CHAPITRE XVII
Lécépo dit Jacaré. — La vengeance d'un Indien. — Une geôle guyanaise. — A quoi peut servir un peigne d'écaillé. — La sieste en pays intertropicaux.
Plus de trois mois pleins se passèrent ainsi pour moi en observations, mais surtout en maladie; car à cette époque je n'observais guère que parce que je n'avais pas autre chose à faire. Si j'avais pu partir, il est au moins probable que je ne fusse pas resté sous ce carbet seulement pendant trois jours. J'avais soif de départ , soif de revoir la France , et on m'eût offert tous les trésors du monde , à la seule condition de rester dans ce pays, que j'eusse très-probablement refusé net.
Mais la maladie, plus forte que mes désirs, me
clouait là comme un blessé sur son lit. Tout ce que je pouvais faire était de ne mourir pas. Il y avait , pour ainsi dire , égalité de forces entre mon mal et moi , de telle façon qu'à certains jours , en voyant le peu d'améliorations que j'éprouvais', je désespérais d'être jamais en état de gagner Cayenne.
C'est si long et si souvent mortel la dyssenterie en pays chauds. Il faut avoir passé par là pour se rendre bien compte de ses dangers. Ainsi, dans l'Amérique, du Sud, par exemple , elle dure parfois six mois, un an même , pendant lesquels on se voit périr et s'en aller peu à peu, sans que rien y fasse. A elle seule elle tue plus de blancs et presque autant d'Indiens que toutes les autres maladies ensemble , y compris l'homicide fièvre jaune. C'est de son contact délétère que l'émigrant doit se préserver avant tout par des soins incessants d'hygiène. Dans quelques-unes de ces contrées à peine façonnées, basses, brûlantes, humides, malsaines même pour les quadrupèdes sauvages, comme la partie de la Guyane dont je parle ici , tout Européen fortement saisi par ce mal est presque toujours perdu. C'est miracle qu'atteint comme je l'étais j'aie pu échapper à la mort. A coup sûr, si je n'ai pas laissé mes os sur ces plaines, je le dois à mes hôtes et surtout à mon hôtesse Alida.
Après la Providence , c'est elle qui a le plus contribué à me sauver, non -seulement par son intervention, mais par ses soins incessants. Je m'en souviendrai toute ma vie , et je suis heureux de le rappeler en ces lignes qui seront pour elle, j'espère, comme un souvenir reconnaissant.
De plus, l'impatience que j'éprouvais de ne me guérir pas aussi vite que je voulais contribuait encore à retarder ma guérison. Comme mes forces ne me revenaient que peu ou point , j'essayais sans cesse de manger, et je prenais remèdes sur remèdes /souvent malgré mes hôtes qui n'osaient pas me refuser. Des rechutes, pour ainsi dire, incessantes résultaient de cette façon de me soigner, et au bout de trois mois de maladie je n'étais guère en meilleur état que le premier jour. Chaque fois que j'essayais de marcher, les souffrances me reprenaient de plus belle, et quand, domptant la douleur, je marchais malgré tout appuyé sur l'épaule d'un voisin , ma faiblesse était si grande, que j'étais obligé de me recoucher presque aussitôt. Je mourais littéralement un peu chaque jour, et j'avais si bien l'air d'un mort, que lorsque j'essayais de marcher j'entendais les enfants du carbet se dire les uns aux autres en parlant de moi :
« Mira, mira, voilà le drap qui marche. Le blanc mort est ressuscité. »
Bref, de rechute en rechute, tournant ainsi dans un cercle vicieux dont un des détours était la mort, je n'avais plus guère d'autre énergie que celle de souffrir sans me plaindre , lorsqu'une émotion excessive , en bouleversant tout mon être , me fit prendre une résolution qui probablement me sauva. Ma bonne ou ma mauvaise étoile me rendit le témoin forcé et même une des causes indirectes d'une variété de jugement de Lynch à la sud- américaine. Bon gré mal gré, il me fallut assister à un de ces supplices féroces que les enfants du désert infligent à leurs ennemis avec des raffinements de cruautés dont, grâce à Dieu, les annales de la civilisation n'offrent que de rares exemples. Je vais vous redire, tel que je l'ai vu, ce triste épisode accolé à ma vie dans les Guyanes. Tout affreux qu'il est, il vous distraira de mes aventures personnelles, et cela soulagera mon âme d'épancher un peu de cet amer souvenir en vous le faisant partager.
