CHAPITRE XVI
Chasses et produits. — Musiciens, fumeurs , et buveurs. — Histoire de Nellé la fille des Amicobanes. — Indiennes et mulâtresses. — Une nation au berceau.
Indépendamment de la pêche, la colonie pratiquait de temps à autre la chasse ou la récolte à la façon du pays; c'est-à-dire qu'au hasard d'un caprice ou d'une commande à satisfaire, quelques hommes s'en allaient chercher dans la forêt, à plusieurs lieues de là, du gibier ou certains produits du sol.
En fait de gibier qu'ils tuaient, soit au fusil, soit à la sarbacane, c'étaient des jacamis, des hoccos, des perdrix -grands-bois, c'est-à-dire des espèces de grosses tourterelles, qu'on ne trouve que dans les
grands bois; des agoutis, le lapin-lièvre du pays; des daims de plusieurs variétés; des antas ou tapirs, à la chair rouge et sèche ; des tortues de terre , plus estimées que les tortues d'eau , quoique moins bonnes , selon moi; des moutons paresseux, à l'allure endormie, pris à la main et rapportés vivants , etc. etc.
On mangeait sur l'heure une partie de chacune de ces chasses, et le reste, fumé et conservé, était entassé dans un coin du carbet, côte à côte avec le poisson, pour partager son sort de vente.
En fait de produits , qu'on allait chercher également sous la forêt, c'était de l'étoupe de châtaignier, c'est-à-dire la seconde écorce de cet arbre, coupée par grandes plaques de filasse qui servaient à calfater les bateaux ou remplacer les nattes; des châtaignes du même arbre, qu'on allait vendre à Belem, où l'Angleterre les achète pour en faire de l'huile; du brai ou résine, destiné à servir de torches d'éclairage ou à goudronner les canots; de la vanille très-belle , mais qui avait tant de peine à sécher, que presque toujours elle pourrissait inutile; du copahu et du caoutchouc, autres résines; de l'ayapana, dont on fait une espèce de thé qui n'est pas sans mérite; de la salsepareille , etc. etc.
Comme le poisson et le gibier, avec moins de soins
encore , tout cela était empilé dans le carbet ou dans les bateaux, et, à certains jours de magasins remplis, partait pour Cayenne ou Mapa , Macapa , Vigia , Belem, selon le caprice d'achats qui soufflait dans ce moment. Le voyage durait de huit jours à un mois, au gré du temps et des convoyeurs. Puis le bateau revenait, rapportant en échange du tafia toujours, souvent de la pou<Jre, un filet, des hameçons, des pièces d'artifice, un fusil, des colliers de grains d'or, des plats, des chaudières, un habit, des jupes, des madras, un portrait colorié de Napoléon ou du Juif- Errant, etc.; en un mot, tout ce qu'il avait plu à chacun de commander à l'un de ses commissionnaires-négociants. Le départ, et surtout l'arrivée d'un de ces bateaux occupait tout le monde pendant une journée; puis la vie quotidienne reprenait son allure ordinaire.
Tous ces travaux, sans exception, s'accomplissaient par caprices soudains, sans suite, sans ordre, sans quotidienneté, selon que le besoin ou l'occasion l'exigeait : ainsi , un jour ou un lendemain de grande pêche , à la veille d'une fête ou d'un départ de bateau. Mais ces jours-là tout le monde mettait la main à la pâte , depuis l'oncle de Ricard , le devinmédecin, dont la sacro-sainte personne daignait alors
travailler, jusqu'à un ancien esclave nègre, qui était bien le plus paresseux enfant d'Adam que j'aie rencontré de ma vie. Hommes, femmes, enfants, tous, à qui mieux mieux , préparaient les filets et les canots, pagayaient, péchaient, fabriquaient leurs produits de vente. Chacun travaillait avec une force de nègre, des adresses d'Indien, une intelligence de blanc, tout un ensemble de qualités qu'on chercherait vainement réunies chez des hommes d'un autre continent. Puis, quand la besogne était achevée, tout le monde se reposait; mais alors, grand Dieu! comme on se reposait longuement !
A part ces grandes journées , le repos était pour tous les hommes, sans exception, l'état normal et presque permanent. Aucun ne péchait , et surtout ne travaillait autrement que par accident, comme font des poëtes capricieux, sous l'inspiration fugitive d'une muse de chasse ou de pêche. Pour quelques-uns, et même la généralité, ce repos durait parfois pendant des semaines entières, sans qu'aucune velléité de travail se manifestât par aucun signe extérieur. Certes, en tous pays, même chez nous, l'homme aime et cultive plus ou moins la paresse; mais nulle part, je crois, l'indolente déesse n'a plus fervents adorateurs que dans cette partie des Guyanes. Or comme là , ni
la loi , ni la faim , ni aucune des mille nécessités de nos pauvres contrées ne forcent l'homme au travail, on peut dire que la vie générale n'y est , à proprement parler, qu'une longue oisiveté.
