‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 11 sur 169 · OASIS · texte numérisé non relu

OASIS

Tandis qu'Arachnë ourdit sa toilo dans l'ombre; tandis que les rancunes, les haines, les ambitions, les vongeanles cupidités, toutes les mauvaises passions dont nous avons accepté la mission do compléter la moralisanto pointure, se cherchent dans les ténèbres, se trouvent, so devinent et s'unissent pour la préparation do leurs mystérieux complots,— reposons un instant notre âme dans la contemplation de la plus douco des (élicités, celle qu'une immémoriale moquerie a vainement tenté do ridiculiser, celle i]ui existe le plus, celle pourtant à laquelle on croit lo moins, celle enfin que la naïveté du vieux langago avait appelée la félicité conjugale ; — retrempons notre esprit à la source de cette suave poésio; — ne nous bornoùs pas à flétrir le mal, louons aussi le bien.

Il est dix heures du soir. Tout est bruit et mouvement dans co qu'on nomme le beau Paris. Une maison seulo reste calme et silencieuse au milieu de co tumulte et de celte animation. Dans un délicieux appartement de la rue du Helder, règne ta plus douco quiétude. On peut remarquer dans cet asile deux tableaux do genre, bien dignes d'être admirés par ceux qui ont le sentiment du beau et du bon, et qui préfèrent les joies intimes du foyer domesique aux joies folles et tapageuses du monde.

Entrons à pied léger dans chacune des deux chambres contiguës, où posent nos gentils modèles, et esquissons discrètement leurs pures physionomies, en prenant bien garde que le bruit de notre crayon ne les dérange mal à propos de leurs méditations.

Dans l'une de ces pièces se trouve un homme de vingtcinq à trente «ns. Sa taille moyenne et bien prise, son geste, sa démarche, son attitude, tout offre ce mélange de îorce et de souplesse qui constitue la grâce virile. Des cheveux fins, clairsemés et naturellement bouclés, encadrent son large Iront d'un blond duvet; son œil d'azur est doux et vif, sa physionomie est intelligente et bonne, mais l'éclair bleu qui s'allume parfois dans ses yeux prouve qu'il y a de la lave volcanique sous ces fleurs; sa main e-t blanche et effilée, mais on devine aux muscles qui s'y dessinent, qu'elle peut assommer au besoin, et non plus caresser ; deux fines moustaches, retroussées à la mousquetaire, ajoutent à la fierté de sa figure ; son maintien est plein de dignité sans raideur, son costume est élégant sans recherche, en un mot toute sa personne révèle un mélango d'énergie et de bienveillance, et cette qualité suprême qu'on appelle la distinction.

Sur le bureau auquel il est accoudé, on remarque le vaste plan d'une ferme-modèle et d'une usine dont il médite la création. Les opérations purement financières dont il avait pris l'habitude, dès sa première jeunesse, comme employé principal de la maison Appencherr à Paris; ces opérations^ auxquelles il s'était livré ensuite pour son propre compte avec la plus parfaite honnêteté, n'avaient jamais été pour lui qu'un objet d'étude et qu'un moyen. Maintenant qu'il est possesseur do capitaux considérables , loyalement gagnés, il a résolu de les employer à la fondation d'une de ces grandes industries agricoles et manufacturières qui concourent au bien général, tout en assurant la fortune do l'habile entrepreneur.

