CHAPITRE XI
l*e phare de Robin Jouet. — L'Océan en révolution. — Une avalanche d'arbres et un convoi de naufragés. — Les secrets d'un tourbillon.
Si occupée que je m'étais fait ma vie solitaire, je n'en pensais pas moins au départ un peu chaque jour et surtout chaque nuit. L'idée de la douleur de ma mère à mon sujet me tourmentait au delà de toute expression. Je la voyais sans cesse interrogeant les capitaines de navire sur les chances que j'avais eues de gagner un rivage, supputant les jours qu'une lettre met à venir de Gayenne à Paris, en lin attendant au milieu des angoisses et des larmes le retour pos-
sible du naufragé. Cette pensée finit même par m'envahir à ce point que je pris la résolution de partir à tous risques.
Seulement, comme je continuais de redouter l'Océan depuis mon aventure du tourbillon, et que le propre de ma nature est de ne me décider que lentement à quitter d'où je suis, je temporisais. Tantôt je prétextais vis-à-vis de moi-même de l'état de la mer ou du vent, qui ne soufflait pas vers la côte d'une manière assez suivie; tantôt, ne trouvant pas mon radeau suffisamment complet pour le voyage, je combinais quelque nouveau gréement. Si bien que les jours, les semaines, puis les mois même coulaient, et que je ne partais point : pauvre mère !
Mais c'est mon sort, et je dois le suivre, d'attendre patiemment pour tous les actes importants de ma vie l'heure marquée par la Providence. Tout me va de soi-même alors; sinon tout m'échoue. Un phénomène imprévu, quoique fréquent dans ces parages, vint me marquer mon heure , et me faire partir dans la journée même de l'événement.
Un peu par passe-temps de solitude, mais surtout en vue de réaliser mon idée fixe de départ, j'avais fait de mon arbre - observatoire une sorte de phare diurne. Je lui avais piqué des chevilles et installé une
rampe de lianes qui tournaient autour de son tronc depuis la terre jusqu'au sommet comme un véritable escalier. Dans son bouquet de feuilles, à son faîte, j'avais établi une sorte de fauteuil composé de cinq ou six lianes, entre lesquelles je m'asseyais comme dans un vrai fauteuil placé sur une terrasse. EnCn j'avais attaché à son sommet une grande perche affublée d'un de mes draps en guise de drapeau pour appeler le monde. Si j étais resté dans l'île une semaine de plus, j'eusse évidemment inventé quelque lampe nocturne et installé un phare au grand complet.
Tout cela m'avait coûté beaucoup de temps et de peines. À trois ou quatre reprises j'avais failli dégringoler du haut de ma cime, parce que, mon observatoire ne restant pas immobile ainsi que ses collègues en astronomie, le vent me balançait parfois le plus désagréablement du monde. Or, si j'étais tombé , je me serais tué pour le moins , car mon fauteuil était placé juste à quatre-vingt-cinq pieds du sol. Pour couronner l'œuvre, cela ne pouvait me servir à rien , ou du moins à pas grand'chose , comme vous l'allez voir; mais malgré tous ces inconvénients, à cause même de quelques-uns d'entre eux, cet observatoire faisait mon bonheur.
L'homme parfois est un être si étrange ! Quand il
prend une idée fixe, juste ou fausse, c'est un tau- ;
reau qui voit du rouge. Il marche à son but tête
baissée, sans même regarder les routes, et plus son
idée lui coûte cher, plus il l'aime ! I
Peu à peu j'avais fini par monter à mon phare tous I
les jours, matin ou soir. J'y emportais une lorgnette de campagne que je tenais d'un de mes beaux-frères, et qui , pour être restée quelque temps sous la vase avec ma malle, n'en était pas moins excellente. Là, l'œil au guet , la lorgnette braquée en tous sens , attentif à chaque lueur du lointain, j'interrogeais'1'horizon souvent pendant plusieurs heures de suite. Mais l'horizon de ces mers est désert comme elles; l'homme ne le traverse que par hasard , de loin en loin , pour pêcher, ou entraîné hors route au souffle d'une tempête. Bon gré mal gré, mes yeux s'abaissaient fatigués de ne rien voir, et alors mon esprit, baigné de solitude, s'abîmait dans des rêveries si longues et si perdues, que souvent la pleine nuit me surprenait là -haut. Pauvre héron perché sur ma cime d'arbre, silencieux et solitaire comme lui, je finissais, comme lui aussi peut-être , par m'endormir à force de regarder !
