‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 10 sur 169 · ANGE ET DEMON · texte numérisé non relu

ANGE ET DEMON

LE SIECLE.— XIV

La lorette dont Rrioude, après la mort de Dabiron, avait fait sa Dubarry, était une des natures, les plus positives qu'il fût possible de rencontrer. Confiante dans sa beauté, elle n'avait jamais cherché, en dehors des succès féminins, cette considération relativo que donnent encore la distinction et l'esprit, même à l'état de contrefaçon. Lataké escomptait son printemps sans se soucier des hivers, cherchant à se persuader que la vieillesse n'est pas pénible. Elle avait parcouru toute la gamme de la femme à la mode avec la même horreur de toute réflexion. On l'avait vue passer du bois blanc au noyer, du noyer à l'acajou, do l'acajou au palissandre, du palissandre au bois de rose. C'était de l'avancement par ancienneté, l'épauletto du genre après le galon de laine : elle ne se doutait pas qu'après le mouvement ascensionnel , il y a dans l'espèce, comme châtiment du désordre, un mouvement descensionnel que nulle Phryné ne saurait éviter.

Lataké, depuis sa brouille avec monsieur Appencherr le banquier, vivait moitié chez elle, moitié chez Rrioude. Son logement particulier était situé rue Notre-Damede-Lorette, près de la place Saint-Georges. C'était un second fort coquet et affectant des airs de boudoir pompadour. Les inévitables rideaux blancs et roses garnissaient ses fenêtres. La salle à manger était meublée de chaises en fer creux doré, rehaussées de fleurs peintes. Ce cadeau lui était venu de quelque courtier d'annonces payé en marchandises. Sur la cheminée brillaient une pendule et deux candélabres, style Louis XV. Elle avait voulu avoir des portières pour obéir au goût du jour, et elle les avait fait faire de cette étoffe à raies arabes, devenue si commune qu'olle sert aux montreurs de figures de cire. Son lit, couvert d'un couvre pied au crochet, représentant un chien, touchant emblème d'une fidélité réduite à l'état d'allégorie, était orné d'une glace immense qui masquait la ruelle, comme si la belle avait eu le désir de se mirer en dormant.

Lataké rue Notre-Dame -de-Lorette, ello était Jupin Ire rue Lepelletier. Là, à l'Opéra, elle occupait une position mixte : elle était moitié figurante et moitié danseuse ; elle versait à boire à Robert-le-Diable et dansait avec le soldat des Huguenots. Ne regardant l'art dramatique que comme une coquetterie de plus, elle avait des sourires et des clignomens d'yeux pour tous les dandys de l'orchestre, des avant-scènes et du balcon. Elle leur disait bonjour, leur adressait un petit salut, leur taisait des signes et des gestes d'intelligence dans la cathédrale de la Favorite comme au marché de Portici, sans se préoccuper de la sainteté du lieu ni des illusions théâtrales. Elle avait un petit, pied, des cheveux superbes, une taille charmante, et elle buvait une bouteille de Champagne d'un seul trait. Te;s étaient ses vrais titres artistiques.

Lataké avait pour amie la pâle et blonde jeune fille que nous avons rencontrée chez Tiennetle où l'amenait un besoin accidentel d'argent, comme la folle prodigalité eu impose si souvent aux plus opulentes; frôle &t poétique organisation, plante fanée à peino éclose, doux rayon obscurci par la brume, type ravissant d'élégance et do grâce, à qui, en lui donnant l'instinct du bien, la nature avait oublié d'en donner la force.

Son intérieur offrait le plus frappant contraste avoc celui de son amie. Tout y respirait la mélancolie de l'âme. A côté du miroir aux ciselures dorées, on trouvait un vieux livre d'heures, dépaysé parmi ces meubles païens. Près d'une Vénus échappéo au ciseau voluptueux do Pradier, on admirait cette Madeleine de Canova dont l'attitude est un psaume de la pénitence matérialisée. Des lilas blancs baignaient leurs tiges d'émeraude dans un vase de grès flamand, orné d'anges bouffis en forme d'anses, et un loup de satin noir, joyeux reste d'une nuit de bal masqué, était

grotesquement plaqué sur une lôte de mort, comme pour établir un rapprochement ajrjer entre la Polie et le néant. Celle-là se nommait tout uniment Simonne. Fille d'un anonyme et orpheline de bonne heure, elle avait lui les soirées laborieuses da l'atelier pour les soirées vertigini lises du bal ; elle s'était abandonnée au tourbillon, mais sans calcul comme sans enivrement, à la façon de la feuille légère qui est tombée a l'eau, et qui en suit docilement tous les caprices, car sa conformation no lui fournit aucun

moyen d'en combattre ni d'en remonter le cours.

Elle avait d'ailleurs le mrossonliment d'une lin prochaine ot misérable; elle la sonlajl venir, sans peur corqme sans impatience, triste mais résignée, et bornait toute sa résistance à en détourner les yeux le plus possible, à l'exemple do CléopAlre quj .«e cachai I la tête dans son vélum pour no pas voir l'aspic dont la morsure l'empoisonnait.

Or, Lataké affectionnait Simonne par cela même quo Simonno no ressemblait ni à elle ni à aucune de ses compagnes. Aussi vive quo Simonne était nonchalante, aussi folle que Simonno était taciturne, elle trouvait auprès d'elle un calme qui la reposait. Tello est la loi do la nature : l'harmonie naît des contrastes, et la sympathie des dissemblances.

En sortant do chez Tiennette, où nous Pavons rencontrée, Lataké regagna la rue Nolre-Dame-de-I.oretle, et entra pour visiter Simonne, qui habitait la même maison, et qu'elle ne pouvait se priver de voir un seul jour.

— Ma bonne, lui dit elle, je quitte la vilaine bête, qui m'a dit t'avoir vue aussi ce matin.

— Oui, répondit Simonne, et voici cinq conts francs qui sortent do ses griffes.

— Vraiment? Tu as donc lavé le contenu de ton portefeuille galant? Je te croyais cependant en fonds.

— Oui, mais que veux-tu l il y a là-haut, dans la maison, au sixième et demi, y compris l'entresol, une pauvre famille composée de neuf personnes, enfans, père, mère, grand'mère, chiens, chats, que sais-jel les uns malades, les autres trop bien portans, qui couchaient sur la paille et depuis huit jours ne mangeaient plus qu'à tour de rôle : ma foi, j'ai vidé d'un seul coup ma bourse dans leur sébile. Il fallait bien se rattraper sur le commun des martyrs.

