‹ Les aventures de Robin Jouet. Guyane françaiseChapitre 20 sur 28 · Ô4 LES AVENTURES · texte numérisé non relu

Ô4 LES AVENTURES

toutes les nécessités de la vie,.... sauf la famille, hélas!

Au bout de trois heures environ, la brise cessa. Dès lors , comme le flot continuait de courir en sens opposé à ma direction , je dus jeter l'ancre pour ne point être emporté en recul , et perdre ainsi la route que je venais de faire. C'était un des moments critiques du voyage. Mon ancre , ou plutôt mon grappin tiendrait-il? Tout le succès de ma traversée reposait sjir lui; aussi en avais -je emporté trois, et chacun, d'eux fabriqué de mon mieux avec de forts morceaux de- bois vert chevillés les uns sur les autres. J'avais même poussé la précaution jusqu'à couler dans l'un d'eux, le plus gros, deux livres de plomb de chasse, le meilleur de ma provision. Chacune de ces ancres portait en outre, çà et là, quelques chevilles sortantes et pointues en guise de dents d'arrêt. Mais j'avais eu beau m'ingénier, le moindre grappin de fer eût valu mieux que cela, et, pour résister à des courants aussi violents que ceux de ces mers , mon pauvre bout de bois était bien faible; je le sentais. Aussi fut-ce avec un vif sentiment de joie que je le vis prendre de suite, et m'arrêter comme eût pu le faire une ancre véritable.

Selon toutes probabilités de marées, j'avais plu-

sieurs heures à rester là ; j'en profitai pour faire le déjeuner de mes commensaux et le mien. J'avais trouvé sous les palétuviers deux agoutis, l'un noyé de la nuit, et l'autre près de l'être. Je partageai l'un tout cru à mes animaux, qui l'avalèrent en quelques secondes; puis je mis rôtir l'autre à mon fourneau de mer,- comme j'appelais une écaille de tortue remplie de terre sur laquelle je faisais les fetfx de mes repas quand je péchais : m fut mon dîner. Tout en le digérant, je m'endormis d'un œil, en voulant me réveiller et me réveillant incessamment pour ne rien perdre d'un vent favorable ou de la prochaine marée. Gomme j'avais à naviguer pendant toute la nuit probablement, et peut-être toute la journée du lendemain , selon le temps , je voulais me mettre en forces autant que possible, sans cependant allonger ma traversée.

Le mouvement du radeau , qui évitait de flot au courant contraire , me fit lever tout à fait. Je hissai l'ancre, à grand'peine malgré mon cabestan. Tandis que je la rangeais à sa place, je vis venir vers moi , sur la mer, une bande d'animaux qui grognaient comme de véritables sangliers qu'ils étaient. Ils arrivaient par le côté de mon île , formant sur l'eau un triangle semblable à celui que forment les oies dans

l'air, nageant avec une telle facilité que , bien qu'ils fussent à une assez grande distance , ils me rattrapèrent très- vite. Mais, à quarante mètres de moi environ, le sanglier de tête, et les autres par suite, semblèrent hésiter. Le désordre se mit dans leurs rangs; il décrivirent un demi -cercle autour du radeau, et j'entendis s'élever de la bande un grognement trèssignificatif de déception. Évidemment ils m'avaient pris pour une terre, un arbre échoué, je ne sais, quelque chose enfin sur quoi ils comptaient se reposer.

Ce spectacle n'avait d'ailleurs pour moi rien d'insolite. Autour de mon île , notamment dans la baie dont je vous ai parlé, j'avais plusieurs fois vu et même tué à la mer des animaux qui allaient d'une rive à l'autre. Mais le sanglier de l'Amérique méridionale est encore moins policé que le nôtre , et tout petit qu'il est, c'est une des rencontres les plus capricieusement dangereuses des déserts sud -américains. Seul , il n'est pas plus redoutable que nos cochons domestiques; mais il ne va guère que par bandes comptant depuis vingt animaux jusqu'à mille et au delà, qui passent tout le temps où ils ne mangent point à aiguiser leurs défenses sur les racines des arbres. Pour peu qu'une de ces bandes s'irrite

contre quelque chose ou en veuille goûter, ils foncent dessus tous ensemble, sans s'occuper de rien que de satisfaire leur fougueux caprice. Puis , renversant l'ennemi sous leur choc presque irrésistible par sa simultanéité soudaine, ils le lacèrent avec leurs défenses tranchantes et le mangent, quel qu'il soit, animal ou végétal, racine, homme ou jaguar. Un jour, dans le lac, j'avais été non pas mangé, mais Culbuté par une bande de cette espèce , et je n'avais dû mon salut qu'à un plongeon fait à propos. Je connaissais mon monde.