Dieu voulut que le Portugais qui, sur l'Oyapock, avait causé la mort de plusieurs Urucuyennes, passât en canot sur un des affluents du haut Araguari. Où allait-il ? A quelqu'un de ses négoces ordinaires proba-
blement, c'est-à-dire reprendre des nègres échappés, rançonner ou voler quelque pauvre famille indienne # peut-être même exécuter par ses propres mains ce qu'un traitant de son espèce me proposait un jour : à savoir, de faire tuer un Indien, pour boucaner sa tête et me la vendre comme curiosité du pays. Les émigrants portugais établis au Brésil sont pour la plupart les tourmenteurs patentés des indigènes. Tout ce que les Brésiliens purs s'interdisent de faire, ou n'osent pas commettre par leurs propres mains , l'émigrant portugais l'exécute sans pudeur. Il est venu en Amérique pour faire fortune ; aucune besogne ne le rebute, aucune pudeur ne l'arrête; rien n'est mal à ses yeux pour réussir. Il n'est peut-être pas un d'eux qui, à l'occasion, ne vendrait son âme, si comme au moyen âge l'enfer achetait encore des âmes, et si quelqu'un de ces mécréants avait encore la sienne. C'est le vautour fait homme.
L'émigrant dont il s'agit s'en allait donc accomplir une de ses œuvres ordinaires de ténèbres, en compagnie de deux nègres et sous l'escorte attardée d'une troupe de soldats brésiliens. Comme il passait en canot le long d'une rive du fleuve , il fut reconnu par un des Urucuyennes de l'Oyapock. L'Indien avait été personnellement rançonné par cet
homme; il résolut de le prendre vivant, et de le conduire à la colonie du lac Manaye, où se trouvaient momentanément quelques familles de sa tribu , entre autres sa parente Nellé et ses enfants , dont je vous ai conté l'histoire. Qui sait même si le Portugais n'était pas le bijou décisif, le présent de fiançailles à l'aide duquel rU.rucuyenne comptait fléchir le veuvage obstiné de la jeune femme? L'amour et les cadeaux sont de toutes les tribus humaines , des leurs comme des nôtres !
De l'idée à l'action, chez un Indien, souvent il n'y a pas même une seconde pour réfléchir. Le sauvage se mit à suivre son voleur sur le fleuve , sans jamais le perdre de vue, comme François Ricard et sa famille m'avaient moi-même suivi, lors de mon arrivée sur le continent. Il risquait incessamment sa vie à cette poursuite ; car le Portugais le connaissait, et savait la haine mortelle qu'il lui portait. S'il avait trouvé l'Urucuyenne suivant ainsi sa piste , il l'eût tué sans pitié. Or le blanc était armé jusqu'aux dents: fusils, pistolets, deux nègres, vingt hommes. Le sauvage n'avait que son mauvais sabre d'abatis, c'est-à-dire une longue latte de fer mal emmanchée qui est leur vade-mecum , pour s'ouvrir des chemins sous forêt, faire leurs feux, etc. Mais quand un
enfant du désert a un caprice, quel qu'il soit, d'amour ou de vengeance, peu importe, il ne regarde que son but et ne s'inquiète que de l'atteindre. S'il réussit, tant mieux; s'il meurt en chemin , tant pis. Il est insouciant de la vie au delà de tout ce qu'on peut dire. Il est brave, brave et fougueux comme nous, quand la passion l'enfièvre.
Au bout de deux jours de poursuite silencieuse et savamment dissimulée, TUrucuyenne avait enfin trouvé sa belle.
Theodoro Lecépo, c'était le nom du traitant, était descendu avec un de ses nègres sur une rive du fleuve , sous bois , pour cueillir des poires-lianes. Il y avait ça et là, dans cet endroit, plusieurs arbustes chargés de ces fruits. Le maître et l'esclave s'étaient séparés pour les cueillir. Aussitôt l'Indien, qui les guettait, avait bondi sur le maître , l'avait étreint au cou pour l'empêcher de crier; puis, l'étranglant aux trois quarts avec un bout de liane, l'avait traîné jusqu'à son canot, comme on traîne un chien indocile.
Là, avec l'aide de son enfant, un gamin de sept ans, qui était encore tout fier d'avoir assisté son père dans cette capture, l'Urucuyenne avait bâillonné, puis ficelé à la façon d'un paquet le Portugais plus mort que vif. Il l'avait placé tel quel au fond du ca-
not, sous leurs provisions de manioc et de poisson salé, avec leurs pieds sur le tout, pour que nul, en les voyant passer, ne pût se douter de ce qu'ils emportaient.
