CHAPITRE XIV
Une payse cayennaise. — Histoire de l'hôtesse de Robin Jouet. — Comment on peut être surveillé au désert. — Habiletés de femme. — Le maître du capim.
Soit effet du breuvage, soit plutôt effet moral réagissant sur ma nature physique , je passai une nuit presque bonne comparativement aux nuits précédentes. Je dormis quelques heures et attendis le jour sans trop souffrir, mais non sans impatience. Je me disais avec raison que celle qui m'avait sauvé ne pouvait point ne pas revenir, ne fût-ce que pour jouir dû succès de son œuvre et chercher son chapeau. Dès la première heure du jour, en effet, j entendis le. bruit
d'un canot glissant sur l'eau ; et presque aussitôt un choc , puis un mouvement léger, agitèrent mon radeau. Je vis apparaître une femme dont le visage jeune encore était doux, quoique très-caractéristique, et empreint d'un cachet d'étrangeté indéfinissable pour moi. Elle portait un madras rayé, noué à la créole, une veste de toile rougeâtre ouverte sur le devant, et un long pagne de coton serré autour du corps qui lui descendait jusqu'à moitié jambes.
Elle commença par ramasser son chapeau , puis , tout en le mettant par-dessus son madras , dit deux ou trois mots que je ne compris pas à quelqu'un qui devait être dans le bateau d'où elle était sortie. Une voix fraîche lui répondit les paroles suivantes , dont je devinai la signification sans les comprendre , ni surtout m' expliquer dans quelle langue elles étaient dites.
a Moi l'avé dit. Et l'enfirmo, como s ta? sta mort? »
Ma visiteuse cependant était arrivée jusqu'à moi. Au moment où elle se baissait pour ramasser sa tasse , je lui tendis une main, et, prenant texte des paroles de l'enfant, je murmurai :
« Le mort va mieux, grâce à vous qui m'avez sauvé. »
Elle quitta ma main , leva les deux bras au ciel , et, s' adressant à l'enfant :
« Venca, venca, petit moun, li Français, bon blanc, pas Potugais, di tout, di tout. Li pale français, mai la Français, como blanco di Pâli même. »
Avant qu'elle eût achevé ces mots , un enfant d'une douzaine d'années , qui lui ressemblait comme les fils si souvent ressemblent à leurs mères , arriva près de moi. Tous deux ensemble me débitèrent avec volubilité un flot de paroles dont je ne compris pas une syllabe. Mais comme les mots de « Bazileiro, Potuguèze, faux blanc, malo, maledetto, etc., » revenaient a chaque parole, j'en conclus que la mère et l'enfant n'aimaient ni les Brésiliens ni les Portugais.
À grand'peine , car la femme surtout ne me laissait pas le temps de parler, je leur dis, dans le plus clair français -nègre qu'il me fut possible d'articuler, que je ne comprenais pas leur langue. Ils se firent répéter mes paroles à deux ou trois reprises , et l'enfant ajouta :
« Le pai ave miré juste. Li pa paie français, li Potuguèze. »
La mère parut hésiter, et , se tournant vers moi , me dit, toujours dans son langage bigarré, mais en parlant lentement cette fois :
« Diga, to Français ou Brazileiro ? »
Je me mis à rire, et, oubliant le patois pré-
tendu nègre que je m'étais sottement ingéré de baragouiner pour me faire mieux comprendre :
« Français, lui dis -je, tout ce qu'il y a de plus Français, Parisien et soldat dans le 3e régiment d'infanterie de marine. »
La mère et l'enfant me tendirent simultanément la main; puis la mère, étant parvenue à faire taire son fils qui voulait absolument parler aussi , me demanda comment j'étais là. Je le lui expliquai en quelques mots très -brefs, car j'avais grande envie de savoir moi-même à qui j'avais affaire, et sur toutes choses j'étais fatigué d'en avoir tant dit.
