‹ Les aventures de Robin Jouet. Guyane françaiseChapitre 13 sur 28 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Départ pour le banc du naufrage. — A la dérive. — Ivresses de course et d'orage. — Une descente aux abîmes. — La préface de la folie.

La vue de la mer réveilla mon besoin instinctif d'aventures que le génie de la propriété avait endormi pour un temps. Je résolus d'abord d'aller chercher ce qui pouvait rester de mon bazar enterré, puis, après l'avoir mis en aussi bon état que possible , de passer à la terre ferme sur mon radeau , comme j'avais fait pour venir du banc. La perspective d'affronter encore une fois cette mer aux flots tourmentés me plaisait assez peu, mais j'avais absolument besoin de mes provisions de chasse. Bien que

je n'eusse pas tiré un seul coup de feu inutile depuis mon arrivée dans l'île, je n'avais pas pour trois jours de munitions, rien qu'au train dont j'allais. Or, nonseulement la chasse était mon principal moyen d'existence , mais si je ne pouvais pas faire à mon gré quelques-uns de ces abatis formidables qui réjouissent l'âme de tout vrai chasseur, autant valait tenter de suite mon voyage à la terre ferme, et gagner Cayenne au plus tôt.

Dès le jour même, j'allai à la recherche de mon radeau, que je trouvai tel que je l'avais laissé, un peu boueux, et portant déjà cinq ou six huîtres, qui apparemment l'avaient pris pour un palétuvier. Comme je savais par expérience le danger du voyage que j'allais essayer, j'ajoutai à mon fragile esquif bon nombre de bois et quelques liens, afin de le consolider autant que possible. De plus, je lui façonnai un mât, avec une voile en feuilles de palmier tressées, qui à elle seule me prit une journée de travail. Enfin je fabriquai à grand' peine , dans son arrière , une sorte de gouvernail qui ne me servit à rien du tout, mais dont j'attendais les meilleurs services. J'embarquai avec moi mon singe , un autre singe rôti , des ananas, une centaine d'huîtres, et je poussai au large par un bon vent et une belle matinée.

Ma traversée , grandement facilitée par ma voile , se fit sans encombre, et j'arrivai à marée basse juste contre le premier tronc naufragé sur lequel je gouvernais. Mais là je ne me reconnus pa* du tout. Je ne voyais plus l'amas d'arbres au murucututu, qui, au moment de mon départ, surpassait tous ses voisins d'une vingtaine de pieds pour le moins. Les autres ne me paraissaient plus disposés comme le jour où je les avais quittés. Enfin le banc découvrait ça et là , par grandes places, ainsi qu'une plaine qui sort des eaux après une inondation.

Cela me parut étrange , et je ne sais quel pressentiment d'un danger prochain me prit, à ce point que je n'osais mettre pied à terre. Je regardais tour à tour mon radeau, puis le côté où j'avais laissé mon île, que j'apercevais dans le lointain, semblable à une tache noirâtre. Une solitude absolue planait sur ce banc désert, partout semé d'arbres morts couchés dans les eaux qui lui donnaient un aspect fatal. C'était triste à serrer le cœur, et de plus, ce qui surexcitait encore mes pressentiments sinistres, je me reconnaissais de moins en moins.

Cependant, comme j'étais certain d'avoir navigué dans la direction du soleil levant, conséquemment de ne pas m'être trompé de banc; comme, sur toutes

choses , je n'étais pas venu là pour changer d'air, ainsi qu'on dit à Cayenne, mais bien pour déterrer les objets indispensables à mon existence ; j'attachai mon radeau à un arfcre, et sans plus hésiter je débarquai.

Mon bas -fond était changé du tout au tout. Cela est chose commune en ces parages, où la mer fait ou défait parfois en quelques jours des lieues entières de terrain ; mais j'ignorais encore cela, et ce changement me troublait outre mesure. Presque partout, le flot avait apporté des arbres nouveaux, découvert ou enseveli des arbres anciens. Ici , le sol était exhaussé de plusieurs pieds , et des herbes croissaient déjà à maintes places sur les parties les plus élevées. Là, au contraire, régnaient de véritables lacs de plusieurs hectares d'étendue, sur les bords desquels je perdais pied presque aussitôt. Pendant plus d'une heure, j'errai au hasard, cherchant mon chemin sans pouvoir le trouver. Il me fallait sinuer constamment à travers des méandres d'arbres qui obstruaient ma direction et me la faisaient changer comme un enfant marchant sans suite. Bientôt je me perdis même à ce point que^ ne voyant ni mon île , ni le soleil obstrué par un nuage , je ne savais plus par où j'étais venu.