Mais, tout en m'absorbant par intervalles dans ces contemplations rêveuses, je n'en poursuivais pas
DE HOIilX JOUET. 23!>
moins mon idée fixe, qui était de retourner en France. Partant de cette réflexion que les navires allant à Cayenne devaient forcément passer dans la route suivie par la Fortune, c'est-à-dire celle où j'étais tombé à la mer, je comptais en découvrir un arrivant du large. Alors aussitôt, je descendais de mon arbre, je m'embarquais, je courais au-devant du passant sur mon radeau : — et, ma foi , sans vergogne , je laissais là mon île à la garde de mon retour, si je revenais !
C'était une série de projets plus impraticables les uns que les autres, à moins qu'un bâtiment ne fît route par aventure à reconnaître les îles et ne m'aperçût courant après lui. Mais, tout impraticable qu'elle était, je n'en caressais pas moins cette idée avec amour. Je la regardais comme beaucoup plus facile à exécuter qu'un voyage à la terre ferme, dont les lenteurs périlleuses grandissaient de plus en plus dans mon cerveau. En vue de la mettre à exécution, je finis même par tenir mon radeau toujours suive , gréé, prêt à prendre la mer sur l'heure. Ce mode de départ était devenu mon chiffon rouge, et je ne voyais plus que cela.
Comme on le peut facilement présumer, ces stations, pas plus que mon drapeau, ne m'avancèrent « rien. Quatre ou cinq fois, j'entrevis au large,
bien loin , presque hors portée du regard , une voile blanche cinglant soit au nord, vers les Antilles, soit au sud, vers le Brésil. Une fois, une seule, je vis distinctement, entre la terre et moi, une grande barque à voiles rougeâtres , qui allait rapide comme une hirondelle dans la direction de Gayenne. Aussitôt j'agitai mon drapeau afin d'appeler son attention; mais mes signaux , probablement inaperçus, restèrent sans réponse, et je ne gagnai à ma découverte qu'une forte courbature , pour m'être démené comme un possédé à faire flotter mon drapeau. Cependant, chaque jour, malgré ces déceptions, je retournais à la même place, fidèle au poste et regardant toujours sans rien voir, lorsque l'événement suivant me tira de cette apathie contemplative.
Un matin, vers six heures environ, comme j'examinais la terre ferme, il me sembla voir reculer la ligne verte dont elle se composait, à ce point que je la voyais de moins en moins. J'attribuai ce changement, d'abord à mes yeux fatigués de regarder, puis à quelque humidité tombée sur ma lorgnette, et, afin d'éclaircir mes verres, je les essuyai même avec une feuille. Mais la terre , loin de se rapprocher pour cela, continua de s'éloigner, et à maintes places finit même par disparaître.
Bientôt, entre mon île et le rivage, je vis la mer bouillonner, puis se dresser par grandes vagues sem- % blables à celles d'une barre qui remonte l'embouchure d'un fleuve : c'était la première fois que je voyais pareille chose. Gela ne ressemblait en rien aux marées ni aux tourbillons que j'avais subis dans les eaux de mon banc. Au lieu de courir à plat, sans vagues, l'Océan se soulevait comme sous le coup d'une tempête locale ou d'une éruption de volcan sous- marin. Cependant de ce côté de l'horizon l'atmosphère ne portait ni un nuage ni un souffle de vent, et, partout ailleurs que dans l'endroit où se passait l'étrange phénomène, régnait une mer d'huile, comme disent les matelots.
Presque en même temps que ce vaste soulèvement maritime, un bruit sourd analogue à celui d'un fracas de tonnerre lointain retentit dans l'espace. Faible d'abord, effacé par la distance, il finit par grandir au point de dominer tous les* bruits de l'île, lorsque le flot qui le causait fut arrivé jusqu'à elle. Depuis, au pied du Niagara, sous la chute canadienne, le mugissement de la cataracte m'a rappelé celui de la mer ce jour-là.