Avec cette singulière puissance de divination sensitive que les femmes de tous pays possèdent à un degré bien plus élevé que nous, elle devina probablement mes pensées et ma faiblesse. Son enfant lui tendit un grand panier double qu'on nomme à Cayenne pagara, et dont le vrai nom indien est pagazah. Elle en tira successivement une bouteille pleine de bouillon , une racine à écorce blanchâtre qu'elle me dit être du marupahi, autrement dit du petit stmaruba, une pâte blanche et mince comme de grosses crêpes qu'elle nommait cassave , et enfin une fiole de sirop de sucre.
Cela fait, elle nettoya tout sur mon radeau , jeta au
fleuve ce qui restait des carcasses pourries de mes pensionnaires , fit du feu, mit à chauffer de l'eau , puis du bouillon ; en un mot, s'installa et installa tout sur mon radeau, comme une ménagère de vieux garçon prenant possession de son emploi. L'enfant, cependant, était retourné sur son canot, et de là regardait faire sa mère avec le plus grand sang -froid, sans même paraître penser à l'aider.
Quand elle eut tout rangé à son gré, elle revint au chevet de mon lit d'herbes , s'assit sur les talons à la manière indienne, et, sur ma demande réitérée de me dire qui elle était, et de quelle façon elle m'avait découvert, me raconta ce qui suit :
« Elle était de Gayenne, de la cité même, comme elle disait. Son père était mulâtre , et sa mère métisse. Elle avait été élevée sur le bord de la rivière Approuague, dans l'habitation de la famille Lagrange, une des premières familles de la Guyane, Là on l'appelait Alida , du nom de sa mère. A quinze ans , elle avait suivi son mari, José- François de Ricard, un blanc de Cayenne établi à Mapa, sur le territoire dit contesté (quoique appartenant à la France). Ils avaient passé quelque temps dans cette bourgade à préparer du poisson salé et de l'huile de lamentin pour le compte d'un Brésilien du Para. Mais ledit Brésilien,
aidé de la douane de Belem , leur ayant fait faillite de tout ce qu'il leur devait, ils s'étaient trouvés sans ressources.
« Alors, ne voulant plus avoir de relations avec le Brésil, ils étaient partis faire de la salsepareille et du copahu dans le haut Oyapok, en compagnie de la tribu des Urucuyennes. Là, leurs affaires avaient prospéré. Ils descendaient de temps en temps par la rivière Approuague, dont une crique communiquait avec la leur, et s'en allaient vendre leurs produits, soit dans les habitations de la rivière , soit à Cayenne même.
« Mais un marchand colporteur portugais, venant du Jary et allant exploiter les Bosh, nègres marrons hollandais établis sur un des affluents du haut Maroni, était venu à leurs carbets. Il leur avait vendu, contre six dames-jeannes de copahu et vingt ballots de salsepareille, un jeune nègre son esclave.
a A partir de ce jour et de cet achat, le malheur était venu; ce qui devait être, disait la femme, car le Dieu des blancs et celui des Indiens avaient été irrités de ce que Ricard commerçait avec des nègres idolâtres et des Brésiliens. Au moment de la livraison des marchandises, livraison opérée sur la crique Araoua , non loin des nègres , le marchand avait se-
crètement engagé son ancien esclave à venir le retrouver chez les Bosh , où il lui promettait la liberté , une case , du tafia et de la poudre d'or. L'esclave n'avait pas tardé à rejoindre son ancien maître.
« Ce dernier, voulant probablement retourner au Jary, parce qu'il y possédait une exploitation de caoutchouc, mais n'osant point repasser seul par la crique Araoua , où il craignait de rencontrer les Urucuyennes, excita les nègres Bosh contre les Indiens leurs voisins. C'était d'autant plus facile , que déjà on avait eu des querelles avec les nègres pour un canot qu'ils avaient emmené. Les Bosh vinrent un matin en grand nombre sans être attendus. Ils tuèrent cinq Urucuyennes , qu'ils mutilèrent affreusement, et emmenèrent en esclavage trois femmes avec cinq enfants. Son mari, elle-même, deux de ses enfants et une cousine à elle, avaient réussi à fuir, mais ils n'avaient pu sauver du désastre que deux embarcations et leurs ustensiles de pêche , qui par bonheur étaient dans un des canots au moment de celte attaque imprévue.