Pendant quelques instants, je me bornai à examiner ces nouveaux compagnons de traversée. Évidemment ils considéraient mon radeau ou ma personne avec une attention et des grognements de plus en plus marqués d'hostilité. La fantaisie passait par leurs têtes de monter à l'abordage de mon radeau ou de se ruer dessus et de le briser, ne fût-ce que par instinct de destruction. Us étaient quarante à cinquante, qui tournaient et retournaient en grognant comme pour s'exciter à la lutte. Chat échaudé craint l'eau froide : je tirai mon sabre, et armai mon fusil. Puis, pensant qu'une démonstration visuelle de forces les effraierait encore plus qu'un coup de feu , je frappai vivement l'eau avec mes rames, en faisant autant

de remue -ménage aquatique qu'un apprenti rameur à son début.

Soit que cette manifestation armée ait suffi pour leur enlever toute idée agressive : soit plutôt qu'ayant affaire ailleurs et me regardant comme bon à rien, ils ne m'aient pas jugé digne d'un temps d'arrêt: ils parurent renoncer à leur projet d'abordage. Je les vis se réunir en un conciliabule dont les grognements, uniformes pour mon oreille humaine, me firent l'effet d'une acclamation d'unanimité. Puis presque aussitôt, reformant ses rangs dans le même ordre qu'à l'arrivée, toujours grognante, nageant si bien côte à côte qu'on eût dit un gros poisson à fleur d'eau T la bande reprit sa course dans la direction de la terre ferme.

Je croyais en avoir fini avec elle, lorsqu'à l'instant où elle arriva par mon travers en me dépassant, l'un d'eux se détacha et vint droit à mon radeau. C'était un souper tout trouvé; je pris mon fusil et mis l'animal en joue, attendant pour tirer de l'avoir à bout portant. Mais presque aussitôt je reconnus Porthos, à la corde qu'il traînait à sa remorque attachée autour de son cou. Je relevai mon fusil, et, oubliant les oublis de cet enfant prodigue, je le fis monter sur mon radeau, où il s'établit dans un

Je reconnus Porthos , et je le fis monler sur mon radeau.

coin; comme s'il avait habité là depuis sa plus tendre enfance.

Quant à ses compagnons, ils continuèrent à nager dans la même direction que moi, mais en allant bien plus vite, de sorte que je les perdis de vue au bout de quelques minutes. Il était évident qu'ils faisaient route vers la côte comme moi , et que leur instinct leur enseignait à la fois le voisinage d'une terre , leur direction et jusqu'à l'heure favorable de la traversée. A la rapidité de leur nage et avec le courant qui les portait , ils devaient arriver en une seule marée. C'est un des exemples les plus curieux d'émigration animale que j'aie jamais vus , et cela seul , à mon sens , suffirait pour prouver l'intervention divine dans les affaires de ce bas monde.

Hasard! dira-t-on. Pur hasard dont mon imagination a fait un enchaînement de faits réglés par une volonté providentielle! Hasard! qui pousse à temps voulus, selon les besoins de leurs espèces, les hommes vers la jeune Amérique, les pécaris vers la terre , les hirondelles dans le sud! Hasard! qui gouverne la nature entière, depuis le ciron caché dans les herbes jusqu'au soleil des cieux, avec un ordre si admirable que l'homme ne rêve même pas machine plus merveilleuse en ses évolutions! Hasard! qui nous a faits

et qui nous mène, nous, ces types achevés, ces résumés complets de tous les êtres animés de notre globe terrestre ! Ah ! si c'est là le hasard , et si nul rayon d'en haut n'en éclaire les aventures , convenez du moins, convenez que ce hasard est si bien dirigé, qu'il lui faut d'ailleurs quelque main suprême pour l'empêcher de s'égarer sur ses routes!