C'était le fracas précurseur de quelque cataclysme de la nature, le cri de guerre de l'Océan déchaîné.
Machinalement, sans me rendre compte pourquoi, Je jetai un regard inquiet sur mon île. Les oiseaux ne criaient ni ne volaient comme de coutume au lever de l'aurore; et une sorte de stupeur semblait avoir saisi tous les êtres animés, dans l'attente d'un grand conflit des éléments. A part cela : les arbres étalaient au-dessous de moi leurs cimes vertes, ainsi que chaque jour ; l'atmosphère était si calme que les folioles des palmiers elles-mêmes pendaient immobiles; le soleil se levait dans une brume de pourpre, et ses rayons obliques, à peine sortis des flots, scintillaient sur la mer comme sur une nappe d'or. Le réveil de la nature était splendide.
Mais je n'eus guère le temps de voir tout cela. Une haute vague se leva sur l'Océan, en face de mon île : se mit en route : sombra deux ou trois fois sur ellemême comme si elle avait peine à se former : puis arriva mugissante, droite, jaunâtre, et si haute que je crus qu'elle allait tout submerger. Mais je la vis se briser sur les palétuviers, qui disparurent sous un nuage d'écume.
Au même instant, le sol trembla, et je sentis distinctement frémir mon arbre. De même que le passage des lourdes voitures fait trembler les maisons de nos rues, à entendre tinter leurs verre-
ries, le choc de l'Océan avait fait trembler l'île entière. Presque en même temps un souffle de vent, qui sur sa route courba toutes les têtes des arbres, m' arriva si fort que mon palmier s'inclina comme un roseau. Une brume épaisse, la poussière de l'avalanche me noya un moment dans sa froide obscurité; puis presque aussitôt l'atmosphère redevint calme et pure.
Après s'être brisée en abordant mes îles, cette vague monstrueuse se reforma de l'autre côté sur la pleine mer, et continua de courir dans la direction du banc inondé. Là il me sembla qu'elle prenait des proportions gigantesques. Mais je ne la voyais plus que de dos et un peu de côté , ce qui me faisait la mal juger, de telle sorte que je ne puis rien préciser à cet égard. Deux ou trois vagues de même nature passèrent ainsi successivement, avec une semblable violence, prenant la même route et me paraissant grandir de la même manière , à mesure qu'elles s'éloignaient de la terre ferme. Avec la dernière d'entre elles s'effaça peu à peu le fracas de tonnerre qui les accompagnait, et je n'entendis plus que le bruit lointain d'une mer de tempête.
Je croyais déjà que tout était fini, lorsque je m'aperçus qu'à la suite de ces vagues un courant de
foudre s'était formé. La mer allait rapide, jaune, écumeuse, encore bien plus que pendant les marées. J'estimai , d'après la vitesse de ses épaves , qu'elle devait courir dix à douze nœuds à l'heure. Après s'être divisé comme les vagues qui le précédaient pour passer aux deux côtés de l'île , ce courant tourna tout entier sur ma gauche, vers le sud-est, dans la direction des deux petites îles voisines de la mienne et par delà dans le large, à la suite de ses flots avantcoureurs.
Pendant quelque temps j'examinai, sans me déranger, cette espèce de torrent de mer que j'entendais battre les arbres du rivage; mais je réfléchis qu'il passait précisément du côté d'une petite baie au fond de laquelle j'avais construit un hangar en branchages, qui me servait à la fois de havre et de maison de pêche. C'était là que je resserrais mon radeau, mon filet, mes lignes, tous mes ustensiles maritimes, en un mot. Or, bien que j'eusse établi ce hangar sous les palétuviers, afin qu'il se trouvât garanti par eux contre les vagues, l'Océan, ce jour -là, me parut capable de casser les amarres et de tout emporter : je descendis de mon observatoire , et courus dans la direction de la baie.
