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CHAPITRE XV

Arrivée de Robin Jouet au carbet de la mulâtresse. — Adieux et préparatifs de voyage d'un Indien. — Intérieur de pêcherie sur la cdte de la Guyane. — Une pèche à la seine. — Défense et mort d'un paca.

Mon jeune guide descendit à terre , et revint bientôt avec un homme qu'à première vue je reconnus pour un des Indiens Urucuyennes dont m'avait parlé ma conductrice. Le nouveau venu était de taille moyenne. Il avait le corps charnu , la peau rougeâtre, à peine de barbe , les cheveux et les yeux noirs , de ce noir-bleu qui n'appartient qu'à l'Indien. Son costume se composait uniquement d'un pantalon de toile

et de quelques restes de tatouages rouges épars çà et là sur la figure et le haut du corps. L'enfant et lui apportaient une claie en lianes tressées qui servait à faire boucaner les viandes et le poisson.

Tous deux ensemble me mirent sur cette civière improvisée, et me transportèrent à leur demeure.

« Ce n'est qu'une cabane de pêche , me dit la jeune femme , tout en aidant mes porteurs , une pauvre habitation; car la vraie case est à Cayenne. C'est là que mon mari et moi nous te recevrons , quand tu seras guéri. »

C'était une véritable cabane, en effet, pas même une cabane, un simple toit en feuilles construit tout près du rivage , sur le bord d'un bosquet d'arbres dans le genre de ceux de mon île. Nous y arrivâmes de suite. Là on m'enveloppa dans une couverture de laine, dont le tissu et, pour ainsi dire, la senteur de France firent passer par mon être une douce sensation de patrie.

Quarante à cinquante hamacs , les uns en filet , les autres en coton, rayonnaient en tous sens sous la cabane. Mon hôtesse me dit de choisir celui qui me plairait. J'indiquai le plus voisin de moi, un grand hamac blanc moucheté de bleu dans lequel on m'installa. C'était le lit de mes hôtes , comme je l'appris

bientôt. Mais ils avaient trop de délicatesse pour m'en prévenir, et lorsque plus tard, in étant aperçu démon indiscrétion, j'essayai de me faire transporter ailleurs, ils ne voulurent jamais le permettre.

Là , après m'être évanoui de faiblesse une demidouzaine de fois, je finis par m'endormir. Quand je me réveillai il était nuit , et deux hommes debout aux deux côtés de mon hamac m'examinaient d'un regard plus intéressé qu'amical. La femme qui m'avait sauvé éclairait leurs investigations avec une lampe , c'està-dire une coupe en terre pleine d'huile , sur le rebord de laquelle trois mèches de coton répandaient une clarté fumeuse.

En me voyant me réveiller peu à peu, l'un des deux hommes, le plus âgé, me dit dans la même langue dont je vous ai parlé :

« Le blanc est bien malade. Mais il est chez des amis de sa nation; il guérira.

— Est-ce vous, lui dis -je, qui êtes le maître de la maison? Si c'est vous , je voudrais vous demander de suite un service.

— Non, jne dit-il. Je suis le médecin, l'oncle d'Alida. Mais le blanc peut parler; nous ferons ce qu'il voudra.

— Merci. Je voudrais écrire en France pour donner

de mes nouvelles, et faire porter la lettre dans le port le plus rapproché. Je paierai ce qu'il faudra.

— Nous n'avons rien pour écrire. Mais, demain, un homme ira à Mapa. Dors, et calme ton esprit: c'est le meilleur des remèdes. »

Je passai une nuit tranquille , presque sans souffrance , et le lendemain matin , mon hôtesse , à ma prière, m'ayant apporté mes papiers, j'écrivis tant bien que mal quelques lignes à ma mère. L'Indien qui était venu me prendre se chargea de porter ma lettre à Cayenne même, si je voulais, me dit- il, lui donner au retour une boîte pleine de grands hameçons doubles, qu'il apercevait dans ma malle au bas de mon hamac.

La boîte et son contenu valaient tout au plus six francs; je fus étonné de la modicité de cette demande.

« A combien de jours est donc Cayenne? lui dis-je.

— Par la savane noyée , répondit-il , je puis aller en six jours; mais c'est beaucoup de route. Cependant tu ne me donneras que la moitié de tes hameçons, si tu ne veux pas donner plus. »

Je lui promis le tout, et en outre les lignes nécessaires. Il fit un simple signe de tête, comme pour dire marché conclu , prit ma lettre , la plaça dans un sac en filet suspendu à son cou et me quitta.

De mon hamac je pouvais voir tout ce qui se passait sur le bord du lac et le lac lui-même, aussi loin que ma vue s'étendait. Avec cette préoccupation anxieuse qui est le propre des malades quand ils désirent quelque chose , je me mis à suivre tous les mouvements de mon messager. Il commença par aller dans un coin de notre cabane commune, où il prit un sabre d'abatis et une pagaie , c'est - à - dire une grande palette de bois à long manche qui là - bas remplace exclusivement notre rame ; puis , sans dire un mot, sans faire un signe d'adieu à personne, et sans que personne parût s'occuper de lui , il se dirigea vers le rivage.

Là, il tira de dessous l'eau un morceau de bois creusé, long de cinq pieds, large de deux tout au plus, le vida comme on vide un baquet, et le mit à flot. Cela ne portait ni banc , ni quille , ni gouvernail , rien de ce qui constitue le bateau de nos contrées. C'était si petit et si fragile sur l'eau , que je ne pensais même pas qu'un homme pût avoir l'idée de s'embarquer là -dessus. L'Indien néanmoins y jeta son sabre et sa pagaie , puis entra dedans et s'assit les jambes étendues. L'avant du canot sortit de l'eau tout entier, tandis que l'arrière s'enfonça tellement, que je crus que l'homme et l'embarcation allaient

faire la bascule , ou tout au moins un plongeon forcé. Mais il n'en fut rien; telle est la situation normale de tout canot de ce genre chargé de son rameur, situation qui, quoique étrange pour nos yeux européens , n'en est pas moins dans ces contrées la seule qui permette une marche rapide.

