‹ Les aventures de Robin Jouet. Guyane françaiseChapitre 14 sur 28 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Un porte-manteau infidèle. — Le costume auquel on est peu à peu amené dans les déserts équatoriaux. — Robin Jouet se fait tour à tour potier, cuisinier, vigneron , geindre , et enfin précepteur d'animaux sauvages. — Ce que peut produire une lampe à l'huile de ricin.

Je me levai longtemps avant le jour, sous le coup de la marée qui en recommençant m'avait rendu toutes mes inquiétudes. Mais l'amoncellement d'arbres auquel le radeau était attaché resta en place, et mon singe ni moi nous ne subîmes aucune aventure cette nuit-là. Au petit jour, je montai sur une haute branche et reconnus non -seulement mon banc à sa

structure générale, mais mes îles elles-mêmes à leur situation en face du soleil levant.

Comme je l'avais espéré la veille au moment de ma dérive , le flot qui m'avait emporté m'avait ramené à mon point de départ. Cela se passe ainsi fréquemment dans ces mers tourmentées. Tout ce qui n'a pas la force de sortir de leurs courants est leur jouet pendant des espaces de temps souvent considérables. On voit la marée d'aller et de retour, c'està-dire le fleuve coulant à la mer ou la mer remontant le fleuve, promener les mêmes épaves en sens inverses, à intervalles souvent presque égaux. Elle les fait circuler ainsi pendant des jours ou des semaines, on ne sait, jusqu'à ce qu'une plage, un bas-fond, la pleine mer ou quelque grand courant sous - marin de l'Océan les ait pris. Épave vivante que j'étais sur mon radeau, j'avais éprouvé ce sort, en remontant du fond du tourbillon qui m'avait englouti.

Quant à savoir comment j'avais échappé au gouffre, c'est ce que longtemps, sans succès, j'ai cherché à deviner. De guerre lasse , malgré ma manie de supputer les raisons d'être de chaque fait personnel jusqu'à ce que je les aie découvertes, j'avais même fini par renoncer à une solution satisfaisante , lorsqu'un

jour je la trouvai en examinant la mer du haut de mon observatoire. Tout à l'heure , quand nous serons revenus dans notre île , chez nous, je vous montrerai ce que j'ai vu , bien ou mal, mais enfin ce que je crois avoir vu. En ce moment je poursuis le récit de mes aventures sur le banc du Naufrage , comme le désignent mes notes. Bien que sa grève inhospitalière m'ait sauvé, j'ai trop souffert dans ses flots pour me complaire longtemps sur son souvenir; je n'y reviens maintenant qu'afin de le quitter au plus vite et sans retour.

Aussitôt la mer apaisée, je m'occupai de réparer mon radeau. Le dégât n'était pas aussi grand qu'il m'avait semblé l'être la veille au soir. Bon nombre de bois pouvaient encore servir; j'avais des lianes plus qu'il m'en fallait, mon sabre, un amoncellement d'arbres à fournir les matériaux d'une flotte entière. Je réparai le mal à la hâte, sans même prendre le temps de manger; puis, aussitôt que j'eus à peu près fini, je me mis de nouveau à la recherche de mon bazar.

Pendant tout le reste du temps de la basse marée , je n'avançai qu'à grand'peine, à cause du radeau qu'il eût été imprudent de quitter. À chaque instant je rencontrais des fonds si bas, que j'étais forcé de

revenir à contre- route. Enfin le hasard me fit trouver nez à nez avec deux débris d'étoffes incolores, qui traînaient à fleur d'eau, accrochés au bout d'une branche. C'était le premier vestige d'œuvre d'homme que j'apercevais dans ce désert inondé; je le soulevai avec curiosité.

Une de ces loques se composait d'une manche de veste; l'autre, d'une ceinture de pantalon, sur la boucle de laquelle je lus distinctement, malgré la rouille , le mot Fischer : c'était le nom de mon tailleur. Je regardai avec plus de soin, et reconnus mes effets, c'est-à-dire ce qui en restait. La mer, ou plutôt les mouettes avaient pris tout le reste; car leurs débris étaient comme lacérés à coups de bec, ce qui me fit soupçonner ces oiseaux de s'être escrimés dessus avec leur voracité ordinaire. Elles n'avaient pas pu me manger lors de mon naufrage, elles s'étaient rabattues sur ma défroque. Sous leurs blanches allures de colombes, ces dévorantes écumeuses de mer ont des appétits d'autruche. Elles sont aux plages de l'Océan , et à l'Océan lui-même , ce que les vautours noirs sont à la terre américaine : leurs tombereaux vivants.

