulaient çà et là comme une mer agitée. Les lianes, à certaines places, s'entre-croisaient dans un tel fouillis de ligatures, que pour les défaire il eût fallu les traiter comme Alexandre traita le nœud gordien. Les meubles s'y composaient exclusivement d'un lit, dont l'herbe et quelques feuilles faisaient seules tous les frais. Enfin il y régnait à midi une chaleur si forte , qu'on s'y serait cru dans un four. Mais tel qu'était mon pauvre nid , c'était un abri contre la pluie , le soleil et les bêtes féroces. Les moustiques ne m'y tourmentaient pas comme à terre. Sur toutes choses, c'était un nid de ma fabrique , et à moi , à moi seul ! J'ai depuis ce temps habité bien des demeures, des palais même, tout lambrissés de dorures, avec des rideaux de pourpre et un esclave pour chacun de mes désirs. Aucune de ces demeures ne m'a été aussi chère que ma pauvre cabane aérienne ; aucune n'a laissé en moi de traces plus profondes, et qui soient aussi douces à mon présent souvenir.

C'est qu'un des premiers biens de ce monde, ce

n'est ni l'opulence, ni même le bien-être physique: c'est la liberté ! La liberté complète , sans autres limites que les indispensabilités quotidiennes de l'existence; la liberté telle que l'a entrevue Diogène, mais qui ne peut se trouver qu'au désert.

Pendant plusieurs jours, je jouis de mon œuvre en quelque sorte. Je restais dehors le moins que je pouvais. Je vérifiais la solidité de mes murs en pesant dessus de toutes mes forces, et quand j'avais eu le bonheur de casser quelque chose , je passais à le réparer les heures les plus heureuses de ma vie. Je combinais des améliorations sans On pour le temps où j'aurais rapporté mon bazar entier : bancs, armoires, basse -cour, ornements même, que sais -je? en deux mots, tout ce qui peut passer par la cervelle d'un frais propriétaire !

Dans mon ardeur meublante, je pensai même à aller rechercher mon jaguar. Dès le lendemain de sa mort, je l'avais vidé , et tant bien que mal suspendu à une liane afin de le conserver. De temps à autre, chaque fois que je passais en vue, j'apercevais sa peau souple à reflets de velours, qui miroitait comme une tentation. Son aspect me tirait l'œil à chaque rencontre : cette peau ferait sur mes feuilles un lit si splendide ! Et puis cela caressait doucement ma

vanité : dormir sur une peau de tigre tué par moi ! Hercule, de son temps, devait dormir ainsi. Un beau matin, j'astiquai mon sabre comme s'il se fût agi d'un duel à outrance, et je m'acheminai vers ma couche future.

Mais, hélas! comme tant de choses brillantes de loin et qui de près ne valent pas même qu'on s'arrête pour elles, cette peau n'en était plus une.

Tout d'abord, à mon approche, je vis s'envoler loin d'elle trois ou quatre vautours noirs à cols rouges, qu'on nomme vulgairement corbeaux à la Guyane, bien qu'ils soient sous tous les points de vue de véritables vautours. Ces visiteurs, qui ne quittèrent leur proie que lorsque je fus à quelques pas d'eux , avaient fait os nets de la majeure partie de l'animal, et, selon toutes probabilités, comptaient bien le réduire à l'état du plus parfait squelette.

Cependant , comme la peau semblait subsister en? core , presque partout intacte en apparence , je m'approchai pour l'enlever, malgré l'odeur qu'exhalait le corps. Mais la peau était, comme la chair, aux trois quarts pourrie ou mangée. Des fourmis venaient s'y repaître par millions. Elles avaient, je ne sais comment, trouvé un chemin pour arriver jusqu'à la liane qui servait de croc au cadavre, et, depuis leur four-

milière, située à un millier de pas, jusqu'au pied de l'arbre, il y avait un tel va-etrvient de fourmis, qu'on eût dit des convois de banlieue parisienne fonctionnant un dimanche.

Enfin cette chair en putréfaction était apparemment si exquise, que les papillons eux-mêmes pompaient à qui mieux mieux ses sucs nourriciers. Il y en avait plus de trente posés d'un seul essaim sur le mufle sanglant du jaguar. C'est la coutume là-bas chez les papillons. Ce qu'ils aiment le mieux, ce ne sont pas les fleurs, mais les résidus d'animaux quels qu'ils soient, principalement ceux que certains nécrophores crépusculaires fouillent avec des préférences marquées. Voilà ce qu'aiment les papillons !

