AS LES AVENTURES
versée , en manquant bon nombre de dorades et de marsouins qui vinrent jouer dans les eaux de la Fortune, et qu'en conséquence j'eusse dû prendre si j'avais été plus ingénieux ou plus attentif. A bien regarder ici -bas, c'est presque toujours par notre propre faute que nous manquons à réussir, en pêche comme en chasse , comme en affaires et en toutes les choses de cette vie.
Cet insuccès permanent me fit reléguer la pêche au second plan de mes occupations, et par suite m'occupe r davantage de mes statuettes. En cela je réussissais au delà de mes espérances. Au bout de dix jours, je donnai au second son Espagnole à la mantille, qui était si semblable à la mienne que, sauf une vague ressemblance avec la senora dont il m'avait prié de reproduire les traits, on eût pu les confondre ensemble. Bientôt après, j'offris à mon capitaine un beau picador avec sa lance à banderole, et, l'ambition me venant avec le succès, je me proposai de doubler ma collection en imitant d'après nature quelques-uns de mes camarades.
Dans ce but, je me mis à travailler jour et nuit, pour ainsi dire. Ma besogne et encore plus mon nid solitaire me plaisaient sans cesse davantage. J'avais fini par m'établir là, non-seulement pendant les jour-
nées, mais même pendant les nuits; et, quand le vent le permettait, j'y travaillais à la lumière. Personne ne me voyait, et d'ailleurs personne ne m'eût rien dit, protégé que j'étais par mes chefs supérieurs. Bientôt, afin de n'avoir jamais à descendre dans l'entre pont, où la chaleur devenait de plus en plus étouffante à mesure que nous approchions de la ligne, je transportai dans mon nid tout mon bazar, comme disent les marins, c'est-à-dire tout ce que je possédais à bord.
Or, bien que simple soldat, j'avais, comme chasseur-pêcheur, un bazar royal. Ma mère et mes deux beaux-frères m'avaient outillé pour dix ans. Plomb , balles, poudre, poudrière, hameçons, lignes, etc., j'emportais d'objets de ce genre une grande malle pleine. Joignez à cela un beau fusil de chasse à deux coups, et des vêtements à revendre. Je transportai le tout dans ma nouvelle cabine , ainsi que mon fusil de munition, mon sabre, ma giberne et jusqu'à mon sac de soldat. De cette façon , j'avais toutes mes affaires sous la main , et n'étais plus obligé de paraître sur le pont qu'aux heures des repas.
Grâce à cette situation exceptionnelle, les journées, voire même les soirées , ces grandes monotonies du bord , passaient assez vite. Bien que nous fussions en
mer depuis plus de deux mois , par suite de calmes prolongés qui nous avaient retenus pendant quinze jours aux environs du tropique, je ne m'étais pas encore ennuyé un seul instant. Cependant j'avoue que j'éprouvai une satisfaction réelle, lorsque j'entendis un matin le matelot de vigie crier : Terre ! de cette voix qui fait tourner à la fois tous les yeux et toutes les têtes, lorsqu'une traversée dure depuis un peu de temps. Mais, malgré la terre annoncée, les lorgnettes et les tensions de cou , avec lesquelles nous nous efforçâmes de découvrir le rivage, nous ne découvrîmes rien du tout. La côte d'Amérique , sur presque toute l'étendue des Guyanes, est excessivement basse, et pour la voir il faut être dessus en quelque sorte.
Aussitôt qu'on eut annoncé la terre , le commandant fit changer la direction du navire, en donnant ordre de piquer au nord -ouest et de faire route à ranger la côte , sans la perdre de vue , mais sans en approcher davantage. En effet, pour aller i Gayenne, on est dans l'usage de descendre d'abord dans le sud, bien au-dessous de cette ville, afin d'entrer trèsavant dans le grand courant de l'Amazone qui porte au nord. De cette manière on fait, il est vrai, de la route en plus; mais on regagne facilement la diffé-
rence et bien au delà, grâce aux courants et aux vents favorables qu'on trouve dans ces parages. De plus, on n'est pas exposé a se voir drossé au large par les courants de la côte, et conséquemment à manquer l'atterrage de Cayenne. Or c'est ce qui arrive souvent quand on ne suit pas la route précédente. Pour ma part, j'ai vu un navire brésilien emporté au delà des îles du Salut, c'est-à-dire à plusieurs lieues au large des Guyanes, pour avoir négligé de suivre d'assez près le rivage. On cite maints bâtiments qui ont été emportés jusqu'à la Martinique, et forcés d'aller reprendre le vent à plusieurs centaines de lieues de la côte américaine.