A peine assis , notre messager attira à lui sa pagaie avec ses pieds , bien qu'en se courbant il pût facilement la prendre à la main. Mais c'est encore une de leurs manières d'agir. Comme ils sont presque aussi adroits de leurs pieds que de leurs mains, ils emploient de préférence celui de leurs membres qui est le plus à portée de ce qu'ils veulent faire. Dès que notre homme tint sa rame, il la planta dans l'eau le long du bord, s'appuya dessus comme sur une béquille, et parut attendre très - philosophiquement quelqu'un ou quelque chose.

Au bout d'une ou deux minutes , il regarda avec attention le fond de son canot, se leva et reprit pied sur le rivage. Là, il côtoya le lac pendant quelques pas, ramassa sur la rive une poignée de terre grasse, revint à son embarcation , la tira de l'eau et la mit toute droite en l'air sur son avant. Un trou, à travers lequel je voyais le jour, s'étendait dans le fond sur une longueur de plus de deux pouces. Il le boucha

Elle jeta sa hotte à terre , et en tira quelques racines de manioc , du poisson salé et un régime de bananes.

avec sa terre , comme un menuisier bouche une fissure de planche avec du mastic, remit le canot à flot , et se remit dedans de la même manière que la première fois.

Là , il se lava soigneusement les mains , les essuya »

le long de son corps, et, ramenant de son dos à sa poitrine le sac où il avait placé ma lettre, en tira un couteau, du tabac, une pipe, une pierre à feu et un bout de roseau rempli de chiffons brûlés. Puis , battant la pierre avec le dos de son couteau , il incendia les chiffons du premier coup , alluma sa pipe et se mit à fumer. ; .

Quelques instants après , une femme qui était sor- : *

tie de la cabane en même temps que notre messa- *•;

ger arriva à la plage. C'était une Indienne aussi, ,:..

sa femme, comme on me l'apprit plus tard. Rouge |;l •

et charnue dans le genre de son mari, vêtue d'une J,-"!'

simple jupe et de ses longs cheveux noirs retenus * '•-•'*.

par une ficelle , elle portait à son front, mais sur son dos, une espèce de hotte en lianes. Arrivée près du fumeur, elle jeta sa hotte à terre , et en tira succès- j m

sivement quelques racines de manioc, du poisson salé , et un régime de bananes qui pouvait se composer de cinquante à soixante fruits. Elle rangea le / tout dans le canot autour de son mari et jusque sur

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ses jambes, car la place manquait; puis elle dit doucement en créole :

« Miroir et aiguilles. »

L'Indien ne répondit ni un mot ni même un regard. Il saisit sa pagaie , et d'un seul coup prolongé se lança à dix pas de la rive. Une fois là, il se mit à ramer lentement , sans paraître se presser, mais en pagayant avec tant d'habileté que son canot avançait sur l'eau droit et rapide comme une flèche au départ. Cinq minutes après , je ne distinguais plus à l'horizon du lac qu'un point noir qui ne tarda pas à disparaître.

Pas plus d'adieu ni d'embarras que ce que je viens de rapporter. C'était tout ce qu'il en fallait à cet homme pour entreprendre un voyage de près de deux cents lieues, aller et retour, à travers un désert presque absolu. Mais telle est encore la façon d'être de l'Indien : il accomplit les choses les plus difficiles avec rien, pour ainsi dire. Jamais il ne fait de protestations de services ou d'amitiés. Il ne parle et n'agit guère que dans un intérêt direct, positif et immédiat. Mais quand il lui a plu de promettre quelque chose ou qu'il poursuit un but, presque toujours il accomplit sa tâche avec une ponctualité intelligente qu'on ne trouverait pas chez bien des blancs. Si ce quelque chose est une chasse, une pêche, une

course à travers le désert, nul en ee monde ne vaut mieux que lui pour réussir.

Quant aux dangers de sa route, il est probable que notre messager n'y pensait même pas. Fatigues , bêtes fauves, ennemis, fleuves bouchés, forêts impénétrables, l'Indien se soucie de tout cela comme nous nous soucions en chasse des fatigues de la journée. Enfant de la nature sauvage, familier de ses dangers, aimant l'aventure pour l'aventure même, comptant sur son intelligence virile pour triompher de tout, il est bien vraiment le maître des déserts qu'il parcourt. Ses lacs et ses forêts solitaires sont à lui comme nos bois sont à nos gardes. Il les aime ; il en connaît tous les sentiers, les ressources et jusqu'aux multiples hôtes. Leur immense dédale, si difficile pour nous que nous nous y perdons à chaque pas, n'est pour lui qu'un bois bien percé à travers lequel il circule à son aise , sans crainte comme sans ennuis.

Tranquille du côté de ce qui me tenait le plus au cœur, c'est-à-dire de ma lettre partie , je ne m'occupai désormais que de me guérir aussi vite que possible , afin de regagner Cayenne , et la France encore plus vite. Je n'avais d'ailleurs pour cela qu'à me laisser faire. J'étais trop ignorant du pays pour savoir

et suivre un plan arrêté de médicamentation. Je ne pouvais rien faire de mieux qu'obéir à mes hôtes, d'autant plus que , sauf le lieu , j'aurais pu me croire dans un hôpital parisien , tant on avait pour moi de soins de toute nature.