Cette rencontre me donna un nouveau courage, et, après avoir orienté mes voiles, je me remis à nager avec ardeur. Mais j'avais beau faire et modifier ma voilure ou ma façon de ramer, j'avançais très-peu. N'eût été le courant qui me por^ tait, je fusse resté en route pendant plusieurs jours, au train dont j'allais. Mes rames, insuffisantes pour la lourde, masse de mon radeau , ne faisaient qu'à peine sentir leur influence, comme j'en pouvais juger aux débris flottants que je ne dépassais que bien juste. Quant au vent, c'était tout au plus s'il courbait les herbes pendantes des bords de ma voile. Mais à part ces lenteurs, la traversée, somme toute, marchait bien. La mer était belle : les courants médiocres : il ne passait presque pas d'arbres : mon radeau se comportait admirablement ; cette marée tout entière se passa très-bien pour moi, ainsi que mon second ancrage qui arriva vers le soir.

Bientôt la nuit me prit. Gomme j'avais depuis longtemps combiné ce voyage et prévu le cas d'une traversée nocturne, je m'étais à l'avance orienté sur une étoile, et je trouvai facilement ma direction. Mais, malgré tout, il fait si sombre la nuit, et on a toujours si peur de se tromper quand on n'y voit pas clair! Lorsqu'il s'agit de repartir, je ne me laissai dériver au courant qu'avec une inquiétude qui croissait d'autant plus que j'avançais plus vite. Vers le milieu de la nuit, comme pour calmer mes craintes chimériques, il me sembla voir un feu, ou tout au moins une lumière, en face de moi. Mais cette clarté ne brilla qu'un instant. Je crus m'être trompé , ou avoir pris pour un feu terrestre quelque étoile filante égarée à fleur d'eau.

Enfin le jour parut, et avec le jour mes craintes, .mes déceptions, mes espoirs renaissants. Dès que j'y vis assez clair pour découvrir quelque chose , je grimpai au haut de mon mât, dont la cime était juste à dix mètres au-dessus du sol de mon radeau. Là, les pieds sur un taquet que j'avais dans ce dessein même cloué à cette place, j'attendis le grand jour. Il se leva enfin lentement, et, à sa lueur grandissante, la terre apparut en face de moi. Elle me sembla tout près. Je redescendis la joie dans l'âme, et. bien que fati-

gué, souffrant même que j'étais depuis la veille, je saisis mes rames.

Au bout d'une heure de nage environ , je remontai de nouveau à mon mât. C'est ma manie incurable de vouloir voir clair, très -clair à tout ce que je fais, et d'en bas, au raz de la mer, je voyais bien de la verdure, mais rien de plus. Au haut de mon mât, je pus distinguer jusqu'aux arbres du rivage : ce n'étaient pas des palétuviers. Le soleil les éclairait directement, et à la lorgnette je découvrais les troncs. Mes bêtes et moi , nous mangeâmes un peu de viande salée, cuite pendant la nuit, et je me remis à ramer avec une ardeur fiévreuse.

Mais j'eus beau nager, la marée contraire me prit, et, bon gré mal gré, il fallut encore jeter l'ancre. Cette nouvelle station ne m'apporta d'ailleurs aucun autre accident qu'un courant de foudre et quelques arbres facilement évités à l'aide de mes longues rames. Enfin je pus lever l'ancre et me remettre en route comme les autres fois. Au bout d'une heure à peine, j'étais assez près du rivage pour compter les arbres, c'est-à-dire à quelques cents mètres.

Pendant un assez long temps il me fallut longer la côte , sans pouvoir débarquer. La marée battait avec force , déracinant un arbre de temps à autre ,

et j'eusse risqué d'être brisé, soit par une de ces chutes, soit par les vagues qui heurtaient violemment le rivage. De plus, je rencontrais maints endroits où la mer avait si peu de profondeur, que mon radeau glissait dans la vase et n'avançait plus qu'à la gaffe. Il me fallut m'éloigner un peu de la côte. Enfin, tout en cherchant sans la trouver une place favorable où débarquer, j'avisai une embouchure de fleuve dans laquelle j'entrai. Là, j'avançai très -vite, grâce à la marée et au vent qui l'accompagnait. Des arbres comme plantés, tant ils étaient réguliers, bordaient les deux rives. Mais, à travers leurs troncs , çà et là clair- semés , on apercevait à droite et à gauche la clarté d'une plaine, qui me parut ressembler tout à fait à celle de mon île.

Je mis pied à terre , satisfait comme vous le pouvez penser; car, tout souffrant que j'étais déjà à ce moment, j'étais loin de m'attendre à la douloureuse épreuve que je ne tardai pas à subir. J'entrai assez avant dans la savane, afin de découvrir quelque habitation ou tout au moins trace de vie humaine. Mais je n'aperçus ni cabanes, ni cultures, ni bestiaux, rien qui m'indiquât la présence de mes semblables. Partout, aussi loin que je pouvais voir, ré-

gnait une grande plaine ondulante, couverte d'herbes, avec des lacs, ou plutôt des marais dans ses parties déprimées , des bosquets d'arbres sur ses monticules. J'allai à l'autre rive : même chose.