Malgré l'attention qu'il s'impose au moment où nous le voyons, et le soin qu'il met à consulter les notes réunies

sous sa main, on s'aperçoit qu'uno invincible distraction vient do temps en temps reluire comme un fou follet à l'horizon d«< sa pensée, C8T son regard avide se tourne involontairement vers Ih portière qui le sépare de la chambre voisine. Là, en effet, se trouve son vrai trésor, le joyau de sa vie, lo cœur qui répond à son cœur. Un simple velours le sépare do l'objet adoré. Il suflit d'un mouvement de main pour soulever le docile rempart ; il suffit d'un seul pas pour franchir la limite, ot cependant lo bel amoureux reste cloué a son bureau; ot plonge courageusement son âme dans les calculs les plus abstraits. La pendulo trop lento n'a pas encore sonné l'heure de sa délivrance. Quel est lo génio assez puissant pour courber ainsi co beau front sur les labeurs les plus pénibles? C'est co génio qui élèvo l'homme, dans quelque condition qu'il soit; devant lequel s'écartent tous les obstac'es, qui rassérène l'esprit, qui rend le plaisir légitime et la douleur moins amère : il se nomme le travail.

Dans la chamhre voisine, aux lueurs concentrées d'une lampe qui semble faire à son charmant visage une sorto d'auréole, nos regards indiscrets vont contempler à son tour une copie vivante des plus adorables chefs-d'œuvro de la peinture. Cette jeune femme, dont los regards se, promènent dans le livre au fermoir d'or qu'elle tient à la main, cette femme est un des types les plus complets de la beauté féminine. Elle présente un mélango indéfinissable do splendeur et de naïveté, de fougue et de candeur, d'énergie et de timidité. Bien que son front soit couronné d'un énorme diadème de cheveux noirs, aux reflets bleuâtres, comme en fait jaillir lo soleil des Antilles, ses yeux étincelans et doux ont uno expression si chaste, qu'ils semblent purifier,comme le feu, les objets même sur lesquels ils s'arrêtent. Sa taille est si gracieuse et si souple, que les plis de sa robe paraissent se former harmonieusement d'euxmêmes. La main qui est posée sur le livro est si blanche et si mignonne, qu'on la prendrait de loin pour un fermoir d'ivoire. Ses petits pieds, perdus dans une mule de satin rose, ont dû fouler, pour sol natal, lo sol léger où fleurissent les créoles.

Quel est ce livre tout partumé de son haleine? C'est l'Evangile, testament d'un Dieu martyr, transmis au monde par douze pauvres pêcheurs, et devenu le code régénérateur de l'humanité.

Mais il faut bien le dire en toute sincérité, parfois aussi les beaux yeux de la jeune femme se soulèvent involontairement et se tournont avec impatience vers la porte qui sépare l'époux de l'épouse; parfois aussi la brune lectrice semble activer du regard l'aiguille trop paresseuso do la pendule. Il serait pourtant bien facile d'enfreindre une consigne, convenue à regret de part et d'autre. Qui retient donc ainsi, docile aux enseignemens du livre saint, une nature si impétueuse?C'est celle vertu éminemment sociale qui ennoblit les femmes et qui distingue l'épouse de l'odalisque : l'intelligent respect des occupations sérieuses du mari.

Ces deux pastels vivans, si harmonieux, si bien faits l'un pour l'autre, se nommaient monsieur et madame d'Aronde.

Enfin la pendule daigna sonner l'heure si vivement attendue de leur réunion. Elle n'avait pas achevé son joyeux tintement, que la tenture de velours s'était soulevée vivement sous la main de l'époux.

A sa vue, la jeune femme laissa tomber le volume, sans achever peut-être le verset commencé ; mais son ange gardien ne dut point enregistrer cette hâte comme une faute : la pendule venait de tout légitimer.

Le livre, resté entrebâillé, laissait voir une image mobile, représentant sainte Anne, que l'enlumineuse avait cru devoir habiller d'une robo rouge et couronner d'une auréole d'argent.

— Chère petite image ! dit d'Aronde; doux et triste souvenir 1

— Cbère et tendre relique de ma mère I ajouta la jeune femme.

En ce moment, on entendit un aboiement énergique

LE VEAU D'OR

dans l'antichambre, et des ongles obstinés se mirent à gratter à la porte.

— C'est Fox, dit d'Aronde avec un sourire de bonne humeur.