Le vieillard qui m'avait visité la veille accomplissait à mon égard office complet de médecin, et, par une cause ou une autre, me soignait comme à coup sûr il n'eût soigné aucun des siens, car il né brillait point par la tendresse. Il indiquait à sa nièce tout ce qu'elle me devait donner, et jamais gardemalade attentive n'a plus ponctuellement exécuté les prescriptions d'un docteur qu'Alida n'exécutait celles de son oncle. De sa part, bien autrement que de celle du vieillard, les soins étaient de toutes les heures, et sinon plus éclairés , du moins plus affectueux et plus doux. Je m'en remis donc complètement à mes hôtes de l'œuvre de ma guérison, et, soumis comme un enfant malade , je me bornai à rester immobile dans mon hamac, étendu tout de mon long ainsi qu'on me le prescrivait, buvant des remèdes, etc. : faisant en un mot, depuis Y alpha jusqu'à Y oméga, ce qui concernait mon état d'agonisant.

Tout en me laissant soigner, j'examinais mes hôtes à loisir. Dès cette époque, sans me rendre encore un

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compte exact du sentiment qui m'animait, j'étais presque aussi curieux de l'homme que de la nature. Ma maladie, toute grave qu'elle était, me laissait le libre exercice de mes facultés intellectuelles : je n'avais pas autre chose à faire qu'à regarder ce qui se passait autour de moi ; je regardais.

Pendant les premiers jours, mes yeux , éblouis de nouveautés, ne surent tout d'abord où se fixer. De plus, ma vanité d'Européen me faisait tout voir par un prisme trompeur. Je ne percevais même pas bien le côté matériel de la vie de mes hôtes. La richesse naturelle de leur pays, leur caractère d'insouciance si philosophique et si grandiose, leur vie presque sans besoins comme sans désirs, tout cela m'échappait. Je ne voyais qu'une chose : c'est que ces pêcheurs étaient les plus misérables , donc les plus malheureux des hommes; des êtres d'une espèce inférieure à la mienne, presque des singes, qui ne valaient pas d'occuper l'attention d'un civilisé comme moi!

Pauvre vaniteux ignorant que j'étais! comme si la libre sauvagerie du désert n'offrait pas d'aussi féconds enseignements que la civilisation servile de nos fourmilières humaines !

Mais peu à peu mes sentiments chrétiens repri-

renl le dessus de ma vanité. Je compris que ces pécheurs misérables étaient des hommes comme moi , mes égaux, mes frères devant Dieu, selon le langage de Jésus -Christ. Je regardai avec plus d'attention, et, à force de regarder, la lumière se fit pour mon esprit comme pour mes yeux.

Alors ma curiosité redoubla. Ma maladie , lente à disparaître , me condamnait à un repos permanent; mais ma souffrance diminuait de jour en jour, et, à mesure qu'elle me quittait, laissait mon esprit recouvrer ses facultés de travail. Je profitai de cette situation pour continuer le journal commencé dans mon île. L'existence que j'avais sous les yeux, toute nouvelle pour moi , s'incrustait heure par heure dans mon cerveau , comme une image de plomb dans une cire molle ; mes notes quotidiennes l'y fixèrent. C'est ce qui me permet de pouvoir aujourd'hui dérouler devant vous avec vérité la vie de ces contrées. Je n'ai qu'à retracer des empreintes toutes faites, des photographies prises sur les lieux mêmes, dont la ressemblance est aussi complète que je puis la reproduire.

Notre colonie, car c'était une véritable colonie, était établie sur la rive occidentale du lac Manaye , un beau lac semé d'îles , comprenant à lui seul plu-

sieurs lieues carrées d'étendue, et entouré d'une foule d'autres lacs unis à lui par des conduits de toutes sortes. Elle se composait d'hommes de différentes espèces, les uns de race pure, les autres de races mélangées, qui formaient ensemble le plus hétérogène et pourtant le plus fondu des alliages. C'était à croire que les trois grandes familles humaines du globe, le blanc, l'Indien et le nègre, s'étaient donné là rendez- vous pour se souder ensemble. Soit à raison du nombre de ses représentants, soit plutôt à cause du climat , ce souverain maître de nous tous , la nature indienne dominait. Sur cinquante à soixante individus environ qui formaient le total de la colonie, le tiers était Indien pur ou presque pur, et les deux autres tiers, absorbés en partie dans cet élément, y disparaissaient en quelque sorte.

Ainsi , malgré leurs mélanges de sangs divers , mes hôtes , les maîtres du lieu , étaient plus Indiens qu'autre chose par les apparences, la vie , les mœurs, toute leur nature enfin.

Il n'y avait qu'un couple de nègres purs, deux esclaves échappés du Brésil, et vivant, à la suite de Ricard , dans une demi-liberté.

Quatre familles d'Indiens, entre autres celle du messager que je vous ai dépeint, habitaient aussi

sous noire toit. Elles vivaient là de la vie de mon hôte, et lui obéissaient assez généralement, aux conditions tacites de ne travailler qu'au fur et à mesure d'un besoin à satisfaire, d'aller et de venir selon leurs caprices , de n'agir jamais qu'au gré de leurs mobiles fantaisies.

Enfin cinq ou six familles de mulâtres, plus nègres que blancs, mais presque tous nuancés d'Indien, comme mes hôtes, complétaient la colonie. On pouvait dire de ces derniers que, malgré leur intelligence généralement inférieure a celle des Indiens purs, ils représentaient cependant la civilisation par les besoins, les vices, les prétentions, et surtout la vanité démesurée. Certes le blanc, nous autres enfin , — pour nous débarbouiller entre nous. — sommes passablement pétris de vanité; mais un blanc doublé d'un nègre, c'est l'idéal de la vanité humaine !

Ce bizarre assemblage formait sur le lac Manaye une sorte de république anormale , sans chef reconnu, sans organisation d'aucune sorte, sans lois, sans autres règles que celles du caprice de chacun. Cependant, comme toutes les sociétés humaines, sans exception , cette république n'en avait pas moins des chefs réels, des gouvernants quelconques, l'un ostensible, l'autre secret, auxquels ils obéissaient sans le

savoir généralement, mais d'une façon ou d'une autre.