Le commandant de la Fortune, le père Hélain, comme on l'appelait, était un habile marin s'il en fut, quoique bon mari, excellent père, et un des meilleurs hommes que le bon Dieu ait jamais faits. Il connaissait sa route à merveille. Dans la crainte d'être pris, il nous avait fait descendre jusqu'à hauteur du cap Nord, c'est-à-dire jusque par deux environ de latitude, à plus de trois degrés au sud de Cayenne. Une fois là, il n'y avait qu'à se laisser porter par le grand courant amazonien et par le vent qui généralement règne dans le même sens. En effet, à partir de cet instant nous avançâmes
rapidement, bien que la mer nous parût boueuse, couverte par intervalles de débris végétaux que le courant emportait côte à côte avec nous pendant quelque temps, puis que nous dépassions bientôt grâce à nos voiles.
Pendant la nuit qui suivit notre arrivée en vue de la terre, j'étais, suivant mon habitude, couché dans le réduit de mon ancre. J'avais travaillé tard le soir, et je dormais du meilleur des sommeils. Cependant il me sembla entendre des cris de commandement , puis le bruit saccadé des hommes qui couraient pour se mettre au cabestan. Mais je dormais à ne me réveiller pas pour si peu, et d'ailleurs j'étais trop bien dans mon atelier pour m'occuper de ce qui se passait sur le pont pendant la nuit.
Tout à coup je sentis une brusque secousse, à la suite de laquelle un de mes pieds reçut même un choc douloureux. Puis, presque aussitôt, une sensation de froid me réveilla complètement. J'étais à l'eau , sous l'eau , qui pis est, avec les jambes et les bras embarrassés dans les cordes ou l'étoupe matelassée de ma cabine. Sans me rendre compte pourquoi ni comment je me trouvais là, je sentis très-bien le danger, et fis des efforts surhumains pour me dégager; mais il me fut impossible d'y parvenir. Cependant je ga-
Un coup de bec bien appliqué , tout près de l'œil droit , me causa une sensation douloureuse qui me réveilla complètement.
gnai quelque chose et probablement la vie à ces efforts , car je me sentis remonter à la surface de la mer. Aussitôt je criai de toute ma force; mais j'avais à peine articulé la première syllabe de mon cri d'appel, qu'une vague d'eau m'entra dans la bouche et me suffoqua. Un indicible sentiment d'angoisse, celui qu'on doit ressentir quand on meurt, traversa mon esprit. L'image de ma mère passa devant mes yeux incertaine, comme voilée, mais seule vivante en moi. Puis tout fut fini : je m'évanouis.
Il était grand jour quand je m'éveillai. Au premier moment les rayons du soleil levant, encore inclinés à fleur d'eau, rouges, mais déjà dardant leurs feux d'équateur, éblouirent mes regards. Cependant je distinguai vaguement au-dessus de ma tête, à me toucher par intervalles, des oiseaux blancs qui voletaient les pattes pendantes en jetant des cris discordants. Mais une grande lourdeur de tête et un sentiment d'oppression à la poitrine accablaient mon être physique et moral. Je regardais fixement le soleil et les oiseaux sans me rendre compte de rien , lorsque je sentis quelque chose comme une griffe se poser dans mes cheveux. Puis, presque aussitôt un coup de bec bien appliqué, tout près de l'œil droit, me causa une sensation douloureuse qui me réveilla complètement.
Je voulus porter la main à mes cheveux; ma main était retenue à mon côté. Mais je fis un brusque mouvement, et réussis à me mettre sur mon séant. Je sentis ma tête se débarrasser des griffes qui l'oppressaient, et je vis une mouette s'envoler en reployant ses pattes et en poussant des cris aigus. Avec elle disparut tout l'escadron emplumé que j'entendais plus encore que je ne voyais tourbillonner autour de moi. A ce moment, une forte gorgée d'eau qui ne demandait qu'à me quitter vint à mes lèvres. J'expulsai ce superflu de boisson, comme si plusieurs grains d'émétique l'avaient engagé à sortir, et presque aussitôt je me sentis soulagé.