— Ahl c'est très bien, cela l s'écria Lataké. Je dirai même que c'est trop bien, faut d'ia vertu, tu sais, pas trop n'en faut. Or, j'igaore sur quelle dame do charité tu as marché, mais depuis quelque temps tu deviens généreuse en diable, tu tournes au bureau de bienfaisance, et tu rendras bientôt des points au Petit manteau bleu.

— Bah I fit Simonne en mettant la main sur sa poitrine, je n'ai pas besoin d'amasser. Ce n'est pas moi qui serai jamais obligée de faire teindre mes cheveux blancs.

— T'es bête, dit Lalaké, avec tes complaintes d'enterrement.

— Pourquoi donc? reprit Simonne. Je no me plains pas.

— Parbleu l il ne manquerait plus que cela ! Je to conseillerais de te plaindre l C'est à qui t'offrira sa ealèche et son cœur; tu vas avoir maison do campagne à Auteuil l'été, et loge à l'Opéra l'hiver; enfin, tes adorateurs sont si bien fascinés qu'ils ne sont même plus jaloux les uns des autres, ce qui est le comble de l'art. Et tu te plaindrais? Allons donc l tu serais toquée l Qu'est-ce qui te manque pour être heureuse ?

Simonne leva ses beaux yeux au ciel et comprima un soupir.

— Rien, dit-elle. Je m'ennuie, voilà tout.

— Comment 1 tu t'ennuies au milieu des plaisirs I

— Les plaisirs étourdissent, pas davantage.

— Qu'est-ce qui to plairait donc ?

— Je cherche.

— En ce cas, ma chère, tu aimes quelqu'un.

— Peut-être.

— C'est un travers : prends garde 1 Mais qui ça? Aurais-tu distingué un bel homme parmi la foule des empressés qui te foat la cour? Serait-ce le colonel ?

— Non. Je détesta les hommes qui se sarclent pour se faitO des tailles île femme. Cela resM'lilble à des ipulles

dorées donl le seul but i si de se taire abattra par la boule

d'un canon têt ou lard...

— Serait-ce le marqufai — il est trop noble.

— L'avocat ? — Il ne l'est [tas a sez.

— Le vicomte? — Il est trop fat.

— Le baron ? — Il est trop siumlo.

— Le rentier? — Il est trop petit.

— Lo bureaucrate? — Il est trop grand.

— Le négociant! Il est trop gros.

— Le, comédien? — Il est trop mince.

— Le peintre? — Il est trop gai.

— L'architecte? — Il est trop sombre.

— Le poète? — 11 est trop spirituel.

— Lo COulissier? Il est trop bt'to.

— Lo diplomate ? — Il est trop laid.

— Lo danseur? — Il est trop beau.

— Ahl j'y suis : c'est le banquier, mon vieil ami, mon ci-devant, mon volage, en plusieurs mots la maison Stioltz Appencherr et compagnie, puisqu'il f'aui l'appeler par son nom.

— Ah l bien oui 1 prétentieux commo un paon, vaniteux comme un coq d'Inde, laid comme un hibou, glouton comme un vautour, ingénieux commo un perroquet, fidèle commo un coucou, probe comme, une pie, compatissant comme un corbeau, tendre comme un cormoran, généreux commo un tiercelet, sot comme une huse et aimable comme une chouette, il résume à lui seul toute la gent volatile, l'aigle excepté. Ah l ma chère, tu ne l'as guère civilisé, celui là; jo no t'en fais pas mon compliment!

— Alors, fit Lataké, c'est que tu n'aimes personne.

— Si fait.

— Toi, amoureuse?

— Tout do bon.

— Pour combien de temps?

— Pour l'éternité.

— Tant que ça? Diable 1 c'est un joli délai l c'est plus qu'un bail de trois, six, neuL Et ton Adonis, csl-il gentil uu moins.

— Qu'importe?

— Est-il brun? est-il blond?

— Je l'ignore.

— Tu te moques de moi l

— Du tout.

— Quel est son nom ?

— Je donnerais tout ce que je n'ai pas pour le savoir.

— Allons, tu es folle!

— J'ai toute ma raison.

— Ainsi, tu ne l'as jamais vu, même en peinture, en lithographie, en daguerréotype ?

— Jamais.

— Tu ne sais pas s'il est conseiller d'Etat ou lampiste? docteur ou mécanicien? orateur ou saltimbanque?

— Pas plus que toi.

— Et lu l'adores?

— Je le crains.

— Je comprends : tu en auras fait la connaissance en rêve.

— Je dors peu, et je no rêve pas de choses agréables, répondit Simonne avec un soupir. D'ailleurs, un homme qu'on voit en songe, cet homme a une forme, une physionomie, une tournure.

— Et un paletot.

— Or, mon préféré, lui, n'a rien de semblable. Il n'a pas même un nom, je te l'ai dit.

— C'est assez peu de chose alors, tu en conviendras.

— Ce n'est qu'une ombre invisible, une substance insaisissable, une âme, un pur esprit.

— Un esprit l s écria Lataké en regardant derrière sa chaise ; je sais ce que c'est. Parole d'honneur, tu me fais une peur atroce avec tes drôles d'idées. Tu crois donc aussi aux revenans, toi? C'est comme ma tante qui prétendait que son

LE VEAU D'Orl.

défunt revenait la nuit dans sa cave pour y boire son vin. Eh bien! pas du tout : on a découvert ensuite que c'était le portier. Mais j'y pense, c'est peut-êtro ton portier aussi.

— Ah! fi donc!

— Ma foi ! j'y renonce. C'est le diable alors.

— Qui sait ! un démon ou un ange. Fcoute, voici comnentcela est arrivé. C'est incompréhensible.

— Va, va, j'en suis déjà toute chair de poule. Dis vite.

— Il y a quinze jours le facteur m'apporte une lettre.

— Une lettre de l'Esprit?

— De lui-même.

— Affranchie?

— Que tu es folle !

— Signée du moins?

— Non, pas de signature.

— Une lettre anonyme ! Ah! fi! J'ai toujours entendu dire que c'était lâche, ce qui ne m'a pas empêché d'en faire à l'occasion. Probablement quelque amoureux vexé.

— Du tout ! juges-en.

Simonne ouvrit un tiroir, en tira délicatement un papier qui avait dû être bien souvent consulié, car il était presque usé vers les plis, et elle se mit à en lire le contenu d'une voix tremblante d'émotion :

« Bel ange déchu, »

— Peste ! comme il y va ! interrompit Lataké. Ange déchu ! Cela me semble un peu manant pour un début. Voyons la suite.