Blancs purs, Indiens, nègres, métis, mulâtres, tous pourraient plus ou moins être pris pour modèles d'indolence voluptueuse, gaspillante et rêvante. Je doute que le vieil Orient lui-même, avec ses nababs blasés, ait jamais produit quelque chose de plus complet; car la réelle richesse, celle qui sait se passer de tout, est généralement bien plus magnifique que la richesse égoïste de l'opulent. Or cette richesse est celle de l'habitant campagnard des Guyanes. Chacun d'eux est un Diogène indolent, sans orgueil et sans lanterne, qui n'a qu'à se baisser pour trouver par terre ou sous l'eau sa pâture quotidienne. De sa naissance à sa mort, il peut vivre et vit au jour le jour, sans avoir à s'inquiéter de son pain du lendemain ou de son nid du soir. Ne possédant bien souvent ni toit, ni vêtements, ni quoi que ce soit au monde, et cependant content de son sort, ne se troublant de rien : c'est presque un sage, le plus misérable, mais probablement le plus heureux des hommes !
Pas plus pour eux que pour les opulents de chez
nous, cette paresse d'ailleurs n'est un sommeil stupide. Comme on nous a dit et que nous savons que les habitants de ces contrées dorment souvent, nous en concluons, et j'ai moi-même tout le premier passé par ces idées, qu'ils ne font pas autre chose que manger, digère* et dormir, sans même penser; mener une vie de bête enfin. Or rien n'est plus une erreur que cette croyance.
De même qu'à Venise la divine, mais d'une autre façon, l'existence de ces contrées, pour quiconque s'y porte bien moralement et physiquement , est un véritable far niente d'Italie ou d'Orient; un long rêve d'artistes paresseux qui se sentent dormir, aiment, font de la musique, chassent, pèchent, en un mot, pratiquent tout ce qui leur plaît, quand et comme cela leur plaît. Chacun d'eux, s'il le voulait, pourrait très -bien louer ses services à Cayenne ou à Belem , et là mener une vie luxueuse comparativement à la vie de misère qu'il mène par ses savanes ou ses lacs. Chacun d'eux sait parfaitement cela, car il va souvent dans ces villes ravitailler son existence; mais il revient presque toujours au désert le plus vite qu'il peut, et là, comme un campagnard qui, rentré chez lui d'une semaine parisienne, reprend avec volupté ses sabots de campagne, il reprend avec dé-
lices sa paresseuse liberté. Il n'y a pas Arabe sous son gourbi, ou Vénitien sur sa gondole, qui soit plus voluptueusement insouciant, plus magnifiquement misérable qu'un Indien campagnard de la côte des Guyanes..
Je rêvais paresse, rien qu'à les voir à la tombée de la nuit, avec le ciel pour toit, demi -nus dans un hamac en filet qu'un de nos chiffonniers n'aurait pas ramassé; à les voir, dis- je, fumer à demi endormis ou caressant leur guitare. Ceux d'entre eux qui étaient trop pauvres pour avoir une guitare, ou qui avaient cassé la leur, pinçaient d'une fibre de palmier de piaçaba, tendue sur une baguette en forme d'arc courbé. Après chaque coup de doigt, le musicien penchait nonchalamment son oreille sur la corde, l'écoutait vibrer jusqu'au bout, puis recommençait: C'était un souffle musical plutôt qu'un son , et jamais harpe éolienne n'a vibré d'aussi faibles accords; mais ce souffle était pour lui toute une poésie, et pendant des heures entières suffisait à son indolent bonheur.
Pas plus que leur façon de cultiver la musique, leur manière de fumer ne ressemblait à la nôtre. Il y avait sous le carbet deux ou trois carottes de tabac, très -bon quand il provenait du Brésil, détestable quand il venait de Cayenne. Chacun, au fur et à
mesure de ses besoins, coupait à Tune de ces carottes le tabac qu'il lui fallait. Puis, quand il voulait fumer, sur ce bout comme sur un saucisson , il taillait trois ou quatre rondelles très- fines, les défaisait en tabac à fumer, à la façon dont on défait de la toile pour fabriquer de la charpie, et se mettait à fumer. Leurs pipes, faites en terre cuite et emmanchées à de longs tuyaux de roseaux, étaient bonnes; mais ils usaient plus volontiers de cigarettes, qu'ils faisaient trèsadroitement avec une écorce d'arbre appelée tawari, souple et fine autant que du papier de soie. Rarement ils fumaient de suite plus de deux ou trois bouffées; après quoi ils éteignaient avec soin leur pipe ou leur cigarette, mettaient l'une à leur sac ou l'autre à l'oreille, comme un commis met sa plume, lés laissaient là jusqu'au premier caprice, puis recommençaient. J'ai vu la même cigarette ainsi éteinte et rallumée plus de dix fois.