Quant à l'arbre qui portait ces débris, la mer, ou plutôt les sables limoneux qu'elle roule avec elle dans

ces parages avaient fait comme les mouettes; ils l'avaient aux sept huitièmes englouti. Je l'avais laissé dominant les flots de presque toute la hauteur de son tronc colossal , s'élevant par ses branches de plus de quinze pieds au-dessus de l'eau. Il se trouvait maintenant sous terre en presque totalité, et c'était à peine si quelques-uns de ses bouts de rameaux, apparaissant encore à fleur de mer, témoignaient de sa présence dans le sol où il gisait.

Cette rencontre me désorienta au possible, parce que je me souvenais parfaitement d'avoir quitté mes effets au centre de mon banc, loin de ses rives. Or je les retrouvais , au contraire , sur un de ses bords , à son extrême frontière, en face de mon île. Je pensai .dans le premier moment que la mer avait changé de place l'arbre qui les portait, comme elle avait fait pour mon tronc d'ancrage; mais, en examinant les lieux avec attention, je reconnus que tout le reste du bas-fond, par le côté de l'ouest, avait été emporté sur une étendue de plusieurs kilomètres au moins.

Je m'expliquai alors pourquoi je n'avais pas pu me retrouver lors de mon débarquement. J'étais dans la situation d'un Parisien revenant dans son quartier après six mois d'absence; seulement à Paris on trouve des palais à la place des masures dispa-

rues; là je ne trouvais que de l'eau. Pendant un instant, j'eus grand'peur que le côté du banc sur lequel j'avais enterré mon bazar n'eût pris, lui aussi, le parti de l'émigration; s'il en était ainsi, je n'avais plus qu'à retourner sur mon île avec un cauchemar de plus dans le cerveau, mais les mains vides. Par bonheur, l'Océan avait épargné mon magasin , et l'inspection des lieux me fit même apercevoir un des arbres qui , dans mon souvenir, lui servaient d'enseigne.

A partir de cet instant, je suivis mon chemin comme s'il avait été balisé sur la mer. Je me trouvais dans le rayon parcouru par mes regards pendant le temps de mon premier échouage, et, tout changé qu'était mon banc, je reconnaissais chaque tronc naufragé, chaque branche, pour ainsi dire. Rien ne s'incruste si bien dans la mémoire d'un homme que l'image des lieux où il a beaucoup souffert. J'arrivai très-vite à la place même de mon naufrage, ou plutôt à la racine au haut de laquelle j'avais passé une marée ; car il me fut impossible de découvrir l'arbre qui cachait mes effets. A plus de cent pas autour de moi , il n'y avait que du sable et de la vase sans eau. Le banc, sur toute cette partie, avait pris au moins deux pieds d'élévation. Mais je commençais à me

façonner avec ces mers tourmentées , où le fond se modifiait à chaque marée, pour ainsi dire. J'accrochai mon radeau en lieu sûr; puis, m'orientant de mon mieux, je traçai avec mon sabre de longues traînées dans le sol humide. A la troisième traînée, je heurtai un tronc enseveli. Avec mes mains d'abord, puis avec mes rames pour aller plus vite, je débarrassai un de ses côtés. Les branches que j'avais enfoncées dessous ni' apparurent, et sous elles mon bazar.

Tout y était, malles, sac, cordages, matelas, fusil de munition, tout, et beaucoup moins détérioré que je ne le craignais. Je chargeai cela sur mon radeau , et, après avoir encore passé une marée sur cette plage de malheur et de salut, j'arrivai enfin sain et sauf à mon île. Si, parmi vous qui me lirez, il en est qui, ayant longtemps souffert loin de chez eux, ont trouvé au retour leur demeure intacte comme un cœur d'ami resté fidèle, ils savent avec quelle joie intime on se prélasse chez soi dans ces moments : ce fut ce qui m'arriva. Je passai pour le moins une semaine à mettre en ordre ce que je rapportais, à m' installer commodément, à changer et même agrandir ma cabane; en un mot, à faire tous ces mille riens d'intérieur qui sont le charme des existences soli-

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