—Ouvrez-lui donc, monsieur, reprit sa femme avec une adorable mutinerie. Il y a bien assez longtemps que nous faisons antichambre, moi et lui, en attendant la fin de votre travail et de notre exil. Fox, d'ailleurs, n'est point un étranger, et si nous sommes deux aujourd'hui pour payer notre tribut de regrets à une mémoire vénérée, n'est-ce point à lui que nous le devons?

— C'est pourtant vrai, répondit d'Aronde.

— Vous en convenez , monsieur ? ajouta Estelle ; c'est fort heureux. Hâtez-vous donc.

D'Aronde obéit, et aussitôt un gros chien tout frisé entra d'un seul bond, et, sans respect pour l'étiquette, vint se coucher sur les pieds mignons de sa maîtresse.

Pourquoi C6tte gravure de sainte Anne était-elle un pieux souvenir ? Pourquoi ce chien aux longs poils soyeux, aux yeux brillans comme deux escarboecles, au nez d'ébène et à la gueule rose, était-il un ami? C'est ce que nous allons vous raconter.

Six mois auparavant, alors que d'Aronde, cédant naturellement aux entraînemens de son âge, menait encore cette vie de jeune célibataire qu'il avait su régler avec goût, et dans laquelle il n'avait jamais permis au plaisir de dégénérer en désordre, il se passa devant sa porte un événement bien simple en apparence, qui eût été insignifiant pour beaucoup d'autres, mais qui, grâce à sa nature généreuse et impressionnable, devait avoir une influence décisive sur sa destinée.

Il venait de s'habiller, après une nuit de bal masqué, et il attendait l'heure de midi pour se rendre à un déjeuner de garçons, émaillé de joyeuses convives. Le temps était pluvieux; le soleil s'était couvert comme un frileux d'un lourd manteau de nuages, et d'Aronde, accoudé à sa fenêtre entr'ouverte, lançait au vent les dernières bouffées de son cigare. En ce moment, un spectacle bien fréquenta Paris vint attrister ses yeux. Sur le pavé fangeux s'avançait une de ces sinistres voitures qu'on appelle corbillards des pauvres.

C'était évidemment un enterrement de dernière classe, un convoi d'indigent, un dernier devoir rendu par la charité publique, car le funèbre véhicule n'avait ni plumes, ni draperies, ni tentures : un simple voile noir était jeté sur le cercueil, le cocher n'avait pas de gants, et c'était un cheval blanc qui traînait l'équipage mortuaire.

Les seuls vrais honneurs qui tussent rendus au défunt inconnu consistaient donc dans le salut des hommes et dans le signe de croix des femmes.

En effet, derrière ces restes d'une créature humaine, il ne se trouvait pas un parent, pas un ami.

Nous nous trompons : il y avait à la suite du corbillard, piétinant dans la boue, l'œil morne, la tête baissée, un ami véritable, un ami fidèle et désintéressé, que les passans regardaient avec surprise.

C'était un chien.

Ce n'était point un de ces animaux de choix, un de ces dandys à quatre pattes qui font l'illustration de la race canine, la gloire des meules et la convoitise des amateurs : c'était tout bonnement un de ces vulgaires caniches, au pelage bouclé, à la face velue, qu'on appelle moutons, lequel, inonde par la pluie et crotté jusqu'au dos, composait à lui seul le cortège funéraire.

— C'est étrange I s'écria d'Aronde à cette vue. Voici la chanson qui passe 1 Je pensais que ces choses-là se chantaient, se crayonnaient et s'imaginaient; je ne pensais pas qu'elles pussent jamais se réaliser.

Et alors, sentant se révolter en lui tous les instincts nobles et libéraux de son âme,

— Ma loi I il ne sera pas dit, ajouta-t-il résolument, qu'un chien aura donné une pareille leçon de sensibilité aux hommesl il ne sera pas dit qu'au milieu de Paris, en plein dix-neuvième siècle, un mort n'aura été conduit au cime-

LE SIÈCLE. — XIV

tière que par son chien. En avant! Mes amis m'attendront ou no m'attendront pas : qu'importe! j'arriverai bien toujours pour le second service.