De, temps à autre ils jouaient aux cartes comme de vrais civilisés , mais de la façon la plus cocasse du monde , au moins pour mes yeux d'ex-gentleman parisien. Leurs cartes étaient si fatiguées d'usage, que les figures ne s'y voyant plus, il avait fallu les remplacer par des signes conventionnels. En outre, je mets en fait que le jeu unique de la colonie eût donné
à lui seul un potage plus gras que ceux de nos chers restaurants. Enfin , en dépit d'une observation assidue , il me fut longtemps impossible de découvrir à quel jeu ils jouaient. Ce ne fut qu'à la fin de mon séjour que je parvins à reconnaître une importation dé Cayenne, le pikel, comme ils l'appelaient. Inutile de dire que ce piquet, dans leurs mains, n'était guère qu'une variété de jeu de bataille , incompréhensible pour tout le monde, même pour ses adeptes. Cela d'ailleurs importait assez peu; car, à part deux mulâtres qui jouaient en trente parties trente sous marqués de Cayenne , ou mille rets du Brésil , autrement dit trois francs, on ne jouait jamais que l'honneur.
Mais, bien avant le jeu, souvent avant l'amour lui-même, ce premier penser de l'Indien, le maître du carbet était le dieu-tafia. Je ne crois pas qu'il soit possible à un Européen de boire comme j'ai vu boire là. Quand ils avaient du tafia à discrétion , ce qui était rare heureusement pour eux, leur capacité sous ce rapport était formidable. Jadis, en des temps plus tourmentés que le nôtre, il m'a été donné de voir quelques libations de tambours de garde nationale; je suis donc bon juge en l'espèce. Eh bien , je déclare ici, à l'honneur des Indiens, que le moindre de leurs buveurs rendrait au moins cinq verres sur vingt au
tambour le plus major de la plus buvante de nos gardes nationales de banlieue. Il leur faut pour le moins un litre de tafia avant qu'il y paraisse , et deux ou trois litres dans une seule matinée ne font que les aider à se rouler en pleine eau comme de bienheureux marsouins.
C'est le grand vice, le vice fatal de l'Indien des deux Amériques; c'est par là qu'il use et tue sa vie nationale, intellectuelle et physique. Plus encore que notre refoulement par la force ou notre absorption par la civilisation, notre eau de feu, comme il la nomme lui-même, le décime et sera une des grandes causes de sa prochaine disparition du globe. Dans le Nord, il a peu à peu vendu pour elle ses carbets, ses terres de chasse, et jusqu'aux champs où dormaient ses aïeux ; dans le Sud , il vend à temps donnés son travail ou son gibier; la seule chose qui lui reste, et qu'il gardera probablement jusqu'à sa mort, c'est sa liberté. Mais, là-bas comme ici, la vierge farouche semble souvent funeste à ses adorateurs; le seul usage que beaucoup d'entre eux fassent désormais de cette liberté, c'est de boire jusqu'à l'abrutissement ou la mort.
Telle était la vie générale des hommes. Quant aux femmes, leur existence formait avec celle qui pré-
cède une disparate, pour ainsi dire, absolue. Au contraire de leurs maris ou de leurs pères, elles ne buvaient presque pas, ne jouaient ni ne musiquaient jamais, fumaient peu et travaillaient sans cesse. Je ne pense pas qu'il y ait créature humaine plus laborieuse que la femme indienne; jamais un instant d'oisiveté. Notre colonie en était, à ce point de vue, un vivant exemple; et les mulâtresses elles-mêmes, qui généralement ont toute autre tendance que celle de travailler, imitaient sous ce rapport leurs compagnes à peau rouge.
C'étaient les femmes , les femmes presque seules , qui faisaient bouillir le poisson ou pilaient les œufs de tortue pour en retirer l'huile, tiraient, étendaient et séchaient les membranes à colle , raccommodaient les hardes ou les filets, préparaient les aliments, nettoyaient la case , pagayaient même souvent. Il fallait une circonstance bien pressante pour que les hommes, fils ou maris, se donnassent la peine de les aider en quoi que ce fût dans leurs travaux ordinaires. Elles ne le demandaient et probablement ne le souhaitaient même point, pas plus que nos femmes, en général , ne nous demandent ni ne souhaitent d'être assistées par nous pour faire leurs tapisseries ou laver la vaisselle. Seulement là-bas le sort de la plus belle
moitié du genre humain est de faire à peu près tout ce qui est labeur, excepté chasser et pêcher. Elle met son devoir et son honneur à ce que l'homme qu'elle assiste vive de son travail à elle, sans presque rien faire que la défendre au besoin. Et quant aux hommes, à l'instar des gamoristes napolitains ou des chercheurs de grosses dots des autres pays, leur unique désir paraît être de vivre aux dépens de leurs femmes.