Simonne continua :

« Je vous aime 1 »

— Mazettel interrompît encore Lataké, en voilà un qui ne vou> fait du moins pas languir. « Je vous aime ! » Vlan ! dès le second mot, C'est entrer vite en matière. Je suis curieuse de savoir comment on peut finir quand on a commencé ainsi. Il paraît que monsieur l'Esprit trouve que le bel ange n'est pas encore assez déchu ; il ne serait point fâché de le voir déchoir jusqu'à lui.

— C'est ce qui to trompe, répondit Simonne. Ecoute : « Je vous aime.

» Oh! ne vous récriez pas contre ce mot qui devient tour à tour, selon la circonstance, ou une tendresse suprême, ou une stupide banalité.

» C'est le premier que trace ma plume, et c'est aussi le dernier qu'elle tracera.

» Oui, je vous aime. Pourquoi? Je n'en sais rien.

» Je vous aime, comme on aime la fleur préférée, la couleur favorite, le parfum le plus enivrant.

» Je ne vous ai point cherchée; et pourtant vous m'êtes apparue. Tout homme a son étoile qui le conduit, comme les rois mages, vers l'endroit où réside son bonheur.

» Moi aussi, je vous aimais sans vous connaître, jo vous rêvais, j'aspirais à vous, car vous étiez la voix mystérieuse qui parlait bas à mon cœur dans ce grand concert des harmonies terrestres.

» Vous le voyez, je vous aime parce que je devais vous aimer. Je vous aime parce que jo vous aime. Mon amour n'a pas d'autre raison d'être que sa propre essence.

» Et, en effet, pour quel autre motif pourrais-je vous aimer?

» Hier encore, le front couronné de fleurs, dans l'ivresse du festin, les cheveux épars, la robe souillée de Champagne, le regard éhonté, en vulgaire bacchante, vous chantiez des refrains impies, vous blasphémiez le Seigneur. Oh! les séraphins ont dû chanter plus fort que vous leurs célestes cantiques, afin que Dieu ne pût pas vous entendre.

» Et cependant, telle que vous êtes, folle créature, cœur flétri, âme sans foi, au milieu même do l'élégante orgie où mes regards vous suivaient sans que les vôtres pussent m'a percevoir, hélas l

» Hélas î je vous aimais encore. »

— Ah ! par exemple, interrompit Lataké, voilà desépi- Ihètes qui sont de la dernière inconvenance !

Simonne continua :

« Le diamant, parce qu'il a roulé dans la fange, en conserve-t-il moins les puros étincelles qui le font ressembler à des regards de vierge ? Le doux encens de l'aubépine, parce qu'il mêle ses atomes à la poussière des chemins, n'est-il pas toujours la plus délicieuse des senteurs?

» Pourquoi donc cesserais-je de vous aimer parce que vous êtes momentanément indigne de mon amour? Que me" fait votre vie? que m'importe votre beauté fanée par la débauche? C'est votre âme que j'aime, eommo une parente de la mienne, comme une sœur dont jo veux tenter la réhabilitation, afin do l'élever jusqu'à moi, ne voulant point descendre jusqu'à elle.

» Vous vous étonnez que je sache si bien ce que vous faites: votre curiosité explore sans douto les fenêtres voisines pour voir si quelque œil indiscret ne brille pas à travers leurs barreaux; vous questionnez votre servante, vous consultez vos compagnes; soins inutiles! vous ne découvrirez rien. Je ne suis point un voisin, je suis un mystère; je ne suis point un amoureux, je suis un dévoûment ; je ne suis point une réalité, je suis une ombre, une ombré de de vous-même.

» Je vous aimerai de loin, Simonne, sans jamais me mêler à votre vie , sans ioquiéter vos chevaliers servans , sans scandaliser votre concierge, sans votre concours et malgré vous peut-être.

» Il y a mieux : je saurai, sans le demander, si cette route invisible que je prends, moi chétif, moi misérable, caché dans l'inconnu, n'est pas le chemin de votre âme; car, quoi que vous fassiez pour vous garantir de ma protection, de mes reproches, de mes encourag- mens; dûssiez-vous tirer sur vous vos rideaux les plus sombres, pousser vos verrous les plus solides, prendre votre maintien le plus dissimulé, je vous devinerai : — votre âme est un livre dans lequel je lis sans épeler, et j'ai sans cesse l'oreille sur votre cœur pour en compter les pulsations.

» Tel est l'unique but de mon amour ; je n'en ai pas d'autre; je dirai plus : je n'en voudrais pas d'autre; je ne vous demande rien, pas même d'être aimé ; jo vous aime sans espoir, sans arrière- pensée ; je vous aime pour vous, non pour moi. Votre nom, le hasard me l'a fait lire hier dans un de ces mille billets doux qui vous arrivent à chaque aurore comme une rosée tombée la nuit et qui parfoi? s'égare en route; hé bien ! ce bonheur qui me vient de vous, me suffit, me suffira toujours; car, voyez-vous, mon ange... »

— Ah! bon! voilà qu'il y revient, interrompit de nouveau Lataké. Vaut mieux tard que jamais.

Simonne poursuivit sans répondre :

« Savoirle nom de l'objet adoré, pouvoir le décomposer et le recomposer selon les mille fantaisies de la pensée, pour en créer des mots nouveaux, affectueuses devises dont on cherche à ennoblir le sens, c'est déjà n'être plus étranger à celle qui le porte. Nos aïeux avaient plus de poésie que nous, puisqu'ils inventèrent pour décupler les noms aimés la mode si charmante des anagrammes. »

— Ma foi, je le trouve bête comme tout, ton Esprit, s'écria Lataké.

« Et maintenant, » continua Simonne, « ma conduite dépend do vous seule. Je saurai quel accueil vous aurez fait à ma première épître. Si vous en riez, si vous la froissez, si vous la jetez au feu avec dédain, adieu pour toujours. Jo ne vous aimerai plus qu'en silence. Si, au contraire, vous souriez amicalement à co premier bonjour, à cet ami, à ce frère inconnu, à cette voix qui ne veut s'adresser qu'à vos instincts de droiture et d'honnêteté, hé bien, je no tarderai pas do jeter une nouvelle parole de consolation au milieu du tumulte de votre vie.

» Celui qui vous aime. »

Après avoir achevé sa lecture d'une voix de plus en plus émue, Simonne replaça soigneusement la lettre dans le petit meublo qui lui servait de secrétaire, et, comme si elle eût lu cet écrit pour la première lois, sa poitrine sd gonfla de soupirs, son regard s'anima, ses joues, ordinal-

rement pâles oomme la baille de marguerite, se teignirent légèrement de pourpre.