Cette vue m'arrêta court dans ma tentative. Décidément mon jaguar avait plu à trop de monde sur l'île. Il me fallut abandonner sa dépouille à ses hôtes divers , ce que je fis bon gré mal gré , pour passer à d'autres travaux d'une utilité plus intéressante pour mon estomac. En effet, depuis quelques jours ma fraîche passion de propriétaire avait absorbé presque tous mes instants. Ma cabane finie , je songeai à vivre un peu moins mal, et, dès le lendemain, je me mis sérieusement en quête de nouveautés gastronomiques. Si bon que soit le métier de propriétaire dans les pays

civilisés, au désert il ne suffit pas pour vivre, et il faut chaque jour faire ses provisions soi * même , à peine de mourir de faim.

Tout d'abord je m'occupai de chasser un peu, et de goûter un à un chacun des animaux de mon île. Jusqu'à ce moment je n'avais encore mangé, en fait de gibier, qu'un canard monstrueux, tué le surlendemain de mon arrivée , et quatre singes d'espèces différentes, il est vrai, mais du singe toujours. Je vou* lais interrompre le moins possible mon travail de constructeur, et, afin de retourner plus vite à ma besogne, je mangeais en double, sur le pouce, et me contentais du moindre morceau. Mais cela me faisait sept ou huit repas de suite au singe. Or, les macaques de mon ile eussent -elles été des ortolans, ce qu'elles n'étaient pas, j'eusse éprouvé le plus vif désir de changer de nourriture. Mon captif lui-même en était las. Dédaignant ce mets que tout d'abord il avait aimé cependant jusqu'au point de risquer sa vie pour lui, il ne mangeait plus que de l'ananas, des sauterelles et des araignées, qu'il attrapait avec une dextérité peu commune.

Presque en sortant de chez moi, je tuai un magnifique ara. Cela me fît un déjeuner; mais de ma vie je n'ai goûté quelque chose de plus coriace. Il n'y a

pas de vieux coq au monde qui puisse rivaliser avec cet oiseau en fait de dureté. Je ne l'en mangeai pas moins face à face avec mon singe , qui poussa la familiarité jusqu'à venir s'installer sur mon épaule , où je le laissai prendre domicile comme sur un perchoir. Soit que la chair d'ara eût achevé de dissiper en lui tout instinct de haine, soit qu'il se trouvât décidément satisfait de sa nouvelle condition, à partir de cet instant il vécut avec moi comme avec un camarade débonnaire, vis-à-vis duquel tout est permis.

Bientôt, le jour même et les jours suivants, je trouvai de grosses tortues d'eau douce, des huîtres de palétuviers et un petit fruit sauvage qu'on nomme à la Guyane marie -tambour, et qui est un des meiU leurs fruits de ces contrées.

Les tortues furent pour moi un vrai régal. Leurs poitrines me donnèrent deux rôtis délicieux. Je ne crains même pas de dire , au risque de mécontenter nos justes amours -propres culinaires, que je n'ai jamais mangé nulle part aucun rôti qui, à mon goût, vaille une bonne poitrine de tortue sud-américaine. De plus, je fis , avec quelques-uns de leurs morceaux, deux ou trois soupes, qui me parurent d'autant meilleures que j'en étais absolument privé depuis mon naufrage.

Toutefois , comme il ne faut abuser d'aucun bonheur terrestre , même de celui de manger trop bien, je fus immédiatement puni par où j'avais péché. Mes premiers bouillons m avaient mis en goût; je ne rêvais plus que potages, et ma troisième tortue passa tout entière dans une soupe de Gargantua qui devait me durer une semaine. Mais, hélas! le soir même, bouillon et viande étaient si corrompus qu'il me fallut les jeter. Or jeter son potage à la rue quand on peut le remplacer par un autre, cela n'est pas trèspénible; mais jeter sa soupe quand on n'a que cela à manger, c'est dur !