Dans cet équipage , ils s'étaient mis à descendre le fleuve à toutes pagaies, en sens inverse de la route précédemment suivie par leur captif. Mais, au bout de quelques heures , ils avaient rencontré les soldats brésiliens destinés à assister Lecépo dans l'œuvre de sang ou d'impôts forcés qu'il allait accomplir. A un détour du fleuve , les deux Indiens s'étaient trouvés nez à nez avec la barque de leurs ennemis. Ils avaient doublé de vitesse pour passer sans être remarqués ; mais le commandant brésilien leur avait fait signe de venir le long de son bord : l'Urucuyenne avait obéi. Là on lui avait demandé des nouvelles du Portugais.
« Je l'ai rencontré tout à l'heure, » avait répondu l'Indien.
Puis, sans sourciller ni même se presser, le père et le fils s'étaient remis à descendre le fleuve.
Sur sa route, pour aller au lac Manaye, se trouvait la colonie militaire que le Brésil a fondée sur l'Araguari, en plein territoire français, ou tout au moins contesté. Afin de gagner du chemin et de ne
pas se déranger, les deux sauvages avaient poussé l'audace jusqu'à passer le long des cabanes de la colonie , à raser leur débarcadère. Personne n'avait fait attention à eux. A part ces deux rencontres, ils étaient d'ailleurs venus sans autres périls que ceux de la nature, ne s'arrêtant ni de jour, ni de nuit, même pour manger; passant onze cataractes et des rapides sans nombre; traînant trois fois leur canot à terre pour aller d'un fleuve à un autre; faisant plus de soixante lieues en dix-huit heures !
Quant au Portugais, ils ne l'avaient pas retiré une seule fois de son gîte forcé, même pour le faire respirer. Lorsqu'on l'exhuma de ce sépulcre mouvant , il était immobile et bleuâtre comme un mort de la veille : il fallut l'asperger d'eau pendant un grand quart d'heure pour lui faire reprendre connaissance.
Cependant, soit que le bruit de cette capture se fût répandu dans l'air, à la façon des parfums et des idées, sans qu'on y comprenne rien; soit plutôt que les Urucuyennes eussent passé la nuit à avertir leurs amis , il n'en est pas moins vrai que , le lendemain de l'arrivée du prisonnier, une vingtaine de canots chargés de monde abordèrent au carbet de mes hôtes.
Deux ou trois heures après le soleil levé, sans
même attendre tous les spectateurs, car il arriva du monde jusqu'au soir, on fit l'exhibition publique du captif. Le malheureux, au sortir de son terrible voyage, avait été mis dans le coral aux tortues, sorte de vivier- niche, formé de pieux fichés en terre, ou plutôt dans la boue , qui sert à conserver des tortues vivantes. Sans le déficeler, même pour reposer ses membres endoloris , on lui avait fait boire un peu de bouillon de poisson , dans la crainte qu'il ne mourût de faim avant le supplice. Puis on l'avait serré dans cette niche, non pour l'empêcher de fuir, puisqu'il était ficelé par tout le corps, mais pour le préserver des bêtes féroces. Il était resté là toute la nuit, assis par terre, baigné jusqu'à mi -corps dans une eau boueuse, les jambes incessamment meurtries par les tortues empilées avec lui dans cet étroit espace.
J'avais appris, c'est-à-dire deviné son arrivée la veille au soir à quelques paroles prononcées devant moi et au remue -ménage qui s'était fait dans le carbet; mais je ne l'avais pas encore vu. Quand on le sortit de sa geôle, je pus à peine reconnaître en lui une créature humaine. De la tête aux pieds, il était tout souillé de la boue fétide dans laquelle il avait couché. Ses vêtements déchirés, soit par les tortues de la nuit, soit dans sa lutte de l'avant -veille avec
l'Indien, pendaient par lambeaux vaseux. Une liane grosse comme une corde moyenne s'enroulait autour de son corps, depuis les épaules jusqu'aux chevilles, et le tenait si serré partout, qu'à certaines places sa peau sanglante et boursouflée faisait saillie autour de ses liens.
