‹ Les aventures de Robin Jouet. Guyane françaiseChapitre 15 sur 28 · U LÉS AVENTURES · texte numérisé non relu

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taires, aussi bien sous la forêt que dans la vie civilisée.

A partir de ce jour, mon existence , pendant quinze mois pleins, ne fut, pour ainsi dire, qu'une longue oisiveté chassante, péchante, mangeante et dormante, comme si j'avais été un des royaux fainéants des premiers temps de notre histoire. Ce n'était pas que l'envie de m'en aller me manquât, mais je n'osais plus affronter la mer; ma dernière aventure m'avait terrifié. Si, pour aller simplement à quelques heures de distance, j'avais subi tant de dangers, que serait-ce pour aller à une journée , peut-être à deux jours de traversée? J'ignorais alors ce que j'appris plus tard , que mon banc , par suite de sa position à demi inondée, était un des endroits le plus dangereux de ces parages, et que partout ailleurs la mer, en temps normal, était débonnaire comparativement à cette terrible plage.

Gomme par suite de cette crainte même je pouvais rester pendant des mois ou des années sur mon île , je m'arrangeai pour y vivre le moins mal possible, m'en remettant à Dieu seul du soin de m'en tirer quand il le jugerait à propos. Dans ce but, je commençai, comme je vous l'ai dit, par doubler ma cabane. J'avais désormais couteau, serpette, sabre de chasse.

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Je me fis deux meubles , une table et un fauteuil-berceuse à l'Américaine.

tout ce qu'il me fallait pour taillader à mon gré des branches et des lianes; cette addition d'appartement fut faite en une journée. Ensuite je me fabriquai une sorte de garde -manger en lianes tressées, dans lequel je pouvais serrer et suspendre ma nourriture , ce qui me permettait à la fois de la soustraire aux visites de mes voisins les singes et de la conserver du soir au matin. Enfin je me fis deux meubles, une table et un fauteuil -berceuse à l'américaine. Table et fauteuil n'étaient pas en planches rabotées (et pour cause), mais bien en bois juxtaposés. C'était de vrais meubles de jardin, assez grossiers, fort mal sur pattes, nullement équarris, et très-durs; mais j'avais un plaisir extrême à m'en servir pour taillader mes divers ouvrages.

Quant à mon lit, je le trouvais bien où il était, sur le plrfncher; je l'y laissai donc, tout en y ajoutant le matelas d'étoupe qui me servait dans mon ancre. Je l'avais mis à sécher au soleil pendant deux jours, ainsi que ma poudre, mon plomb, mes effets et tout ce qui composait mon bazar. Puis je l'avais raccastillé de mon mieux avec de l'herbe et des feuilles sèches, de telle sorte que je me trouvais au demeurant fort bien couché. Pour ce qui était des draps, couverture, édredon, rideaux, etc., vouscom-

prenez bien que je me souciais de tout cela comme un vrai sauvage que le sort m'avait fait. Quand on n'a personne à recevoir, et que la moyenne de la température est de vingt-cinq à trente degrés, le manque de couverture, pas plus que celui de courte -pointe, ne vous empêche de dormir.

Mes vêtements composaient la partie la plus critique de mon individu , celle dont je n'oserais jamais vous parler si j'étais Anglaise; mais je suis Français, je me risque et vais franchement raconter comment j'étais vêtu : cela vous donnera la mesure de ce que peut coûter la toilette au désert.

Sauf mon chapeau, et quelquefois un pantalon, j'étais dans l'état du Hassan de Musset, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de moins couvert. Et cependant, en vérité, ce n'était pas ma faute. Aussitôt que j'eus retrouvé mon bazar, je fis ce que je «pus pour me vêtir d'une façon convenable; mais vous allez voir vous - même comment je fus malgré moi conduit à ce costume de sauvage qui, après tout, était celui de nos premiers parents.