« Comme l'affaire avait eu lieu sur le territoire français, ils étaient allés se plaindre à Cayenne. Mais on ne les avait pas écoutés , par crainte de se mettre mal avec les nègres Bosh , et surtout avec les Brazileiros,
qui, disait ma garde-malade , font peau d'amitié pour les blancs d'Europe , tout en les volant et les assassinant quand ils peuvent.
« Alors, ne pouvant pas retourner à leurs cases que les nègres avaient incendiées , n'osant même plus vivre près d'eux , ils étaient retournés à Mapa , et momentanément péchaient sur le lac Manaye. Quelques Urucuyennes étaient venus les retrouver là., et comme ils avaient fait avec eux de la colle de poisson , de la poudre d'or, de l'huile, de la salse, beaucoup de richesses selon les expressions de ma narratrice , ils comptaient incessamment se venger. »
Puis, en vraie femme qu'elle était, la Guyanaise ajouta sous forme de post-scriptum, c'est-à-dire de ce qui lui tenait le plus au cœur :
« To Français, bon blanc, Palisien, soldat : to vini avé nous. »
Et comme je lui objectais ma maladie, ainsi que mon désir d'aller à Cayenne , pour de là rentrer en France, elle me dit : que Je marupahi me guérirait; que d'ailleurs son oncle, un devin -médecin trèssavant , viendrait pour moi ; qu'on me donnerait de la poudre d'or, plein une grande bouteille ; qu'enfin nous tuerions beaucoup de nègres Bosh , parce que , lorsqu'ils verraient un uniforme français, tous se sau-
veraient, y compris leur Brésilien -Portugais, qui aurait encore plus peur que ses amis. »
Tout Français et militaire que j'étais, je n'éprouvais qu'une médiocre envie d'aller guerroyer contre des nègres avec lesquels je n'avais jamais eu et n'aurais probablement jamais affaire. J'évitai de répondre sur ce sujet, parce que, ne sachant point ce que c'est que promettre et ne pas tenir, trop fier pour manquer à ma parole même envers une quasi Indienne , j'aimais mieux ne rien dire. Je lui adressai quelques questions étrangères à son récit, et, avec la mobilité de sa nature créole, elle oublia ou parut oublier ses projets sur ma coopération.
En ce moment d'ailleurs, elle était de plus en plus à ses fonctions de sœur de charité, et de cinq minutes en cinq minutes me faisait boire une gorgée de tisane , qu'elle goûtait chaque fois, afin de vérifier par : ;1 :>H elle-même le sucre ou la chaleur. Depuis le moment fciWj. où j'avais été reconnu pour Français, son pays, disait -elle, elle avait dépouillé tout ce qui n'était pas sa nature compatissante et affectueuse. Elle semblait se retrouver avec moi comme en famille, et par ses paroles, non moins que par ses soins, ressemblait
plutôt à une sœur près de son frère malade qu'à une '.
étrangère près d'un naufragé rencontré du matin.
Moi-même, tout réservé que j'étais encore par intervalles, je subissais l'influence de ses expansions naïves. Au bout de deux heures, il me sembla que je la connaissais depuis deux ans. Les souvenirs de son éducation dans une famille française et d'origine parisienne avaient de suite établi entre nous un lien de sympathie réciproque, et, par moments, je retrouvais tout entière jusqu'à la bonté attentive des femmes de notre France.
A chaque question que je lui faisais, elle répondait avant même que j'eusse fini ma demande. Souvent elle ignorait ou ce que je lui demandais ou ce que je voulais lui dire; alors elle s'adressait à son fils. Ce dernier répondait par monosyllabes, mais presque toujours avec une justesse d'à-propos étrange dans un enfant de cet âge, mais inhérente d'ailleurs à sa nature indienne, calme et réfléchie. Entre autres choses, je lui demandai à combien de lieues était Cayenne. Elle fut très -longtemps à comprendre ce que signifiait le mot lieue, et finit par me répondre qu'elle ne savait pas; mais que Mapa était à un grand jour bien puchado (bien poussé, sous-entendu par la pagaie), et que de Mapa à Cayenne il fallait au moins cinq jours, quelquefois davantage, selon le temps.
