CHAPITRE XII
Ce que peut l'Océan. — Une omelette au désert. — Déménagement pour cause de démolition d'un sol. — La reconnaissance d'un marcassin domestique. — Terres naissantes.
Le temps des contemplations était passé. Je descendis de mon phare , et me dirigeai du côté du rivage où l'Océan me paraissait faire tomber le plus d'arbres. Je voulais juger par moi - même des progrès de la destruction , afin d'agir en conséquence : partir sur-le-champ, ou à mon aise après avoir fait tous mes préparatifs. Je me mis en route vivement, et arrivai bientôt au bord de la mer, guidé par le bruit des arbres qui s'écroulaient. Mais là je ne pus
rien voir sans m'exposer à être entraîné avec la foret même; il me fallut aller jusqu'aux palétuviers que du haut de mon phare j'avais cru voir rester immobiles. Je longeai le bord de la mer à distance, et arrivai enfin à une place favorable.
Le flot de verdure du matin était remplacé par une mer houleuse, qui battait l'île avec une violence indescriptible. Déjà presque toute la forêt ne se composant pas de palétuviers avait été emportée. Il n'en existait plus debout qu'une étroite bordure, et à la façon dont elle croulait sans cesse , il était facile de pressentir que le reste ne tarderait pas à disparaître de la même manière. C'était effrayant à voir, nonseulement par la crainte d'avenir qu'inspirait cette destruction , mais encore par le ravage du moment. Ceux-là seuls qui ont vu l'Océan à l'œuvre en pareilles circonstances peuvent imaginer le déchaînement formidable de ses flots.
La mer arrivait par vagues de médiocre hauteur, mais qui se ruaient sur l'île comme autant de béliers, et à chaque coup faisaient tomber une partie de forêt. Vainement la plage, coupée à pic par l'Océan, dominait les flots de plus de cinq pieds; la mer avançait toujours, ravinant la terre à sa base, sautant dessus par places et la désagrégeant sous ses vagues
chargées de débris. A chaque seconde, des portions de sol tombaient dans l'eau, s'y enfonçaient en se liquéfiant, et, quelles qu'elles fussent, de plusieurs pieds ou de plusieurs mètres de surface, la mer ne semblait pas même s'apercevoir de leurs masses englouties. Son flot destructeur revenait toujours le même, bourbeux, monotone et sinistre. Les troncs, morts ou vivants, qu'il roulait avec lui , accéléraient encore son œuvre. Il les lançait cà et là comme des poutres de catapulte, effrondrait tout sous leurs masses demi-flottantes, et, à la vague prochaine, reprenait en même temps et ses épaves, et les ruines qu'elles avaient faites. D'une étendue de forêt comptant deux lieues de long sur un kilomètre passé en profondeur, il ne restait plus qu'un vaste amas d'arbres flottants: rien que des débris engloutis. Ah! la mer, la mer ! quand elle envahit un sol, il n'y a bien vraiment que Dieu qui la puisse arrêter !
Chaque fois qu'un gros arbre se trouvait sur une des parties atteintes, il tombait avec la terre qui le portait. Si fort, si garni de lianes , si touffu de feuillages et de racines qu'il était, il croulait au flot comme les plus petits, et souvent plus vite encore. Je le voyais peu à peu se dégarnir de terre par un de ses côtés, trembler de sa base à son faîte, ainsi qu'un
chêne sous la cognée du bûcheron, puis s'abattre dans la mer, à côté des troncs mêmes qui avaient aidé à le déraciner.
Pendant une demi-heure que je restai là, je comptai plus de trente gros arbres qui partirent ainsi, sur un espace de cent mètres environ que je pouvais examiner en détail. Quant aux arbustes, ils s'en allaient par centaines. Je ne les entendais pas même tomber, et à peine je les voyais disparaître. Tantôt ils partaient au flot tout droits, avec la terre de leur base, et ne se couchaient que dans la mer; tantôt, au contraire , retenus au rivage par les lianes enlacées à leurs branches, ils restaient là jusqu'à ce que le sol des lianes elles - mêmes fût tombé à son tour. Rien, rien de ce monde ne semblait pouvoir arrêter cette destruction !
