‹ Les aventures de Robin Jouet. Guyane françaiseChapitre 4 sur 28 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Passe-temps de traversée. — Un atelier dans une ancre. — Robin Jouet tombe à la mer. — Ses premiers pas et son premier festin sur le bas-fond où les flots Font jeté.

Ces contemplations , plus ou moins longues selon le temps, composaient dans l'origine de notre traversée à peu près toutes nos joies de voyage. Plusieurs d'entre nous lisaient quelques livres de bord empruntés aux matelots , fabriquaient des chapeaux avec des nattes de paille, faisaient de la tapisserie de corde, ou jouaient au loto. Mais le plus grand nombre restait oisif , dormant, fumant ou regardant philosophiquement les vagues. A partir de Madère

environ , la chaleur était devenue si forte , que notre premier soin était généralement de ne rien faire. Tout d'abord je fis partie du plus grand nombre, et, après avoir lu les quelques livres qui circulaient sur le bâtiment , je me pris à passer des heures , voire même des journées entières , à rêver en regardant la mer, les nuages et les alcyons. Mais, comme au demeurant je n'aime à rêver que par intervalles et pas longtemps , je ne tardai point à me créer une occupation qui peu à peu prit tous mes instants, et finit même par m'absorder si complètement que je ne faisais plus que cela.

Je sculptais, ne vous en déplaise, s'il est permis de profaner le mot sculpter au sujet des mauvaises ébauches de bois que je fabriquais à grand renfort de patience bien plus que de talent.

Grâce à la protection de mon capitaine et du second du bâtiment, je trouvai moyen de me construire sur le pont, ou plutôt en dehors du pont, une sorte d'atelier où je pus travailler à mon aise sans être dérangé. Le second jour de notre départ de Marseille j'avais remarqué à l'ayant du navire, par tribord, une ancre énorme, longue d'au moins six pieds, qui, juxtaposée contre une des parois extérieures du bâtiment, formait là comme un grand fauteuil à dossier

recourbé. Dès ce jour je m'étais dit que je serais bien mieux là tout seul, à l'air, que sur le pont toujours encombré par mes camarades , ou dans l'entre-pont où régnait une chaleur affreuse. Peu à peu j'ajoutai dans mon esprit à cette cabine improvisée une façon de garde-fou en corde pour ne pas tomber à la mer, puis une planche garnie d'étoupe pour m'asseoir et me coucher sur quelque chose de moins dur que la tige d'une ancre.

Pendant quelques jours , je gardai cette idée dans ma cervelle , sans en parler autrement qu'à mes camarades. Mais peu à peu , à force d'y penser et de la trouver pratique, je me résolus à la mettre à exécution. Dans ce but, je m'adressai au second du navire, qui était le grand ami de mon capitaine et auquel j'avais donné quelques balles cylindro-coniques pour tirer le requin. Tout d'abord je n'osais pas trop l'aborder; mais je finis par m'enhardir en pensant qu'il aurait intérêt à m'accorder ma demande , et que par suite j'avais toutes chances de réussir.

En effet, lors de notre promenade à Malaga, j'avais acheté dans cette ville plusieurs petites statuettes en bois peint, assez chères, mais délicieusement jolies, que je comptais envoyer à ma mère par la prochaine occasion. Le second, qui à terre les ayant

trouvées trop coûteuses n'avait pas voulu les acheter, s'était, de nouveau pris de caprice pour elles en arrivant à bord , et m'avait prié de les lui recéder. J'avais refusé en m'excusant sur ce que je les gardais pour ma famille. L'officier n'avait pas insisté. Quand l'idée de me loger sur mon ancre fut arrêtée dans ma cervelle, j'allai le trouver et lui offris de lui faire des statuettes exactement semblables aux miennes, s'il voulait me faire donner du bois, des couleurs, et me permettre de m'établir sur une des ancres, afin d'y travailler à mon aise. J'avais déjà modelé à Paris quelques figurines de ce genre, et j'étais à peu près sûr d'arriver à bonne fin de ce travail.

Tout d'abord le second me refusa net, disant que personne à bord , pas même les recommandés et les tueurs de requins, n'avaient droit à des privilèges. Mais le lendemain matin, soit que l'idée de la statuette eût travaillé son cerveau pendant la nuit , soit qu'il eût parlé avec mon capitaine, auquel j'avais également confié mon projet, il me dit brusquement:

« Voyons, jeune gâcheur de bois, montrez-moi un peu votre ancre, et comment vous comptez vous affaler dessus. »

Je lui expliquai mon idée , qui était d'ailleurs trèssimple et nullement dangereuse.