C'est probablement à ces mœurs que les Indiennes doivent l'infériorité physique et même intellectuelle qui les caractérise en général. Dès l'enfance, sans repos, avec excès, avec une sorte de passion de devoir à remplir, elles pratiquent les travaux manuels les plus durs, en même temps que leurs fonctions d'épouses ou de mères. Or cette vie trop forte pour elles les fane, les épuise avant l'âge, et je crois même les fait mourir plus jeunes que les hommes en général. On dirait qu'hébétées de travail, la plupart d'entre elles se sont déshabituées de penser, ne vivent plus guère que d'une vie machinale, et meurent dès qu'elles ne peuvent plus l'exercer.
Sans beauté, sans rayonnements d'aucune sorte sur le visage, courbées dès leur jeunesse, vieilles avant trente ans, presque toutes les femmes indiennes
de notre carbet faisaient contraste , sous ce rapport , avec les mulâtresses. Tandis que ces dernières prenaient chaque jour du bon temps d'une façon ou de l'autre, et vivaient au milieu de nous un peu comme des ornements , plutôt que comme des manœuvres, les Indiennes, au contraire, semblaient redoubler à la fois de travail et de négligence dans leurs vêtements. Il n'y en avait guère qu'une , une seule, jeune encore, dont la figure et l'attitude eussent été remarquées même ailleurs que sous notre carbet.
Son histoire était toute une poésie, comme ellemême.
On la nommait Nellé. Elle était fille d'un chef amicobane, dont la nation vivait, à dix journées de la mer, sur les versants méridionaux des monts Tumucumaque. Sans qu'elle sût pourquoi, ni sa tribu non plus peut-être, les Amicobanes et les Urucuyennes s'étaient fait la guerre. Les Urucuyennes avaient été battus; le père de Nellé s'était même emparé d'un de leurs chefs, qu'il avait épargné pour le manger; car la tribu de Nellé faisait parfois des festins de chair humaine.
Mais le chef ennemi était jeune et beau; il portait ses peintures de guerre comme pas un guerrier
des Amicobanes; il avait visité Cayenne, Surinam et le Pa?ra! Nellé s'éprit du jeune chef, et le jour où on l'attacha pour le festin de fête, elle lui mit une main sur l'épaule, en déclarant devant tous les siens qu'elle le prenait pour époux. Son père frémit, sa mère la maudit; mais cela était conforme aux vieux usages de la tribu : on libéra le prisonnier, on lui donna un arc, des flèches, un canot. Le jeune couple partit pour le pays de l'époux , et la paix se fit entre les deux tribus.
En tous temps, sous tous climats, la femme est l'ange de la paix , entre les tribus du désert comme entre les nations civilisées. Rebecca , dans les temps bibliques, rattachait Isaac à la famille des aïeux, et de nos jours plus d'une jeune Américaine resserre, sans le savoir, les liens qui nouent l'Amérique à la France d'une double fraternité d'intérêts et d'histoire.
Après différentes fortunes d'existence, Nellé était venue avec son mari habiter les bords de la M an a , dans le voisinage de l'établissement que les sœurs ont sur ce fleuve. De temps à autre l'Indienne allait vendre au couvent du poisson et du gibier. Peu à peu les sœurs , en saintes femmes qu'elles étaient et qu'elles sont encore, s'intéressèrent au jeune couple.
A force d'amitiés patientes, elles décidèrent Nellé à venir habiter le couvent avec son mari ; là elles convertirent les deux sauvages, les firent baptiser, et purent croire un moment qu'elles avaient conquis à notre religion deux âmes de gentils.
Mais pas plus Nellé que son mari n'étaient faits pour la vie civilisée. La jeune Indienne reconnaissait elle-même que les sœurs étaient bien bonnes, et qu'on menait dans leur couvent une existence autrement heureuse que sous la forêt; elle se souvenait de ce temps avec une joie douce, comme on se souvient d'une captivité bienveillante. Mais la demi-domesticité que le jeune couple subissait dans le couvent répugnait à tous ses instincts : il leur fallait servir des étrangers de passage et vivre avec les esclaves nègres. Nellé et son mari regrettaient incessamment leur Gère liberté.
Les sœurs, instruites par de fréquentes expériences de ce genre, et devinant les sentiments secrets de leurs catéchumènes, avaient conçu le projet de les envoyer en France , pour les soustraire sans retour à leurs instincts de sauvagerie. Mais l'Urucuyenne avait éventé le projet des sœurs; le soir même les deux époux, emmenant avec eux leurs enfants, avaient passé par- dessus les murs du couvent et s'é-
laient enfuis , mêlant leurs pistes , afin que nul ne pût les suivre. Après avoir erré pendant quelques mois sous la forêt, ils étaient arrivés à rétablissement demi -indien que Ricard possédait alors sur le haut Oyapoch.
Au bout d'un séjour pacifique de quelques mois sous la cabane de Ricard , le mari de Nellé avait été tué par les nègres Bosh , dans la surprise de guerre suscitée par le Portugais. Depuis ce jour, il y avait déjà plus d'un an, la jeune veuve gardait fidèlement le deuil du mort. Ses longs cheveux dénoués, quoique surmontés de leur peigne d'écaillé, ruisselaient jusqu'à ses reins en signe d'affliction. Beaucoup plus soignée d'apparence que la plupart de ses compagnes, elle portait toujours une jupe brune très-propre et une chemise blanche à laquelle, par une coquetterie féminine importée de Cayenne, elle avait cousu un liseré noir.