Alors, après avoir abattu quelques perroquets pour le déjeuner de mes animaux et le mien, je revins à mon radeau. Le fleuve dont je remontais le cours paraissait descendre du nord-ouest, c'est-à-dire de notre Guyane. Je pouvais tout au plus faire un peu trop de chemin en le remontant, et, dans ma pensée, cette route m'offrait bien plus de chances pour trouver des habitations. J'ignorais alors qu'on fait quelquefois des centaines de lieues à travers le continent de l'Amérique méridionale sans rencontrer traces d'hommes. Moi qui vous parle ici j'ai , dans un autre voyage à travers le bas Pérou, passé dix- huit jours pleins, naviguant pendant chaque journée, sans rencontrer un homme , un seul , pas même un Indien errant. Sur la côte des Guyanes, depuis l'endroit où j'étais jusqu'à Mapa, c'est-à-dire à plus de trente lieues de là, j'eusse pu me promener pendant des semaines entières, sans trouver non plus ni un homme, ni une habitation.

La route, qui, vu mon ignorance du pays, me parut donc préférable à suivre fut de continuer à

remonter la rivière en radeau, plutôt que de longer la côte. Quant à me lancer à pied dans l'inconnu de ces vastes savanes, leur étendue monotone et demi-noyée commençait à me faire trouver mon voyage à Gayenne moins facile que je ne l'avais rêvé. En outre, cela me permettait de rie pas abandonner encore mes animaux et mon bazar, ce qu'il m'eût fallu faire absolument; car au vrai désert on ne trouve ni chevaux, ni mulets, ni même d'Indiens porteurs : ce qu'on emporte, il faut le porter sur son dos. Enfin, et sur toutes choses , cela convenait à mon état corporel, qui laissait plus qu'à désirer. La mauvaise Tiourriture, le climat et les émotions multipliées que j'avais subies pendant ces quinze mois de solitude difficile avaient profondément altéré ma santé. Depuis près de six semaines je souffrais, encore légèrement, il est vrai, mais je souffrais déjà d'un mal qui, pour n'être pas toujours avoué , je ne sais pourquoi , n'en est pas moins très -fréquent et souvent mortel dans les pays neufs. J'avais un commencement de dyssenterie , pour dire le mot. •

Je revins donc sur mon embarcation, et,- profitant à la fois du reste de la marée et du vent favorable qui l'accompagnait, je continuai de remonter le fleuve. Tel que je l'avais installé, mon radeau était

d'ailleurs assez confortable pour me remplacer une habitation. S'il était lent à la mer, sur fleuve, à l'abri des grands flots et en n'allant qu'au courant, il était presque aussi commode que le nid de mon arbre. J'y avais, pour abri contre la pluie ou le soleil , une cabane véritable , assez grande pour y tenir couché tout de mon long, assez haute pour y rester assis. J'y possédais à portée de main toutes mes affaires usuelles, mes provisions, mes effets, mes ustensiles de cuisine. Les arbres de la rive me fournissaient du bois mort pour faire mes feux; et enûn avant tout j'avais autour de moi de l'eau douce à discrétion. Certes, l'eau n'est pas ce qui manque dans l'Amérique du Sud; au plein centre des Cordillères elles-mêmes, à mille lieues de l'Océan, il y a des vingtaines de rivières qui roulent plus d'eau à chacune d'elles que tous les fleuves ensemble de telle autre contrée. Mais la géographie n'est guère science française; j'ignorais cela, et j'avais trop souffert de la soif pendant les premiers jours de mon naufrage pour m'exposer encore à ce supplice en restant sur le bord de la mer. Je me décidai donc sans peine à ne point quitter le fleuve jusqu'à ce que j'eusse rencontré un guide.