Au début de ma résidence dans mon île, j'avais pour tous vêtements mon chapeau , une chemise et une paire de souliers, puisque, afin de marcher dans l'eau plus à l'aise, j'avais laissé le reste de

mes effets à la garde des mouettes. Je perdis un soulier à la mer, à bord de mon radeau, comme vous vous en souvenez peut-être, si mes misfortunes vous intéressent au point de vous souvenir d'elles. L'autre, après m' avoir servi deux ou trois fois de verre à boire pendant les premiers temps de mon arrivée, tomba sur les bords du lac, où je le confiai aux poissons qui firent comme les mouettes. Ma chemise orna fidèlement mon individu pendant les deux premiers jours; après quoi, sous les frottements réitérés de mes travaux divers, surtout de mes ascensions aux arbres, elle prit en détail le chemin que prend

Toute chose, Que prend la feuille de rose Et la feuille de laurier.

Il résulta de là que, pendant plusieurs jours, je fus à peu près réduit à mon chapeau pour tout costume. Le lendemain même de la journée où je déterrai mes effets, c'est-à-dire de quoi me vêtir amplement, je fis une toilette magnifique. J'en avais besoin, car je n'oublierai de ma vie la figure et le corps que je relevai ce matin -là dans le miroir de ma trousse de voyage. Quinze jours passés en plein air, au soleil de l'équa-

m LES AVENTURES

teur ou sous les arbres, à mener la dure vie que je menais, avaient fait de moi quelque chose de fantastiquement sauvage. D'abord, j'étais de la tête aux pieds oint de terre, grâce à l'eau vaseuse dans laquelle je me baignais sans cesse ; de plus , aussi noir qu'une jeune taupe , et peigné comme on. Test au sortir d'une journée de pleine eau : un vrai macaque enfin, sauf le poil.

Pendant le premier quart d'heure de cette fraîche toilette j'éprouvai une satisfaction très -grande à me sentir brossé, peigné, lavé, vêtu surtout. Mais bientôt il se trouva, d'abord que j'étouffais sous ces vêtements, puis qu'ils me gênaient d'une façon odieuse. Mon cou ne pouvait plus supporter les boutons de mes chemises : ma veste m'emprisonnait comme un corset de coquette : enfin mes souliers me faisaient souffrir d'une manière indicible, et jamais citadin, aux premiers pas d'une prise de sabots , n'a plus gauchement marché que votre sénateur au premier moment de cette reprise de chaussures.

Or, comme je vous l'ai dit, la nature ne m'a pas fait patient. Il résulta de là naturellement que je mis bas l'un après l'autre tout ce qui me gênait, et me repris à me vêtir à peu près comme au temps

de ma détresse, c'est-à-dire avec un pantalon dans les beaux jours. J'avais éprouvé grand plaisir à m'habiller, j'en éprouvai' un plus grand encore à me déshabiller. Si vous voulez même vous faire une idée exacte du genre de satisfaction que je ressentis en cette occasion , je ne vois guère que l'état d'un poisson tiré de l'eau et y rentrant , que je puisse comparer à ma béatitude frétillante. C'est joli, selon nous, des vêtements européens; mais, au désert et sous le soleil de l'équateur, ce n'est pas commode.

Et voilà comment, tout cossu que j'étais devenu depuis la reprise de mon bazar, je préférai garder ma quasi -nudité. Je ne mettais un vêtement que lorsque j'allais chasser ou pêcher au soleil. Ce vêtement se composait d'un gilet de flanelle, d'un pantalon de toile et de mon éternel chapeau de paille, dont je raccommodais les trous au fur et à mesure de leur apparition. Quant à des souliers, j'y renonçai complètement. Cela me rapportait de temps à autre une épine dans la plante des pieds; mais j'avais du temps de reste pour la retirer, et, soit en chasse, soit en pêche, j'étais plus silencieux, plus libre et surtout plus ferme sur mes jambes.

Une fois installé et vêtu à ma façon, je m'occupai

de restaurer ma montre. Je me connaissais assei bien au soleil pour calculer à peu près le temps du jour; mais, pendant les nuits, j'étais contrarié à ohaque réveil de ne pas savoir l'heure. Cette besogne me prit beaucoup de soins et de patience , mais je finis par y réussir. Rien n'était cassé, et à l'aide de mon canif en guise de tourne -vis, du jus graisseux d'un fruit de palmier pour remplacer l'huile, et sur toutes choses de beaucoup de temps , je parvins successivement à démonter la plupart des pièces , à les nettoyer et enfin à les remonter, comme si j'eusse été un véritable horloger. Quand je la vis reprendre son mouvement et faire ce tic tac que vous savez bien, je fus plus content que lorsque ma grand'mère me donna la savonnette traditionnelle dont tout grand parent d'alors dotait la première communion de ses petits-enfants.