Alors seulement j'eus une conscience bien nette de ce que je voyais. Mais cette première pensée limpide me fit croire que j'étais le jouet d'un affreux cauchemar, et, sous l'empire de cette idée, je voulus de nouveau porter mes mains à mon œil qui me semblait saigner. Ma main droite persista à rester enlacée; mais ma main gauche réussit à sortir du réseau qui la retenait. Elle arriva à mon œil. Je la regardai; elle avait du sang. De plus, je me sentis froid par tout le corps et comme mouillé. Je portai à mes vêtements ma main libre ; ils étaient ruisselants d'eau bourbeuse, et, en laissant même pendre mon bras à
mon côté, je sentis que je rencontrais de l'eau. Je fis de nouveau un effort pour détacher mon bras droit, puis pour me lever. Je réussis, et presque aussitôt, comme si jusqu'à ce moment une sorte de brouillard ou de limbe extra - terrestre avait voilé mon jugement, je me rendis un compte exact de ma situation et de tout ce qui m'était arrivé.
Par un motif quelconque, probablement parce que le navire s'était subitement trouvé engagé dans un contre - courant violent et inattendu, on avait jeté mon ancre à la mer. C'était la plus grande du bâtiment, et le capitaine, craignant d'être entraîné à la côte, l'avait sans doute choisie de préférence, comme offrant à elle seule plus de garanties d'arrêt que toutes les autres ancres ensemble. Elle devait fatalement, de par sa taille et surtout son poids énorme, entrer très -avant dans le fond vaseux sur lequel nous naviguions, et s'accrocher aux parois mêmes du Irou qu'elle aurait fait, ou tout au moins se prendre à la première saillie de terrain et ainsi arrêter la dérive de la Fortune.
Au milieu du bousoulement causé par cette manœuvre, assez rare en route, et aussi peut-être par le danger subit que courait le navire , personne n'avait pensé à moi. Mes camarades dormaient
dans l'entre -pont, et les matelots avaient autre chose à faire. Le second, qui m'avait permis de me nicher là, avait peut-être lui-même commandé la manœuvre sans plus se rappeler son sculpteur sur bois. Quand il y a sur un navire quatre à cinq cents passagers, surtout des passagers soldats, un simple soldat comme j'étais est si peu de chose pour tout le monde, excepté pour lui-même!
Comme on peut facilement le présumer, mon atelier était descendu à l'eau avec son point d'appui. Les cordes qui me retenaient à la paroi du navire, composant mon balcon et comme le mur extérieur de ma maison, s'étaient naturellement brisées sous le poids de l'ancre. Toutes fortes que je les avais choisies, elles n'étaient que des fils d'araignée pour une masse de fer de plusieurs milliers de kilogrammes, qui, subitement détachée de ses écrous, pesa de tout son poids sur ce débile soutien de chanvre. Mon domicile entier tomba à l'eau, entraîné jusqu'au fond par la tige en fer à laquelle il était amarré.
Quant à moi, j'étais descendu avec mon domicile, sans m'en douter et sans même m'être réveillé. Puis, toujours attaché à mon ancre, j'avais été, comme mon atelier, entraîné au fond de l'eau. Mais, par
une permission de la Providence, qui sans doute guida mes efforts, j'avais dégagé à la fois de cette ancre mortelle et mon domicile, et moi-même en même temps. Nous étions remontés ensemble à la surface de la mer. Là, j'avais voulu appeler, nager, me sauver enfin; mais je m'étais senti me noyer. Après quoi, je ne savais quel second miracle m'avait charrié à la façon d'une épave inerte sur une plage où, avec leur voracité ordinaire, les mouettes, me prenant déjà pour un cadavre, commençaient à faire de moi leur dîner improvisé.
Il est probable que les cordes, balustrade et lignes qui traînaient à la suite de mon domicile submergé, avaient rencontré à l'eau quelque tronc d'arbre emporté comme elles par le flot. Elles s'y étaient enroulées sous l'effort turbulent des vagues. Puis le courant même dont la violence avait nécessité la mise à l'eau de mon ancre , entraînant tout . y compris mon corps, sur la plage vers laquelle il se dirigeait, nous avait jetés là comme des naufragés que nous étions. Sa violence même, et par suite sa rapidité, m'avaient sauvé en ne me laissant pas le temps de me noyer.
Mais, pour sauvé que j'étais, debout, sans autres blessures que le coup de bec de la mouette et quelques
contusions légères, je n'étais pas dans une position brillante.
D'abord j'avais de l'eau jusqu'aux genoux. Sans mon tronc d'arbre naufragé avec moi , et sur lequel le haut de mon corps était retenu la tète en l'air, il est même probable que je ne me fusse réveillé que dans un autre monde, noyé tout à fait sous l'eau bourbeuse dans laquelle je baignais à demi.