Je crus que l'île entière allait ainsi s'en aller pièce à pièce, et, tout en examinant ce grand désordre, je pensais au sort prochain du massif de ma cabane. Mais peu à peu les palétuviers, sur un desquels j'étais, me firent prendre confiance et regarder tout cela avec une sorte de placidité contemplative. Vainement l'Océan en fureur détruisait |e sol à côté d'eux, battait leur longue bordure verte, et venait écumer jusqu'à mes pieds; leurs cimes flexibles s'en-
fonçaient au flot sur leurs avant -gardes à raz de l'eau, mais elles reparaissaient de suite comme des blés courbés par une brise, et se redressant par derrière. Leurs racines enchevêtrées, revêtant le sol de leur lourd filet à mailles protectrices, semblaient le protéger invinciblement contre la fureur des vagues. Ils formaient déjà sur l'Océan un cap avancé de plus d'un kilomètre, dont le flot battait la pointe, mais sans l'arracher, tandis qu'à côté tout s'en allait. Les arbres flottants eux-mêmes, que la mer lançait sur leur phalange verte , cassaient bien ça et là quelques branches , mais sans déraciner rien , et disparaissaient dans leur méandre de feuilles comme des boulets dans une cible.
Cette résistance passive, mais jusque-là victorieuse, me rassura. Avec la mobilité de mon esprit, qui courait alors sans cesse d'un extrême à un autre, je me dis que le danger pour moi, s'il y en avait, était encore si éloigné que j'avais le temps de préparer mon départ à mon aise. Cervelle folle, oubliant le sort des palétuviers du matin, je me dis que la fureur de l'Océan devait tirer à sa fin; que si les palétuviers avaient tenu jusqu'ici, ils résisteraient jusqu'au bout, et arrêteraient ainsi la destruction, puisqu'ils entouraient les deux tiers de l'île. Plus
d'une lieue d'ailleurs séparait ma cabane du rivage inondé; je n'avais donc qu'à dormir sur les deux oreilles, et faire à mon aise tous les préparatifs de nourriture et d'embarquement que nécessitait mon dangereux voyage.
Toutefois la vue de ce grand désordre de la nature m'inspirait un désir de plus en plus vif d'abandonner ces contrées mal assises, où la terre, pas plus que l'Océan, ne restait en repos. Je me promis de partir dès le surlendemain, si le vent et l'état de la mer me le permettaient; car, lorsqu'on n'a pour tout navire qu'un radeau attaché avec des lianes, on ne s'embarque pas comme sur un bateau à vapeur, sans s'inquiéter du temps. Tout en retournant à ma cabane, je me mis à ruminer les préparatifs de mon prochain départ d'un esprit si absorbé que j'oubliai de tuer quelque chose pour dîner. Il était nuit pleine lorsque j'arrivai à mon domicile. J'avais faim, et mon buffet ne contenait pas ce qui s'appelle un radis bon à me mettre sous la dent. J'allai visiter mes collets les plus voisins : ils étaient vides. Je me décidai, quoique à regret, à m'attaquer «i ma basse-cour.
Cela ne m'arrivait jamais, parce qu'autant je tuais des animaux sauvages sans même penser à m'api-
loyer sur leur sort, autant j'aurais eu de répugnance k égorger des animaux nourris et éduqués par moi. Jamais on n'a vu ménagère à serins manger ses élèves ; or mes agamis, mes singes, etc., tout cela pour moi n'était à bien prendre que des serins en cage, des kings -charles de chambre, presque des enfants. Ils faisaient le charme de ma vie solitaire, et, pendant les jours de pluie, nous avions ensemble de grands dialogues, entretenus chez eux peut-être par des espoirs gastronomiques, mais pas chez moi. Dans l'état normal de mon existence, j'eusse jeûné tout un jour plutôt que de tuer un seul d'entre eux; et si, poussé par la faim, j'avais commis semblable philophagie, je crois, en vérité, que mon estomac luimême eût éprouvé des remords.