Durant une partie de la journée, tant que la

marée monta, je naviguai avec elle, toujours sans rien voir qu'une bordure d'arbres sur les deux rives, et derrière cette bordure une savane sans fin; c'està-dire l'herbe qui verdoie , comme dans l'histoire de Mme Barbe -Bleue; ce qu'on peut rêver au monde de plus monotone. Cependant, tout triste qu'était cet horizon, je le préférais encore à celui de la mer ou d'une forêt , parce que je croyais avoir plus de chances pour y découvrir une habitation. D'ailleurs je n'étais pas venu là pour m'occuper de paysage ; je ne cherchais à l'horizon qu'une chose, une seule, la trace d'une créature humaine, quelle qu'elle fût. Mais, pas plus que sœur Anne , je ne voyais rien venir.

Dans la seconde moitié du jour, quand les eaux du fleuve , au lieu de remonter vers leurs sources, descendirent à la mer, me ramenant d'où je venais, je m'attachai à un arbre de la rive et dormis là tant bien que mal. Au commencement de la nuit, les moustiques me tourmentèrent si fort que j'arborai ma moustiquaire. C'était une fort belle œuvre de ma fabrication, qui prenait tout l'intérieur de ma cabane ou à peu près, et me garantissait des moustiques sans trop me priver d'air. Elle était aussi mal taillée que mal cousue, mais tout en gaze, s'il vous plaît : de la gaze que ma mère m'avait fait emporter

pour cataplasmes, disait-elle! Pauvre bonne mère! si elle avait vu les souffrances de ce fils qu'elle eût volontiers élevé dans du coton :. comme elle eût gémi, grand Dieu! comme elle eût brûlé des cierges et fait des neuvaines à sainte Geneviève , notre patronne, pour qu'elle lui ramenât sain et sauf le fils qu'elle pleurait! •

La journée du lendemain, puis celles des trois surlendemains , se passèrent de la même façon ou avec des variantes médiocres. Je rencontrai sur ma route cinq ou six lacs ressemblant plus ou moins au lac d'Enghien, par leurs herbes encombrantes et leurs rives plates, mais sans villas d'aucune espèce. La marée, en les remplissant, faisait déborder leurs eaux très - loin dans les terrés : de telle sorte que la savane, souvent tout à fait inondée, semblait ne plus finir. Au lieu de perroquets je tuai et mangeai des hérons-butors, des canards, et surtout du poisson, dont il y avait tant et tant, que je crois en vérité que j'eusse pu en prendre à la main. Enfin, je faisais de moins en moins de route, parce que mes forces physiques et morales, abattues par la maladie, déclinaient de plus en plus; A part cela, ces quatre journées s'écoulèrent pour moi d'une façon absolument semblable à la précédente. Je naviguais

pendant les marées montantes : je mouillais le long de la rive quand le fleuve courait en sens contraire , employant le temps de ces stations forcées à chasser, pêeher, préparer me& aliments , et surtout souffrir.

Comme on peut le présumer, je n'avançais pas beaucoup à cette manière d'aller, mais enfin j'avançais encore plus qu'à pied À pied ! comme si d'aucune façon je l'avais pu faire! Pour sol, aux deux bords du fleuve ou des lacs que je traversais , je jie voyais le plus souvent que de l'eau, surmontée à rares places de quelques bouquets d'arbres solitaires. De plus,, la maladie me travaillant avec le crescendo rapide qui est le propre de cette souffrance quand elle arrive à l'extrême, j'avais à peine la force de descendre à terre un peu chaque jour. Là, dans l'eau et les herbes , je mettais un pied devant l'autre pendant juste le temps qu'il m'en, fallait pour tuer mon futur repas , ou casser le bois mort de mon prochain rôti; puis, aussi vite que possible, je revenais à mon radeau»

Dès le. commencement du second jour, j'avais tout à fait perdu le fil du fleuve, à travers le réseau inextricable de canaux naturels, de lacs, de marais, d'eaux quelconques enfin au milieu desquelles je me trouvais de plus en plus engagé. Il m'eût fallu tout

au moins la pelote d'Ariane pour suivre une route" directe sur un même cours d'eau. D'ailleurs, y avaitil et y a-t-il jamais eu un cours d'eau réel dans ces oontrées inondées, où la terre est l'exception, où les fleuves et les lacs se croisent, se mêlent, s'enchevêtrent dans un labyrinthe tel , que celui de l'ancienne Crète devait être peu de chose, comparé à celui-là? Je me bornais à avancer aussi constamment que possible dans le nord-ouest, afin de ne descendre ni à la mer, ni dans le Brésil , où je n'avais à ce moment nulle envie d'aller. Souvent j'étais forcé de revenir sur ma route , parce que je ne trouvais plus assez d'eau ou de largeur, plus souvent encore, parce que je m'apercevais au soleil que le canal où j'étais entré déviait soit au sud, soit à l'est. Alors je rétrogradais à grand'peine, en m'accrochant aux arbres de la rive avec une espèce de croc en bois, que je m'étais fabriqué pour la circonstance et qui me servait bien plus souvent que mes rames.