Je m'informai si je trouverais un cheval à Mapa pour aller plus vite. Cette question la fit rire do si bon cœur, qu'elle interpella l'enfant comme pour lui faire partager sa gaieté. Mais ce dernier se contenta de dire :
« Mana ti ancho. Di l'eau : canoa : no cavallo. »
Cela voulait dire : Il n'y en a pas. De l'eau : un canot: pas un cheval.
Je ne compris pas. Mais la mère m'expliqua, à grand renfort de nouveaux rires, que sur la côte, jusque bien loin dans le pays, on ne pouvait aller qu'en canot, et pas à cheval, ni même à pied , parce qu'il n'y avait que des terres inondées. Tout au plus, disait-elle, pourrait-on aller à Cayenne à pied, par l'intérieur, en traversant de grands bois, c'est-à-dire des forêts vierges très -difficiles, et en passant plusieurs rivières à la nage. Quant à des chevaux, elle n'en connaissait qu'à Cayenne , à Belem , où elle avait été une fois avec son mari , et sur Marajo, la grande île, où il y en avait tant que les Brésiliens les vendaient pour la peau.
« Di l'eau, di l'eau, ou du bois patout. Cavallo pa pouvé allé, pa pouvé di tout, di tout; pa pouvé davantage que su la main là. Ah! par exemple ! »
Et elle riait de plus belle , sans pouvoir s'arrêter,
tant je lui avais fait une question étrange pour le pays. C'est qu'en effet, lorsque je réfléchis, ce que je lui avais demandé était tout aussi hors mœurs guyanaises que de nous demander, à nous Français, si à Nantes on trouverait des chameaux pour aller au Havre.
Comme on peut en juger d'après les quelques échantillons qui précèdent, tout cela était dit dans une langue et surtout avec des accents intraduisibles pour nous autres Européens. La jeune femme avait beau parler créole guyanais du mieux qu'elle pouvait, je ne la comprenais qu'en lui faisant répéter chaque phrase, et en appelant à mon aide tout ce que je possédais de latin et de pénétration attentive. Son français, que cependant elle prétendait se rappeler très-bien et parler comme moi, était un créole à la fois brésilien et guyanais, usité par les quelques rares habitants des frontières indécises de notre colonie et du Brésil. C'était, et c'est encore une façon de patois international analogue au sabir des divers peuples méditerranéens; c'est-à-dire un parler provenant de plusieurs langues, inécrit, composé de mots sans liaisons, plus mimé que prononcé, mais qui, au désert comme dans les pays civilisés , n'en est pas moins le trait d'union indispensable de tous les peu-
pies limitrophes dont les langues diffèrent. Sans lui ,
sans sa mixture permanente comme celle des mœurs
et des familles des deux voisins, des êtres séparés par
un simple fleuve, ou même par une barrière fictive, •{ '••
vivraient non-seulement étrangers les uns aux autres.
mais souvent comme chiens et chats; car le premier
lien de l'homme avec son semblable, c'est une langue
commune.
Depuis le moment de ma rencontre jusqu'à mon départ, pendant tout le temps que je restai dans ces parages, je n'ai moi-même pas parlé d'autre langue que ce sabir. Tous les compagnons divers, Indiens, nègres, blancs ou métis de toutes sortes avec lesquels je vécus pendant ce temps, le comprenaient, ou le parlaient avec ces seules nuances d'y mélanger plus ou moins de brésilien ou de français , selon le peuple avec lequel ils avaient les relations les plus fréquentes. Je me fis très- vite à ce langage, qui devint bientôt ma langue usuelle au point que je m'amusai à rédiger mes notes dans sa forme concise, en écrivant exactement comme je parlais. Il me serait facile de ^j
les reproduire ici, et plus d'une, peut-être, amène- ,:,!;; j
rait le rire sur vos lèvres, par l'originalité naïve de •! j, v *
ses formes. Mais, comme en résumé ce langage- ji> ;
arlequin, composé d'indien, de français, de brésilien, ,|; !
de hollandais et de parlera nègres de ces trois nations , embrouillerait mon récit à chaque phrase , je me suis borné et me bornerai aux quelques paroles qui précèdent. Ces simples échantillons feront facilement deviner le reste.