Gomme il nç pouvait pas tenir sur ses pieds, on l'accota contre un des arbustes qui tenaient la cabane , et oh l'attacha là par le cou , afin de l'empêcher de tomber. Presque aussitôt, l'Indienne dont le mari avait été tué par les nègres Bosh, Nellé, s'approcha, desserra un peu les liens du captif, et lui essuya la tête avec un des torchons -jupes qui servaient à laver la vaisselle.
Chacun alors put dévisager à son aise l'ennemi public. C'était un homme d'une cinquantaine d'années environ, de moyenne taille, ni grand, ni maigre, ni gros, ni petit, et ressemblant plutôt à un Européen du nord qu'à un Portugais. Il avait le teint très-blanc pour un habitant de ces contrées, le cheveu rare et jadis châtain, avec une barbe entière de couleur incertaine. La seule particularité remarquable de sa personne était la nature de ses yeux , d'un vert bleuâtre, terne et comme sans regards, sans âme dedans. On eût dit l'œil d'un animal amphibie, et
cela était même si saisissant, que les Indiens, faisant allusion à son aspect non moins qu'à son avidité, l'avaient surnommé Jacaré, c'est-à-dire caïman, en langue portugaise.
A peine le captif fut -il bien reconnaissable pour tous, qu'une explosion de cris et d'injures s'éleva des deux à trois cents individus de tous sexes et de tous âges réunis autour de lui. Pour le mieux montrer, Nellé allongea de quelques pieds la corde passée autour du cou du captif, le fit osciller de droite à gauche comme un mannequin , puis le replaça le long du poteau.
Alors, comme si ce qu'elle venait de faire n'avait été qu'un prologue de torture, elle tira de ses cheveux son long peigne d'écaillé, c'est-à-dire son bijou le plus précieux, et y cassa une dent, dont elle essaya la pointe sur son pouce. Puis, brusquement, elle enfonça cette dent tout entière dans l'œil du prisonnier, l'y mouva une seconde , la retira sanglante , et , l'élevant en l'air, dit en indien :
« J'ai promis à l'âme de Coro (c'était le nom de son mari) d'arracher les yeux de ses assassins. Je viens de tâter un œil de Jacaré; je vais le lui arracher. »
La victime cependant avait poussé un cri terrible ,
qui se changeait peu à peu en gémissements inarticulés; mais l'Indienne ne parut pas faire attention à ses plaintes. Elle se tourna de nouveau de son côté , lui enfonça l'index dans l'œil, le lui arracha d'un coup et le jeta par terre; puis, crachant dessus en signe de mépris, elle l'écrasa sous son pied nu et se mit à regarder la foule avec un visage rayonnant de fierté satisfaite.
La foule hurla de contentement, et les cris, les injures , les gestes furieux recommencèrent plus forts que la première fois. La tourmenteuse évidemment avait bien traduit les colères déchaînées de ceux qui l'entouraient, car on la laissait faire seule, et personne n'approchait. Elle éleva de nouveau la voix, et dit :
« J'ai promis l'autre œil aussi, et celui-là, je le mangerai. »
Mais j'en avais trop, moi, de toutes ces horreurs. J'avais regardé cette dernière scène de sauvagerie féroce avec une sorte de stupeur, que les mouvements rapides de Nellé ne m'avaient pas laissé le temps de secouer; cependant, tout appauvri qu'il était parla maladie, mon sang de France bouillonnait en moi. Je jetai un jurement de colère, me levai et sortis du hamac pour aller détacher le prisonnier. Mon hôtesse
me retint de force; mais, sur un signe de son oncle, Ricard, intervenant, prit l'Indienne par le bras, et, la poussant brutalement jusque sur la foule qui entourait la victime , dit :
« Jacaré est à moi ; je ne veux plus qu'on y touche. »
Tout le monde se tut. Je me laissai retomber dans mon hamac, si épuisé par l'émotion et par cet effort, que la tête me tournait; je ne voyais plus rien de ce qui était autour de moi.
Quand je repris assez de forces pour regarder de nouveau, le captif, toujours accoté au poteau du carbet, était tourné de mon côté et me parlait en portugais, d'une voix faible, mais suppliante. Un ruisseau de sang , coulant de son œil arraché , descendait sur sa poitrine et jusque sur ses jambes, où il se mêlait à la boue dont le malheureux était couvert; le reste de sa face et son cou étaient d'une pâleur livide.
Je me cachai la tête dans les mains pour ne pas le voir. Il se méprit sans doute à mon geste, car il essaya de venir vers moi , et mit péniblement un pied devant l'autre . Mais ses jambes endolories furent impuissantes à le porter; il perdit l'équilibre , tomba à moitié, et resta suspendu en l'air par la corde de son cou.