Cette situation me rendit prudent. La marée pou-

vait se faire dun moment à un autre, couvrir le banc et m'emporter avec elle. A chaque instant je croyais la voir ou l'entendre, comme la première fois où je l'avais subie , grondante et entraînant tout. Je retournai à mon radeau sans trop savoir ce que j'allais faire, mais ne voulant pas m'exposer à perdre mon seul moyen de salut. Il est même probable que, malgré mon vif désir d'avoir des munitions, si à ce moment on m'avait offert de me replacer dans ma cabane, tel que j'y étais le matin, j'eusse accepté sans me faire prier.

Cependant il fallait absolument prendre un parti , et de plus, le prendre vite. La mer commençait à tressaillir. Des bruits et des vapeurs vagues, qui plusieurs fois déjà m'avaient présagé le retour de la marée, s'élevaient de partout, comme le susurrement matinal d'une ville qui se réveille. Je repris place sur mon radeau , dans le dessein de côtoyer avec lui le rivage du banc, tant que l'état de la mer me le permettrait, puis, au moment de la marée violente , de m'attacher à un arbre , et là d'attendre le perdant. Je me disais, non sans raison, que j'avais évidemment manqué ma route, puisque je ne retrouvais pas l'arbre où j'avais suspendu mes habits; qu'en conséquence le plus simple était d'arriver par

eau à la place même où le flot m'avait roulé au moment de mon naufrage.

Pendant quelque temps je pus naviguer ainsi, sans que le courant fût assez fort pour m'entraîner. Je me servais d'une de mes rames comme d'un croc, et, tant bien que mal, lentement, en déviant de temps à autre, mais sans perdre ma route, je côtoyais le banc. Au bout de ce temps , le courant devint tellement fort, qu'il me fallut m'arrêter, à peine d'être emporté et jeté violemment sur quelque tronc naufragé. Je cherchai l'arbre le plus élevé des environs, et m'y attachai de mon mieux.

Comme je nouais mon amarre, je crus reconT naître, à une centaine de pas de moi, la racine au haut de laquelle j'avais passé toute une marée. Aussitôt, dans mon enthousiasme de réussite, je voulus quitter l'arbre auquel je m'étais attaché, pour aller retrouver mon ancienne connaissance , mais je faillis être emporté au courant. Si une liane qui flottait à la mer à quelques mètres de mon tronc d'ancrage , tenant à lui comme un câble traînant , ne s'était pas rencontrée dans mes eaux, où je la saisis, mon radeau et moi nous allions en pleine dérive.

Tant bien que mal, je me réattachai à l'arbre que je venais de quitter, bien qu'il fût déjà presque entiè-

rement recouvert par les flots et me parût d'une solidité médiocre. Là, peu à peu , me sentant chez moi, pour ainsi dire, je repris confiance. Nous mangeâmes chacun un morceau avec grand appétit, mon singe et moi ; nous nous baignâmes de compagnie , entre l'arbre et mon radeau , attachés à ce dernier pour ne pas être emportés; puis, sans trop d'impatience, j'attendis la fin de la marée, qui devait me permettre de commencer mes recherches.

Cependant la mer, comme la première fois , devenait presque furieuse, et se chargeait d'arbres. Mon *

radeau flottait, sans enfoncer jamais, mais en dansant à la vague cooime une bouée d'ancre , et se tendait sur ses liens avec tant de force, que je jugeai prudent de doubler mes amarres. Hélas! cet excès même de précaution détermina probablement l'aventure la plus dangereuse que j'aie subie de ma vie, aventure qui a laissé en moi de tels souvenirs, que je ne puis y penser sans une sorte de tressaillement pénible.

Je m'étais halé sur ma liane de retenue, jusque tout contre mon ancrage, et là je fixais une seconde liane, lorsqu'il me sembla que l'arbre lui-même venait à moi. En effet, soit que le courant le battît d'une façon plus forte qu'il ne l'avait encore fait, soit que

i92 LES AVENTURES

le poids de mon corps ou le tirage de mon radeau à Tune de ses extrémités eût déterminé un arrachement du sol, la mer l'enleva, et tous deux de compagnie nous commençâmes de dériver au courant. La position était doublement dangereuse, parce que l'arbre ne dérivait pas à la façon d'un navire, mais bien en roulant aux caprices des flots, comme roule un bouchon de liège dans l'eau torrentueuse des ruisseaux de nos rues. Je courais risque d'être entraîné par lui, sous lui, pris dans ses racines, et noyé ou écrasé ainsi que mon radeau.