Pendant toutes ces conversations qui durèrent plusieurs heures, l'enfant pécha, sans plus s'occuper de sa mère ni de moi que si nous n'avions pas existé. Il s'était emparé de mes lignes , les avait tendues avec beaucoup d'adresse, et péchait avec plus d'adresse encore , car le fond de son canot se remplit bientôt de poissons de toutes espèces à se croire en pleine pêche miraculeuse. Quand il eut pris la quantité qu'il s'était probablement fixé de prendre, il se leva lentement, remit mes lignes en place, m'en demanda une que je lui donnai , la jeta dans son canot sans même la regarder ni me remercier, et dit à sa mère :
« Vamos, marnai. »
La jeune femme se leva. Elle avait fait sur mon radeau tout ce qu'elle avait jugé utile; j'avais bu successivement plusieurs tasses de bouillon et de simaruba ; elle mit d'autre tisane toute sucrée à portée de ma main , me fit un amical sourire en montrant ses dents blanches, et me dit :
« Demain, François revient. Je viendrai avec lui. »
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Je n'osai pas lui demander de d'emmener à sa case, bien que cela me parût assez naturel et que j'en eusse grande envie. Mais elle lut probablement ce désir dans mes yeux , car elle prit ma main avec cette familiarité affectueuse et naïve des mulâtresses créoles, et me dit :
« Demain, nous t'emmènerons à Mapa. François y est aujourd'hui pour demander conseil à l'oncle sur ce que nous devions faire de toi. »
Ici elle s'arrêta , rougit comme si elle se repentait d'en avoir trop dit, et se tourna vers son enfant, qui était déjà assis au bout du canot, prêt à partir.
J'eusse été plus généreux en ne profitant pas de cette demi-confidence; mais je voulais savoir, et surtout ne pas rester seul. J'aime la solitude et je la pratique souvent, avec plus de plaisir même que bien des réunions de mes semblables ; mais la solitude quand on «est à moitié mort de maladie et qu'on n'a pas vu figure humaine depuis quinze mois , c'était beaucoup !
« Si votre mari veut me conduire à Cayenne , lui dis-je, je paierai ce qu'il voudra; quoique simple soldat, je peux le payer cher. Mais comment savait-il que j'étais ici? »
Elle rougit de nouveau ; puis , entraînée par le
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besoin de pallier le voyage même de son mari, elle reprit :
« Le fils n'entend pas, et tu ne le diras pas au père, parce qu'il me reprocherait d'avoir parlé. »
Je lui fis signe de la tête, et pris sa main comme pour lui mieux promettre le secret. Elle continua à demi -voix, tout en regardant son fils par intervalles.
