‹ Les aventures de Robin Jouet. Guyane françaiseChapitre 17 sur 28 · LE8 AVENTURES · texte numérisé non relu

LE8 AVENTURES

côté des deux îles voisines de la mienne je ne les vis plus. Vainement je cherchai de tous côtés , me frottant les yeux comme un homme qui trouverait subitement la moitié de sa demeure emportée , je ne vis plus rien. Le flot les avait entraînées toutes les deux, ainsi qu'une partie de mon île elle-même, sur le côté de forêt qui regardait la terre ferme.

Gela commença de me troubler singulièrement. La mer courait toujours, et je distinguais à droite et à gauche de moi des arbres qui tombaient le long du rivage. Où s'arrêterait cette immense débâcle, et mon île n'était-elle pas destinée à s'en aller, elle aussi? Le sort des oiseaux, et surtout celui des singes s'enfouissant dans cette nappe de boue , me revenait sans cesse à la pensée. Je regardais d'un œil de moins en moins rassuré les progrès de la mer, c'est-à-dire la diminution de mon rivage, lorsqu'un nouveau changement qui se fit à l'horizon saisit à la fois mes yeux et mon esprit.

Depuis quelque temps les arbres devenaient moins pressés ; dans leur sillage l'Océan apparaisisat çà et là par grandes taches jaunâtres, qui luisaient comme des flaques d'eau entre des champs de blés verts. Peu à peu , sur trois places situées à plusieurs lieues de distance les unes des autres, je vis cette verdure en-

traînée dans un mouvement circulaire, comme les eaux du gouffre qui m'avait saisi. Des abîmes semblables au mien se formaient évidemment et engloutissaient tout ce que charriait la mer. L/un d'eux était situé très-près de mon île, et je voyais distinctement, au-dessous de la colonne de pulvérin blanchâtre qu'il chassait dans l'air, les arbres tourner autour de lui comme dans une ronde et disparaître.

Bientôt autour de ces abîmes la mer devint libre , sans verdure; chaque gouffre avait dévoré tout ce qu'il avilit attiré dans son orbite. Cependant, près <lu tourbillon le plus rapproché, que je regardais naturellement de préférence , quelques troncs morts, seuls revenus du fond des eaux , continuaient de flotter en dehors de Faction du gouffre. L'abîme semblait ne pas vouloir de ces épaves mortes; car, non loin de là, une espèce de remous, un contre-gouffre peut-être, les vomissait incessamment. A la lorgnette, je distinguais même chaque tronc sortant parfois de l'eau si subit et si droit, qu'on eut dit autant de géants se dressant sur les flots.

Cela me fit comprendre comme par une lueur soudaine de quelle façon j'avais naguère échappé A un gouffre semblable.

Toutes les épaves lourdes, peu flottables, telles

que les arbres chargés de feuilles, étaient englouties sans retour. L'abîme les déposait au fond de la mer, sur ces plages mystérieuses où tant de naufragés dorment

' Dans les goémons verts !

ou, plus probablement, il les livrait à un courant sous -marin, qui, après les avoir promenées sous Peau pendant des centaines de lieues peut-être, les portait déformées à quelque plage lointaine. Les trois tourbillons que j'avais sous les yeux, et le mien par analogie, étaient, je pense, des bouches accidentelles de l'un de ces courants : ainsi de ce fameux gulfstream qui va porter jusqu'au pôle nord les eaux , les végétaux et jusqu'à la chaleur des Amériques intertropicales.

Les arbres morts, au contraire, et ce qui était assez léger pour flotter naturellement, descendaient à l'abîme avec le reste, entraînés au fond de l'eau tout en restant à sa surface. Mais une fois là, chacun de ces débris remontait de lui-même, par sa propre légèreté , comme des bulles d'air ou des noyés de vieille date remontent du fond d'une rivière. Le courant sous- marin, malgré sa force, ne les pouvait pas garder.

La légèreté excessive de mon radeau m'avait sauvé. Après avoir heurté le fond du gouffre, comme faisaient probablement toutes les épaves vivantes ou mortes que le tourbillon entraînait, mon léger esquif avait rebondi à fleur d'eau , hors des vagues circulaires du tourbillon. Quant à expliquer comment nous n'avions pas été mis en pièces , mon radeau et moi, tout ce que je puis dire, c'est qu'au lendemain de l'accident je trouvai la crosse de mon fusil fêlée dans toute sa longueur, et sa plaque d'acier tellement bossuée , qu'aucun choc de ma part n'eût pu produire pareille chose. Il me paraît probable que ce présent de ma bonne grand'mère, solidement attaché sur mon radeau et le dépassant de quelques pouces, avait rencontré le sol le premier, par sa plaque , supporté tout l'effort du coup , et ainsi m'avait sauvé la vie.

Est-ce votre âme protectrice, ma chère aïeule, qui vint alors au secours du petit- fils que vous avez tant aimé sur cette terre ? Ames de nos aïeux , vivezvous encore assez de notre vie pour vous occuper d'elle là-haut? Je ne sais, mais ce que je vous jure, ô ma bonne grand'mère, c'est que j'ai précieusement gardé votre fusil a travers toutes les misfortunes de ma vie; que je l'ai là, dans ma chambre, avec votre

montre , et que souvent , bien souvent , en les regardant, moi je vis encore avec vous!

Quoi qu'il en soit, toutes ces suppositions, justes ou fausses, arrêtèrent fort peu mon esprit au moment où je les perçus. On résout mal des problèmes sousmarins quand l'existence est en jeu; ma situation du moment m'occupait trop pour me laisser le loisir de rêver. J'entendais distinctement tomber les arbres du rivage de mon île , et je voyais leurs cimes s'effacer par longues traînées comme des épis de blé sous les pas d'un moissonneur. L'Océan fauchait. La disparition de mes deux voisines, la vue des tourbillons, le souvenir du mien, cette immense débâcle d'arbres et d'eau terreuse, tout cela me faisait redouter quelque nouvelle mésaventure. Je ne pouvais plus rester en place, et, pour dire toute la vérité, j'avais peur!

Je descendis de mou observatoire, et me dirigeai vers la partie du rivage située sous le coup du flot, à droite de celle dont les palétuviers m'avaient servi de stalle. Ce que je vis là, et ce qui m'arriva par la suite, c'est ce que je vous dirai dans le chapitre suivant; veuillez m'y suivre encore, c'est la dernière étape de ma vie insulaire. A partir de ce moment j'ai vécu, non pas de la vie de tout le monde, hélas! car

il semble que mon pauvre être , prédestiné aux aventures, ne puisse pas rester en repos sur cette terre ; mais enfin j'ai vécu plus ou moins avec mes semblables. Or, autant que vous, plus que vous, peutêtre, je suis fatigué de ma solitude égoïste; fatigué de ce moi perpétuel qu'il me faut étaler sans cesse, puisque jusqu'ici j'ai vécu seul, et conséquemment n'ai pu vous parler que de moi. J'ai besoin de sortir à tout prix de cette existence solitaire, de retrouver des êtres de mon espèce , de vivre enfin de notre vie humaine d'affections échangées. Quand même les singes , eux aussi , seraient des candidats à l'humanité, pour parler comme un illustre écrivain, leur société ne me suffit plus : il me faut la nôtre. Pour l'amour de Dieu , ne me quittez pas au moment où je reviens près de vous.

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