Le chef ostensible, celui qui avait établi la pêcherie, commerçait pour les autres, leur vendait des marchandises, emmagasinait le poisson, etc. etc., était François de Ricard, mon hôte. Se disant le maître de la troupe , il se faisait appeler patron par ses exploités, gourmandait l'un ou l'autre à l'occasion, et réglait même le travail général. À tous égards, c'était le primus inter pares de la société qu'il présidait.

Il était né à Cayenne, de blancs purs, disait -il, bien que par les signes apparents de sa nature il ressemblât plutôt à un Indien qu'à un blanc. Mais, comme le climat fait l'homme dans des proportions considérables, et que, là -bas surtout, son influence est toute- puissante, il se peut que les prétentions de mon hôte fussent parfaitement légitimes. D'après lui, sa famille, venue à la Guyane lors de la fondation de la colonie, y avait jadis été si riche, que son arrière -grand -père possédait tout un quartier de Cayenne; si puissante, qu'un de ses aïeux avait été gouverneur de la Guyane. Mais peu à peu, de génération en génération, par suite de malheurs, révolutions, indolence, vanités luxueuses, sa famille tout

entière, maternelle et paternelle, était tombée , sinon dans la misère, qui n'existe point là -bas, du moins dans des positions de plus en plus précaires. François de Ricard n'avait fait qu'hériter de cette situation, et l'avait même améliorée; car il possédait, disait-il, une case à lui, tandis que son père habitait en location.

Aux trois quarts Indien d'idées et de mœurs comme d'apparence, mais plus prévoyant et plus tenace que les Indiens, plus intelligent que les nègres et les mulâtres, il était, somme toute, supérieur de beaucoup aux hommes qu'il exploitait et dirigeait en même temps. Actif, énergique et brave à l'occasion, très -souple et très -fin sans en avoir l'air, exclusivement préoccupé de ses intérêts directs, ne s'arrêtant devant les droits d'autrui que dans la mesure des impossibilités, il entendait les affaires à merveille et savait généralement les mener à bonne fin. Nul doute que s'il avait su ou voulu conserver un peu de ce qu'il gagnait, Ricard n'eût fait fortune en peu d'années. Mais, pourvu avant tout d'une dose de vanité digne de l'Europe, fastueux même à l'occasion, très-généreux, doux et bon pour tout ce qui l'entourait, il laissait s'épandre ses gains au fur et à mesure de leurs récoltes, avec une

noblesse créole que nous ne comprenons plus , mais qui est générale et naturelle là -bas. Sous tous les aspects, c'était un des plus parfaits échantillons de l'Européen devenu Sud-Américain-Guyanais , de par le temps et le climat.

Le chef latent, mais réel, de la troupe était son oncle, ou plutôt l'oncle de sa femme, le devin- médecin qui me soignait. Tous les autres , y compris son neveu lui-même, n'étaient en réalité que ses travailleurs libres, sans qu'il y parût et sans qu'il daignât en profiter, mais ses travailleurs quelconques.

Unique et dernier descendant de la tribu des Oyampis, jadis toute-puissante, aujourd'hui presque disparue, il vivait sans patrie ni domicile, nulle part, hier chez les Urucuyennes, demain chez les Amicobanes, toujours errant, mais chez lui partout. De Cavenne à Belem , de l'Amazone au Maroni , nul n'était plus savant du pays , de ses ressources et de ses habitants. Indien pur de sang et de cœur, viril encore, profondément sagace et voyant de loin, il menait tout sans en avoir l'air. C'était merveille comme il était habite à faire parler tour à tour le grand Esprit et la médecine, à défendre ou ordonner certaines pratiques religieuses indo- catholiquesnègres qu'il exécutait lui-même à l'occasion. On le

consultait avant tous pour les pêches, les chasses, les affaires, les maladies; et il donnait à chacun quelque conseil utile, avec un désintéressement personnel absolu , mais comme indifférent pour tous, presque dédaigneux à force d'impassibilité réelle ou affectée. A tous les titres et sans conteste, il jouissait dans la colonie d'un pouvoir qui, pour n'être pas aussi tangible que celui de son neveu, n'en était que plus fort, comme tout ce qui est occulte.

De même que la république d'Andorre, qui n'est ni espagnole, ni française, tout en étant l'une et l'autre, ladite colonie n'était, à proprement parler, ni française ni brésilienne. Située dans cette vaste partie de pays guyanais qu'on nomme le territoire contesté entre le Brésil et nous , elle était tantôt nôtre , tantôt brésilienne, selon que ses habitants revenaient de Cayenne ou de Belem. D'ailleurs cela leur était bien égal ; pourvu qu'ils trouvassent du poisson sous l'eau, du tafia de temps à autre, de la liberté toujours, ils se souciaient de leur nationalité comme l'aigle des nues se soucie de nos frontières humaines.

Enfin , sous le rapport religieux , ce couronnement indispensable de tout édifice social , la colonie était divisée en deux camps, auxquels il ne manquait

cependant pas grand'chose pour s'entendre. Les uns, les Indiens purs, n'avaient guère, en fait de croyance générale, qu'une vague idée d'un grand Esprit, dispensateur souverain d'une vie future, de chasses, d'amour et de tafia. Les autres prétendaient être catholiques, et à ce titre professaient pour leurs frères Indiens des mépris craintifs, plus affichés que réels. Cependant, à part l'oisiveté complète du dimanche, certains signes de croix à certains moments et quelques maximes évangéliques mal retenues, plus mal observées, ces derniers ignoraient le christianisme d'une manière absolue. Je doute qu'il y ait eu réellement entre eux et les Indiens d'autres dissemblances que celles de leurs prétentions; car la religion des uns comme des autres pouvait à plus d'un titre s'appeler une négation religieuse presque complète. Mais, sous forme de compensation , les catholiques prétendus aussi bien que les Indiens purs étaient en proie aux crédulités les plus grossières et souvent les plus bizarres. Je ferais tout un livre si je voulais redire les superstitions multiples auxquelles s'abandonnaient leurs esprits, comme ceux de tous les peuples dont une croyance réglée ne coordonne pas les sentiments religieux.