Hélas! qui m'eût dit alors que bientôt tout cela devait mourir en ma compagnie ! Oui , tout : et ces canards jaseurs, qui parfois me pondaient des œufs comme des poules; ces doux hoccos, aux petits cris mélancoliques me rappelant les piou piou des pierrots de nos rues; ces agamis au beau plumage, dont j'aimais tant l'esprit d'ordre et la familiarité sympathique. Tout, jusqu'à mes singes et mon sanglier lui-même, avec sa bonhomie sans vergogne, Maître Porthos, comme je l'avais surnommé, ce bon
valet qui supportait si bien mes bourrasques, pourvu qu'il eût toujours son quartier de viande ou ses ananas. Il devait périr comme les autres, malgré sa mine bien aise, son œil vif, son ventre rond, ses grognements, qui partout me suivaient d'une façon louangeuse! Mais n'anticipons pas sur l'avenir de ces morts dont je devais être le bourreau involontaire.
Pour le moment, j'avais faim : or ventre affamé n'a ni oreilles, ni cœur. De plus, je partais le surlendemain; il était peu probable que je pusse emmener tout mon monde, et d'ailleurs, une fois à terre, qu'en ferais-je? Assurément je ne les emporterais pas sur mon dos jusqu'à Cayenne, le tout pour leurs beaux yeux! Je tranchai d'un coup de sabre la tête du plus gros de mes canards , qui devait peser dans les six à sept livres pour le moins. Puis, pendant que je plumais mon futur rôti, l'idée me prit de me réconforter un peu des émotions du jour et d'une souffrance indéfinie qui commençait déjà de miner peu à peu mes forces. J'augmentai mon menu d'un plat que je ne me donnais que dans les grandes occasions : je me fis une omelette au lard.
Une omelette? direz- vous. Et avec quels œufs, quel beurre, quel lard, quelle poêle surtout?
Avec des œufs de pigeon dénichés la veille dans une des îles emportées ;
Avec de la graisse de tortue , qui vaut le meilleur beurre de France;
Avec du lard, c'est-à-dire de la chair de sanglier desséchée au soleil, ce qui ne valait pas le diable ;
Enfin avec une poêle, une vraie poêle en palissandre.
Ici vous direz que je suis par trop voyageurromancier, parce que le palissandre sert à faire des fauteuils et non des ustensiles de cuisine.
Je répondrai que le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable; qu'au désert on fait flèches de tout bois, et que, n'ayant à ma disposition que beaucoup de bois et pas de fer, j'avais pris du palissandre. Ma poêle de nouvel acabit eût même été très -bonne, si elle n'avait pas pris feu à chaque omelette , comme un narrateur contredit. Mais, quoi qu'il en fût, c'était une poêle, une vraie poêle , n'en déplaise à votre incrédulité.
Partant de ce souvenir, que je m'étais quelquefois fait la barbe avec de l'eau chauffée dans un cornet de papier, et qu'en conséquence je pourrais bien faire chauffer de la graisse dans du bois, je m'étais suc-
cessivement façonné une marmite et une poêle de même métal. La marmite s'était sottement enflammée , puis cassée dès la première épreuve. Alors j 'avais pris le parti de glaiser la poêle en dessus et en dessous : elle avait résisté. Toutefois je ne m'en servais que très -rarement, parce que je la ménageais, et surtout parce que je n'avais pas tous les jours de la graisse de tortue et encore moins des œufs.