Je m'embarquais toujours là pour pêcher ou aller
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soit aux îles voisines, soit à quelque extrémité lointaine de mon île elle-même, et, à force de passer de ce côté , j'avais tracé entre les arbres un véritable sentier que je suivis en courant; j'arrivai en moins de dix minutes. Ma cabane et mon radeau étaient à leurs places ordinaires, parfaitement tranquilles sous la forêt, qui avait l'air aussi tranquille qu'eux. Néanmoins le flot était monté de plus d'un pied audessus de sa hauteur habituelle. En outre, au lieu du calme de marbre que le manque d'air laissait toujours à l'eau dans cet endroit, une sorte de frisson sous-marin presque imperceptible agitait la mer. Quelque chose d'insolite se passait évidemment dans la nature, soit sur l'île, soit en dehors.
La vue dp ce calme relatif m'inspira l'idée de voir de près l'étrange phénomène que je n'avais pu apprécier qu'imparfaitement à la distance où j'en étais sur mon observatoire. C'était inutile et peu prudent. Mais, vous l'avez dû deviner déjà par mes récits mêmes, la curiosité est une des bases de ma nature. Il n'est jusqu'au fond des puits que je n'aime à sonder, et volontiers parfois j'y descendrais pour les mieux voir, si cela n'était pas trop fatigant et surtout trop bête. Je détachai mon radeau, et, monant dessus, m'avançai dans la direction du rivage.
J'avais environ trois cents mètres à parcourir sur l'eau, sous bois, par une sorte de chenal sinueux dont j'avais çà et là émondé les branches afin de pouvoir m'embarquer et débarquer plus facilement. Pendant quelque temps je n'entendis que les frôlements de mon radeau glissant contre les troncs des palétuviers. Mais, à mesure que j'avançais, les bruits de la mer, moins assourdis par la distance et les arbres, devinrent plus distincts. Un ronflement sourd roulait sous la forêt, répercuté par les troncs des palétuviers et grondant comme un feu de poêle. Ce bruit étrange , remplaçant le silence habituel de cette solitude, avait quelque chose de sinistre. Proportions gardées de ce que les orages de la nature sont aux frêles colères des hommes , on eût dit une de ces rumeurs indéfinies qui sourdent des foules aux heures des révolutions.
Peu à peu je sentis mon radeau s'agiter sous moi. L'idée me vint qu'un feu souterrain faisait bouillonner la mer; je plongeai vivement ma main dans l'eau : l'eau était froide. Je continuai d'avancer. Bientôt , quoique je fusse encore loin de l'Océan , je trouvai le flot clapotant entre les arbres, lourd , jaune et battant chaque tronc par vagues frangées d'écume. Le courant d'ailleurs était nul , ce qui me permit
d'arriver facilement jusqu'à la limite des palétuviers, au fond de la baie. Une fois là, je pouvais déjà distinguer ce qui se passait au large; mais j'étais trop loin, je voyais mal, et, puisque j'avais tant fait que de venir au théâtre, je voulais être aux premières places. Devant moi, à l'une des extrémités du croissant formé par la baie, j'apercevais le flot qui passait rapide, courant vers la pleine mer, conséquemment laissant en dehors de son action le rivage où je me trouvais. Le meilleur et le seul endroit pour bien voir était à l'extrémité de ce croissant. Je résolus d'aller jusquelà, si je pouvais, en rasant les palétuviers pour être à portée de me réfugier dessous dans le cas d'une invasion soudaine du courant. La mer était mauvaise; mais, avec de la prudence et le voisinage des arbres, je pouvais atteindre mon but sans grand danger. Je partis.
L'émotion du péril doublait mes forces; j'arrivai très-vite et sans encombre jusque tout près des arbres de l'extrémité de la baie. Là le flot passait dans toute sa force, et si je ne m'étais pas tenu aussi constamment sur mes gardes, mon radeau eût été emporté comme une feuille, tant il se trouva subitement sous l'action du courant. Mais depuis quelques instants je n'avançais qu'à travers les branches; j'eus le temps de me re-
tenir à elles, et, me sentant arrivé aussi près que possible , je m'occupai de choisir une place d'où je pusse regarder à mon aise. Je la trouvai de suite; car un mince rideau d'arbres me séparait seul désormais du singulier cataclysme que j'étais venu contempler.
La mer continuait de courir avec une vitesse vertigineuse, mais sans autre bruit que le grondement de ses vagues. Elle passait lourde, presque plate, tant elle était épaisse. Cela ressemblait à une avalanche de boue de macadam se précipitant en silence vers un abîme inconnu. Naguère, à Naples, en voyant couler la lave du Vésuve, j'ai repensé à cette vase. Mais la mer l'emportait sur le volcan. L'eau est plus effrayante que le feu.