La grande majorité de la troupe , y compris votre

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serviteur, vivait à peu près en commun sous le carbet, autrement dit le toit où vous m'avez vu installer. Il y avait bien encore çà et là , dans les environs , sur les lacs ou les fleuves avoisinant la mer, quelques familles de même essence générale, qui se rattachaient à notre colonie par des liens quelconques d'affaires ou de parenté; mais c'étaient toutes familles isolées, et le seul établissement important du pays, à plus de trente lieues à la ronde, était le nôtre. En retraçant le portrait fidèle de notre vie, prise sur le fait, pour ainsi dire, je retrace donc la vie de l'homme dans presque tout le pays maritime de cette partie de l'Amérique méridionale.

N otre carbet se composait de grandes feuilles de palmier très-habillement tressées, qui reposaient sur de forts roseaux attachés à des troncs d'arbustes ébranchés seulement jusqu'à hauteur du toit. Un plancher sur pilotis, c'est-à-dire de longues écorces de palmier, rangées les unes sur les autres en sens divers, nous isolaient du sol. Des lianes, faisant office de clous, soudaient tout cela ensemble d'une façon très- solide et assez pittoresque : telle était notre maison. D'ailleurs ni murs, ni compartiments, ni quoi que ce soit qui eût pu nous empêcher d'être en plein air. De temps à autre , quand la pluie ou le soleil , trop

forts , entraient transversalement par un côté du carbet et gâtaient quelque chose , un des résidants du moment se levait et attachait au toit une grande natte en feuilles tressées, qui servait de jalousie; mais quand ce soleil et cette pluie ne gênaient que quelqu'un, le quelqu'un se dérangeait, ou simplement se retournait : rien de plus.

Les meubles, vêtements, outils, ustensiles de table ou de ménagé étaient aussi simples que la maison même.

Les lits, les fauteuils, les sièges quelconques se composaient exclusivement de hamacs. C'était là dedans que chacun dormait, causait, fumait, vivait enfin le plus généralement. En fait de table pour manger ou travailler, nous avions le plancher, toujours le plancher, ce qui n'est pas aussi mal commode qu'on le pourrait croire, ne fût-ce que par cette unique raison que les objets, n'en tombant jamais, se cassent moins souvent.

Les ustensiles de cuisine et de table consistaient en quelques chaudières, marmites et bon nombre de plats venus de Cayenne; deux ou trois fourchettes dont personne, pas même moi, ne se servait; des coquilles pour cuillers; et enfin quatre gargoulettes, qui cumulaient les fonctions de carafes et de verres à boire. En

fait de couteaux , chacun apportait son eustache personnel. Le seul outil luxueux que j'aie jamais vu paraître était des couis, ou moitiés de calebasses, généralement peints en dedans de la plus bizarre façon. C'étaient les petits verres à eau-de-vie de la colonie ; des petits verres qui tenaient un demi-litre pour le moins. Les jours de tafia, c'est-à-dire très-souvent, chacun apportait le sien , et le resserrait ensuite dans son hamac, comme on met au chevet de son lit le portrait qu'on aime le plus.

Les outils de ménage étaient encore plus simples. Trois grands plumeaux-balais en belles plumes d'ara bleu servaient aux femmes à balayer chaque matin le plancher du carbet. Deux vieilles jupes, tombées de par leurs trous à l'état, puis au métier de torchons, lavaient deux fois par jour la vaisselle, et de temps en temps le plancher. Enfin, pour serviettes, essuie- mains, bols, cabinet de toilette, engins de lavage quelconques, chacun avait le lac : le lac tous les matins, souvent les soirs, après chaque repas un peu copieux, et pendant la plupart des longues heures d'ivresse que goûtait volontiers la colonie.

Les vêtements étaient à l'avenant du reste. Le costume général se composait d'un pantalon pour

les hommes , une jupe et quelquefois une veste pour les femmes, rien du tout pour les enfants. Il n'y avait guère que mes hôtes et les mulâtres qui , dans la vie quotidienne, joignissent à cela un chapeau de paille et parfois une chemise.

Mais les jours de fête chacun se parait à sa manière , selon ses prétentions ou sa race , et il y avait de quoi mourir de rire à voir les toilettes de chacun. On se serait cru dans des coulisses de théâtre au moment d'une pièce à trente-six personnages.

Mes hôtes et leurs associés mulâtres s'habillaient en messieurs, comme à Paris, mais modes Cayenne. On ouvrait deux ou trois grandes malles placées, tout ouvertes, dans un coin du carbet; puis soudain les hommes apparaissaient avec des costumes de mariés de village, habit et pantalon de drap noir, gilet de satin, cravate à bouts brodés, souliers vernis à parements rouges. Les femmes surgissaient sous jupes de soie, châles, foulards, chapeaux même; tout cela épingle avec des bijoux de cuivre ou d'or, aussi gros que difformes. A part notre hôtesse, qui avait un peu de goût, chacune d'elles était attifée Dieu sait comme ! Sans bas toujours , souvent sans souliers, sans corset d'aucune sorte, et cependant si sanglée que , soit dit sans comparaison ,

son corps boursouflait sous sa robe comme celui d'un cheval de charrue sous des harnais de ville. De plus, le rouge, le jaune, le bleu, le vert, se heurtaient sur leurs personnes dans un tohu - bohu si voyant et si criard , que le premier jour de grand gala je crus sincèrement qu'elles s'étaient travesties pour un carnaval quelconque.

Quant aux Indiens , ils faisaient aussi toilette ces jours-là, mais à leur façon.

Les femmes se mettaient des fleurs dans les cheveux, un grand beau peigne d'écaillé derrière la tête, du rouge aux joues, du bleu aux ongles et aux dents. Avec cela , des colliers de grains d'or de Portugal , une jupe noire ou bleue, et, les grands grands jours, une chemise fine très -blanche, leur constituaient un costume de fête à coup sûr plus gracieux que les vêtements de carnaval dont s'affublaient les mulâtresses.