De plus , aussi loin que je portais mes regards , je ne voyais nulle part ni terre ni navire : rien que de l'eau , de l'eau .partout comme en pleine mer.
Enfin ma noyade et ses suites avaient probablement excité mes iierfs outre mesure; carj'avais faim, j'avais soif surtout. Or je pensais avec effroi qu'en fait de nourriture et de boisson je n'avais pas même une- goutte d'eau pour rafraîchir mes lèvres.
Alors, je l'avoue, une immense désolation s'empara de moi. Je pensai à ma mère, à Paris, à la France , et je maudis l'instinct d'aventures qui m'avait ainsi entraîné à ma perte. Mais nulle part, même au plus fort de mes plus durs revers, je n'ai jamais été homme à me désoler pendant longtemps. Le sentiment de l'action est trop puissant en moi pour me laisser le loisir des longues douleurs. Je réfléchis que je nageais comme un poisson, et que d'ailleurs je n'a-
vais même pas besoin de nager, puisque j'étais sur un bas -fond, avec de l'eau jusqu'à mi-jambe, il est vrai, mais enfin avec un point d'appui. Autour de moi, des arbres morts, épars çà et là, élevaient au-dessus des flots leurs branches ou leurs débris blanchâtres. Je pouvais facilement me hisser sur un d'eux, regarder l'horizon, découvrir la terre, un navire, le nôtre, que sais-je? une voie de salut, en un mot.
Sous l'empire de ces idées, je repris soudainement courage. J'achevai de me débarrasser tout à fait des bouts de corde de ma cabine, qui gisait accrochée à mon arbre de salut, toute démantelée et à demi enfouie dans la boue. Puis, cherchant du regard le plus élevé des arbres voisins, j'avisai un tronc énorme projetant à plus de quinze pieds en l'air une de ses racines, semblable à un grand bras levé vers le ciel. Il était à une trentaine de pas de moi environ. Je me dirigeai vers lui, et grimpai jusqu'au sommet de sa racine. Là, je fouillai tour à tour chacun des points de l'horizon.
De terre, je n'en vis nulle part. Mais dans une direction presque opposée au soleil levant, un navire, qui me parut être le nôtre, semblait immobile et comme à l'ancre. Peu à peu je le vis se couvrir de
voiles. Aussitôt je me berçai de la douce croyance qu'on s'était aperçu de ma disparition et qu'on venait me chercher. Dans le but de me faire mieux voir, je déchirai même ingénument une partie de ma chemise , et non moins ingénument l'attachai au sommet de la racine de mon arbre. Mais, hélas! mon espoir ne dura pas longtemps. Le soleil levant, qui donnait d'aplomb sur les voiles du navire, cessa de l'éclairer de la même manière. Je le vis s'amoindrir de plus en plus, devenir peu à peu un point blanc presque imperceptible, puis enfin disparaître tout à fait. J'étais désormais vraiment seul et abandonné de tous.
Alors , de nouveau , le désespoir s'empara de moi. Je me sentis une seconde fois naufragé, perdu sans ressources sur une plage déserte, et sur moins qu'une plage, sur un bas -fond recouvert d'eau. Ma soif, qui augmentait à mesure que la chaleur grandissait, commençait à me faire sentir vivement son aiguillon. Où boire? Partout l'eau de la mer. Y tremper mes lèvres altérées, était m'exposer à augmenter encore ma soif. Cependant je réfléchis que j'avais dans ma malle une gourde de chasse pleine de rhum, et que peut-être le flot qui m'avait jeté là y avait aussi charrié mes effets.
Je retournai à l'arbre sur lequel je m'étais réveillé de mon évanouissement. J'eus quelque peine à le retrouver, à moitié enseveli qu'il était sous les flots. Mais enfin mes cordes de lignes, flottant à l'eau avec leurs appeaux, me le firent reconnaître. D'un pas inquiet et hâté je revins vers lui , pour voir si je ne trouverais pas quelques débris de mon gîte échoués à côté de lui ou dans ses environs.
Ma cabine entière, baignant dans l'eau, était attachée à son tronc, roulée avec tout un amoncellement de branches cassées, de feuilles et de végétaux couverts de boue, ni plus ni moins que moi-même. Je me pris à fouiller ces débris d'une main fiévreuse. Ils contenaient non -seulement le matelas et le plancher de ma cabine , mais mon bazar entier, roulés avec eux, en eux, comme si la Providence avait pris soin de les expédier en ma compagnie.