Mondit canard, assisté de ladite omelette et de trois ou quatre verres de vin d'ananas, me constitua un souper succulent pour ma position. L'idée de partir définitivement le surlendemain m'avait remis du cœur au ventre, comme on dit; car rien ne ranime aussi complètement un homme qu'une résolution bien prise , assaisonnée d'un bon repas. Afin de compléter mon bonheur de ce jour, je m'offris même un extra que je ne me permettais également que dans les grandes circonstances, à savoir deux pipes. J'avais retrouvé dans ma malle des engins à fumeur de diverse nature , avec un peu de tabac , trop peu , par malheur: de telle sorte que je le réservais comme la prunelle de mes yeux et ne fumais qu'une seule pipe par semaine. Mais je partais le surlendemain ! Qui donc, quand il franchit son Rubicon, ménage ses
magasins? Je fumai deux pipes de suite en délectant chaque bouffée , malgré le goût et l'odeur de moisi qu'exhalait mon tabac. Puis, l'âme et le corps contents, je m'endormis, sans plus songer à mes dangers, que l'hirondelle, en été, ne songe aux périls de l'automne futur!
Selon l'habitude que j'avais prise par les longues nuits de mon existence solitaire, je me levai aux premières lueurs du jour, et aussitôt habillé, ce qui veut dire nanti d'un pantalon et d'un chapeau , je descendis de ma cabane. Mais, au pied même de mon arbre, j'entrai dans le sol jusqu'aux chevilles. Sans m'étonner de si peu qu'un bain de pied à la vase, parce qu'aux lendemains de chaque grande pluie cela m 'arrivait du matin au soir, je voulus me mettre en marche pour aller à mon radeau; j'enfonçai de la même manière , et sans les racines que je rencontrais à chaque pas, je serais entré jusque par-dessus la tête.
Alors j'examinai les arbres qui m'entouraient : aucun ne portait traces de pluie , mais le sol était tout détrempé. Des amoncellements de feuilles et de menu bois s'étalaient çà et là entre les pieds des arbres, comme après le passage d'un fleuve débordé. On voyait que la mer était venue là, et, qui
sait? peut-être avait battu à grand bruit le massif, pendant le lourd sommeil de mon copieux repas. L'espèce de volière en branchages et en lianes où j'avais établi ma basse -cour, à quelques pas de mon domicile, était enfoncée dans la boue de près d'un pied. Les vingt- cinq à trente oiseaux qu'elle contenait, montés sur leurs plus hauts perchoirs, se tenaient dans une immobilité silencieuse, au lieu de courir à terre en bavardant selon leur coutume. Mon sanglier, que j'attachais depuis quelques jours à cause d'un jaguar que j'avais vu rôder sur l'île, était dans la vase jusqu'au ventre et s'y délectait d'une façon béate. Enfin .un jeune tapir, capturé de l'avant-veille et attaché à un tronc voisin, se tenait debout, appuyé à son arbre sur ses pattes de devant, tandis que ses jambes de derrière, enfoncées dans le sol jusqu'aux cuisses, semblaient soudées sur place.
Je regardai du côté de la plaine. Sur les limites de mon massif, quelques arbrisseaux debout la veille étaient couchés à terre. Avec peine, en enfonçant dans le sol à chaque pas, j'arrivai jusqu'à eux sur la prairie même. Là, une scène de désolation qui est restée fichée dans mon souvenir s'offrit à ma vue.
Aussi loin que je pouvais voir, la plaine était toute
semée de flaques d'eau. Dans sa partie basse, à la place du lac, un large torrent s'était formé, roulant une eau terreuse, chargée d'herbes et d'arbres. Deux des massifs voisins, que j'avais laissés la veille au soir élevant au - dessus de la prairie leurs grands dômes de verdure, étaient couchés à terre, dans un fouillis qui les faisait ressembler à deux grands abatis de bois en exploitation. Un autre était en train de tomber, et de loin je vis même un de ses arbres se coucher lentement dans la boue. Çà et là, sur la plaine, des animaux sauvages, immobiles, beuglant, avaient l'air d'avoir été pris d'une paralysie soudaine. Leurs jambes, entrées dans le sol comme dans une glu, ne pouvaient plus avancer. Il y avait entr' autres un grand cerf qui était, pour ainsi dire, fiché en terre, à cent pas de moi , bramant et tendant de mon côté sa tête branchue comme s'il avait voulu me demander secours.