« Voyez- vous , commandant, lui dis-je, je ne suis pas habitué à cette chaleur, et je ne pourrais pas travailler en dedans du navire. Là, au contraire, je serai comme dans un vrai atelier, et fabriquerai pour vous et mon capitaine autant de statuettes que vous m'en commanderez.

— Eh bien , me dit-il , faites comme vous voudrez. Le maître menuisier vous donnera du bois et des couleurs. Nichez- vous dans votre ancre; mais arrangez-vous pour que je ne vous y voie jamais, sans quoi je vous prive de ration pour indiscipline. Allez, et surtout faites-moi une belle senora en mantille, toute pareille à la vôtre, et ressemblant, s'il se peut, à la jeune Espagnole qui est venue nous reconduire au canot avec sa mère. »

Je ne me fis pas répéter la permission, et, me mettant à l'œuvre sur-le-champ, je m'organisai un atelier véritable, en plein air, à l'avant du bâtiment, entre un des bras de la grosse ancre et son organeau, sur sa tige. C'était la maîtresse ancre du bord. Elle ne servait que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles; Mon établissement sur sa tige ne pouvait gêner ni la manœuvre, ni personne. Je m'y installai , presque sans qu'on s'en aperçût. Le maître menuisier, dont je stimulai la coopération amicale

avec une pièce de cinq francs, vint lui-même m'aider à ma construction. Le calfat me fournit de l'étoupe et de la corde. Bref, le soir même j'étais installé.

C'était un vrai nid. Pas de danger de tomber à la mer, grâce à trois cordes reliées entre elles par une sorte de filet qui m'entourait en dehors comme une grille de balcon. De la solitude, de l'air et de la clarté. Il y avait de quoi me faire travailler comme un nègre, et dès le lendemain de ma permission j'étais à la tâche. J'avais en perspective tout un long horizon de modelage , car nous n'étions pas encore au quart de notre route. On compte en moyenne, sur navire à voiles bon marcheur, un mois de mer pour aller de Bordeaux à Cayenne. Or nous étions partis de Marseille, c'est-à-dire du fond de la Méditerranée, et la Fortune était bien le raffiot le plus lent de toute la marine française. J'avais donc encore devant moi, selon toutes les probabilités humaines, au moins trente jours de travail, au moment où j'exécutai mon projet.

C'était une idée bizarre peut-être, mais parfaitement compréhensible pour quiconqu^ a supporté les ennuis d'une longue traversée sur un navire encombré de passagers. J'étais content comme un prisonnier fraîchement libéré. De plus je comptais ne pas

PiBLiJi.!:-::. .,:•■• :

Menant de front la pêche et me* statuettes, je fabriquai de* appeaux de poissons que j'attachai à de longues lignes.

borner au modelage toutes mes occupations dans ma nouvelle demeure. Je me proposais d'y pêcher, ce qui me plaisait fort. Maintenant que tout est fini , je vous dirai même en confidence que la perspective de me livrer sans contrainte à ce passe-temps favori de mes jours de prospérité avait été la cause secrète, mais déterminante, de ma résolution. Menant de front la pêche et mes statuettes, je fabriquai toute une collection d'appeaux de poissons de diverses tournures, que j'attachai à de longues lignes traînant à la mer en bas de moi. Au bout de huit jours d'installation, j'avais à l'eau trente appeaux pour le moins, sur peut-être mille mètres de cordes , qui , accrochés à ma balustrade , devaient en la tendant m'avertir de chaque prise.

Mais, en dépit de mes appeaux, de mon lard, et de toutes mes amorces plus ou moins ingénieuses, je ne pris rien du tout, ou du moins si peu de chose qu'autant vaudrait n'en pas parler : une pauvre petite dorade en six semaines! La pêche est rarement fructueuse en pleine mer, parce qu'il y a bien moins de poisson au milieu de l'Océan que sur les côtes. De plus, je m'y prenais mal. Je n'avais jamais péché à la mer avant cette époque. Or il faut un noviciat à tout; je le fis pour la pêche d'Océan pendant cette tra-

Page 1