« Un grand raz de marée, dit-elle, avait enlevé une partie de l'île Maraca, devant Mapa, puis tout le rivage, jusque par delà le cap Nord. Nous l'attendions tous les jours, parce que les lacs gonflés avaient besoin de refouler la mer, et depuis plusieurs semaines nous n'allions plus à l'Océan. Enfin nous l'entendîmes du lac Maprouenne , où nous péchions. Quand le silence se fit et que les eaux du lac cessèrent de couler du côté de la mer, le père fit monter petit monde (son enfant) au haut d'un palmier, pour voir si tout était fini et où allait le raz de marée. Il courait vers Puraqué - Coara (le trou du Puraqué, couleuvre électrique, en langue indienne). Ce sont les trois îles sur l'une desquelles tu étais, d'après ce que tu m'as raconté. Alors le père nous dit :
« Les îles sont jeunes ; le raz de marée est fort; les « îles seront mangées. Elles doivent avoir beaucoup « d'animaux qui vont revenir vers la grande terre;
« allons à la côte, nous prendrons du gibier comme « nous voudrons. »
a Nous sommes allés à l'embouchure du fleuve; mais nous n'avons vu que des cochons marrons , qui sont arrivés si fatigués, que nous les avons tués à coups de pagaie sans qu'ils aient essayé de fuir. Gomme nous étions occupés à préparer leur chair pour la vendre, petit monde t'a vu sur ton radeau. Alors le père nous a fait monter en canot, et nous cacher à l'entrée du fleuve; puis il est allé t' attendre en face d'où il croyait que tu allais débarquer. Tu as longé la côte, et tu es entré dans le Piratuba (du poisson le fourreau, en langue indienne). Le père t'a suivi sous bois jusqu'au fleuve; là, il est monté en bateau avec nous.
« À partir de ce moment nous avons, sans faire de bruit, suivi tous tes mouvements, en nous cachant les uns ou les autres, soit à pied, soit en canot, dans les herbes ou derrière les arbres des deux rives. Tu portais un caleçon et une chemise comme les Brésiliens , tu étais hâlé comme, eux : nous t'avons pris pour un Brésilien. Le père t'aurait peut-être tué, car il est très-brave , et le fils sera aussi très-brave ; mais tu avais l'air malade , et puis ton visage ressemblait à celui des blancs de Gayenne. J'ai prié pour toi;
François a bien voulu attendre : nous t'avons suivi jusqu'à la nuit.
« Le père était rassuré et moi aussi , car tu ne sais pas ramer et tu ne connaissais pas le pays. Alors nous sommes revenus à Manaye, à quelques heures d'ici. François est allé à Mapa consulter l'oncle pour savoir ce qu'il fallait faire de toi : te tuer, ou te vendre comme esclave à quelque marchand portugais de l'Araguari ;' nous te croyions un peu nègre à ta couleur, et les nègres cela se vend cher.
« En partant, le père a chargé petit moun de venir te surveiller, pour que tu ne puisses pas te sauver. Un de mes fils a déjà été tué par les Bosh; je n'ai pas voulu laisser aller celui-là tout seul, et je suis venue avec lui , il y a trois jours.
« Tu paraissais bien malade; tu donnajs à manger à tes oiseaux; tu avais l'air bon : alors je suis retournée à la case chercher des remèdes, et hier au soir je suis venue pour la seconde fois. Tu étais si faible, que tu ne pouvais plus remuer; je t'ai fait boire moi-même sans te. rien dire, tu ne m'as pas même vue. Ce matin je suis revenue, et me voilà. Tu es de Paris; M. Félix, le fils de mon maître, était né à Paris. Je vais t'emmener; mais laisse -moi faire, çt tais-toi.
« Petit moun, dit-elle en parlant à son enfant, allons-nous-en; le pai amènera le Français à la case demain. A nous deux nous ne pouvons pas traîner ce radeau, tu es trop faible.
— Pas faible, dit l'enfant; je traînerai le radeau tout seul.
— Non, reprit la mère, le pai te gronderait peutêtre et moi aussi , pour avoir amené l'étranger à la case.
— Le blanc est un vrai blanc, un blanc de la Cayenne , pas un chien noir du Brésil. Je l'emmènerai à la case tout seul, si la mère ne veut pas m'aider, et le père sera content.
— Faisons comme tu veux, petit monde, » ditelle , sans même me regarder. \ >
L'enfant quitta fièrement son canot, monta sur le
radeau, vint vers moi, me prit la main, et, avec un jjjij
singulier accent d'interrogation sagace : k • *
« Tu es Français, dit-il, je vais te mener à la case du père. Si tu le voles, comme le Brésilien, je te tuerai. »
Je lui répondis en souriant que j'acceptais sa con- *
dition, et que, pour sa peine, je lui donnerais un ,
couteau tout neuf. *
* Esta bono , dit-il ; nous serons deux amis. »
Sans une parole de plus, il redescendit dans son canot : attacha , je ne sais comment , deux lianes à mon radeau : se mit à l'arrière de son embarcation avec la pagaie du gouvernail , tandis que sa mère prenait celle de l'avant; et nous partîmes.