Pendant plusieurs instants, je restai, en quelques sorte, pétrifié à la vue de cette scène de mort. Cependant il fallait prendre un parti. L'avalanche de la veille avait évidemment passé sur mon île , y avait délité le sol, et menaçait de tout emporter. Je n'avais plus qu'à gagner mon radeau comme je pourrais , et à partir.
Mais partir où? de quel côté? Si la mer était dans l'état de la veille, comment gagner la terre à contre - courant? Gomment flotter sur ces ondes tourmentées, qui roulaient enseveli tout ce qu'elles portaient? De quelle façon gagner seulement mon radeau, à travers cette plaine inondée dont le sol s'enfonçait sous les pieds des animaux sauvages euxmêmes?
Pendant près d'une heure, je fus pris d'un de ces accès d'irrésolution tumultueuse où les projets se heurtent dans l'esprit, si pressés et si contraires, qu'on ne sait auquel s'arrêter. Tantôt je voyais par le souvenir les noyés de la veille défiler devant moi; je me sentais emporté avec eux , étouffé comme eux dans ces ondes de boue : et alors je renonçais h toute pensée de départ. Tantôt, au contraire, mes oreilles s'emplissaient du cri des animaux qui bramaient autour de moi : je fixais du regard, çà et là, leurs corps scellés sur la plaine comme des taches vivantes, mais immobiles : et alors je voulais partir, partir de suite, fuir à tous risques ce vaste enterrement de vivants, qui bientôt peut-être allait monter d'eux à moi.
Cependant, sachant par expérience que ce qu'il y a de plus funeste au monde est d'agir sans réflexion ,
je m'assis sur une racine pour calmer mon cerveau à coups de volonté, penser à ce que j'avais à faire avant de prendre un parti. Au bout d'un quart d'heure environ, voici à quoi je me résolus, et ce que j'exécutai sur-le-champ.
Mon île s'en allait comme s'en étaient allées mes deux voisines, comme avaient dû en partir bien d'autres plus grandes et plus vieilles, à en juger par l'avalanche d'arbres et de boue que j'avais vue passer la veille. Je ne pouvais point y rester, à peine d'y trouver, peut- être dans la journée même , le sort des animaux que j'entendais gémir autour de moi. A tout prix je devais gagner mon radeau. J'essayai de me mettre en marche à travers la plaine; mais, au dixième pas, j'entrai jusqu'au ventre. Si, grâce à mon fusil , je n'étais point parvenu à trouver une racine qui me permit de retourner dessus jusqu'au massif, je crois que toutes mes caravanes eussent été finies.
Sans trop m'effrayer ni me décourager, je revins à mon arbre. J'avais retenu d'un roman de voyage dans l'Amérique du Sud que des chasseurs, tombés dans des boues de l'Amazone, s'en étaient tirés à l'aide de planches. De plus, j'avais vu à Paris, chez un de mes amis, des raquettes en peau de renne,
qu'il avait rapportées du Canada, où les habitants s'attachent ces raquettes aux pieds , comme les Hollandais s'attachent des patins, et de cette manière marchent sur des masses de neiges sans entrer dedans. Ces deux souvenirs , se combinant presque instantanément dans mon esprit, me fournirent un moyen de sortir d'embarras.
Je montai à ma cabane; là je pris la planche qui sur mon ancre me servait de sommier peu élastique. J'en fis quatre morceaux : j'en attachai un à chaque pied , et les deux autres aux extrémités de deux bâtons qui me servaient de cannes de commandement pour enseigner l'exercice à mes singes. Cela fait, après m 'être essayé sur le sol de mon massif, je me mis en route bravement. L'idée était bonne , car je pus marcher sans enfoncer qu'à peine.