Bien davantage encore que ces divers travaux d'intérieur, ce qui me prenait le plus de temps était le soin de ma nourriture : non pas que je sois précisément gourmand , mais parce que je ne voulais point me retrouver dans le dénûment affamé des premiers jours de mon naufrage.

Grâce à mon fusil et surtout à des pièges de différentes sortes , j'avais du gibier autant et plus qu'il ne

m'en fallait. Matin et soir, je tendais des collets comme un braconnier de profession ; gavais des fosses ou des trappes dans cinq endroits différents; et chaque jour j'allais visiter, fortifier ou changer tout cela. C'était , pour ainsi dire , ma première œuvre du matin et ma principale occupation. Je pris de cette manière quatre biches de palétuviers à la chair sèche et un peu rouge de la biche de nos bois; dix à douze sangliers, vulgairement appelés cochons marrons à la Guyane, porcs de bois au Brésil, et pécaris, je crois, aux États-Unis; une trentaine de lapins à chair de lièvre, qu'on nomme agoutis, et dont les peaux me firent plus tard d'excellentes chaussures ; enfin une foule d'oiseaux de différentes sortes, tels que hoccos, perroquets, aras, jacamis, pacas, etc.

De plus , je péchais de temps en temps , soit à la ligne, soit au filet. J'avais observé que le poisson de ces parages était vorace au plus haut point, et, comme presque tous les animaux des déserts américains, avide de chair plus que d'autre chose. Mes débris de venaison me servaient d'amorces sous différentes formes, et avec eux je prenais des espèces de crabes aux allures étranges, maints poissons bizarres de couleurs comme de formes, des anguilles monstrueuses, et jusqu'à des grèbes ou des canards , que je trouvais

le matin se débattant à fleur d'eau avec un hameçon engagé dans le cou. Tout cela mordait ou venait se prendre avec une telle voracité , que souvent ma ligne ou mon filet était à peine tendu, que déjà quelque animal apparaissait dans ses eaux. Les lacs, les fleuves et la mer elle-même, sur ces rivages solitaires, sont tellement remplis d'animaux aquatiques, et ces habitants divers sont tellement affamés par cela même qu'ils grouillent les uns sur les autres, que le moindre bruit de l'eau les attire. L'homme, ce grand destructeur, qui partout où il arrive fait le désert autour de lui , n'a pas encore dépeuplé ces contrées vierges. Les animaux et les végétaux y pullulent comme en plein paradis terrestre.

Poisson et venaison, je mangeais le tout tantôt rôti, tantôt bouilli dans l'eau. J'avais fabriqué, tant bien que mal, avec de la glaise, quelques pots de diverse nature , entre autres une variété de marmite allant au feu et un alcarazas véritable, où je faisais reposer et rafraîchir mon eau à boire» Grâce à cela , je mettais , non pas la poule , mais le perroquet au pot deux ou trois fois par semaine. De temps, à autre , je me permettais même une sauce extra, avec de la graisse .de tortue , qui fait un beurre excellent , des œufs de mouettes et une variété de piment rouge que

j'avais trouvée. Bref, avec ma venaison, mon poisson, mon gibier, quelques tortues rencontrées de temps en temps et des huîtres à discrétion, je ne vivais pas trop mal.

Mais il y avait une chose qui me faisait souvent regretter l'existence civilisée : la privation de pain , de vin et de liqueurs quelconques. Ma bouteille de rhum n'avait pas duré longtemps, comme de juste, et quant à mon morceau de pain du premier jour, il était loin. Enfin à force de chercher, de m'ingénier pour trouver des remplaçants aces quasi -nécessités de mon existence antérieure, je finis par réussir en partie. D'abord je fis du vin avec mes ananas; du vin, c'est-à-dire une boisson fermentée, analogue a du eidre doux pendant les premiers jours , puis à du cidre aigrelet après fermentation. C'était plus que médiocre en comparaison de nos vins, mais enfin c'était autre chose que de feau, et je trouvai même cela si bon, que j'abattis à grand travail un tronc d'arbre creux pour me fabriquer une barrique, où je pourrais conserver ma provision.