Le captif, accoté au poteau du carbet , était tourné de mon côté et me parlait en portugais, d'une voix faible, mais suppliante.
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La foule , un moment silencieuse pour observer ce que j'allais faire , se prit à rire et à injurier de nouveau le captif. Je me levai une seconde fois, mais l'oncle de Ricard trancha d'un coup de sabre d'abatis la liane qui retenait le Portugais ; il acheva de tomber par terre, et presque aussitôt deux des mulâtres, se détachant, le prirent et le replacèrent de nouveau dans le coral où il avait passé la nuit. Là on mit une garde de deux hommes à l'entrée de la grille en bois qui servait de porte au coral. Chacun dès lors put à son aise injurier le prisonnier et lui jeter de la boue, des débris de poisson et des immondices , mais sans pouvoir le mutiler.
Pendant plus d'une heure, tout le monde resta autour du coral, comme autour d'une fosse à bête féroce. C'était à qui viendrait injurier la victime et lui reprocher quelque méfait. Mon hôtesse, restée à côté de moi pendant toute cette scène , me traduisait ce que je ne comprenais pas et me commentait la plupart des imprécations : c'était à la fois sinistre et risible. Comme dans les fureurs de toutes les foules , le grotesque côtoyait l'horrible.
« Tu as fait tuer mon père pour une dame -Jeanne de roucou, disait un jeune homme. Le vieux est mort sous les coups de ton nègre. Je t'arracherai les tripes
du ventre, et avec ton sang j'en ferai une peinture rouge pour te payer le roucou de mon père. »
« Tu m'as volé moitié sur le prix d'un collier de grains d'or, disait une autre , une femme. Je nouerai ta langue de couleuvre avec mon collier, je l'arracherai de ta bouche menteuse, et j'en ferai une râpe pour râper du piment , afin que cela te cuise encore après ta mort. »
« Les nègres Bosh, ces corbeaux noirs, dit un Urucuyenne, ont mis à bouillir le corps de mon frère avec du manioc , et en ont fait une pâtée qu'ils ont donné à leurs chiens. Moi, je te ferai bouillir vivant, et je te donnerai aux caïmans du lac. Tu ne vaux pas que des chiens mangent de toi. »
Pendant chacune de ces bordées de récriminations et de menaces, la foule se taisait, comme pour bien écouter et juger chaque discours. On n'entendait plus que la voix du plaignant mêlée aux lamentations du prisonnier, qui , à travers des cris tantôt aigus , tantôt dolents, comme ceux d'un homme qui souffre cruellement, criait par intervalles en portugais :
« Ai Jésu! ai Jésu! délivrez-moi, et je vous donnerai tous mes biens. Délivrez- moi ! je me ferai moine, et je ne ferai plus de mal à personne ! »
Mais on n'avait pas l'air de s'occuper de ses
plaintes plus que de ses promesses, et, après chaque assaut d'injures individuelles, les cris, les menaces, la boue, les coups de baguette même recommençaient. Les deux gardiens laissaient faire en écoutant sans mot dire, et se contentaient d'empêcher la foule, les femmes surtout, de passer leurs mains à travers les barreaux du coral.
Cette scène dura plus d'une heure. Vainement je suppliai mon hôtesse d'user de son autorité pour l'abréger; elle me répondit que sans moi elle serait avec les autres à se venger sur l'homme qui avait causé la mort de son fils. Je compris qu'il n'y avait momentanément rien à tirer de ce côté. J'appelai son oncle et le priai , au nom de l'humanité , de faire conduire le prisonnier, soit au Brésil , soit à Gayenne , pour y être jugé; mais le vieillard me répondit :
a Le blanc n'entend rien aux affaires des lacs. Dans son pays, est-ce qu'on ne tue pas ceux qui ont tué? Le Portugais a de l'argent; à Gayenne comme à Belem son argent le sauverait : il mourra ici. »
Sur ces mots, le vieillard me tourna le dos; puis, afin de me prouver la justice de sa sentence , il alla au coral. Les femmes s'écartèrent avec respect pour le laisser approcher du prisonnier. L'Indien se pencha sur lui, et, d'une voix basse, mais que j'entendais parfaitement de mon hamac :
« Qu'as-tu fait de l'homme que tu as emmené de Lago-Real Tan passé?