Cependant, comme j'espérais que sa masse flotr tante, rencontrant quelque haut -fond, finirait par nous y arrêter ensemble, je ne coupai pas mes amarres , et me contentai de les surveiller, pour me tenir toujours à une distance respectable de mon dangereux voisin. Par deux fois je nous crus arrêtés, et nous Tétions en effet, ainsi que me le prouvaient la course des flots qui déferlaient à côté de moi , et les chocs en retour que subissait mon radeau. Mais c'est si fort une marée montante, surtout une marée de ces parages! Par deux fois l'arbre gratta le sol, arracha un flot de sable vaseux que je vis monter en bouillonnant, puis nous repartîmes.

Tout à coup une de mes deux amarres s'entortilla

complètement autour dune racine du tronc, et je me trouvai en face d'elle à la toucher, donc de plus en plus exposé à être plongé sous l'eau. Sans hésiter, je tranchai mes deux lianes à coups de sabre et m'abandonnai seul au courant , tout en cherchant des yeux quelque arbre immobile , afin de m'y accrocher au passage. Mais tous, et il y en avait là des centaines, couraient comme moi, je ne sais où, avec le flot qui nous emportait côte à côte dans ses vagues limoneuses. Je sentis l'inquiétude me gagner, et mon cœur battit dans ma poitrine à pouvoir compter ses pulsations.

Bientôt cependant je me remis de ce premier moment de trouble. Puis, songeant que mon radeau était solide, léger et flottant à merveille, je me dis qu'au pis aller j'en serais quitte pour revenir à mon banc avec le flot, qui, après m'avoir emporté, me ramènerait probablement au même endroit. J'avais toute une charge de lianes de première force. J'assujettis quelques bois qui me paraissaient moins solides que les autres. J'attachai successivement, d'abord mon singe, que j'avais laissé libre afin de l'accoutumer peu à peu à cet état, puis mes provisions, mon fusil, mes lianes, et ne gardai sur moi que mon sabre. Bientôt je m'attachai moi-même, en réfléchis-

sant que je pouvais glisser sur ce plancher oscillant, et que mieux valait passer sous quelques vagues avec mon radeau que risquer de me trouver à la nage, c'est-à-dire noyé d'avance, dans ces eaux tourmentées.

Ces précautions et la continuité d'une situation qui d'ailleurs n'empirait point , finirent par me rasséréner tout à fait. Les arbres, que j'avais tant redoutés lors de mon naufrage, et qui étaient le danger principal de cette mer, voyageaient avec moi , conséquemment ne me heurtaient pas comme lorsque j'étais arrêté. Je m'applaudis de m'être détaché de celui qui m'avait servi d'ancre, et bientôt, l'espoir me revenant avec ses promesses séductrices, je me dis que peut-être cet accident inattendu me tournerait à bien. Le courant m'entraînait dans la direction de Gayenne : ne pourrait -il pas me porter dans les eaux de quelque navire ou d'une habitation de la côte, d'où l'on viendrait à mon secours? Le malheur si souvent est bon à tant de choses !

Bientôt, sous l'empire de ces hallucinations de désirs, sous l'influence surtout de la vitesse de ma course, une idée bizarre passa par mon cerveau, et fidèle à mes mœurs d'alors, je l'exécutai sur-lechamp, sans la mûrir. Le vent fraîchissait, et à l'ho-

rizon un orage déjà haut monté sur le ciel étendait sa masse bleuâtre sillonnée d'éclairs. Je déployai ma voile, qui, toute faible qu'elle était et laissant passer l'air à maintes places, n'en accéléra pas moins ma vitesse encore plus que je ne l'espérais. Au premier moment, je fus un peu inquiet de voir mon radeau battre la mer, et, dépassant tous les arbres autour de moi, filer comme une mouette au vent. Mais il y a une chose qui m'a toujours enivré et m'enivre même encore aujourd'hui à l'occasion, malgré les années : c'est une course rapide, à cheval ou en canot. Cela me grise, comme du vin grise un buveur, et quand je me sens ainsi emporté, ma poitrine se dilate, je suis heureux, et il me semble que je vis double !