Grande, svelte encore, bien moins fatiguée que les femmes de son âge , rouge d'un rouge mat et pâle, semblable à celui des Indiens des grandes Indes, elle avait leur noblesse de port et d'attitudes, leur souplesse mobile, leur jolie tête, leurs fins membres de haute race: toute leur beauté fascinante, à la fois douce et féroce, craintive et brave: cette beauté féline
de la panthère et de l'Hindoue. Ses longs cheveux avaient gardé intacts tous leurs reflets d'aile de corbeau, et, par intervalles, ses yeux noirs, au lobe bleuâtre , lançaient ces regards aigus et perçants qui scintillent comme des étincelles échappées du feu de leurs âmes. A tous égards, c'était bien la fière et sauvage enfant de cette race étrange venue comme nous du fond de l'Asie jusqu'en Amérique, par le chemin de terre. C'était bien, sous tous les aspects, la fille légitime de cette noble race, sœur jumelle de la nôtre, rougie aux feux des soleils indiens et calcinée dans sa longue sauvagerie, mais libre, fière, et que, pour ma part, j'aime, je ne le cache point, parce qu'elle conserve jusque dans sa mort une grandeur farouche que je n'ai trouvée à si baut degré chez aucune autre race humaine.
A cause de son titre de fille de chef ou de veuve, tous les Indiens de notre colonie avaient pour Nellé certains égards qu'elle accueillait un peu comme une souveraine recevant les hommages de son peuple. Elle avait deux enfants, une fille toute jeune et un petit garçon de quatre à cinq ans, chétif et malingre. Aussi, en vraie mère qu'elle était, couvaitelle ce dernier, pour ainsi dire, sans cesse. Chaque jour, pendant des heures, elle berçait les plaintes ou
le sommeil du petit malade dans un hamac en filet, qu'elle agitait d'un mouvement doux et monotone en chantant à demi -voix. J'ai retrouvé les paroles indiennes qu'elle chantait :
« Acoutipourou , ipourou néroupèré cimitanga, miri ouquere ouarama. »
Ce qui veut dire :
« Acoutipourou (c'est le nom d'une variété de singe -dormeur), prête -moi ton sommeil, pour que mon enfant dorme comme toi. »
Je ne puis rendre la douceur à la fois mélancolique et maternelle de la jeune Indienne, quand elle psalmodiait ces paroles. Le souvenir de l'époux et l'amour de la mère se confondaient sur ses lèvres comme dans son cœur. Elle ne pleurait jamais aux tristes pensées que la vue de l'enfant faisait évidemment revivre en elle, parce qu'une Indienne, surtout une Indienne de haute race comme elle était, ne pleure jamais. Mais à la façon dont elle regardait parfois l'enfant , on voyait que des douleurs navrantes lui montaient au cœur en même temps que son amour maternel.
Je l'examinais quelquefois pendant des heures de suite, à travers les cordes de mon hamac, sans laisser voir mes regards pour ne la troubler point , et
Kir :; u:- .a-;y
IV lui.
,\Yi:\ï TIU.S DE TtoUIN Jul ET
IhWs . lit h Itcl ufut*flll i\\* plU'n
Ai^luli. Ii n iik -.; i3i.^>l >(!'.., n
il y avait de tout dans la façon dont elle couvait son enfant : de la tendresse maternelle, des regrets de veuve, des souvenirs des anciens jours, du fauve amour de l'Indienne élevant son lionceau pour la vengeance. Lorsque je ne savais pas encore ce que signifiaient les paroles de sa chanson , je cherchais à deviner leur sens général, et tantôt il me semblait entendre une mère de chez nous, endormant son fils avec ces jolis verselets imités de la poésie du xv* siècle :
0 cher enfantelet, vray pourtraict de ton père , Dors sur le seyn que la bouche a pressé !
Dors, petiot; cloz, aray, sur le seyn de ta mère , Tien doulx œillet par le somme oppressé...
tantôt, au contraire , son chant me rappelait la stance musulmane des Deux Mères, d'après un de nos poètes contemporains :
Dors, dors , mon bel oiseau de proie.
Aiglon, ton aile se déploie , Tous les jours elle s'étendra.
Que ta serre puissante broie....
Et en effet, je crois que les deux sentiments d'affection maternelle et de haine farouche qui se partageaient l'âme de la jeune femme influaient tour à tour
sur les modulations de sa voix. Les sœurs de la Mana avaient bien pu émonder quelque chose de l'amour de la vengeance, qui est une des bases de la nature indienne, surtout chez les Indiens des montagnes; elles n'avaient pas pu déraciner cet amour. Au premier choc d'une colère ou d'une occasion, la nature originelle devait fatalement reprendre , et reprit en effet le dessus sur ses frais sentiments de chrétienne.