J'avais un grand quart de lieue à faire dans cet équipage avant de gagner les palétuviers, où j'espérais trouver un sol ferme. Cela me demanda plusieurs heures, et à deux ou trois reprises je fus obligé de m'asseoir en route, sur des troncs ou des racines d'arbres à fleur de vase, tant j'étais exténué de fatigue. La terre collait à mes pieds, ou plutôt à mes planches, à chaque pas, et il me fallait constamment faire effort pour m'arracher. Cinq ou six
L'iJée était bonne, car je pus marcher ainsi sans enfoncer qu'à peine.
fois je faillis tomber ou enfoncer malgré tout; mais enfin , tant bien que mal , épuisé , baigné de sueur, taché de boue de la tète aux pieds, j'arrivai aux palétuviers.
Là j'ouvris quelques huîtres avec mon sabre , que j'avais eu soin d'emporter ainsi que mon fusil, et, ce jour- là comme bien d'autres, je déjeunai de ce seul plat.
Mes huîtres avalées, je me remis en route. Le sol , c'est-à-dire les racines de palétuviers avaient tenu bon. Je longeai le rivage sous ces arbres jusqu'à l'endroit où était mon radeau , et allai de suite reconnaître l'état de la mer. Elle était comme la veille, houleuse, impossible à tenir sur une aussi frêle embarcation que la mienne. De plus, un vent trèsvif soufflait de terre , c'est-à-dire , en sens opposé à ma direction. Je ne pouvais même pas penser à partir; je revins à ma cabane de pêche. Là, je soupai d'une aigrette, et, à force de le vouloir, je dormis pendant une partie de la nuit.
Dès le matin je retournai à la mer : même temps que la veille. Alors j'allai jusqu'à la lisière des palétuviers , sur la prairie où était le bosquet de ma cabane, afin devoir s'il était encore debout, et ce qui restait de l'intérieur de l'île.
Hélas! pas grand* chose , je vous jure! La mer avait évidemment recommencé à battre pendant la nuit et la journée précédentes. A force de gagner du terrain, elle avait coupé l'île en deux parties. Les palétuviers eux - mêmes avaient été emportés sur le chemin de sortie de l'avalanche ; l'Océan victorieux passait entre leur bordure verte par une large trouée. De plus, ses flots, s'étalant de tous côtés sur la plaine, l'avaient complètement délitée à force de l'inonder et de la battre. Puis, prenant de plus en plus possession du sol, ils avaient conquis presque tous les massifs eux-mêmes, malgré leur élévation. Sur la prairie entière, c'est-à-dire sur un espace de trois à quatre lieues peut-être, il ne restait plus debout que la ceinture brisée des palétuviers et trois bosquets amoindris, parmi lesquels je reconnus le mien.
Quant à mon palmier- observatoire et au massif qui l'entourait; quant aux trente à quarante îlots d'arbres qui, avec lui, garnissaient la plaine; quant à la plaine elle - même et à la forêt de son rivage , tout gisait à la mer. Une vaste nappe d'eau , ou plutôt de vase épaisse, s'étalait à leur place. A peine, ça et là, quelques entassements verts, seuls vestiges des massifs disparus , marquaient encore à fleur de boue
les lieux où des milliers d'arbres s'élevaient naguère. C'était tout ce qui restait de cette oasis, la veille encore, si pleine de verdure, de sève, de cris, de vie équatoriale chaude et luxuriante!
Partout régnait un morne désert dont le grondement monotone de l'Océan troublait seul le silence. On ne voyait pas un seul oiseau dans l'air, pas un poisson sur la vase : rien , qu'une nappe de boue entourée d'un rideau d'arbres, à travers lequel déferlait un torrent. Je me sentis tomber dans cette tristesse sans nom qui doit abîmer les inondés de nos vallées, quand ils voient leur demeure ensevelie sous les eaux. C'était pire encore; car, le fleuve parti , l'inondé de nos terres retrouve son sol et jusqu'à sa masure; pour moi, tout était enfoui sans retour, perdu en vase, disparu comme un mort jeté à la mer et dont le flot lui-même ne garde pas trace. Encore quelques jours, quelques heures peutêtre, et les palétuviers cédant sur toute leur étendue, il ne resterait plus rien, pas même un nonî, de cette terre qui avait fait ma vie pendant plus d'une année !