A cette ivresse joignez l'ivresse encore plus grande pour moi que l'orage, surtout l'orage équatorial, versait à ma nature. C'était alors et c'est plus fort que moi cela. Quand les éclairs sillonnent la nue; quand le tonnerre gronde en se rapprochant, et que par aventure je me trouve à cheval ou en canot, je ne me connais plus; je vais à tous risques, nie hâtant de la voile ou de l'éperon, tant que je peux. Des frissons de volupté satisfaite passent par mes muscles; mon corps a la fièvre; mon âme res-

pire à pleins poumons ; et tant que la pluie n'a pas noyé en moi cette ivresse électrique , c'est à peine si j'ai conscience d'autre chose que de l'orage dont je m'enivre.

Je hissai ma voile toute grande , et hardiment me dirigeai de mon mieux vers la pleine mer, comme si j'avais voulu aller à Cayenne par le large, ainsi qu'un navire de haut bord. Cependant l'orage montait sur l'horizon, vite comme un cheval de course. Je le voyais s'étaler sur la moitié du ciel, puis envahir le zénith, et me couvrir de son obscurité froide. Le vent soufflait à plier mon mât; sous chacune de ses rafales, mon radeau battait la mer, tombant et remontant à la vague comme s'il allait s'envoler. Je risquais de le voir se briser sous l'effort du vent, et me jeter au flot avec ses débris. Mais j'allais toujours sans rien regarder que la tempête, sans rien sentir que l'étrange satisfaction sensuelle qui de plus en plus m'enivrait. La pluie seule vint calmer et ma course et moi-même.

Au plus fort de l'orage, comme l'eau commençait à tomber à travers un grondement perpétuel de foudre, il me sembla que, malgré ma voile, mon radeau tournait dans la mer par cercles. Mais la pluie m'empêchait de voir quoi que ce fût, et

d'ailleurs je ne pouvais rien faire, si ce n'est attendre. Cependant, comme la douche que je recevais à flots m'avait dégrisé, et que d'ailleurs le vent ne soufflait plus, j'abattis ma voile, à la grande satisfaction de mon singe , qui s'alla cacher dessous. Puis, à tous risques, je renouai ensemble quelques lianes que les vagues avaient brisées pendant ma course folle.

La pluie avait fait tomber la mer, et le courant seul continuait de régner, moins fort, mais étrange et comme circulaire. Evidemment je dérivais par grands cercles concentriques, et en effet, à travers la première éclaircie de l'orage qui touchait à sa fin, je pus bientôt me rendre compte de ma situation.

A trois ou quatre cents mètres de moi s'ouvrait un gouffre , analogue au cratère de volcan , et vomissant comme lui des nuages de poussière blanchâtre, où le soleil se mirait en arc-en-ciel. On eût dit un immense entonnoir, vers lequel les flots couraient avec leurs troncs d'arbres emportés plus légers que des écumes sur un torrent. Autour de ce gouffre, les eaux tournaient, lentes d'abord, puis de plus en plus pressées, puis inclinées à la façon des eaux d'une cataracte, et enfin s'engouffraient rapides dans un abîme dont je ne voyais pas le fond.

J'étais engagé dans un de ces tournants, qui me rapprochait peu à peu du gouffre et m'y entraînait fatalement. Tout d'abord l'idée folle de sauter à In mer pour fuir me passa par l'esprit, et je crois que si je n'avais pas été attaché, c'est ce que j'eusse fait, tant j'étais troublé. Mais , la réflexion venant à mon secours, je me dis que c'était un moyen encore plus rapide d'être englouti , car il n'y avait pas nageur au monde capable d'échapper au courant qui m'emportait. A tous risques cependant, et me remettant peu à peu, je relevai de nouveau ma voile, pour tâcher de sortir de ces spirales de mort. Mais le vent, tout à fait abattu, ne faisait même pas frissonner les extrémités pendantes des herbes. Je me jetai fiévreusement sur mes rames, et essayai de me diriger en travers du courant. Ce fut comme si je ramais dans la lune; je ne réussis seulement pas à dévier d'un seul mètre.