Quand le petit malade était endormi et que l'Indienne se trouvait à peu près seule avec moi sous le carbet, elle prenait son grand panier à ouvrage, l'apportait au pied de mon hamac, et là se mettait à travailler sans rien dire. Son autre enfant, un vrai chérubin rouge , bouffi et dépeigné , se roulait aux pieds de sa mère, ou jouait avec la frange de mon hamac, en me tendant par intervalles ses petites mains potelées. Alors j'ouvrais ma malle, et lui donnais quelque objet de France, une image, un bout de papier. L'enfant me quittait pour porter cela à sa mère ; la jeune femme souriait en silence, et nous étions amis.
Quand Alida, notre commune hôtesse, s'absentait, Nellé était avec moi presque communicative. Elle m'avait conté son histoire en détail, jusqu'à son séjour à la Mana qu'elle cachait soigneusement à tout
le monde. Mais dès que la mulâtresse approchait de nous , elle se renfermait dans le mutisme absolu qui est l'état normal de sa race vis-à-vis des étrangers. Quoique vivant sous le même toit, de la même vie, et passant généralement ensemble la majeure partie de leurs journées, l'Indienne et la mulâtresse avaient Tune pour l'autre une antipathie dont j'étais le confident par droit de naissance.
C'est qu'on aurait difficilement trouvé deux êtres aussi profondément dissemblables que l'étaient les deux femmes, et toutes les deux, sans le savoir peut-être , subissaient les influences de leurs natures opposées. A les voir au premier aspect , vivant ensemble de la même existence sauvage , à peine vêtues toutes deux, rougeâtres -brunes toutes deux et parlant la même langue, un Européen débarqué du jour aurait pu les prendre pour sœurs. Moi-même, pendant les premiers temps, loin de soupçonner leurs dissemblances de races, je les avais crues parentes. Leur cachet de commune nature américaine les faisant se ressembler par certains côtés généraux comme se ressemblent entre eux tous les Asiatiques ou les Européens, mon œil inexercé s'était trompé à cet aspect d'ensemble. Mais peu à peu, en examinant, j'avais fini par ne plus même comprendre comment
j'avais pu les croire unies seulement par une nationalité commune. Ainsi, pour distinguer bien un Chinois d'un Japonais, un Anglais de l'un de nous, il faut être du pays ou regarder avec soin.
Au contraire de l'Indienne, la mulâtresse n'avait que des cheveux courts, frisés et presque laineux, qu'elle cachait toujours sous un madras des Indes. Son œil était grand , gros, un peu saillant, noir aussi, mais avec le lobe d'un blanc jaunâtre. Elle avait la bouche bien dessinée, les lèvres fortes et rouges, des dents splendides. Ses membres, forts et bien proportionnés, disparaissaient sous des chairs un peu épaisses. Elle était matériellement belle de corps et de visage , mais sans élégance et sans distinction. Sa nature un peu vulgaire annonçait la force massive plutôt que nerveuse, le sentiment plus que l'intelligence , les pensers du corps plutôt que ceux de l'esprit.
Au point de vue moral , ce point capital de nous tous dont on s'occupe présentement si peu , la dissemblance n'était pas moins grande.
L'Indienne, impassible, isolée, réservée, presque dédaigneuse, voyant tout sans paraître rien voir, concentrant en elle ses sensations, ne se préoccupait guère que de ses enfants sans se déranger pour
d'autres , et, en fin de compte , n'aimait qu'elle et les siens.
La mulâtresse, au contraire, sociable, toujours préoccupée du jugement d'autrui et n'agissant qu'en vue de ce jugement, avait comme un besoin inassouvissable d'affection à la fois active et passive. Par tous ses actes et ses paroles , on voyait qu'elle aimait son prochain et se plaisait à le rendre heureux , quel qu'il fût. Mais avant tout et sur tout, il lui fallait dépenser sa force matérielle exubérante. Elle tournait, et babillait sans cesse avec une volubilité pleine de caresses , riait à chaque période en montrant ses dents , et saupoudrait çà et là son récit de proverbes ou de tours de phrases français qu'elle accompagnait de gestes nègres intraduisibles. A tous propos, elle prenait parti pour ou contre le premier venu, se fâchait , se raccommodait , le comblait de caresses , puis se refâchait ; tout cela sans amour ni rancune durables, presque sans raison, toujours sans but. Nature sympathique au premier aspect , expansive , insinuante , désirant dominer et ne sachant que faire de cette domination , c'était bien l'enfant commun du blanc et du noir, du maître et de l'esclave , des deux êtres qui sont présentement l'un au sommet, l'autre au bas de l'échelle humaine.