Je rentrai sous les arbres, l'âme navrée comme au sortir d'un convoi de famille. Jamais je n'avais tant aimé mon île que ce jour-là.
Cependant ma tristesse même m'inspira l'idée que je pourrais peut-être profiter du reste d'existence du massif où était ma cabane, pour y aller en radeau et prendre ce qui pourrait rester de mes effets et de mes animaux. Cette pensée ranima quelque peu mon être brisé. Je réussis à sortir mon radeau des palétuviers, afin de naviguer sur ce qui était naguère une plaine. Excepté à la place du lac , où l'Océan passait par vagues torrentueuses , tout le reste de la nouvelle mer, dans la partie entourée de palétuviers, gardait une immobilité sépulcrale. C'était un peu de peine à me donner, un peu de danger à courir; mais j'en avais déjà tant subi 1 Un peu plus, un peu moins: le danger, quand on s'y trouve, c'est comme le galon: on en prend peu à peu, et on n'en saurait trop prendre, car on n'en a jamais son content!
Aux approches de mon massif, je fus saisi d'un serrement de cœur indicible , ce serrement craintif qui prend l'être entier quand on franchit le seuil d'une demeure chérie, quittée depuis longs jours, et dans laquelle on ose à peine entrer. Je me reprochais silencieusement ces pauvres animaux que je n'avais pas même pensé à délivrer avant mon départ, et qui devaient être morts de faim ou noyés sur place. Je poussai mon radeau aussi près que pos-
sible, jusque sous les arbres, et là, je mis pied à terre avec défiance, craignant d'enfoncer dans la vase. Mais le sol n'était pas plus en eau qu'au moment de mon départ. Alors j'attachai mon radeau à une liane, et, d'un pas anxieux, me dirigeai vers l'arbre de ma cabane.
Sanglier, tapir, oiseaux , tout était à la place précise où je les avais laissés. Les oiseaux, qui de ces deux journées n'avaient rien mangé, avaient l'air très -abattus. Cependant ils retrouvèrent des forces et du gosier pour saluer ma venue libératrice. Je leur donnai de suite quelques racines de manioc, dont j'avais un petit magasin à côté de leur volière. Le sanglier et le tapir étaient couchés dans la boue , et ne donnaient plus signe de vie que par les mouvements de leurs têtes, qu'ils soulevaient à chaque instant comme pour respirer. Ils ne se dérangèrent point quand je passai près d'eux, et Porthos n'eut pas même l'air de me reconnaître , — ce qui était naturel de sa part, car j'avais les mains vides.
Je montai à ma cabane : tout s'y trouvait en place comme la veille au matin. Mes deux singes, qui, par privilège de naissance, logeaient à côté de moi, m'accueillirent avec des gambades surhumaines. Je leur donnai quelques noix; puis, profitant de la conser-
vation inespérée de ma demeure, je chargeai sur mon radeau tout ce que je pus emporter, y compris mes oiseaux et mes singes. Je voulus même y mettre le cochon , et dans ce but j'essayai de me faire suivre par lui comme de coutume; mais à peine fut- il détaché , qu'il proOta de sa liberté pour se vautrer plus avant dans la boue et en retirer un gros os enterré sous lui. Puis, en grognant et son os aux dents comme un vrai chien de cour, il prit sa course vers le centre de mon massif et je ne le revis plus. J'avais autre chose à faire que de le suivre ou de l'attendre ; je donnai la liberté au tapir, et rejoignis mon radeau. Là, j'eus d'abord l'idée de m'embarquer de suite, afin de profiter d'un reste de jour pour retourner sous les palétuviers et passer la nuit dans mon hangar de pêche. Mais je ne pouvais me résoudre à quitter ma cabane , et peu à peu , le sentiment faisant taire la prudence, je me décidai à passer la nuit là, en attendant que le vent, qui soufflait toujours de terre, eût enfin changé de direction. J'avais des chances pour être écrasé , si mon massif éprouvait le sort des autres; mon radeau pouvait être brisé par quelque chute d'arbre, et avec lui mon seul espoir; mais qui donc, ayant un cœur, a laissé sa maison ou son navire au premier souffle d'une tempête? Qui donc,
en quittant une chambre aimée, qu'il allait perdre pour toujours, n'a pas retourné la tête et n'est point revenu maintes fois sur ses pas , comme pour ramasser la dernière parcelle des jours qu'il faut quitter?