Alors, épuisé d'efforts inutiles et d'anxiété croissante , je m'assis à l'avant de mon radeau , les jambes à la mer, comme pour voir plus vite arriver la mort où je courais. Déjà j'avais quitté les grands cercles, et, emporté de plus en plus vite dans un tourbillon plus pressé, j'étais presque sur les parois du gouffre. Côte à côte avec moi , un gros arbre encore couvert

J'étais engagé dans un tournant qui me rapprochait peu à peu du gouffre et m'y entraînait fatalement.

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de feuilles, et sur le tronc duquel une sorte d'écureuil zébré de noir se tenait accroupi, tournait, lui aussi , autour de l'abîme.

Peu à peu mon radeau s'inclina de côté, comme un cheval qui court dans un cirque. La chaleur lourde de l'atmosphère se changea en une fraîcheur semblable à celle de l'entrée d'un souterrain. La vitesse de ma dérive circulaire devint telle, qu'il me sembla que j'avais peine à respirer. Un vertige pareil à celui qui prend quand on a tourné longtemps, me saisit à la tête, tout en me laissant voir confusément les objets. Puis la lumière sembla diminuer, et je ne vis plus rien qu'à travers un brouillard nuageux. Des bruits de vagues brisées et de ressac souterrain retentirent en bas de moi , à ce point que je fus assourdi par leurs rumeurs. L'abîme dès lors saisit tout mon être : je me sentis entraîné sans rien voir que par lueurs, presque sans entendre, et ne comprenant plus qu'à peine la presque mort dont je buvais lentement les prémices.

Combien de temps dura cette agonie? des minutes ou des heures? Je ne sais pas. A deux ou trois reprises, je vis passer près de moi , tournant comme moi dans les eaux, l'arbre en feuilles avec lequel j'étais entré dans le tourbillon. Une fois même, ses bran-

ches me frôlèrent, et je crus entrevoir l'écureuil qu'il portait. Mais j'avais trop peu la conscience des choses et de moi-même pour pouvoir supputer quoi que ce fût. Ce dont je me souviens le plus nettement, c'est de mon Singe, qui, à l'instant où nous commençâmes à descendre , vint s'asseoir sur moi , et se cramponna à ma main comme s'il avait voulu me demander secours. Hélas! pauvre animal, je ne pouvais pas plus que lui pour notre salut commun. Dans les grandes convulsions de la nature, l'homme est aussi impuissant que le dernier des animaux. Nous allions tous les deux à la mort malgré nous, fragiles et tournoyants comme l'arbre inerte qui descendait au-dessus de nos têtes.

Au moment où l'obscurité me parut la plus profonde, je sentis un choc si fort, qu'il me sembla que c'était la fin de tout. Une vague boueuse me prit, me roula deux ou trois fois sur moi-même avec mon radeau, au mât duquel je m'étais cramponné par instinct plutôt qu'autrement; puis je me sentis remonter, comme lorsqu'après avoir plongé et touché fond on remonte à la surface de la mer. Je dus rester sous l'eau pendant longtemps, car j'étouffais. Enfin un souffle d'air me caressa au visage; je respirai librement. Puis, comme je n'y voyais pas

encore clair, je me frottai les yeux, ainsi qu'un homme sortant d'un mauvais rêve. Au-dessus de ma tête s'étendait un ciel sans nuages, encore à demi éclairé par une lueur de pourpre et d'or. Tout autour de moi régnait une eau calme et presque endormie, au milieu de laquelle mon radeau flottait légèrement.

J'avais dû, tant à ma course folle qu'à ma descente dans l'abîme, mettre plusieurs heures, car l'orage avait eu le temps de disparaître tout à fait de l'horizon. Mon premier mouvement, au sortir de cette mort vivante en quelque sorte, fut de rendre grâces à Dieu. Puis, les habitudes de mon enfance ressurgissant en moi, je me mis à genoux, et, pendant quelques minutes, j'adressai au Créateur une prière à voix haute, comme pour mieux le remercier.

Cela fait, un vague instinct de conservation me poussa à m'occuper de mon radeau. Je me levai et tout d'abord regardai le mât, sans savoir ni ce que je voulais faire, ni même ce que je regardais. La secousse avait été si forte, qu'elle avait ébranlé à la fois mon être physique et moral au point de ne me laisser qu'à peine la notion des objets extérieurs. Je regardais le mât, parce qu'il se trouvait plus en vue que le reste, mais sans savoir pourquoi.