Après avoir côtoyé pendant quelque temps le lac à l'entrée duquel j'étais, nous arrivâmes à un chenal étroit qu'il nous fallait prendre apparemment pour aller à la demeure de mes hôtes. Le canot, c'est-àdire l'espèce de tronc d'arbre creusé qui me remorquait, entra dans le chenal; mais mon radeau, beaucoup plus large, se trouva arrêté sans pouvoir entrer, comme une voiture trop grande à une porte trop étroite.
J'étais fort en peine de savoir comment nous allions sortir de cet embarras, et je pensais déjà à dire à mes conducteurs de me descendre dans leur canot, avec ce qu'on pouvait emporter de mon bazar. Nous ne devions pas être éloignés de notre destination; il serait facile de venir chercher le reste dans la soirée. Mais l'enfant, sans même rien demander à sa mère, sauta sur mon radeau , regarda les deux gros bois de côté, qui seuls nous empêchaient d'entrer dans le chenal, puis redescendit dans son canot. Là, sous un tas de bananes, il prit une hache, et en quelques
coups bien dirigés, trancha les amarres qui unissaient ces bois au reste du radeau. Puis, rentrant du pied mon sac de soldat qui surplombait au-dessus de l'eau, il retourna à sa place, toujours sans mot dire, et nous repartîmes.
Nous naviguions dans ce chenal étroit depuis une heure environ, lorsque la mère, qui était à l'avant du canot , se tourna vers moi , et me dit en me montrant une des rives de la savane :
« Regarde dans le capim : vois-tu ce sucuriju? Il n'y en a pas d'aussi gros dans la France de là-bas, dis? »
Sans savoir que le capim voulait dire les herbes, je suivis du regard l'indication de son doigt, et je vis un énorme serpent verdâtre -jaune, à taches noires et rondes. On eût dit un long tronc d'arbre sans branches, et il me fallut regarder avec attention pour me bien pénétrer de sa réalité vivante , tant sa grosseur et son immobilité éloignaient de mon esprit l'idée d'un être animé. Mais l'enfant et sa mère cessèrent de ramer pour me le laisser regarder à mon aise. La monstrueuse bête était étendue tout de son long dans les herbes, où la trace du chemin qu'elle avait suivi pour venir là formait une large traînée. Elle pouvait mesurer quarante à cinquante pieds de long , sur un diamètre de deux à trois pieds dans son
milieu. Elle paraissait dormir, bien que je visse distinctement ses deux yeux demi-brillants et fixes, qui nous regardaient comme indifférents à tout ce qu'ils voyaient.
Instinctivement, sans me rendre compte pourquoi, j'étendis la main sur mon fusil, que j'avais placé tout chargé et amorcé à côté de moi , sous ma veste , pour l'avoir toujours à portée. Je le tirai, et, me mettant sur mon séant , je me mis en devoir d'ajuster l'animal. Dix pas au plus me séparaient de lui, et il est au moins probable que j'eusse réussi à lui mettre mes deux coups dans la tête.
Mais , en me voyant prendre mon fusil , la mère et l'enfant se récrièrent simultanément. L'enfant se dressa tout debout dans son canot , et la mère me dit avec volubilité :
« Ne le tue pas, cela porte malheur. C'est le maître du capim et de tout ici, puisque c'est le plus gros d'ici. Le père et moi, nous mettons bien souvent un agouti sur sa route, et il fait réussir nos pêches. D'ailleurs il ne te nuit pas : pourquoi le tuer? Les nègres seuls et les cochons mangent sa chair. »
Je remis mon fusil en place , et me laissai retomber sur mes herbes, sans répondre, tout épuisé de l'effort que j'avais fait.
En me voyant prendre mon fusil , la mère et l'enfant se réerièrent simultanément.