Cette dissemblance enfantait naturellement des pensées et des sentiments hostiles dont souvent , sans le chercher jamais, je devenais le confident. J'étais un peu leur malade à toutes deux par les soins ou la société assidue. De plus et surtout, j'étais le blanc, c'est-à-dire le chef reconnu par l'une et l'autre race comme l'être d'élite, apportant la civilisation aux uns comme aux autres, et leur imposant sa puissance. Toutes deux me prenaient fatalement pour leur juge et voulaient m'entraîner à leur parti.
Ainsi, lorsque Nellé répondait aux questions de la mulâtresse par des monosyllabes échappés de ses lèvres comme à regret, cette dernière levait les épaules , et , me montrant du regard sa silencieuse compagne, murmurait à demi -voix les mots d'idolâtre ou de sauvage. Elle affectait vis-à-vis de l'Indienne autant d'airs de supériorité dédaigneuse qu'elle en pouvait prendre. A ses yeux de Cayennaise, l'Amicobane sauvage était de beaucoup inférieure à une presque blanche, une civilisée comme elle prétendait l'être, et elle le faisait sentira sa commensale aussi souvent que l'occasion s'en offrait.
A ces attaques Nellé ne répondait jamais rien; mais il était évident qu'elle n'admettait en aucune façon cette supériorité. Il y avait trop de sang nègre
dans notre hôtesse pour que l'Indienne s'inclinât jamais devant elle. La sauvage enfant ne s'était pas laissé apprivoiser par les sœurs de la Mana elles-mêmes et leur toute - puissante douceur; ce n'était pas pour se courber sous les dédains d'une petite fille de nègre. Aussi par intervalles, comme par accès de vengeance, elle me faisait remarquer la nature de cheveux et la teinte noire qui révélaient l'origine d'Alida. Mais sa douceur naturelle et son amour de mère reprenaient bien vite le dessus. Elle regardait tristement ses enfants trop faibles pour la pouvoir suivre au désert, se remettait à sa tâche du moment, et à force de volonté semblait oublier à la fois , et les dédains dont elle était l'objet et ses propres remarques vengeresses. Chère Nellé! compagne assidue de mes longues souffrances! poésie de mon séjour sous ce carbet! Quand je pense que ses douleurs de veuve devaient en faire un bourreau ! Quaut à leurs enfants , toutes deux les élevaient ou plutôt les laissaient s'élever comme les autres enfants de la colonie, c'est-à-dire un peu à la façon dont s'élèvent les couvées d'oiseaux. La nature guyanaise, dominant leurs natures originelles, leur imposait, par droit souverain de climat, des procédés communs d'éducation première. Tant que la créa-
tare avait besoin d'un concours pour manger ou marcher, chaque mère indienne ou mulâtresse se multipliait autour de son baby. Mais dès que le petit moun, à force de se rouler librement, sans bourlets ni contraintes d'aucune sorte, arrivait à marcher seul, ce qui avait lieu bien plus vite que chez nous, elles le laissaient à lui-même autant que possible. A partir de ce moment, il pouvait dormir, se baigner, courir, se perdre et se retrouver à son gré. Comme si chacune d'elles s'était étudiée avant tout à ne jamais entraver la liberté de son enfant, quel que fût son sexe , elle ne s'occupait plus de lui que de loin, à la manière d'une Providence lointaine qui* veillait encore sur l'existence de sa créature, mais sans se mêler à sa vie.
Adroits, forts, hardis, souples comme de jeunes chats, les enfants ainsi élevés étaient généralement ce qu'ils sont partout, c'est-à-dire les plus charmantes créations du monde pour leurs parents, mais trop souvent les plus insupportables pour les étrangers. Cependant, comme les éloges intéressés des amis des père et mère ne les gâtaient point du matin au soir, comme les parents les élevant librement n'en faisaient ni des espèces de king's-charles familiers et inutiles, ni des variétés de pédants farcis de latin
et de vie impratique, somme toute, les enfants de notre carbet valaient mieux que bien d'autres.
Ils se ressemblaient tous de formes, de couleur et d'instincts généraux à ce point qu'il fallait, pour ainsi dire, appliquer la loupe sur chacun d'eux, pouf étudier les dissemblances qui leur restaient encore de leurs origines diverses. Le climat et la communauté d'existence, nivelant leurs natures différentes, en faisaient rapidement une race unique, encore çà et là diversement nuancée , mais dont les teintes primitives se fondaient déjà dans une couleur générale qui participait évidemment de sa triple origine.
Leurs débuts d'enfants se passaient comme ceux des enfants de chez nous, ou à peu près. Pendant les premiers temps de leur arrivée dans ce monde , ils balbutiaient des pleurs ou des sourires aux bras de leurs mères , et bientôt se roulaient par terre en bégayant des sons. Dès qu'une fille pouvait marcher, elle aidait sa mère ; puis, ses plumes poussées, s'envolait où l'hymen l'emportait. Dès qu'un garçon pouvait tenir une pagaie, il suivait son père sur le lac, péchait avec lui ; puis, ses forces venues, il choisissait librement l'espoir de sa vie terrestre, partait avec elle et s'en allait où Dieu conduisait leur caprice. Je n'ai jamais vu et je n'ai jamais ouï dire
qu'aucun Indien, pour plus ou moins de rentes, eût vendu son bonheur d'ici -bas.