Il était enfoncé de près de moitié dans le fond du radeau, et les bois qui l'entouraient, çà et là réduits en bouillie , ne tenaient plus dans leurs amarres. A maintes places, les liens étaient brisés; si la mer, au lieu d être unie comme un lac , avait été le moindrement agitée, il est probable que le radeau entier se fût défait dès les premières vagues, car il ne tenait plus que par habitude , pour ainsi dire.

Je me mis à l'eau sur un de ses côtés, afin de nouer une amarre qui pendait : j'avais pied. Alors seulement je regardai autour de moi : j'étais sur un banc de sable semblable à celui de mon naufrage, et peut-être sur mon banc lui-même, car je voyais çà et là des arbres naufragée comme il en portait. Cette vue me rappela un peu à la réalité, et, sans que je comprisse encore le danger auquel je venais d'échapper, ni l'endroit où je me trouvais, l'idée me revint de chercher mon bazar. Mais la nuit était descendue pleine , et je me surpris disant à voix haute : « Il le faut! retournons à mon île; j'ai faim ! » Je ne savais plus du tout ni ce que je faisais, ni même ce que je pensais. La folie doit probablement commencer ainsi. Le son grêle et comme fêlé de ma voix me causa une sensation douloureuse; puis je pensai que j'étais peut-être aveugle, puisque je

commençais à n'y pas voir clair. Mais la lune sortait alors des flots, large et splendide de clarté. Sa vue me remit un peu , et je dis encore tout haut :

« Je ne suis qu'à moitié aveugle, car je vois la lune au lieu du soleil. »

Alors, sous le coup de la tristesse que m'inspirait ma demi-cécité , je me pris à pleurer amèrement. Je dus pleurer ainsi longtemps , sans même savoir pourquoi. Mon singe, qui avait faim probablement, ou que meô larmes intempestives agaçaient, non sans raison , me sortit de cette variété de folie nerveuse en me sautant sur les épaules et en me tirant la barbe avec ses dents. Je le pris à deux mains et le regardai longtemps sans comprendre, en pleurant encore par intervalles; puis une lueur soudaine se fit dans mon esprit. Je me rappelai nettement tout ce qui m'était arrivé, et jusqu'aux moindres péripéties de l'aventure que je viens de vous conter.

J'étais sauvé, mentalement parlant. Il y avait eu lutte dans mon cerveau entre la raison et la folie; la raison l'avait emporté. À partir de ce moment je fis. sans hésiter et sans trouble , avec une lucidité peutêtre plus parfaite qu'avant mon accident, tout ce que comportait ma conservation présente. Je renouai à la hâte, du mieux que je pus, les amarres bri-

sées; je réassujettis mon mât, hissai ma voile, et, profitant d'un souffle de brise qui se levait avec la nuit , je gouvernai en droite ligne sur un amas d'arbres que la lune me montrait à l'horizon.

Là , je commençai par attacher solidement mon radeau, puis je visitai mes provisions de bouche. Elles étaient intactes. Mon singe et moi nous mangeâmes et bûmes notre content, car l'eau était douce le long du bord comme sur le banc. Cela me confirma même dans l'idée que j'y étais revenu , et, me remettant de plus en plus grâce à cette espérance, je finis par m'assoupir. Mais, malgré la fatigue, je passai toute la nuit sans sommeil réel. A peine endormi, je me réveillais en sursaut, croyant toujours que je descendais dans l'abîme, et voyant au-dessus de ma tête l'arbre en feuilles qui avait si longtemps tourné côte à côte avec nous. Cette sensation avait si bien envahi mon esprit , que pendant plus de deux mois je ne passai pas une seule nuit sans subir plus ou moins ce cauchemar. Mon cerveau, frappé par un choc violent, en avait gardé l'empreinte et la reproduisait jusque dans mon sommeil sur tous mes songes.

Comment? pourquoi? Est-ce que nous savons seulement pourquoi nous pensons à telle chose plutôt qu'à telle autre? Est-ce que nous sommes toujours et

parfaitement les maîtres de notre pensée? Est-ce qu'en ce moment même, sous l'impression des souvenirs de cette journée terrible, je pourrais ne point vous parler d'elle? Pauvre, pauvre nature humaine, âme ou corps! si débiles qu'un tourbillon d'eau peut tuer l'un et emporter l'autre dans ces limbes inconnues , d'où nous sommes sortis , où nous retournons peut-être, sans autre flambeau que la miséricorde de Dieu !

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