Les hommes se tatouaient en rouge vif le haut du corps et les bras, qu'ils peignaient par bandes ou par losanges, sans beaucoup plus de façons que nous n'en mettons à peindre nos murs d'appartements. Quant à leurs visages, ils y apportaient généralement plus de soins. Les farauds d'entre eux possédaient même ad hoc des dessins tout faits, découpés dans

du bois. Ils s'appliquaient cela sur les joues ou le front, puis, avec du roucou délayé à l'eau, ils s'estampillaient comme on estampille des murs d'affiches.

Souvent les enfants profitaient de la circonstance pour se teindre aussi des pieds à la tête , ce qui paraissait faire grand plaisir aux parents. Évidemment cette coquetterie enfantine représentait pour eux ce que représente, pour certains d'entre nous, le costume d'artilleur de nos jeunes gars, c'est-à-dire le nec plus ultra des espoirs paternels. Les mères ne tatouaient pas elles-mêmes leurs progénitures , parce que là-bas chaque mère laisse son enfant à une liberté absolue ; mais elles favorisaient leurs goûts par l'abandon des sachets de roucou , et toutes plus ou moins se rengorgeaient de bonheur en contemplant les rouges teintures de leurs rouges rejetons.

Misérables tatoués, sauvages! me disais -je à part moi, quand j'étais là-bas. Mais je suis revenu chez nous , et je nous ai regardés comme je regardais mes hôtes, en faisant abstraction de ma nationalité. Mon Dieu ! tatouage ou maquillage, rouge ou blanc, il n'y a vraiment pas assez de différence entre tous ces peinturlurages pour nous mépriser les uns les autres. Plus d'une mère européenne, en reprenant sa houppe de

poudre tombée aux mains de son enfant terrible , doit regretter que cela ne soit pas de mode pour les enfants. C'est si joli de se peindre comme une poupée ! Un peu de blanc ne ferait- il pas merveille sur les blanches figures de nos chérubins?

Les outils de chasse et de pêche étaient seuls un peu compliqués. Ils se composaient de quelques fusils à pierre , aussi dangereux pour les chasseurs que pour les chassés; d'arcs et de flèches servant surtout à pêcher ; de sarbacanes , avec leurs flèches empoisonnées au curare; de filets ressemblant assez aux vastes filets des Napolitains; d'hameçons de toutes tailles, excepté des petits; de pagaies, de mâts, de voiles, d'agrès, et enfin de bateaux de maintes formes, depuis le simple canot d'Indien que je vous ai décrit, jusqu'à la cobesta du Brésil, magnifiquement peinte , et si compliquée qu'on eût dit une jonque de la vieille Chine.

La principale occupation de tout le monde, et, pour ainsi dire, la base de l'existence commune, était la pêche. La troupe entière, sans exception, vivait de poissons ou produits de poissons , mangés, échangés ou vendus, selon la pêche ou l'acheteur. Les uns, le plus petit nombre, péchaient tout simplement à la ligne, mais sans plombs, plumes ni lièges d'au-

cune sorte, avec un hameçon et une simple corde. D'autres, armés de flèches, rôdaient ça et là en canot, et fléchaient les poissons qui venaient jouer à la surface de l'eau. Ils étaient pour cela d'une adresse merveilleuse, choisissaient leur victime entre dix, la frappaient où ils voulaient, et presque toujours finissaient par s'en emparer.

Mais ces façons de pêche n'étaient, pour ainsi dire, que des distractions , des hors-d'œuvre dans la pêche ordinaire, qui se faisait au filet, sur les rives des lacs, devant la cabane même ou aux environs. Il y avait à la case une douzaine de filets de différente taille, qu'on employait tantôt d'une façon, tantôt de l'autre, selon le poisson qu'on voulait prendre , le lieu où on allait pêcher, le temps et surtout le caprice du moment. Une douzaine d'hommes et quelques femmes partaient dans la nuit, se rendaient au lieu de pêche, péchaient et revenaient le soir même, ou quelques jours après, avec des canots combles de poisson encore vivant ou déjà préparé, selon l'occurrence. La difficulté et, pour ainsi dire, le talent principal du métier, n'était point de pêcher abondamment, mais bien de ne point laisser gâter le poisson, car il suffisait pour cela d'une matinée ou d'une minute. En tous pays, surtout là-bas, la marée tourne

presque aussi vite que les girouettes , la bourse et la politique.

Gomme notre lac, très-rapproché de l'Océan , communiquait avec lui par d'étroits canaux, ainsi que tous les lacs de ces contrées, le poisson de mer et celui d'eau douce venaient souvent s'étaler pêle-mêle sur notre plage, pour y être préparés non moins pêlemêle. Ce qu'il y avait parfois devant le carbet de poissons de toutes grosseurs, de maintes formes, de maintes couleurs même, je ne saurais le dire.

C'étaient des gurijubas ou machoirans de Cayenne (je crois), péchés dans la mer, et fournissant presque exclusivement la colle; des espadons ou scies, au museau armé d'une formidable arête extérieure à doubles dents, monstrueux poissons d'Océan, trèscommuns dans ces parages, pris par hasard et gardés pour colle également; des pirarucus (poisson rouge en langue indienne), sorte de truite colossale, dont la chair salée est pour un tiers de l'Amérique du Sud ce que la viande de. bœuf est pour l'Europe; des tortues d'eau douce, comme celles de mon île, pesant depuis une livre jusqu'à soixante, et nous donnant de l'huile par leurs œufs, de la viande par leur chair, du beurre par leur graisse, et le meilleur manger frais de toutes ces contrées; des lamentins, autre-

ment dits vaches marines, poissons -femmes, sirènes, truies d'eau, etc., amphibies d'eau douce à formes quasi humaines, pesant souvent au delà de mille *

livres, pêches ou achevés au harpon, et dont les corps monstrueux fournissaient à la fois une huile abondante et une chair si semblable à celle du porc, qu'on aurait pu la prendre et la manger pour telle, etc. etc. etc.