Ce fut cependant mon sort dans mon ile, chaque fois que je voulus garder des provisions. L'existence est ainsi faite là- bas, qu'il faut vivre au jour le jour, comme les oiseaux. La nature y reprend le soir ce qu'elle a prêté le matin. C'est la condition même de sa richesse. Grâce à la chaleur humide et aux insectes sans nombre que cette chaleur fait germer, toute provision de gibier, de poisson, de chair animale non salée, et même de végétaux, est inutile. La décomposition marche si vite, qu'au bout d'un jour et demi, comme nec plus ultra, tout est bon à jeter aux singes. Or, dans les commencements de mon séjour, cela m' arrivait souvent, à mon grand regret, mais à la

satisfaction de mes voisins, qui, sans jamais m'approcher de trop près, venaient volontiers rôder autour de ma demeure et me voler tout ce qu'ils pouvaient. Quant aux huîtres, elles étaient très -bonnes, quoiqu'un peu fades. Je les trouvais à marée basse, sur les racines des palétuviers, où il y en avait çà et là des bancs considérables. Leurs coquilles, de formes diverses, étaient amoncelées en désordre apparent et coagulées ensemble, comme les verrues d'un arbre malade. Je ne pouvais les détacher les unes des autres qu'à l'aide de bouts de bois et souvent avec efforts, tant elles étaient, pour ainsi dire, soudées par blocs. Tantôt crues, tantôt cuites sur les charbons, elles me fournirent d'assez bons repas, et avec les tortues, ce fut ce que je trouvai de meilleur dans les Guyanes, pendant toute la durée de mon séjour sur la côte de ce pays.

Ces coquillages me furent du plus grand secours, etsi je suis resté aussi longtemps dans mon île , c'est à eux en partie que je dois d'avoir pu le faire. Outre la nourriture saine et facile qu'ils m'offraient, leurs écailles étaient sans prix pour moi , non point à cause de leurs beautés ou de leurs perles, dont elles manquaient d'ailleurs, mais parce qu'elles me servaient à la fois de plats, d'assiettes, de carafes, de verres,

de cuillers, et, pendant les premiers temps, de batterie de cuisine, notamment de marmites. Or il faut avoir été privé de tous ces objets d'une façon absolue, pour comprendre de quelle utilité sont leurs remplaçants, quels qu'ils soient, tels que des carapaces de tortue ou des coquilles d'huîtres. Dans nos villes, où chaque famille possède tous les instruments nécessaires à sa vie quotidienne , ces écailles ne sont même pas dignes de la hotte du chiffonnier; mais là-bas, sous la forêt, une simple coquille vaut son pesant d'or, et je sais bien que pour ma part je n'eusse pas donné ma première écaille de tortue pour son contenu de perles !

• Je consacrai trois jours entiers à l'exploration de mon île. Elle avait, autant que j'ai pu apprécier les distances, cinq à six lieues de tour environ. Plus longue que large, elle était entourée sur trois de ses rivages par la forêt de palétuviers dont j'ai parlé précédemment. Mais, du côté que je soupçonnais regarder la terre ferme, par où la mer était douce, les palétuviers, tous morts ou mourants, étaient remplacés par une véritable pépinière d'arbres d'essences diverses. Cette partie de forêt , due à la nature des eaux douces qui la baignaient, ne s'élevait pas encore aussi haut que les palétuviers ses

voisins; cependant elle formait déjà un bois assez grand pour être confondu de loin avec le reste de la forêt. Le centre, c'est-à-dire la plus grande partie de l'île, se composait exclusivement de la plaine que j'ai décrite, çà et là plaquée de massifs d'arbres ressemblant à des îlots, et coupée en travers dans toute sa largeur par le lac -canal à eaux intermittentes, où j'avais bu tour à tour la tristesse et la joie.

Tout en explorant à fond mon nouveau domaine , et en m'y installant chaque jour un peu moins mal, je rêvais sans cesse aux moyens de le quitter. La solitude ne me pesait pas encore , j'avais de la chasse et du travail pour la peupler; mais je voulais rassurer ma mère, qui probablement supposerait ma mort à mon silence , non moins qu'au récit de ma disparition qu'on avait dû lui écrire. Quant à retourner au régiment, cela m'agréait fort peu. Je me proposais même , aussitôt arrivé à Gayenne , d'acheter un remplaçant, puis de faire un tour au pays, ne fût-ce que pour m'y parer de mes aventures. Après quoi , je comptais bien revenir en Amérique, et là, reprendre avec tous les engins inventés par la civilisation la libre existence de chasses dont ma vie présente me faisait vaguement entrevoir les délices. Dans l'espérance d'apercevoir, soit quelque bâti-

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ment, soit la terre ferme, c'est-à-dire la première étape de mes projets, je grimpais de temps à autre sur quelque arbre. Mais je choisissais mal mes belvédère , de telle sorte que je ne pouvais rien voir, si ce n'est d'autres arbres. Ainsi dans une ville, quand on monte sur le toit d'une maison à peine plus élevée que les autres, on ne découvre que les toits voisins. Enfin, à force de chercher, je finis par aviser un grand palmier, qui me parut devoir dominer l'île entière et l'horizon. J'y montai à grand' peine, à l'aide de lianes et d'encoches pratiquées çà et là dans son tronc lisse , car il ne portait de branches qu'à son sommet. Une fois arrivé en haut, je fus largement payé de mon ascension par le spectacle qui s'offrit à mes regards.