Le pain me coûta plus de mal. Cependant, à force de chercher, je découvris un jour, non pas dans mon île, mais sur une des deux îles voisines, un arbuste à grosses racines noires. Je fis cuire

une de ces racines dans les cendres, comme une pomme de terre; elle me sembla exquise. Alors l'idée me vint que je pourrais peut-être façonner avec cela une espèce de pâte qui durerait pendant quelques jours. J'en pris une douzaine que je pilai et pâtissai de mon mieux avec leur jus , de l'eau , du sel et de l'écume de vin d'ananas en guise de levain; puis je fis cuire cela sur des charbons. Après quoi, bien que cette variété de galette sale ne valût pas du pain de chien, j'en mangeai comme si elle eût été de la brioche parisienne.

Pendant deux jours je fus empoisonné de la même manière que si j'avais eu une digestion de moules vénéneuses. Ma racine était tout simplement du manioc sauvage ou devenu tel , comme on me l'apprit depuis. Or le manioc sans son jus, c'està-dire le couac, le tapioca, etc., est aussi sain qu'agréable au goût; mais le manioc avec son jus est un poison. Cette expérience me suffit; j'étais à peu près sûr que je ne devais attribuer mon empoisonnement qu'à mon pain. Je ne recommençai pas l'épreuve, et me bornai à manger mes racines cuites sous les cendres, ce que je finis même par faire de plus en plus rarement, parce que je reconnus qu'elles étaient presque aussi délétères que mon pain lui-même. Or

l'idée ne me vint pas de les presser pour en retirer le jus. Il n'y a guère que la science enfantée par l'expérience et la tradition qui puisse enseigner à l'homme les raffinements de la vie civilisée.

Bien au-dessus du manque de pain , ce qui me paraissait le plus dur dans ma nouvelle existence était d'être obligé de me servir moi-même pour toutes choses, de faire ma cuisine, ma chambre, mon ménage enûn. Je. m'amusais, ou plutôt je m'occupais d'une façon agréable à fabriquer des pots, du vin, etc. Mais la cuisine quotidienne et surtout ses préparatifs m'étaient odieux. Je ne m'y prenais le plus souvent qu'au dernier instant, lorsque la faim m'y forçait, et qu'en interrogeant mon garde-manger je n'y trouvais absolument rien, ou quelque chose de si avancé que le cœur me levait rien qu'à le retirer.

Tout d'abord j'avais eu l'idée d'éduquer mon singe et de m'en faire une espèce de valet universel , comme le Vendredi deRobinson. Mais j'eus beau m'y prendre de toutes les manières, par la douceur, par les coups, par le raisonnement parlé ou mimé, je ne réussis à lui apprendre que deux ou trois choses, qu'il faisait généralement à contre-temps, ou si mal qu'il m'était plus nuisible qu'utile. Ainsi je lui avais enseigné et il avait fini par apprendre à amasser des branches

sèches pour faire le feu , puis à plumer un perroquet ou un hocco. Mais il disposait le bois si mai , que j'étais toujours obligé de défaire ce qu'il avait fait. Alors, si je tournais le dos pendant une minute seulement, il en profitait pour tout disperser, même le feu en activité, au risque de se brûler les pattes, ce qui lui arrivait presque tous les jours. Il ne s'entendait réellement qu'à une seule besogne , celle de plumer les oiseaux. Il allait même de si bon cœur à rette œuvre de destruction et s'y prenait si bien , que je l'ai toujours soupçonné de n'en avoir pas été à son coup d'essai lorsque je la lui enseignai pour la première fois.

