‹ Les aventures de Robin Jouet. Guyane françaiseChapitre 19 sur 28 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Une traversée en radeau. — Branle-bas de combat. — Les savanes du cap Nord. — Morts de bêtes et agonie d'homme. — Une tasse de bouillon rêvée à propos.

Pendant trois heures environ, je naviguai ainsi: avançant lentement vers la côte , que je ne voyais pas encore; me retournant par intervalles vers les restes de mon île, pour juger de ma vitesse et jeter comme un dernier regard sur le passé. Peu à peu les contours des palétuviers , effacés par la distance , se déformèrent dans le lointain; je ne vis plus que leurs cimes, qui, voilées à leur base sous la brume des flots, me semblèrent monter dans le ciel, par

l'effet d'un mirage analogue à celui de mon arrivée. Puis enfin tout disparut: l'Océan, l'espace, la brume, avaient dérobé l'île entière à mes yeux. Je me trouvai encore une fois en pleine mer, sans autre horizon que celui du ciel et des flots.

Je pense que je dus faire , pendant ces trois heures, une lieue ou deux tout au plus. C'était bien peu , en comparaison de ce que j'avais à faire, c'est-à-dire une dizaine de lieues, d'après mon estime, qui était mauvaise. C'était beaucoup, avec un courant contraire et une embarcation aussi lente que la mienne. D'ailleurs j'avais confiance, ce qui, en mer comme dans la vie, est le point principal; confiance dans la ténacité de ma résolution d'arriver à terre; confiance surtout dans la Providence, qui, selon mon jeune jugement mûri par la solitude, m'avait trop de fois sauvé pour ne pas me sauver encore.

Préparé de longue date à cette traversée , j'avais pièce à pièce fait de mon radeau une variété de navire, capable de tenir la mer même par un gros temps, et conséquemment moins susceptible de se briser en route. Le radeau primitif de mon naufrage, modifié par le temps et l'expérience, s'en était allé en détail comme le fameux couteau de mon grand - père , comme mes premiers rêves , comme un peu tout dans

la vie! à peine il en restait quelques amarres, et encore! J'avais remplacé le plancher de tiges de feuilles par des troncs de bois véritable, des troncs de balsa, que j'avais trouvés échoués sur un rivage de mon île, et que je sus plus tard venir du Pérou, où on les emploie précisément à faire des radeaux de fleuves. Je l'avais pourvu d'une quille mobile de mon invention, d'un gouvernail, d'une espèce de cabestan, de trois ancres et d'un mâtereau avec deux voiles en fin paillasson , qui prenaient le vent tout aussi bien que des voiles véritables.

Comme embarcation , cela ne ressemblait à rien du tout. C'était une variété de train de bois flottant, bizarre, étrange, sans formes reçues, lent comme une tortue. Mais enfin je l'avais essayé plusieurs fois dans ma baie , par des mers assez mauvaises : il était solide sur l'eau, et assez apte à profiter du vent pour marcher même au plus près. Sur toutes choses , je pouvais rester dessus pendant plusieurs jours s'il le fallait; car il était assez fort pour porter, non-seulement ma personne et celles de mes animaux, mais des provisions autant qu'il me plairait d'en embarquer. J'avais dessus jusqu'à de l'eau douce enfermée dans un tronc d'arbre creusé. Jugez du reste! C'était une vraie barque hollandaise , une jonque de Chine , avec

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