La Qgunnte de l'Académie royalo do musique poussa au contraire un bruyant éclat do riro.

— On parle de platonique, s'écria-Uollo ; en voilà, l'espère, et du numéro uni Ah ça, tu no vas pas taire chorus, du moins I Je te trouve déjà bien assez compromise comme cela, si tu t'avisais d'entamer un duo épistolaire, ot d'y chanter sur le même ton, tu serais flambée, ma chère : il n'on faudrait pas davantage pour te perdro de réputation. C'est quelque chose de si fragilo que la réputation des femmes I Heurousomont quo la mystérieeso correspondance s'est bornée à ce premier billet. Tu n'en as pas reçu d'autres, n'est-co pas?

— Non, pas encore.

— C'est quelque farceur qui aura voulu s'amuser, ot qui trouve sans douto qu'il no fait pas ses frais.

— Tu crois?

— J'en mettrais ma main au fou.

— Oh! non, nos, co n'est pas possible. D'ailleurs, à quoi bon ?

— Eh 1 ma chère, les hommes ont parfois do si drôles de vongeances ! J'en sais quelque cho?e, moi. Ecoute à ton tour. C'est toute une histoire. Tu no sais pas?

— Quoi? répondit Simonne

— Nous sommes en train de faire tout le contraire de toi.Tandis que tu rêves lo bonheur là-haut, nous le démolissons ici-bas. Imagine-toi deux tourtereaux, deux serins, deuxjeunes époux, roucoulant à qui mieux mieux, dans un joli petit nid tout neuf, riches, beaux, amoureux, tendres, heureux dans le présent, heureux dans l'avenir, heureux à perpétuité. Hé bien, ma chère, on s'occupe en ce moment, par esprit do vengeance, de creuser une mine sous leur félicité, comme on dit à l'Académie royale.

— Mais c'est affreux I s'écria Simonne, et je ne t'aurais pas cru capable de cela.

— Boni te voilà bien avec tes idées 1 Tu aurais trouvé la chose ravissante il y a quinze jours. Mais il paraît que lu profites des leçons de l'incognito, professeur de morale, de boxe peut-être, et d'amour platonique. Mais c;dme tes sens éperdus, comme on dit encore là-bas ; on no les tuera pas, tes protégés ; on ne les empoisonnera pas ; on se contentera de les ruiner et de les brouiller.

— Mais que t'ont fait ces pauvres gens?

— A moi? Rien. Ça ne me regarde nullement ; je ne m'en mêle pas. Tu peux donc me rendre ta considération, avec laquelle, etc. Jen'y suis quo pour une partde bénéfices. C'est Tiennette et Brioude qui sont chargés de l'opération.

— Ah l fit Simonne, si Tiennette est du complot, je plains les victimes.

— Elle a fait des manières d'abord ; elle avait des scrupules, oui, ma chère, des scrupules. Où diable la délicatesse va-t-elle se nicher 1 Elle no voulait point, par rapport à d'Aronde, qu'elle a aimé.

— Comment 1 répondit Simonne, c'est d'Aroade qu'on ruine, ce garçon si distingué, si gracieux, si poli, si honnête ?

— Mon Dieu, oui I On ne ruine jamais que ceux-là. Une drôle d'aventure, va! Il y a quelques jours, nous déjeunions, Brioude et moi, après avoir passé la nuit au bal, quand un vieux bonhomme, l'œil brillant, les sourcils froncés, les cheveux hérissés, la barbe inculte, les vêtemens en désordre et la canne à la main, fut introduit dans la salle à manger, où nous étions tous deux seuls.

— Monsieur Brioude? demanda-t-il.

— Evidemment, répondis-je, froisséo par l'inconvenance do cet intrus, ce n'est pas moi.

— Monsieur , reprit le bonhomme en s'adressant à Brioude sans s'occuper de mon interruption, je voudrais vous dire deux mots.

Brioude, qui est insolent comme un cocher de coucou, ne leva pas les yeux, no lui offrit pas le moindre siège, et continua de sucer l'os de poulet qu'il tenait dans ses doigts.

— Faites vite, dit-il brusquement; jo rovions du bal, et je suis fatigué.

C'est qu'en effet, ma Chère, nous avions assisté à une fête donnée par un de nos chanteurs. C'était splendide. Je n'ai pas vu de plus beau 0baoS.OD avait supprimé les pendules, barricadé les fenêtres contro le jour, et forcé tout le momie à déposer sa montre au vestiaire on même temps que on paletot. Si bien, qu'on a dansé, joué, mangé, ri, bu, tant et tant que nous no savions on sortant 8i nous étions hier, aujourd'hui ou demain.

— Monsiour Brioude, roprit lo vieil hérisson, lo temps ne s'arrêta pas parco qu'on sèmo la poadro d'un sablier sur une lottro d'amour, ou parco qu'on jette un costume do bal masqué sur un cadran. La preuvo, c'ost quo voici doux cent cinquante mille francs do lettres de chango échues et non payées par vous, dont jo demande lo solde immédiat.

— Je te laisse à penser, chère Simonne, continua Lataké, l'effet quo dut produire sur moi la réclamation du vieillard. Et cela, en plein déjeuner! J'ai vu lo Festin de Jiallhazar à l'Ambigu. Co n'est pas comparable. Deux cent cinquanto mille francs do lettres de change à payer sur l'heure! quand plus d'une fois une simple note do blanchisseuse, do doux francs cinquanto, présentée à l'improviste, vous jette daus lo désespoir et la contusion I Quant à Brioude, il resta impassible comme une borne qu'il est volontiers.

— Je sais ce que c'est, dit-il froidement. Il s'agit sans doute de la créance Peauger. C'est une misère, ajouta co héros en continuant de ronger son os. Cela ne m'inquièto pas. Je n'en ai jamais reçu le montant. J'ai des contrelettres.

— Cela prouve, monsieur le courtier, que vous faites des billets de complaisance , que vous prostituez votre signature. Mais peu m'importe ! telle décriée qu'elle soit, je la trouve bonne. Or, ne sachant pas votre nouvelle adresse, car vous avez trouvé à propos de ne pas la laisser à l'ancienne, j'ai régularisé la poursuite au parquet du procureur du roi, d'après l'article 83 du code de procédure, et j'ai obtenu une prise de corps que j'ai résolu de faire exécuter sur-le-champ.