Pendant onze jours pleins, onze jours d'ennuis, de fatigues, de souffrances, j'errai ainsi, sans rencontrer un seul être humain. Les eaux, toujours douces, un peu bourbeuses, mais généralement assez bonnes , me paraissaient désormais courir dans tous les sens, sans route fixe, comme des troupeaux sans

berger ou des soldats sans chef. Souvent, le même canal recevant la marée par ses deux issues à la fois, je restais à peu près immobile entre deux courants contraires qui se neutralisaient. Puis enfin, l'un des deux remportait, chassait l'autre , et alors je suivais ou je m'arrêtais selon la direction du vainqueur. Je ne crois pas qu'il soit possible de trouver nulle part ni d'imaginer semblable pêle-mêle aquatique. L'homme lui-même, malgré toutes les excentricités désordonnées auxquelles il se livre pendant les temps de tourmentes, est moins étrange, moins variable en ses caprices que les eaux de ces parages. C'est que là aussi, comme dans les phases tourmentées de l'humanité, les eaux et la terre sont en pleine facture; c'est que là aussi tout naît, tout croît, tout se fabrique en ce moment même. Or les adolescences des continents, comme celles des peuples et des hommes, sont presque toujours semées de fougues, d'étrangetés, de désordres même, qui semblent être le fumier obligatoire de tous les enfantements de ce monde.

Je passai au mouillage le onzième jour en entier. La maladie m'avait épuisé à ce point que je ne pouvais plus diriger mon radeau. Non - seulement je n'étais, à la lettre, qu'une variété de spectre, hâlé.

décharné , maigre à pouvoir jouer l'homme-squelette en baraque de foire: mais, ce qui était bien pis, je n'avais plus aucune force physique. En outre, je sentais peu à peu mes forces morales s'en aller avec mon corps; car dans notre frêle machine humaine tout s'enchaîne par d'admirables lois, et le. mens sana in corpore sano est plus vrai qu'on ne pense. Cependant deux choses contribuaient à entretenir en moi la volonté, cette force étrange. qui m'a éparr gné bien des malheurs auxquels,, plus qu'un autre, m'expose incessamment ma nature aventureuse. La pensée de laisser ma dépoyille à ce sol noyé m'était pénible au dernier point; puis, sur toute chose, je voulais revenir en France avant de. mourir. L'idée de m'en aller d'ici -bas sans dire adieu à ma mère me tourmentait à l'excès. La mort imminente et la souffrance qui, par intervalles, me déchirait aux entrailles ne m'occupaient que d'une façon. secondaire : je les acceptais l'une et l'autre avec une résignation religieuse dont je ne me serais même pas cru capable. Mais je voulais revoir ma mère et la France, mourir dans notre Paris, sous le soleil natal, et ne pas me coucher dans cette terre de boue, sans una croix sur mon corps , sans les os des aïeux pour dormir en famille.

Cependant il faut se résigner à tout sur ce monde de soumission et d'épreuves, vivre comme Dieu le veut , mourir où il veut , quand il veut. Je n'ai encore vu personne d'ici -Bas (fui ait réussi à vivre à son gré, toujours et pour tout; personne qui né s'en aille quand son heure tinte.

Le douzième jour, dans l'après-midi , mon heure me parut approcher. Depuis la veille déjà je ne pouvais plus ni marcher, ni me traîner même appuyé. Je donnai liberté pleine à tous* mes animaux. Mais , hélas! malheureuses bêtes, il était trop tard. Fatigués de iiè pas manger à leur gré, car, n'ayant plus la force de pêcher, je ne leur donnais plus que de la viande salée : fatigués surtout de ne pas manger à leur faim : affamés et malades eux aussi comrtie l'égoïste maître qui ne les avait pas libérés assez tôt, ceux qui n'étaient pas morts se mouraient.*

Pauvres bêtes! je les verrai bien longtemps eomme je les ai vues ce jour -là pour la dernière fois. Les singes, lorsque j'eus coupé leurs attaches , essayèrent de gagner les branches de l'arbre auquel mon radeau était amarré. L'un d'euxihême y réussit, et, tout épuisé qu'il était de maladie ou de faim, réussit à grimper sur une branche transversale. Mais là ses forces le trahirent , il tomba sur le bord du radeau ,

puis au fleuve où le courant l'entraîna. L'autre ne parvint même pas à se lever.