Je distribuai à mes pensionnaires le corps de l'un d'eux, mort noyé dans la boue. Ils le dévorèrent si complètement, qu'il n'en resta que les plumes des ailes. Gela fait, j'attachai mon radeau à l'endroit le plus sec que je pus trouver, c'est - à - dire que je le mis hors portée de la chute des gros arbres. Puis, après avoir soupe tant bien que mal avec un second canard , je montai à ma cabane , et là m'étendis pour dormir. Mais ma volonté, cette fois, ne fut pas la plus forte; mon corps et mon jcœur avaient trop souffert pour obéir. Le sommeil ne vint pas, et je passai toute la nuit debout , tantôt écoutant les bruits lointains de la mer, tantôt en proie à mes souvenirs, et repassant comme sur un livre ouvert toutes les pages de ma vie.
Alors l'idée me vint de laisser du moins, si je pouvais, une trace quelconque de mon passage sur cette île, qui allait s'effacer du globe peut-être, mais qui peut-être aussi , refaite et agrandie, deviendrait l'embryon d'une grande terre. Je pris mon couteau, et,
lentement, à mon aise, en grosses lettres d'un pouce de haut, je gravai l'inscription suivante sur la partie du tronc de l'arbre à laquelle était adossée ma cabane :
« Je suis resté sur cette île du 25 novembre 1826 « au 6 mars 1828. En la quittant, j'en prends « possession pour la France, et lui donne le nom « de Caroline.
« Robin Jouet ,
« Soldat an 3e d'infanterie de marine. »
L'aube me surprit comme j'achevais cette inscription. Je partis. Le soleil se levait radieux, et une brise du large ridait légèrement la surface des flots. Je regagnai sans peine mon hangar de pêche , et de là me dirigeai vers la pleine mer.
Au sortir de la baie, j'arrêtai un instant mon radeau, et me mis debout afin de regarder une dernière fois ces lieux où j'avais été heureux.
Le soleil, en plein levé, dardait d'aplomb sur les palétuviers ses rayons enchanteurs qui dorent tout ce qu'ils éclairent. La forêt submergée de l'avant -veille semblait s'être arrêtée en mer, à partir de mon île jusqu'à perte de vue dans la direction du banc de mon naufrage. Au-dessus d'elle, comme au-dessus
d'une plage naissante, des millions d'oiseaux volaient par bandes en tourbillonnant dans l'espace, et se posaient tout à coup à certains endroits. On eût dit qu'ils cherchaient et trouvaient des places nouvelles où fixer leurs nids. A la lorgnette, je crus même distinguer des singes qui agitaient les hautes branches, comme s'ils eussent été sur des arbres vivants. La mer, encore épaisse , s'en allait portant à cette forêt échouée les flots de son limon générateur. Des promesses de reconstruction terrestre semblaient sourdre de partout, et un mystérieux espoir de vie nouvelle germait dans mon cœur comme dans la nature. Je partis presque consolé , et désormais , tout entier au voyage, je hissai ma voile. Une faible brise la prit, et, malgré le courant contraire, je me vis avancer lentement dans la direction de la terre ferme.