Tout en recueillant mes effets, je m'expliquai de mieux en mieux les différentes phases de mon naufrage. Mes longues lignes, traînant à l'eau , attachées au balcon de ma cabine, avaient, soit au moment où je tombai à la mer, soit plus tard , rencontré mon arbre sauveur. Elles s'y étaient accrochées; puis, s'enroulant autour de son tronc roulé lui-même par le courant, elles avaient entraîné avec elles mes
cordes de balcon et mon matelas. Chemin faisant, tout cela s'était ficelé autour de l'arbre, comme une bourriche mal faite mais solide, et était arrivé avec lui au grand complet à notre port commun. Du moins c'est ce que je présumai plus tard , surtout en voyant la façon dont les courants de ces parages emportent des arbres entiers, qu'ils roulent dans leurs ondes, comme des fétus de paille.
Domicile et bazar, tout était dans un désordre et un désarroi complets : mouillé à la façon d'une éponge imbibée d'eau, çà et là teint de boue, car les flots de la Seine sont du cristal si on les compare aux flots de la mer Amazonienne. Mais enfin tout y était, fusils, sac, malles, etc. Il n'y avait pas jusqu'à mes statuettes, causes innocentes de mon naufrage , que je retrouvai l'une après l'autre , décolorées, boueuses, et çà et là tronquées d'une jambe ou d'un bras, mais au complet moins une. Pauvres statuettes! je me souviens encore de quelle main de colère je les rejetai au flot, comme pour les punir d'avoir causé ma perte !
Ma malle était fermée. Sans me donner la peine de chercher la clef au milieu du tohu-bohu plein de boue qui composait mon domicile, j'ouvris la serrure à la pointe de ma baïonnette. La bienheureuse gourde
y était, intacte, et avec elle du sucre et quelques tablettes de chocolat que ma mère avait mis dans ma malle au moment de mon départ. Seulement le sucre, à moitié fondu, formait une pâte liquide. Quant aux autres effets et outils de chasse ou de pêche, ils étaient tous dans l'état que vous pouvez imaginer, c'est-à-dire comme le reste de ma cabine, trempés et boueux.
Je bus quelques gouttes de rhum qui me firent un bien infini. Puis, les idées ressurgissant en moi à mesure que me revenaient les forces , je me souvins que, la veille au soir, j'avais mis dans ma poche un morceau de pain de mon dîner, pour le manger avec du chocolat en me levant. Je cherchai hâtivement la veste que j'avais la veille, et, plongeant dedans une main fiévreuse, j'en retirai mon morceau de pain. La mer en avait fait une pâte mouillée, qui, avec du papier détrempé comme elle, formait dans ma poche une sorte de plumpudding à l'eau et à la boue dont un chien d'Ecosse n'eût pas voulu , tout plumpudding que cela était. Je ne l'en avalai pas moins avec délices, hâté que j'étais de me mettre en roule de départ d'une façon ou d'une autre. Tout en l'avalant, je réfléchis qu'il n'était pas salé, malgré l'eau de mer dont il suin-
tait. Aussitôt je plongeai vivement la main au flot qui m'entourait. J'en portai quelques gouttes à mes lèvres. C'était de l'eau douce. Sans m' occuper de savoir comment il pouvait se trouver de l'eau douce en plein océan , je me mis à genoux dans la mer, la tête dessus, et bus à longs traits : comme on fait quand on a si grand'soif qu'il semble qu'on boirait la mer et ses poissons.
Cette découverte et ce frugal repas me rendirent tout mon courage. L'eau que je venais de boire était de la boue liquide presque autant que de l'eau. J'avais mangé les deux tiers de mon pain , et il ne me restait pour toutes provisions de bouche que mon chocolat et ma pâte sucrée. Je ne voyais à l'horizon ni terre ni navire. Mais, malgré tout, je me sentais sauvé. Je ne sais quel instinct religieux , semence de mon éducation première, germe vivaee des sentiments qui me dominent aujourd'hui, médisait que la Providence ne laisserait pas son œuvre inachevée : que puisqu'elle m'avait sauvé tour à tour des flots et de la soif, ce n'était pas pour me laisser mourir misérablement sur ce banc de sable inondé. Sous l'empire de ces idées, mes forces intellectuelles et physiques décuplèrent, et je ne songeai plus qu'aux moyens de gagner un rivage.