Pendant les commencements de ces différents exercices, je crus si bien qu'il allait mordre à l'éducation, que je lui adjoignis un camarade. A l'aide de collets tendus dans les arbres , je pris plusieurs de ses congénères, un entre autres, grand comme un enfant de quatre à cinq ans. Aussitôt je portai tous mes efforts sur ce dernier : après l'avoir attaché, puis fait jeûner pendant plusieurs jours, je voulus lui apprendre différentes choses. Mais, de quelque manière que je m'y prisse, je n'aboutis avec lui qu'à me faire casser ou renverser des pots , manger deux ou trois rôtis, et, avant tout, à être mordu si fort

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Tout ce petit monde était assez peu sauvage pour Tenir manger dans ma main.

et si souvent que je finis par prendre en grippe ma victime. Après nous être réciproquement torturés pendant un grand mois environ , je le trouvai enfin délogé avec un coin de sa cage qu'il avait réussi à casser.

Je fus plus heureux dans mes autres éducations. Six mois après mon arrivée, j'avais trois perroquets, un ara, six hoccos, un jacami, vingt- cinq canards et un jeune sanglier. Sans être aussi privé que nos animaux domestiques, tout ce petit monde était cependant assez peu sauvage pour venir manger dans ma main , et pour que je laissasse même la liberté à la plupart d'entre eux. J'avais fabriqué aux oiseaux, pour demeure ou pour prison , une grande volière en bois, placée au bas de l'arbre de ma cabine. Quant au sanglier, je l'attachai pendant les premiers jours à côté des oiseaux; mais il se priva si vite, que je lui laissai bientôt sa liberté complète, de jour comme do nuit. Il me suivait partout comme un jeune chien , et poussait le dévouement à ma personne, — ou à In nourriture que je lui donnais , — jusqu'à grogner chaque soir comme un enfant boudeur au moment où je le quittais pour monter dans mon arbre. Bref, tout sanglier apprivoisé qu'il était, je finis par le prendre en telle affection , à cause de ses tendresses A sa ma-

nière, que je préférais souvent sa société à celle de mon singe.

Ces quelques compagnons de solitude m'étaient d'un grand secours de toutes les façons. D'abord cela m'occupait. Je m'efforçais par tous les moyens d'augmenter leur nombre, et je faisais incessamment soit de nouveaux captifs, soit même des élèves: ce fut ainsi que j'eus seize de mes canards. En outre, je les éduquais de façon à leur laisser le plus de liberté possible; cela m'en fit même perdre beaucoup, qui profitaient soit des heures d'éducation pendant lesquelles je desserrais leur captivité, soit de leurs premiers essais d'indépendance , pour retourner dans les bois. Enfin quelques-uns me donnaient des œufs, ce qui était une douceur à laquelle je savais rarement résister, même en vue des petits à venir.

Une de mes améliorations d'intérieur qui me causa le plus de satisfaction fut l'éclairage. Sous l'équateur et dans ses environs, les nuits sont égales aux jours pendant toute l'année. Or cela veut dire que durant onze heures sur vingt -quatre on est plongé dans l'obscurité , car toute brillante que soit Phœbé dans ses belles nuits, on sait ce que vaut sa lumière. Comme je dormais pendant la grande

chaleur du jour, entraîné à cela par mon instinct et l'exemple de tous les animaux de l'île , qui faisaient invariablement la sieste , il en résultait que les nuits étaient quelquefois d'une longueur désolante pour moi.

Pendant la première semaine après mon retour du banc, j'avais eu pour écouler ces heures d'ennui quelques bouts de bougie qui me restaient de mes veilles sur mon ancre ; mais cette provision de bord fut bien vite épuisée. Pendant plus de quinze jours j'en fus réduit juste à l'état de mes voisins les singes, autrement dit à vivre sans lumière. J'essayais bien de temps en temps à travailler aux lueurs des étoiles ou de mon feu, quand je ne dormais pas; mais alors je ne faisais rien de bien. Le plus souvent je passais mes heures d'insomnie à maugréer sur mon lit contre mon triste sort, ou à faire les plus amères réflexions qu'il soit possible d'imaginer.

Enfin un jour, en écrasant pour y goûter, une petite boule ronde, ressemblant un peu à une boule d'érable , et que je sus depuis être le fruit du palma-christi ou ricin, je m'aperçus qu'il en coulait une sorte d'huile. Les arbres porteurs de cette baie abondaient dans l'île; je recueillis une grande quantité de leurs graines, que j'écrasai de mon mieux

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avec un bout de bois arrange en pilon, et bientôt je vis couler une huile épaisse qui ne me donnait aucune idée gastronomique, mais à l'aide de laquelle j'espérais une clarté quelconque.