Aussi loin que ma vue pouvait aller, à perte de regards, je ne vis que ce flot. Une bise humide et froide sifflait dans l'air; le ciel s'était chargé de nuages , et les torrents de cette vase sans reflets déferlaient silencieux et mornes. Avec leur masse boueuse allaient pêle-mêle des branches, des fleurs, des feuilles, des quadrupèdes et même des oiseaux, tous morts. Des poissons emportés aussi, morts aussi, montraient par intervalles leurs écailles d'or ou d'argent souillées de boue. Végétaux et animaux, tout cela courait à demi enterré , brisé , froissé , vaseux , ayant
déjà perdu ses formes d'existence. On voyait que tout cela avait été pris par l'Océan et roulé longtemps dans ses vagues épaisses, où les poissons eux-mêmes ne pouvaient plus ni vivre ni surnager.
Je crus voir passer la mort , une mort immense , ensevelissant la nature entière sous son linceul de boue. Un frisson me prit à la nuque. Je rentrai la tête sous la forêt pour me soustraire à cette vue , et peu s'en fallut que je ne retournasse de suite à ma cabane. Mais la curiosité fut plus forte que l'horreur : je restai. Toutefois j'attachai mon radeau par ses deux bouts aux deux plus gros arbres que je trouvai à ma portée, et m'enlaçai d'un bras autour d'une branche dans la crainte de tomber. Mon aventure du tourbillon me revenait à l'esprit mêlée à cette mer, et j'avais peur d'être entraîné aux abîmes une seconde fois. Il faut avoir une Eurydice à reprendre chez Pluton, pour tenter à deux reprises l'empire des morts.
Ainsi installé, j'avais peu de chose à craindre, pourvu que les palétuviers qui m'abritaient ne fussent pas emportés; mais ils étaient solides, et formaient contre le courant un rempart véritable. Ainsi, lorsqu'une foule suit une grande artère de ville, les rues adjacentes à celte artère peuvent servir d'obser-
vatoires que la foule en mouvement ne fait qu'effleurer. Par le fait de la direction du flot, j'étais dans une rue adjacente à son avalanche, et de là je pouvais tout voir sans être emporté. J'abattis quelques branches qui gênaient ma vue , et me trouvai comme dans une stalle d'orchestre, avec l'Océan pour acteur et pour scène. A partir de ce moment j'oubliai tout pour regarder.
Longtemps , pendant une heure ou plus , je l'ignore tant j'étais absorbé, ce flot de mort déferla devant moi , ne charriant que des débris. Mais peu à peu la scène changea. Les arbres arrivaient. Bientôt ils devinrent si nombreux qu'on ne voyait plus qu'à peine la mer qui les portait. On eût dit une forêt sans fin naviguant à fleur d'eau. Presque tous étaient en feuilles , chargés de branches , et à la monotonie de leur verdure je reconnus des palétuviers.
Pendant longtemps leur avalanche uniforme déferla ainsi, sans autre bruit qu'un sifflement analogue à celui du vent dans les sapins. C'étaient les bruits combinés de la brise et du flot passant à travers ces torrents d'arbres. A part cela, rien ne troublait cette solitude en mouvement; elle ne portait pas un seul être animé, quadrupède ou oiseau, rien que des arbres et puis des arbres, comme dans l'Océan des
vagues sur des vagues. N'eussent été quelques rares aigrettes volant par intervalles au - dessus de cette verdure et l'éclairant de leurs lueurs blanches, on eût dit une forêt maudite dont Dieu avait retiré les êtres.
Mais subitement, comme par un coup de baguette magique, la scène changea, et, de déserte qu'elle était, se vivifia d'une façon bizarre. Au lieu des palétuviers et de leur verdure monotone, des arbres de toutes tailles arrivèrent pêle-mêle chargés de lianes, de fleurs et de plantes parasites, autant que mon domicile aérien lui-même. Presque tous étaient couverts d'oiseaux vivants, qui avaient l'air d'être parqués là par des mains humaines, tant ils étaient les uns sur les autres et bien rangés. Aucune espèce n'était mêlée à l'espèce voisine; aucun individu, même isolé, ne se montrait en dehors de sa catégorie. On eût dit le classement méthodique d'un muséum d'histoire naturelle.