— Diable! s'écria Brioude en laissant enfin tomber son os de poulet. Permettez-moi de me retourner. J'ai fait il y a quelques jours à la bourse des bénéfices considérables, à ce point qu'un de mes débiteurs s'est noyé de désespoir. Beaucoup d'autres m'ont fait faux-bond de leur côté; mais il m'en reste d'honnêtes et de solvables. Laissez-moi le temps de les faire payer, et nous nous arrangerons.

Lo vieux eut un rire de chacal à cette proposition.

— Oui, dit-il, j'attendrais si vous pouviez arrêter le temps comme votre ami le chanteur de l'Opéra; vous êtes jeune, vous; mais je suis vieux, moi, et n'ai plus d'heures à perdre. Donc, suivez-moi, car, dans le fiacre qui m'a amené, se trouve le garde du commerce accompagné de ses recors.

Brioude se leva effaré ; ses traits étaient bouleversés, sa respiration haletante.

— Au nom du ciel, monsieur, ne faites pas cela ! Les dettes de bourse ne sont pas tellement obligatoires qu'on ne cherche souvent à les esquiver. Si vous m'emprisonnez, la liquidation se fera en mon absence et je perdrai les cinq sixièmes des bénéfices. Ce que vous voulez est donc contraire à vos intérêts.

— Mes intérêts? dit le vieillard. Les connaissez-vous., pour en parler si librement ?

— Ils ont pour but de me faire payer.

— Ah ! je me moque bien de ces deux cent cinquante mille francs qui m'ont coûté deux mille écus, en raison de l'ignorance où se trouvait le possesseur des bénéfices que vous avez faits à la bourse. Je me soucie bien d'une pareille facilité !

— Et que voulez- vous donc de moi ? demanda Brioude plus effrayé que jamais.

— Je veux votre concours, votre savoir-faire et votre

LE VEAU D'OR

obéissance. Il importe à mes intérêts, puisquo vous m'en demandez compte, de mettre sur la paille un de vos collègues, un homme de bourse comme vous. Celui-là, par malheur, est beaucoup plus sérieux : il ne souscrit pas des lettres de change de fantaisie. Néanmoins, comme tout homme d'affaires, il est vulnérable, et pour le ruiner, j'ai jeté les yeux sur vous.

— Sur moi, monsieur ? dit Brioude ; mais... je ne vous connais pas.

— Exigez-vous que je vous mène rue de Clichy pour mieux savoir mon nom T

— Non, monsieur, ceci est inutile.

— Au surplus, je me nomme La Vengeance, j'exerce la profession de rentier, j'ai des fonds placés dans tous les royaumes et sur toutes les politiques du monde, j'ai beaucoup d'or et n'en veux plus gagner ; je ne demande même pas mieux que d'en perdre.

Brioude s'était remis pendant cette explication ; il avait repris la tranquillité d'un homme auquel on vient de rendre la liberté.

— Qui donc voulez-vous exécuter? dit-il. Pardonnez cette expression : elle est consacrée en termes de bourse.

— Je le sais. L'agiotage, comme la justice, a sa peine capitale. Hé bien 1 l'homme dont il me faut l'anéanlùsemeBt et le déshonneur se nomme d'Aronde.

— Diable I fit Brioude, c'est un joueur difficile à démâter : il est honnête.

— Bah 1 le hasard est un dieu aveugle qui frappe à tort et à travers : il ne s'agit que de guider son bras. Sur quoi spécule le d'Aronde?

— Un peu sur les rentes, beaucoup sur les chemins.

— A quoi joue-t-il?

— A la hausse.

— Nous jouerons à la baisse. Il y passera des millions peut-être. Qu'importe 1 je ne regarde pas à la dépense, et je bénis le ciel de m'avoir fait quelque peu avare pendant toute ma vie, puisque je peux faire un si doux usage de mes économies sur la fin de mes jours. Dites-moi : le d'Aronde doit avoir un banquier.

— Il prend de l'argent dans 1% maison Appencherr.

— C'est un crédit facile à couper : Appencherr est mon... est le gendre d'un de mes amis ; et bien que le boau-père et le gendre aient eu maille à partir au sujet de la conduite du second envers la fille du premier, la chose peut s'arranger. Mais le d'Aronde a sans doute d'autres ressources ?

— 11 paie bien; le d'Aronde s'escompte partout.

— Nous couperons partout son crédit.

— De quelle façon ?

— Je n'en sais rien. Nous aviserons. J'ai l'instrument, si mes renseignemens sont bons. Inlormez-vous s'il a de l'argent dans des entreprises particulières.

— C'est un des plus forts intéressés dans les forges de Belgique»

— Nous en vendrons les titres à vil prix à des compères ; il n'en faut pas davantage pour culbuter un homme; et si vous êtes habile, sans que j'y perde trop, vous pourrez y gagner votre vie.

— Monsieur connaît les affaires, dit Brioude. Quant à ces lettres de change...

— Elles resteront sans effet, selon que vous direz oui ou non à mon offre ; vous m'eussiez peut-être accueilli favorablement sans leur secours, mais j'ai voulu vous forcer la main, ne fût-ce que pour ne pas entendre à chaque instant crier votre conscience à mes oreilles. De cette façon, vous êtes un homme circonvenu, vous vous courbez sous l'épée de Damoclès dont je tiens le fil ; vous voyez quo j'ai même fait la part de vos remords hypothétiques.

— J'accepte, dit Brioude.

— En ce cas, je remmène avec moi les recors, dont la présence vous a fait épargner mal à propos les restes de cet os de poulet ; mais n'oubliez pas qu'ils peuvent reparaître au premier mécontentement. Ah 1 un mot encore.

— Parlez, je suis à vos ordres.

— Le d'Aronde est marié?

— Depuis peu.

— Sa femme est jolie ?

— Je ne l'ai jamais vue.

— Ah 1 si on pouvait en même temps les brouiller! les désunir !... les séparer I... quel chagrin de plus pour lui I... j'en sais quelque chose, moi 1 Mais ce serait trop beau. Et d'ailleurs, c'est une idée qui ne m'appartient pas: elle m'a été soufflée par une femme aussi ingénieuse qu'elle est laide. Je lui laisse donc le soin de la mûrir, et do vous en parler si elle le juge à propos. A chacun ses œuvres. Je ne veux pas lui voler le mérite de celle-là. Et sur ce, remettez-vous à votre os de poulet avec la placidité d'un homme qui vient de conclure une magnifique opération. A bientôt.

Et le vieillard sortit comme il était entré, sans saluer, brusquement, impertinemment.

— Tu vois, Simonne, ajouta Lataké, que si nous tarabustons le d'Aronde, c'est à notre corps défendant.