Comme ensemble de nature sud-américaine , audessus de ces dissemblances d'âge, de race et même de sexe, planait une allure générale de douceur insouciante, qui est le caractère principal de l'homme en ces contrées. Je ne connais pas de race humaine aussi parfaitement douce que celle de cette partie de l'Amérique du Sud. On dirait et je crois que la chaleur humide de leur sol inondé les énerve et ne leur laisse d'énergie , soit pour le bien , soit pour le mal, qu'à de rares accès si en dehors de leur nature qu'ils ne sauraient compter. L'air attiédi de leurs molles savanes leur souffle la paresse insouciante, comme l'air vif des dures montagnes souffle à leurs habitants divers des instincts, de lutte et des besoins de proies. La nature les a faits riches de naissance : pourquoi faire travailler et lutter? chacun d'eux n'a qu'à se laisser vivre. Ce sont des cygnes demisauvages, et non des aigles farouches comme leurs voisins des prochaines montagnes. Dieu les a créés pour vivre, nageant doucement au-dessus de leurs eaux poissonneuses, plongeant par intervalles leurs longs cous insouciants dans le vivier qui s'agite sous eux , et revenant s'endormir sur la plage , comme
de doux oiseaux qu'ils sont. Il ne leur a donné ni l'œil aux éclairs, ni le bec ni la serre qui déchirent. Leur domaine est la paix; la guerre est pour les oiseaux de proie !
Pendant les quelques mois que j'ai vécu dans cette pêcherie, je n'ai jamais vu s'élever entre mes hôtes ni une lutte, ni même une discussion quelconque. La plus parfaite intelligence , ou , pour parler d'une façon plus exacte, une négation absolue de dissentiments régnait dans toute la colonie. L'homme en cette contrée, n'ayant pas de besoins, pour ainsi dire, et le peu qu'il en éprouve se trouvant satisfaits sur l'heure, n'a presque pas de motifs de querelles avec ses voisins, comme nous en avons forcément entre nous Européens. De plus, son amour de la liberté, ce premier instinct de toute créature , n'étant gêné par aucune fatalité d'agglomération sociale , il ne se heurte pas contre un de ses semblables, à chaque mouvement : comme cela se passe pour nous dans les entraves sans nombre de nos sociétés pressées et besogneuses. Il ne subit ni n'impose aucune règle, aucune contrainte , soit morale , soit physique, dont il n'a aucune nécessité , puisqu'il peut vivre et vit généralement seul. Sous tous les aspects, c'est bien l'homme de la nature, l'homme vivant solitaire ,
égoïste, misérable, ignorant , -mais libre , tranquille et se prélassant dans une sorte de torpeur somnolente , heureuse peut-être , mais qui après tout n'est guère qu'une variété de sommeil?
Telle était la colonie ou tribu au sein de laquelle la Providence m'avait fait aborder. Assemblage bizarre , ressemblant un peu , sauf l'amour du vol , à l'une de ces tribus de bohémiens , comme en voyait passer le moyen âge! Race étrange, hétérogène, sans demeures fixes, sans nationalité précise, et cependant formant un tout social avec des mœurs particulières encore incertaines et bizarres comme elle. Mais telle qu'elle était, c'est un échantillon fidèle de l'homme et de sa vie dans certaines parties de l'Amérique du Sud.
C'est pour cela surtout que j'ai cru devoir l'expliquer en détail dans ces deux chapitres. Le hasard de mon long séjour sous ce carbet m'a fait étudier mes hôtes avec soin. J'ai raconté fidèlement mon étude elle - même , parce que j'ai pensé que vous aimeriez à connaître sous ses multiples faces cette société au berceau , pour ainsi dire. C'est un monde à part qu'il ne nous est pas donné de voir tous les jours, et un des états primitifs de l'humanité curieux à regarder de près, parce qu'aucune civilisation n'y
a encore é moussé à leurs angles les vertus et les vices naturels de l'homme. Enfin, si je ne m'abuse, c'est un travail utile , parce qu'il peut nous aider à nous connaître nous-mêmes. Or ce qu'il y a de plus utile à apprendre en ce bas monde, c'est nous-mêmes, c'est l'homme. Si le cercle étroitement borné de nos possibilités mortelles nous permettait d'apprendre à fond chacune de nos familles humaines, copime on se bonifierait à cette étude, grand Dieu! Que de qualités on prendrait! Que de défauts dont on se corrigerait ! Comme on pourrait à la fois éclairer et purifier son âme ! Et alors , que de bien on pourrait faire ! On rayonnerait comme un bon prêtre , comme un bon souverain, comme un phare vivant à l'usage de ses semblables! C'est le plus beau rêve d'ici -bas.