Porthos, lui, était mort de gloutonnerie, le cinquième jour de mon entrée en rivière. J'avais pris, ou plutôt s'était pris de lui-même à l'hameçon, un gros poisson pesant au moins trente livres. Faible comme je l'étais, j'avais dû patiemment attendre sa mort par immersion avant de le haler contre mon radeau. Une fois là, je lui avais coupé mon dîner, c'est-à-dire de quoi faire une soupe. J'en avais jeté un morceau à mes singes, un quartier aux oiseaux, et j'avais laissé le reste à Porthos. Avec sa voracité ordinaire, dom pourceau fit place nette du tout, l'hameçon compris. Or c'était un gros hameçon avec chaînette : mon vorace compagnon se l'entra dans le palais, je crois, à la nature des grimaces et des efforts que je lui vis faire. Il était trop inhabile de ses pattes pour se tirer de peine , et moi trop faible pour l'assister. Après une agonie de deux mortelles heures, pendant lesquelles il aggrava encore sa blessure avec le cadavre d'un des perroquets qu'il essaya de manger, je le vis hoqueter, s'étendre et mourir.

Les oiseaux trépassèrent en détail , les uns pendant le premier jour, les autres le lendemain , à compter de la journée où il ne me fut plus possible de leur

donner autre chose que de la viande salée. Au moment où , désespérant tout à fait de les laisser à personne ou de les pouvoir nourrir, j'ouvris leur volière, il n'y avait plus de vraiment debout qu'un jacami. La pauvre bête , arrivant à ma vue plutôt qu'à la liberté que je lui rendais , s'en vint encore becqueter dans ma main vide, hélas! comme elle avait coutume de le faire chaque jour. Puis, chancelant sur ses pattes affaiblies , elle se coucha dans l'herbe à côté de moi , à l'entrée de mon toit, et mourut là pendant la nuit. J'étais si faible et si indifférent à tout, que les mouches et les vers se chargèrent seuls de son cadavre ou plutôt de son squelette , car il eût pu rivaliser avec moi de maigreur affamée.'

Pauvres , pauvres animaux ! compagnons aimés de ma longue solitude, lorsque je pense qu'ils sont tous morts par ma faute , morts de faim pour n'avoir pas été libérés en temps propice, un souvenir de reproche, presque un remords me saisit. Mais j'espérais toujours rencontrer enfin une habitation et les y laisser, ou me guérir et leur rendre une liberté utile, peutêtre même me faire suivre par eux jusqu'à Cayenne, et de là en France. Qui sait si je ne l'eusse pas fait sans la maladie? Porthos et les agamis surtout me suivaient si bien ! Il fallait les voir courant derrière

moi, en étendant leurs ailes ou picorant les herbes de la route. On eût dit des chiens, des valets véritables, et non des bêtes sauvages apprivoisées.

fie'ne fut qu'à moitié ma faute après tout! je mourais un peu chaque jour, et tout en les soignant de mon mieux , ce mieux n'était guère qu'une mort en détail. Encore un jour au plus, et il me faudrait sur leurs traces m'en aller to sleep, to dream ! vivre d'une autre vie, la vie qu'il plaira au Créateur de nous donner, comme il lui a plu de nous faire celle-ci! Sera-t-elle pire que la vie de ce monde ? Je ne le crois point; car je ne vois pas pourquoi ceux qui, pendant le présent voyage, ont descendu le fleuve de leurs jours , soumis à Dieu , sans faire de mal à personne et faisant le plus de bien qu'ils ont pu ; je ne vois pas pourquoi ceux-là craindraient* l'inconnu. Pour ma part , je vous le juré , j'ai beau sonder mon âme , l'ausculter partout, j'ai foi dans la bonté divine, et je n'ai crainte que d'une chose , c'est dé souffrir longtemps avant ma dernière étape.

Quoi qu'il advienne , il n'en est pas moins vrai que le treizième jour après mon arrivée à la côte prétendue ferme je me sentis m'en aller tout à fait. Il y avait déjà près d'une semaine que je partais en détail jusqu'à vingt fois par vingt-quatre heures. Depuis deux

11 me sembla qu'une main silencieuse me soulevait la tôle , et me faisait boire doucement un bon bouillon bien chaud.

jours je ne me levais plus que bien juste. Depuis la veille je sentais ma tête vagabonder je ne sais où; et entre ce singulier état d'avant mourir et le dernier moment lui-même je m'imagine qu'il n'y a pas grand' chose. Ce doit être comme le crépuscule de l'aurore. On n'a plus la pâle lueur de cette vie; on n'a pas encore le grand jour de la vie future.