— C'est égal, répondit Simonne, à la place de Brioude, j'aimerais mieux aller en prison.

-- Allons, tu vises à une place dans le calendrier. Mais je m'amuse à causer, et j'oublie l'heure de la répétition : un opéra superbe, dans lequel je porte la queue de la princesse. J'y serai très bien. C'est un rôle qui demande beaucoup de...

— De talent ?

— Non , mais de velours , de dentelles, de diamans. Tu comprends : un rôle de dame d'honneur 1 L'administration fait mesquinement les choses. Heureusement le Brioude est là, et aussi le vieux vindicatif. C'est sur les bénéfices de l'affaire que Brioude prélèvera ma toilette. Mais à propos, il y ace soir une fête superbe au Ranelagh. Daigneras-tu l'honorer de ta présence?

— Non, répondit sèchement Simonne. Je n'ai pas le cœur à la danse.

— A ton aise, ma bonne. Mais là, franchement , je suis furieuse contre ton incognito. Le malheureux cherche à le perdre avec ses bons conseils. Te voilà déjà toute corrompue.

Et sur ces mots Lataké fit une pirouette en guise de révérence, et s'envola d'un bond dans son appartement, qui communiquait par une porte intérieure avec celui de son amie.

A peine Lataké était-elle sortie qu'une étrange figure se présenta sur le seuil de l'autre porte.

C'était un type indescriptible, qui semblait défier les productions les plus bizarres échappées au crayon de Callot : une femme de taille gigantesque et d'excessive mais greur; un véritable Don Quichotte femelle. Elle portait une robe de soie qui avait bien pu être noire, mais dont le tempsavait fait une dos questions les plus douteuses dans nos jours de scepticisme. Deux bracelets de chrysocale ornaient ses poignets cagneux. Ses souliers de salin noir» éculés et difformes, étaient retenus par des rubans qui serpentaient comme à regret le long de ses maigres tibias. Son visage anguleuxs'encadrait dans un de ces tours en soie qu'on appllo indéfrisables, et sa tête était ombragée par un chapeau immense, couleur feuille morte, sur lequel se tordaient convulsivement trois plumes reteintes.

Avant que Simonne eût eu le temps do lui demander l'objet de sa visite, la dame aux plumes fanées était déjà entrée dans le boudoir et s'était installée dans le meilleur fauteuil.

— Madame, dit-elle, je n'ai sans doute pas l'honneur d'être connue de vous?

— Mais... j'aime à le croire, répondit Simonne avec une répulsion instinctive.

— Je rendsdonc grâce au hasard qui me le procure, reprit l'étrangère C'est une affaire qui m'amène. Oh I moa Dieu ! une babiole, un petit compte que vous avez laissé en souffrance. Cela se conçoit : vous êtes si occupée !

— Au fait; madame, reprit Simonne avec impatience.

— M'y voici, belle dame ; il s'agit d'un mémoire de

FRÉDÉRIC sniu.lf:. — | f;0 LESPÈS.

marchande ft la toilette, d'un mÔfUbire" ^ six mille francs pour fournitures. C'est une bagatelle pour vous, et somme j'ai précisément à payer demain matin, je n'ai pas douté de votre empressement à vous libéref! C'est un vrai gérricd ^uéjèvbus demande, persuadée que vous Me le rendrei Immédiatement.

— Allons! pensa Simonne, je n'entendrai parler aujourd'hui «pie d'argent I

Puis &o tournant vers l'excentrique visiteuse :

— Madame, lui dit-elle, Je ne vous connais pas, et si j'avais à acheter des objets de toilette, je doute fort q n 0

ce fût a votre bon goûl que je rri'adressass&.

— Ma lame est caus Ique, répliqua la femme maigre, et

('est naturel :1e rire va bien aux dents blanches. Mais si madame est caustique, madame a do l'argent, il n> faut

plaisanter avec les choses sérieuses qiiO lorsqu'on en a les moyens. Tant mieux! Madame saura donc <pie, par suito d'une cession parfaitement en règle* jo suis détentrice

d'une fablure non acquittée, de mademoiselle Léa Klein,

pour cause1 de bijoux et de cachemires veu lus par cllo à tempérament.

—I a dette est véritable, réponditSimonne, et, bien qu'elle soit grossie d'une façon usuraire, je n'en conteste pas lo chiffre. Seulement, ainsi que j'en (Hais convenue, j'ai besoin de temps1 pour payef, et Je me rends compte difficilement de cette cession de créance qui devient un mauvais procédé», puisqu'elle me livro h un créancier complètement étranger et à la patience duquel je n'ai pas le droit de faire appel. *

— Madame ne doit pas êtro embarrasséo pour si peu, reprit la réclamante, en elfilant ses doigts et en ('tirant ses gants crasseux, comme eût i u ie faire une petite maîtresse; madame a tant de ressources! madame a tant d'amis ! Jo suis bien sûre qu'un simple petit billet...

— Uu billet ! s'écria Simonne, à qui ce mot raopola l'épître do l'inconnu. Un billet 1 répéta-t-elle avec indignation.

— Oui, reprit indilféremment son interlocutrico, un petit billet adressé à quelque prolecteur généreux; à monsieur le baron Appencherr, par exemple.

A ces mots la jeune femme regarde fixement l'ambassadrice i!ont la rriissioft semblait s'être dévo lée.

— Jo suis sûre, continua celle-ci, que monsieur le baron serait aux anges de se voir à même de rendre ce faible service à madame.

— Ah ! ah ! fit Simonne.

— Soyez donc as-ez bonne pour envoyer chez lui le premier commissionnaire venu, afin que cette affaire so termine séance tenante.

— Non, dit résolument Simonne.

— Pourquoi, belle dame, s'il n'y a pas d'indiserétion ?

— D'abord, parce que vous êtes une insolente, madame, et que sur moi la violence n'a jamais remplacé la persuasion. En second lieu, parce qu'if ne me plaît point d'écrire au baron pour lui demander un service.

— C'est le dernier mot de madame ? reprit la vieille do sa voix la plus douce.

— Non, mais mon avant-dernier. Le dernier me servira pour vous mettre à la porte.