— Grâce! grâce! dit le misérable; grâce! je donnerai un frasque de grains d'or à sa veuve. »
Le vieillard se releva, et, s'adressant à sa nièce, qui achevait de me traduire les paroles que je viens de rapporter :
« Raconte au blanc, lui dit-il, que l'homme dont j'ai parlé est mort de faim à la geôle, pour une dette de moins de deux francs. »
Je ne savais que répondre. Le vieillard se baissa de nouveau sur le prisonnier.
« Où allais-tu, lui dit-il , quand Jacami t'a pris?
— Grâce ! grâce ! ce n'était pas chez les Urucuyennes! Et puis, j'avais commission du gouverneur de Macapa, et j'allais agir pour lui. Grâce! je donnerai un fusil neuf à Jacami. Je te donnerai , à toi, ma case de Belem tout entière. Grâce! grâce! j'allais chez les Galibis, ce sont les anciens ennemis des Urucuyennes. »
Mon hôtesse me traduisit ces paroles. Je me tus. Il y avait trop de haines, depuis trop longtemps et trop justement amassées sur la tête du prisonnier, pour que mon intervention pût le sauver quant à présent. Mieux valait laisser passer l'orage pour ten-
ter un nouvel effort , ou , qui sait? le faire échapper avant le supplice.
Le vieillard regagna la place où il était assis avant de se déranger, ramassa par terre, à côté de lui, sa pipe, qu'il y avait posée pour venir à moi , et la ralluma. Puis, s'étendant à demi dans son hamac, il se prit à s'y bercer nonchalamment à l'aide d'un de ses pieds, qu'il laissait traîner en dehors.
Peu à peu cependant le tumulte diminua, puis finit par cesser tout à fait. Je regardai du côté du coral ; il n'y avait plus personne autour du prisonnier. Le malheureux était seul, à la même place, et d'une de ses mains déliées lavait son œil avec la boue liquide du sol de sa prison.
Alors, pensant que la foule n'avait ainsi quitté sa victime que pour aller dresser l'instrument du supplice, m'attendant à voir surgir le long du rivage quelque hideuse guillotine dans le genre des nôtres, je me levai tant bien que mal. Puis, sortant du carbet , ce que ma faiblesse souffrante ne me permettait de faire que de loin en loin, j'allai m'asseoir sur la proue d'un canot qu'on avait tiré hors de l'eau, afin de le calfater, et là je regardai autour de moi.
Le soleil dardait sur le lac et la plage ses rayons de feu ; une brise légère, chaude et comme chargée
de repos , passait dans l'air. Je fus tout d'abord ébloui de lumière et comme subitement enivré par la chaleur du dehors. Mais peu à peu, me remettant Je découvris dans les hamacs, par terre, et jusque dans les canots, toute la foule de l'heure d'avant, qui dormait du plus tranquille des sommeils. Je regardai de nouveau du côté du coral : le prisonnier lui-même était endormi. La chaleur du jour et la fatigue avaient triomphé de sa douleur. Il dormait de son œil unique, la tête penchée , le dos accoté aux parois de sa niche , assis dans la boue jusqu'à la poitrine. Ses deux gardiens, étendus à terre tout de leur long, reposaient de leur côté avec ces ronflements sonores qu'inspire la quiétude des fonctions bien remplies.
C'est qu'il était près de midi, et que là -bas, de onze heures à deux heures, tout a besoin de repos. On ne voit pas un seul être en mouvement, pas un homme debout, pas un oiseau dans l'air, pas un poisson à fleur d'eau : les moustiques eux-mêmes, ces dévorants éternels des plaines équatoriales, reposent. Quadrupèdes, oiseaux, poissons, insectes, tout dort enivré de chaleur humide , énervé , lourd et comme épuisé des quelques heures de jour qu'il a déjà vécu. Le midi là -bas, c'est la pluie à Naples; quand il arrive, tout rentre, tout se calme, tout s'endort, et
il n'y a pas d'apaisement humain qui vaille son influence somnifère.
L'idée me vint que je pouvais profiter du repos général pour délivrer le prisonnier, et le sauver ainsi de la mort probable qui l'attendait. Je me recouchai pour reprendre un peu de forces et réfléchir avant d'agir. Mais peu à peu, sans y penser, sans même en avoir conscience , je fis comme tout le monde làbas : comme les animaux, comme les hommes, malgré leurs souffrances ou leurs sanglantes fureurs, je m'endormis.