Ainsi telle étendue d'arbres comportant peut-être une centaine de pieds carrés convoyait exclusivement des aras rouges; telle autre, des aras bleus. Ici déniaient les perroquets verts; là, les guaras rouges. Et il en passait ainsi de diverses espèces, surtout des perroquets, non point par milliers, mais par mil-
lions, comme passent des sauterelles au-dessus de la morne Afrique.
La presque totalité de ces naufragés de nouvelle espèce se tenait coite, silencieuse, et, pour ainsi dire, fichée sur la branche où elle était. Leurs ailes seules s'étendaient par moments pour soutenir leurs corps, quand le flot ou quelque choc les faisait osciller sur lçurs mouvants perchoirs. Au-dessus et autour de chaque variété quelques oiseaux de même espèce voltigeaient en poussant des cris si discordants qu'ils dominaient les sifflements de la bise. De temps à autre un des sédentaires prenait son vol , se joignait a la bande aérienne, puis se mettait à voltiger, lui aussi, au-dessus de la place qu'il venait de quitter. Au moment où la cohorte emplumée commença d'arriver devant la pointe de l'île, quelques-uns, se détachant de leurs compagnons de naufrage , se posèrent sur les arbres qui m'abritaient, sans plus s'inquiéter de moi que si j'eusse été l'un d'eux. Vers la un de cet étrange convoi , un grand ara bleu vint même se poser sur mon radeau , où il resta jusqu'à mon départ. La peur de la nature avait tout absorbé en eux, tout, jusqu'à la peur de l'homme, cet instinct si rationnel chez les animaux sauvages.
Au milieu des arbres, mais principalement sur
leurs troncs, des quadrupèdes apparaissaient vaguement, comme des écureuils entre des feuilles. Il y en avait de toutes espèces , à en juger par les échantillons que j'apercevais. Chaque tronc mort en convoyait plusieurs : les singes abondaient entre tous. Us passaient, accroupis et tenant embrasée la branche qui les portait, comme s'ils avaient tenu leur dernière ancre de salut; aucun ne bougeait, et tous avaient l'air consterné.
Longtemps l'étrange caravane défila ainsi. Je voyais bien que tout cela avait été surpris par la mer, entraîné à l'eau avec la forêt qu'ils habitaient, et s'en allait je ne sais où , dans la direction de mon banc, sur sa grève ou à quelque tourbillon. Mais je ne comprenais pas comment, rasant une terre, ils ne faisaient point effort pour échapper à l'Océan et bondir jusqu'à mes arbres. Les oiseaux surtout me surpassaient; à peine quelques-uns d'entre eux, rares et comme par hasard , se détachaient de la forêt pour venir dans l'île.
C'est que probablement la peur les paralysait, eux aussi , de même qu'elle m'avait paralysé à l'instant de ma descente au tourbillon. Leurs forces morales et physiques, leurs instincts comme leurs ailes étaient tombés dans la léthargie de l'effroi. Ou bien, qui
peut dire non? peut-être que tous ces naufragés, sachant sous eux, dans leurs eaux, leurs nids et leurs amours, voulaient les suivre jusqu'au bout. Est-ce qu'au jour où Ton perd ce qu'on aime l'envie ne nous prend pas souvent de descendre avec lui sous la terre de sa tombe? Leur patrie, leur famille, leurs aimés, c'était cette forêt, et, puisque tout cela s'en allait aux abîmes, ils s'en allaient avec elle !
Quant aux quadrupèdes , je ne tardai pas à comprendre par mes propres yeux qu'ils avaient raison de demeurer en place , et que leur instinct les éclairait mieux sur leurs possibilités de salut que ma prétendue intelligence. Je vis bientôt arriver le long de moi , à toucher les palétuviers les plus avancés , un gros tronc mort portant à ses deux extrémités un double panache de branches et de racines mortes. Large au-dessus de l'eau de sept à huit pieds pour le moins, long de cent pieds peut-être, il était encore si lourd malgré son manque de feuilles, que les flots le portaient ainsi qu'un navire, sans le rouler.