— A la porte?... moi 1... Ahf belle dame, car je rie m'en dédis pas, l'impartialité avant tout; vous ne savez pas à qui vous avez affaire quand vous parlez ainsi ; vous no savez pas dans quelles mains est tombée votre dette. Ecoutez : vous êtes jeune et mignonne, je ne voudrais pas vous donner vos nerfs. Aussi, malgré vos façons de duchesse, je veux bien vous avertir encore. Je ne suis point un débiteur qu'on lanterne en lui promettant de le payer demain. Demain 1 qu'est-ce que demain, en matière de créances, de politique, d'amour, de tout au monde? Permettezmoi ( ar je vois que nous avons le temps de causer longuement), permettez-moi de vous rappeler celte enseigne fameuse d'un perruquier philosophe : — « Ici, on paie aujourd'hui, mais on est rasé gratis demain. » Ce lendemain, naturellement, n'arrivait jamais pour les pratiques.

(niant ,ï moi, je n'ai pas le moyen de CODJIgttei au futur le Verbe |..i\ i-r. Sa. 'In /, belle dame, que Jfl suis cet rpou-

vâtitail de . débiteurs que le quartier Uréda a appelé la Tôle-dé- Pipe, pour se venger, sous prétexte qbe je l'ai (ait

fumer, comme on dit, 06 qui et d'asse* mauvais goût.

— Ah t von-; êtes la Téte-de-l'ipel dit Simonne avee 1'' plus grand sang-froid.

— Cela ne vous émeut pis?

— Tas plus que le veau à deux fêtes, ou (pie tout autre phénomène. I.a foire de Saint-Cloud m'a blftSéOi

— Sachez pourtant que je ne sortirai pas sans être payée. Je me cramponne à ce siège, Je m'établis ici en garnisdlre, je Hl'attaJ lie a vous commo votre omtire, et vous le voyez, Je suis assez laide et assez bavardo pour que ma compagnie vous soit peu agréable.

— Bah ! lit Simonne avec insouciance, qui sait! la sottise dp manque pas de gaîfé, ètjs'il faut en croire les pointres, 'a beauté gagne aux repou^so rs.

— Je suis charméf», reprit la Tête-de-Pipe, do vous voir prendre la question par ce côté. Vous êtes une femme de goût J'ai mémo un troisième agrément à vo là offrir: ma position do créancière non payée me donne lo droit do vous dire... des injures... dans les limites du code, bien entendu, et je me sens disposée à en user, ne fût-ce que peur activer en vous la circulation du sang. Quand je dis des injures, reprit-elle avec louto l'aménité dont elle était capable, j'entends par là de ces grossièretés polies qu'on échango volontiers enlro gens d'excellento compagnie.

— A la bonne heure ! repondit la jeune femme, h qui l'obstination et l'originalité do sa visiteuse avaient fini par inspirer plus d« malice que de colère. Mais comme je n'ai [tas la prétention de savoir mon grand mondo aussi bien que vous, madame, qui me paraisses en avoir fait toute votre vie les délices et l'ornement, par la samblétil je vais appeler le guet pour mo débarrasser do votre honorable présence.

— Vieux moyen! c'est connu comme l'en-nvant-deux, c'est usé comme l'entrechat, c'est prévu surtout comme le carnaval prochain. El en efïet, je pousserai en ce cas des cris de merlusine; j'ameuterai le quartier, je dirai que vous m'avez dupée et que je suis votre victime. Or, je ne pense pas qu'une discussion de ce genre puisse vous plaire infiniment. Croyez-moi donc, écrivez au baron : c'est lo parti le plus court, lo plus sage, le moins scandaleux. Ce que femme veuf, baron le veut.

— Je vous ai déjà dit non, interrompit fermement Simonne: jo n'aime pas les rabâchages.

— Soit ! répliqua laTête-de-Pipo avec une inflexion de voix on ne peut plus suave; je ne veux pas vous contrarier; mais avouez, belle dame, que vous êtes... une pas grand' chose.

— Vous croyez? dit Simonne radieuse d'avoir trouvé enfin le moyen qu'elle cherchait depuis un instant pour so délivrer de son ennemie.

— Une rien du tout.

— Bah f si peu que cela ?

— Une faiseuse de dupes, continua la Tête-de-Pipe avec cette douceur d'organo qu'elle employait spécialement pour ses invectives.

— Eh bien! s'écria Simonne, vous avez raison, madame, et je suis de votre avis. C'est justement à cela que je pensais tout à l'heure, non sans en être désoléel

— Ah ! vous reconnaissez que vous êtes une femmo sans foi, belle dame ! poursuivit la Tête-de-Pipe avec des modulations vocales dont la fadeur ne pourrait être notée que pour la flûte.

— Je le reconna;s si bipn, madame, qu'avant votre arrivée, j'avais pris le parti de...

— De changer de conduite?

— Le peut-on toujours, hélas l

— Vous pouvez du moins essayer, en commençant par payer vos dettes.

— Décidément vous êtes encline au radotage, madame. Je ne vous imiterai pas. Jo continue donc. Oui, J'avais pris

LE VEAU D'OR

lo parti de mo punir moi-même. Aussi vous prié-je instamment de vouloir bien quitter la place. Je ne serais point fâchée, comme oa dit, de rester seule avec mes remords.

— Vous y perdriez, car je puis aider votre mémoire dans cet examen do conscience. Je ne sorlirai donc pas. Ce serait d'ailleurs la première fois que je quitterais un débiteur sans être payée. On ne se déshonore pas ainsi à mon âge. J'ai le respect de mes propres cheveux blancs.

— Vous feriez pourtant bien, madame, de vous départir do cette louable habitude pour cetto circonstance touto particulière.

—Non, belle dame, je suis scellée au plancher, répondit la Tète-de-Pipe; je fais désormais partie de votro mobilier; rien ne pourra m'en séparer.

—En ce cas, répliqua Simonne, vous ne trouverez point mauvais que je fasse mes petites affaires commo si vous n'étiez pas là.

—Vous êtes chez vous, dit la Tète-de-Pipe. Liberté Completel c'est un des droits garantis par la charte. Un garnisaire, d'ailleurs, n'a droit qi'à la table, au logement et aux mauvais propos.

Alors, avec lo plus grand calme, Simonne se mit à accomplir un travail fort singulier : elle s'absenta quelques instans, rapporta de la cuisine un objet que le introduisit dans la chambre parla porte dérobée de l'alcôve, à la faveur du paravent qui en celait la vue; ello ferma ensuite à double tour toutes les portes de cetto pièce ; elle en retira les clefs, et finit par cadenasser l'espagnolette des fenêtres.

— Que faites-vous donc là? lui dit la Tète-de-Pipe. Il fait une chaleur de trente degrés, et vous mettez l'air à la porte I

— Je ne mo suis point engagée, répondit Simonne, à vous fournir des ventilateurs. Au reste, à chacun son système : je suis pour la méthode espagnole, qui consiste à se couvrir quand il lait chaud.