Il faut avoir vu cela pour le croire, et je ne pense pas qu'il y ait un seul coin du globe où l'on trouve à la fois autant de poisson et autant d'espèces diverses , *

de poissons. ,j»

Quelquefois, mais rarement, parce que cela don- »;

nait du mal, on faisait une pêche générale. C'était ,'.

surtout lorsqu'un bateau partait pour Cayenne ou ,ll;

Belem et qu'on découvrait, au moment du départ, ,|j

qu'une portion de la cargaison était gâtée. Alors Ri- '*!

card promettait à chacun un sabre d'abatis ou un collier de grains d'or, selon le caprice du futur pêcheur, plus du tafia le lendemain. On passait la journée à tout préparer, et le soir on partait avec des joies et un entrain de gardes aux jours de grandes chasses.

Quelque temps après mon arrivée, une nuit où je |

me sentais mieux que de coutume , je fus emmené à

une de ces pêches , non comme partie active ', car je n'avais pas encore la force de faire quoi que ce soit, pas même de marcher, mais comme invité inutile. Voici le compte rendu de notre matinée.

Nous partîmes de nuit, dans une dizaine de canots, contenant chacun cinq ou six personnes. Toute la colonie présente était là sans exception ; notre carbet, comme cela se passait souvent, avait été laissé à la garde de Dieu. Le lieu de pêche était un petit étang en savane, situé à une heure de chez nous, peu profond , et depuis quelques jours isolé des lacs voisins. Une semaine de sécheresse continue avait obstrué le canal naturel par lequel il recevait ses eaux, et le poisson se trouvait pris dans l'étang comme dans un bras de rivière fermé par un bâtardeau. On le disait notamment plein de pacas et surtout de loutres, qui avaient élu domicile en cet endroit parce quelles y vivaient comme des brochets dans un vivier, grasses à lard de la chair de leurs victimes. Or, quand il s'agit de manger du paca ou de tuer des loutres, un pêcheur indien fait tout ce qu'on veut. La chair de l'un est exquise, l'autre est au poisson ce que le renard est aux lapins; entre loutre et pêcheur, de même qu'entre renard et garde , il y a rivalité de profession , donc jalousie haineuse.

Aussitôt notre arrivée, on alla entourer l'étang avec des feux disposés de distance en distance, pour empêcher les loutres et les pacas de se sauver par terre; ensuite on tira le filet du bateau. C'était une seine longue de cent mètres environ, haute de deux, faite en cordes du pays, à larges mailles, sans pochps, lièges, ni plombs d'aucune sorte; une simple bande de filet. On la déploya en face d'une des extrémités de l'étang à terre, dans les herbes; puis les hommes se mirent à fumer, tandis que les femmes allaient casser dans un bois voisin des bâtons pour pêcher. *

Dès qu'elles furent revenues, on passa de dis- ' |

tance en distance dans la seine une vingtaine de ces baguettes, qui, dressées, formèrent comme les poteaux d'une barrière mobile en cordes. Tout le monde pêle-mêle, hommes, femmes, enfants même, se mirent derrière le filet, près de chaque bâton, et jHj;<

la pêche commença.

Quatre ou cinq hommes entrèrent d'abord dans l'eau, et se mirent à la battre en tous sens jusqu'à moitié du lac à peu près. Chacun d'eux était armé de deux branches garnies de feuilles, avec lesquelles

il tapait à droite et à gauche , en faisant tant de bruit ![¥ui

et donnant tant de mouvement à l'eau, que le poisson effrayé devait nécessairement se sauver devant eux. .$

Derrière ces espèces d'éclaireurs, le gros de notre troupe, tous ensemble, se mit à pousser le filet à deux mains, en marchant droit devant lui comme une armée en bataille. Au bout d'une dizaine de pas , tout le monde était dans l'étang jusqu'à mi- corps. Alors les enfants, qui jusqu'à ce moment avaient suivi leurs parents avec de l'eau progressive, passèrent d'eux-mêmes aux rives du lac, où ils continuèrent de suivre la pêche en barbotant. Quant aux hommes et aux femmes , ils avançaient toujours droit devant eux , malgré les herbes ou les obstacles du fond. Par intervalles, au hasard d'une dépression du sol de l'étang, un des pêcheurs, homme ou femme, disparaissait sous l'eau , perdant pied , faisant plonger avec lui le bâton et la partie de filet qu'il poussait. Mais cela ne paraissait occuper ni ses voisins , ni le plongeur lui-même. Il restait sous l'eau, tant qu'il y avait dépression, afin de racler le sol d'aussi près que possible; remontait un peu, s'il le fallait, pourprendre haleine ; puis plongeait de nouveau , et ne reparaissait que lorsqu'il pouvait marcher comme les autres.

Quand toute la bande fut arrivée à la partie de l'étang où les éclaireurs cessaient de battre, ces derniers plongèrent, et, passant par-dessous le filet, se joignirent au gros de l'armée. La vraie guerre com-

toi

mençait: guerre véritable, avec danger de morsure ,j

et même de mort ; car, indépendamment des loutres r,

qu'on cherchait, on pouvait très-bien rencontrer, et j'ai vu prendre en semblables occasions, des caïmans, des raies et des serpents. Or, quelque durs que soient des pieds d'Indiens , la queue d'une raie ou la dent d'un serpent ne laisseraient pas de les trouer dangereusement en pareilles rencontres. Mais personne, excepté moi qui ne péchais point, ne parut se préoccuper de ces éventualités, et tous ensemble , éclaireurs et pêcheurs, poussant des cris, battant l'eau d'une main, et foulant le fond en trépignant, v

continuèrent d'avancer.