En effet, dès le soir même je façonnai, d'abord avec des cordes détortillées, puis avec du linge effilé, de véritables mèches. Je mis ces mèches à baigner par un bout dans un pot plein d'huile, tandis que par l'autre bout elles pendaient sur le bord du vase. Gela me constitua une lampe, non Garcel, mais suffisante pour y voir clair, à lire si j'avais eu des livres, à écrire comme je le fis avec assiduité à partir de ce moment.

Une idée en engendre une autre, et toutes les idées sont filles les unes des autres à un degré quelconque, comme toutes les générations sont nées de leurs devancières. Ma lampe m'inspira la pensée de me servir de sa clarté pour faire autre chose qu'assouvir mes besoins matériels. Je n'avais, en fait de livres, que deux manuels, l'un de chasse, l'autre d'histoire naturelle, et un volume de voyages dans l'Amérique du Sud, trouvé à bord de la Fortune et que mon naufrage m'avait fait emporter. Je lus et relus ces livres au point de les savoir bientôt par cœur, comme au collège on sait son Vir-

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gile. Mais cela ne m'occupa que peu de temps, et d'ailleurs j'éprouvais, dès ce moment, un vague besoin de produire, décrire, de procréer, en un mot.

J'avais retrouvé dans ma malle, en assez grande quantité, du papier à lettres qui, pour avoir été mouillé , n'en était pas moins bon. Mon encre s'était répandue, et je n'avais qu'une ou deux plumes. Mais je fis de l'encre avec le jus d'une petite baie noire que je trouvai dans mon arbre même. Mon gibier abattu me donna des plumes à en revendre, si j'avais eu des acheteurs. Je me mis tout d'abord à dresser un almanaoh datant de mon arrivée dans l'île; puis j'écrivis des notes circonstanciées sur tout ce qui m'était advenu. C'est même à ces notes que je dois de pouvoir aujourd'hui raconter cette partie de mon existence avec des détails aussi précis; autrement ma mémoire n'y suffirait pas, et je serais exposé à tomber sans cesse dans des erreurs matérielles. Peu à peu, prenant goût à cette besogne et ne sachant qu'écrire, je me mis à m' analyser moi-même, comme faisaient les anciens avec tant de bon sens : à faire I examen écrit de mes sensations, de mes idées, de toute ma nature morale enfin.

Or c'est à compter de ce jour surtout que je vaux

le peu que je puis valoir, car c'est de ce jour que datent les quelques améliorations que j'ai pu apporter à ma nature, et par-dessus tout, mieux que tout, ma résignation absolue aux décrets de la Providence. C'est de ce jour, de ce jour seulement que date pour moi le calme relatif dont mon âme a constamment joui depuis ce temps, malgré les orages de toute nature qui ont assailli ma difficile existence. Je me souviens encore du soir où, après avoir longtemps écrit sur mes sentiments religieux, qui alors, il faut bien le dire, étaient plus que médiocres, j'en arrivai à cette conclusion, que je devais un hommage quelconque au Créateur. Je me souviens encore, et je me souviendrai toujours probablement, de l'espèce de confusion qui me prit lorsque je reconnus que presque tous les préceptes de notre religion , que j'avais si souvent combattus au sortir de mes classes, étaient fondés sur la nature même, et sur le bonheur réel de l'humanité. Ce soir-là, je restai pendant toute la nuit sans dormir, pensant et écrivant. Au matin, je me levai si changé que ma mère elle-même, qui tant de fois m'avait prédit ce bouleversement de ma nature morale, n'eût pas reconnu son fils dans le philosophe religieux que j'étais devenu. Le naufrage, la solitude, et surtout ma lampe,

m'avaient fait un autre homme. Il suffît bien souvent d'un éclair pour montrer le vrai chemin; il suffit d'une étincelle pour embraser du bois qui sommeillait inutile, snns chaleur et sans rayonnements !

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