— A votre aise, dit la Tête-de-Pipe en essuyant les gouttes de sueur qui tombaient déjà de son front. Si vous croyez me chasser par une question de thermomètre, vous vous trompez grandement: je suis comme les plats do terre cuitj, je suis capable d'aller au feu.

— Au feu, soit ! mais il n'y a pas de feu sans fumée, objecta sentencieusement Simonne.

— Ah ! ah ! des proverbes?... Bravo!... répondit ironiquement la vieille femme. — Comme on fait son lit on se couche, — chat échaudé craint l'eau troide,— tant va la cruche à l'eau, etc., etc. Cette sorte de littérature ne m'est pas étrangère non plus. Mais je vous recommande particulièrement celui-ci : « Qui paie ses dettes s'enrichit. » J'aimerais assez à vous voir ce genre d'ambition.

Tandis que la créancière travestissait ainsi la sagesse des nations, Simonne avait continué ses opérations inexplicables. Elle avait tout à fait entouré son alcôve du coquet paravent, s'était réfugiée derrière, et, couchée sur son lit, se dérobait ainsi aux regards étonnés de sa persécutrice.

— Tu crois, ma luronne, pensa la Tète-de-Pipe, me prendre par l'ennui en même temps que par la chaleur? Tu as affaire à trop forte partie. On peut résister, même au spleen, quand on a débuté dans la vie par être confidente de tragédie. J'ai prévu d'ailleurs les cas de solitude forcée. Je porte toujours avec moi un narcotique souverain. Le sommeil est un préservatif assuré contre l'ennui. Qui dort s'amuse.

Et tirant de sa poche un volume relié en basane, la vieille essaya do charmer par la lecture les silencieux loisirs qu'on lui préparait.

L'ouvrage qu'elle parcourait était un tome dépareillé des Vict tires et Conquêtes, production fort estimable pour les hommes qui se plaisent aux finesses de la stratégie militaire, mais dont l'intérêt est nécessairement mitigé pour les femmes par les dispositions préliminaires de l'attaque et de la défense. A force de suivre scrupuleusement les

formations de carrés et les marches en bataille, la lectrice ne larda pas do s'assoupir selon ses prévisions.

Pendant ce temps, cho-e étrange, l'air déjà bouillant de l'élégant boudoir était devenu d'une épaisseur opaque.

Quand il no fut plus possible do rien voir à travers les nuages do vaporeuse fumée qui s'échappaient de derrière le paravent, Simonne renversa violemment ce paravent même, afin que lo bruit de sa chute réveillât la vieille femme.

Celle-ci bondit sur sa chaise, comme si le canon russe, dont elle avait suivi le progrès avant son sommeil, l'eût frappée en pleine poitrine. Puis, suffoquée par la fumée épaisse qui remplissait la chambre, elle se demanda presque si ce n'éiaiest pas là do sinistres nuages formés par la poudre, et si, de simple lectrice, elle n'était pas devenue actree elle-même dans les combats qu'elle avait parcourus. Mais elle ne pouvait s'arrêter à cette première illusion. Elle comprit que le danger, pour être enigmatique, n'en était pas moins réel.

— Madame Simonne, dcmanda-t-elle avec anxiété, que faites-vous donc?

— Laissez-moi mourir en paix, répondit la jeune femme. Je suis une pas grand' chose, une femme sans loi, et, vous le v>yez, je me fais justice I

— Comment cela? s'écria la Tète-de-Pipe avee un redoublement d'inquiétude et en cherchant à percer le voile de plomb qui obscurcissait sa vue.

— A tieu, madame. Je ne vous dis point au revor, car je n'imagine pas que, malgré mon peu de mérite, je sois exposée à mo rencontrer avec vous dans l'autre monde.

— Comment! l'autre monde! Que voulez-vous dire?

— C'est aussi simplo qu'économique : deux sous de charbon, un réchaud et une allumette enimique : il n'en faut pas plus pour accomp ir le .yrand voyage. C'est moins cher qu'un passeport à l'intérieur.

— Afi ! mais., .ah ! mais... je n'entends point cela ! s'écria la vieille femme, ne sachant encore si elle rêvait ou si elle était éveillée; cette façon de voyager ne peut pas me convenir.

— Vous n'y risquez rien, d'ailleurs, continua Simonne, d'une voix de plus en plus faible, soit qu'elle feignît d'ê re oppressée, soit que la force lui manquât réellement. Ma succession répond de mes dettes. Vous n'en serez payée que beaucoup plus tôt.

— Payée, payée! Cela me servira à grand'chose si je vous accompagne là-bas. Asphyxiez-vous si cela vous plaît. Quant, à moi, je veux m'en aller. Sac à papier! je n'ai pas envie de mourir enfumée. C'est un g^nre de trépas que je laisse volontiers aux jambons de Iiayonne.

— Hé bien ! allez-vous-en, dit Simonne.

— Et le moyen ! s'écria la mégère, en secouant les serrures à la façon de Desdémona poursuivie par lo poignard d'Othello. Tout est fermé.

— Tenez, voici la clef de la porte extérieure ; mais refermez-la bien, je vous prie, car il faut que mon destin s'accomplisse.

— A votro aise, ma mignonne, dit vivement la vieille en estimant rapidement, par un dernier coup d'ceil de créancier, la valeur mobilière de l'agonisante. Quant à moi, ajouta-t-elle tout bas, je n'ai loué mon dévouaient au baron que jusqu'à la mort, exclusivement.

Et à ces mots, elle saisit la clef avec autant de joie que si c'eût été celle du trésor royal ; ello ouvrit la porto avec précipitation , descendit rapidement l'escalier, et, en passant devant la loge du concierge, ello cria à ce fonctionnaire :

— Montez, montez, on se tue au second ! Puis elle s'élança dans la rue, comme si l'ange exterminateur l'eût poursuivie à outrance.

Or, quand le concierge, après s'êtro consulté avec son épouse, entra dans la chambre restée ouverte de Simonne, il n'y trouva aucun indice de mort, aucun instrument de suicide : les fenêtres donnaient accès aux rayons d'un joyeux soleil, et un suuve mélange d'ambre et de lavande emplissait l'atmosphère de Pappartement.La jeune femme,

tranquillement penchée sur son divan, et sur la physionomie de laquelle une douce mélancolie avait déjà remplacé l'expression passagère d'une lotte gaîtô, s'était mise h lire, pour la centième lois, la lettre mystérieuse cru'olle avait do nouveau tiréo do son odorant sanctuaire.

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