Son tronc , ses racines et ses branches étaient littéralement chargés d'animaux, comme l'arche sainte elle-même. Tous se tenaient là côte à côte, réunis par le danger commun , ne pensant plus qu'à la
Ils se tenaient dans une telle immobilité qu'on les eût dits tous empaillés.
crainte et ayant oublié pour un temps jusqu'à leurs premiers instincts. Ainsi, sur le gros bout du tronc, les jambes arc-boutées à droite et à gauche, pour tomber moins, deux chevrettes et un broquart passaient effarés. A côté d'eux, presque à les toucher, une panthère noirâtre, accroupie sur elle-même à la façon d'un chat, ne regardait seulement pas ses voisins. Sur le reste de l'arbre, pêle-mêle, des singes, un tamanoir ou fourmilier avec sa longue queue, des oiseaux , et jusqu'à un gros serpent verdâtre enroulé autour d'une racine, se tenaient dans une telle immobilité qu'on les eût dits tous empaillés.
Au moment où cette arche flottante passa devant moi, un peu après son passage, une des longues lianes qu'elle traînait à sa remorque s'accrocha à l'un des palétuviers avancés qui se trouvaient sur ma droite. L'arbre vira de bord comme un navire évitant de flot, et sa masse bousculant tout autour d'elle , arriva par un bout à six ou sept pieds de mes palétuviers. Aussitôt presque tous les animaux placés à cette extrémité, le broquart, une des chevrettes, le tamanoir et des singes se jetèrent à l'eau, chacun à sa manière, ainsi qu'un essaim de nageurs aux bains froids.
Le fourmilier seul arriva. Tous les autres dispa-
rurent emportés par le flot, noyés dans l'eau bourbeuse ou entraînés par les branches des arbres. Mais je vis distinctement le tamanoir parvenir jusqu'aux palétuviers entre lesquels j'étais. Il allait sans paraître se presser, avec sa queue flottante qui surnageait derrière lui comme un long gouvernail. Je le suivis du regard pendant quelque temps à travers les arbres, mais il ne tarda pas à disparaître derrière un d'eux. Quant au tronc mort, la liane qui l'avait un moment retenu avait cassé probablement, car il était déjà reparti, et je ne fis que l'entrevoir, caché qu'il fut aussitôt pour moi par les arbres en feuilles qui le suivaient..
Peu à peu, comme à la fin du défilé d'une foule, les quadrupèdes et les oiseaux devinrent de plus en plus rares. Les palétuviers recommencèrent à passer de même qu'au début, déserts, sans troncs morts, uniformes de verdure et de grosseur à ce point qu'on les eût dits tous sortis du même moule. Quoique mouvant, c'était monotone comme les rivages mêmes de mon île du côté de ces arbres. Cependant je restai encore là pendant quelque temps à regarder couler cette avalanche, sans même penser à m'en aller.
La faim seule me fit partir. L'heure de mon dé-
jeûner était passée depuis longtemps, et comme le théâtre nourrit peu, j'avais une vraie fringale. Dans le but de la satisfaire , je retournai à ma cabane , où je pris une cuisse de hocco , grosse comme une cuisse de dinde, du sel pimenté et une gourde de vin d'ananas; puis, tout en mangeant, j'allai reprendre place sur mon arbre. Je n'entendais ni ne voyais rien , et la curiosité ne m'en venait que plus fort de savoir si l'étrange convoi durait toujours.
Je montai, tenant d'une main mon os inachevé, et de l'autre la liane qui me servait de rampe.
Les arbres couvraient toujours la mer, emportés au flot qui , sans se montrer qu'à peine, les charriait vers le large. Ils formaient sur l'Océan un long sillage de verdure, que je n'estimai pas à moins de cinq lieues en longueur sur une lieue de large. C'était à croire que l'Amérique entière s'en allait en dérive , et je ne connais que les éruptions de lave vomies par l'Etna qui puissent donner une idée approximative de cette avalanche. Quant aux animaux, et même aux oiseaux, j'étais désormais trop loin pour les distinguer, et j'ignore s'il en passait encore par intervalles.
Mais ce qui me surprit pour le moins autant que cette forêt d'arbres noyés, c'est qu'en regardant du