Au bout d'une demi-heure à peu près de ce manège, le filet et ses cinquante pousseurs arrivèrent à quelques mètres de l'extrémité du lac. Dans l'étroit espace qui n'avait pu être raclé, le poisson grouillait comme dans un vivier. Trois hommes alors s'en allèrent prendre le plus grand de nos canots resté à ■?

cinq minutes de là, revinrent bientôt traînant leur :

embarcation à travers les herbes, et la mirent à l'eau. r ;

Aussitôt la seine resserra encore l'espace où étaient «{!

les poissons, et peu à peu le réduisit à l'étendue ;*~

d'une étroite mare. Alors tous les hommes se mirent l

derrière le filet pour le soutenir, tandis que les femmes ,

et les enfants passaient dans le vivier. Là, chacun d'eux, les uns à la main, les autres à la hotte, se mirent à ramasser le poisson, qu'ils jetaient tout vivant dans le canot , où une femme le tuait d'un coup de sabre d'abatis, quand il était trop gros. Il y en avait tant et tant, que l'opération dura plus d'une heure. Du reste, c'était généralement du menu poisson d'une grosseur moyenne de trois à six livres. Le gros, c'est-à-dire le vieux, pressentant probablement la clôture du lac, avait depuis longtemps pris la clef des eaux.

Quant aux loutres, elles furent plus fines que nous apparemment; carelles avaient toutes déménagé avant notre arrivée , à l'exception d'une qui réussit à fuir pendant le temps d'arrêt où les éclaireurs plongeaient. Les pêcheurs en parurent fort contrariés. Ils disaient , en suivant sur la plage des traces fraîches auxquelles je ne reconnaissais rien , que six loutres , dont une qui devait peser soixante à quatre-vingts livres , avaient passé la nuit dans l'étang. Ce à quoi mon hôte, en se tournant vers moi, ajouta avec ingénuité :

« Ces voleuses -là mangent à elles seules plus de poisson que nous n'en prenons. »

L'homme, le blanc surtout, est véritablement un

La petite Intaoe, lûnm de derrière boq refan un ttbted'tbtffe,

d'un seul coup trancha à moitié Iw lêle de l'uniiuiil , qui bxnbti l'eau tout sanglant.

singulier animal , pour s'imaginer que l'univers entier, depuis les poissons jusqu'au soleil, n'ont été créés et mis au jour que pour lui, lui seul!

Par contre on prit trois pacas, dont un, le dernier, faillit mal terminer la pêche. L'animal, terré sous l'eau comme un poisson, avait été ramassé à la hotte par une enfant d'une dizaine d'années environ. Mais au moment où la jeune pécheresse s'apprêtait à le vider dans le canot, lepaca trouva moyen de s'échapper, se jeta à l'eau et y plongea.

L'enfant, tout en achevant de vider sa hotte pleine de poisson, suivit du regard le fugitif, et presque aussitôt se dirigea de son coté pour le reprendre. Mais, soit que l'animal harcelé eût trouvé du courage dans son danger même, comme un chat poussé à bout, soit qu'il eût voulu mourir en combattant, au moment où la jeune Indienne enfonçait sa hotte dans le lac, la bête s'élança hors de l'eau , et, se jetant sur un des bras qui la venaient saisir, s'y cramponna à belles dents. Or, comme tous les rongeurs, le paca est armé de dents.de devant qui, par leur force et leur longueur, feraient honte au plus anglais de tous les bouledogues. Le sang coula aux deux côtés du bras.

Sans se troubler, sans crier, sans même se déran-

ger, l'enfant se releva, enlevant à son bras le paca pendu à lui comme un chien après un os ; puis, tirant de derrière ses reins un sabre d'abatis, d'un seul coup elle trancha à moitié la tête de l'animal , qui tomba à l'eau tout sanglant. La petite Indienne le prit, le mit dans sa hotte comme si de rien n'était, et vint le jeter au canot.

Après quoi, elle alla dans le bois, et en rapporta bientôt une douzaine de feuilles, que tout en marchant elle froissait à deux mains. Quand ces feuilles formèrent une espèce de bouillie comme un plat de chicorée , elle rentra à l'eau et y lava sa double blessure. Puis, après avoir mis dessus des feuilles pilées , elle prit un mouchoir de tête que lui tendit une des mulâtresses, enveloppa son bras, et revint avec tout le monde haler sur le canot de poisson qu'on sortait de l'étang. D'ailleurs pas un holà, pas un cri, pas une aide de personne. L'enfant fit tout cela seule, sans que sa mère ou son père , qui cependant étaient là , eussent témoigné autrement que par leurs regards l'intérêt qu'ils portaient à la blessée.

Le canot fut tiré sur le sol à bras, comme on l'avait amené. Seulement il fallut l'assistance de tout le monde pour le faire glisser jusqu'au lieu d'embarquement, parce qu'il était plein à ras de ses bords.

En arrivant à la case, je voulus savoir à peu près ce que nous avions pris. Il y avait, selon l'estime de mes hôtes, trois mille et quelques cents livres de poisson. Le reste de la journée et une partie de la nuit furent employés à ouvrir et vider tout cela : couper les gros par tranches , les petits en deux : les saler et les mettre à sécher au soleil ou à la fumée.

Le soir, il y eut guitares et tafia. Mais comme la boisson vint à manquer au milieu de la fête , la soirée ne fut pas complète, et minuit avaient à peine sonné aux étoiles que tout le monde était endormi. Il ne resta d'éveillé que deux femmes, qui jusqu'au matin passèrent la nuit à entretenir les feux sous le poisson.

Le surlendemain, avant la fin du jour, tout partit pour Macapa, sous la conduite de deux Indiens et de leurs familles. L'une des rameuses était la petite blessée de la veille, qui, les bras nus, pagayait à deux mains comme un homme , tandis que son père , nonchalamment couché à l'arrière, un pied sur le gouvernail, pinçait une guitare, pour nous faire ses adieux .

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