Tout d'abord j'aperçus la terre ferme elle-même, c'est-à-dire une longue bande verdâtre qui s'étendait à perte de vue du côté du soleil couchant. Mais cela paraissait très - éloigné , à plus d'un jour de voyage peut-être. Partout ailleurs , c'est-à-dire des trois autres côtés , je ne vis que la mer, et au milieu d'elle le bas-fond sur lequel j'avais échoué. Bien qu'il fût en entier recouvert par les flots, comme tout le reste de l'Océan, je le distinguai très - nettement , grâce à la nuance particulière de son eau , et surtout

aux arbres tombés qui le surmontaient par places; domme des épaves flottantes. Il semblait s'étaler h mes pieds en quelque sorte , et je ne pouvais comprendre comment, lorsque j'errais sur lui, je n'avais pas découvert mon île. Si, au moment désespéré où, en me relevant de mon naufrage, j'interrogeais vainement l'horizon désert, on m'avait dit qu'une terre était si rapprochée, j'eusse cru la chose impossible, tant je ne voyais autour de moi que la mer, à vingt lieues de distance peut-être. Et cependant, maintenant que j'étais sur un point élevé, mon banc me paraissait être presque au bas de moi , et grand tout au plus comme un champ d'une centaine d'hectares. Si je ne m'étais pas souvenu à la fois, et du chemin que j'avais fait dans ses eaux, et du temps que j'avais mis pour venir à mon île, jamais je n'eusse pu à sa simple vue soupçonner son étendue ni son éloignement. Or cela seul m'indiquait à quelle distance considérable je me trouvais de la terre ferme.

Au-dessus de cette mer, partout, l'horizon dormait solitaire et morne. Si loin que mon regard pouvait aller, je ne découvrais ni une cabane au rivage , ni un navire sur les flots : rien, qu'une bande de verdure, et puis une mer à courtes lames, qui reflétait le soleil comme un immense miroir cassé. Cela me

parut presque aussi triste que l'horizon du matin de. mon naufrage. L'homme semblait non- seulement n'avoir de gîte nulle part, mais ne devoir jamais venir dans ce désert. Quelques mouettes voletaient encore çà et là, au-dessus de mon banc, tantôt se posant sur un arbre naufragé , tantôt tourbillonnant dans l'air en tous sens. Avec une frégate qui planait en haut du ciel, petite comme une hirondelle, c'était tout ce qu'on voyait de nature animée. Longtemps je suivis la frégate du regard, ainsi que du sommet d'une falaise on suit une épave solitaire. Par deux fois en moins d'uu quart d'heure, je la vis descendre à la mer, tout droit, comme une flèche tombante, puis remonter dans l'air, à son poste , presque aussi droit et aussi vite qu'en descendant. Elle avait chaque fois saisi un poisson, et s'en était revenue le manger dans son aire; car l'aire de la frégate, c'est le ciel même !

Etrange et fascinant oiseau que cette gigantesque hirondelle des mers intertropicales! Que de fois, depuis ce temps, j'ai suivi dans l'espace ses longs vols mystérieux! Que de fois son sort quasi divin a fait envie à mon âme rêveuse !

Tantôt immobile sur ses grandes ailes pointues, qui ont trois membres au lieu de deux, elle a l'air d'être soudée dans le zénith. Tantôt, au contraire,

elle traverse l'horizon à tire -d'aile; passe si vite, qu'il n'est goëland à la pouvoir suivre , puis s'efface au lointain, point noir perdu dans l'azur du ciel. Étrange oiseau ! si léger sur l'air qu'on dirait une plume au vent! si fort, qu'il remonte les orages et vole au travers sans dévier ! si bien gréé pour la course, que d'un seul coup d'aile il va, dit-on, d'Amérique en Afrique! Souverain de l'espace, plus grand que l'aigle, plus brave et plus vite que lui, qui semble ne pouvoir vivre que dans l'infini , comme une âme envolée planant aux pieds du Créateur! Ah! des ailes, des ailes pour partir aussi, et trouver enfin autre chose que cette vie d'ici-bas !

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