Au plus fort de ma somnolence mourante, il me sembla qu'une main silencieuse me soulevait la tête et me faisait boire doucement un bon bouillon, bien chaud. Je me laissais faire comme un bébé dans les bras de sa nourrice , et je buvais sans en savoir plus que ledit bébé. Puis j'entrevoyais la même main poser à côté de moi une tasse pleine, me faire un signe d'adieu et disparaître avec la forme vague dont elle dépendait. A travers les limbes épaisses qui voilaient mes sens et ma pensée , il me sembla même sentir mon radeau osciller, ainsi qu'au départ d'un visiteur, ' et tout rentrer dans le silence.

Je me réveillai comme d'un rêve, incertain si je vivais réellement de la vie que je rêvais, ou d'une autre existence étrangère à celle du moment. Mais presque aussitôt la triste réalité, avec son cortège de souffrances, se fit jour dans mon esprit. Seulement je me sentais dans le regard et le cerveau une sorte

de clarté inaccoutumée , qui me laissait percevoir les objets extérieurs , comme je ne l'avais pas pu faire depuis longtemps.

Le soleil se couchait dans un lac dont les eaux endormies miroitaient à travers les arbustes de la rive. Ses rayons doraient l'espace autour de moi par échappées scintillantes, et la nature m'apparaissait radieuse. Tous les arbres étaient verts, toutes les branches avaient des fleurs , et des parfums sans nombre embaumaient l'atmosphère. Au-dessus de ma tête1, du haut d'un acacia auquel était amarré mon radeau , de belles grappes de fleurs roses pendaient comme des promesses. Par intervalles , aux caprices d'une brise ou d'un oiseau , des corolles détachées de leurs calices tombaient dans la rivière et jusque sur moi : on eût dit que la nature voulait m'ensevelir sous des fleurs. Des martins-pêcheurs aux ailes bleues volaient d'une rive à l'autre. Deux beaux cottingas se becquetaient sur une basse branche , tandis que dans le haut une bande de perruches agitait les feuilles comme une brise de printemps. Des colibris passaient dans l'air à chaque seconde , et un grand papillon plus diaphane qu'une gaze planait autour des herbes de mon lit, m'effleurant de ses ailes, et par intervalles venant se poser jusque sur moi. Cette lumière de soleil cou-

chant, ces parfums, ces bruits d'oiseaux, toute cette senteur embaumée de nature virginale, baignaient mon être halluciné, comme la suave effluve d'une affection en pleine fleur.

Je regardai d'un œil de tristesse ce monde splendide qu'il me fallait quitter. Je repensai de nouveau à la France , à Paris , à ma mère ; puis bravement j'enfonçai ma tête dans les herbes de ma couche , afin de ne pas m'attendrir en des regrets inutiles pour cette vie terrestre que j'allais perdre. Pauvre mousse tombé du navire qui , désespérant d'être entendu , plonge à la vague et meurt sans pousser un cri , j'espérais mourir plus vite en ne voyant rien d'ici-bas!

Cependant je ne sais quel sentiment plus fort que ma volonté me fit relever la tête malgré moi. Si mon rêve était vrai pourtant! Je regardai du côté ou j'avais cru voir poser une tasse. La tasse y était. Je la pris d'une main frémissante, et, la portant à mes lèvres, je bus une longue gorgée. C'était encore chaud et sucré.

Cette fois, je ne pouvais plus douter. A grand'peine, après maints efforts, je me mis sur mon séant et regardai de tous côtés; mais je ne vis rien. Cependant un chapeau de paille d'une finesse extrême gisait à côté de moi sur le radeau. Mon instinct de malade me

révéla un chapeau de femme. Je me sentis sauvé. C'est comme une fatalité de mon existence aventureuse, que, dans chaque grande détresse de ma vie, j'ai toujours été sauvé par la main d'une femme. Gela peut sembler étrange, mais cela est ainsi, et dès cette époque , c'est-à-dire avant que les événements m'aient confirmé ce fait, j'avais déjà l'instinct de sa préexistence. Je me sentis sauvé.

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