Et ce disant, prompt comme la pensée, léger comme tout homme décidé à faire une bonne action, d'Aronde saisit son chapeau, franchit d'un pas rapide l'escalier de sa maison, et alla se placer, tète nue, à la suite du convoi.

Il se passa alors une scène muette, plus émouvante, selon nous, dans sa simplicité, que les tragédios de toutes les écoles. A la vue de ce compagnon inattendu qui lui arrivait, le chien crotté remua la queue comme en signe de reconnaissance, hurla un petit bâillement nerveux, baissa de nouveau son museau vers la terre et continua sa route.

Le corbillard franchit assez lestement le quartier montueux qu'on a appelé la Nouvelle- Athènes, traversa le boulevard extérieur et alla se perdre dans le cimetière Montmartre, immense cité de la mort, tout entourée de guinguettes et de bals populaires, bizarre image do l'insouciance humaine.

La cérémonie achevée, et elle ne fut pas longue, le corbillard vidé repartit au grand trot pour aller se remplirailleurs; le garde expulsa du cimetière le caniche, dont la désolation retentissante, seule oraison funèbre du défunt, dépassait scandaleusement les termes du règlement local, et d'Aronde put prendre enfin le chemin de son déjeuner.

Il était déjà parvenu assez près du but que convoitait son appétit, dont l'exercice et le grand air n'avaient fait qu'augmenter la vivacité, lorsqu'en se retournant il aperçut derrière lui l'orateur un peu trop bruyant du cimetière Montmartre.

La pauvre bête l'avait suivi comme si elle eût voulu le remercier au nom de l'enterré.

— Tiens! te voilà, toi? dit-il amicalement à l'animal en se baissant pour le caresser de la main.

L'animal le regarda d'un œil bien triste encore, fit entendre un petit grognement plaintif, et remua la queue, en signe de reconnaissance et d'affection.

— Ahl ah! reprit d'Aronde, il paraît que j'ai ton estime? Il paraît que je jouis de ta considération distinguée? Merci, mon vieux, merci; je te rends la pareille. |Nous sommes dignes de nous aimer et de nous comprendre. Je souhaite que cette assurance te soit agréable. Mais là-dessus, bonsoir!

Et d'Aronde l'ayant salué du geste, poursuivit sa route. Mais le chien fit de même, et lorsque d'Aronde, arrivé près du restaurant, se retourna une seconde fois, il l'aperçut de nouveau derrière lui.

— Comment! c'est toujours toi? dit-il en lui faisant encore quelques caresses. Mais je ne veux pas de ta société, moi! Tu es vertueux, soit ! mais cela ne suffît pas; tu es trop laid et trop sale; je ne puis pas te présenter ainsi dans le monde : on se moquerait de moi. Que diraient mes amis s'ils me voyaient former une liaison avec un caniche de ton espèce! Allons, allons, bonsoir, mon vieux, bonsoir ! Séparons-nous, il en est temps! Oui, oui, c'est convenu, tu es une bonne bête, mais bonsoir ! Tu ne sais pas que je me suis déjà mis en retard pour ton maître I On m'attend. Ces dames seront furieuses. Bonsoir, bonsoir!

Et comme le chien s'obslina.t en sautillant autour de lui, d'Aronde crut devoir employer la sévérité, la gronderie, les grands moyens. Il frappa du* pied, tapa dans ses mains, et faisant la grosse voix :

— Va t'en! te dis-je; va - t'en ! s'écria-t-il ; va-t'en I ou je me fâche, à la fin ! Rentre chez toi, comme doit le faire tout chien paisible et honnête. Va-t'en ! va-l'en !

L'intelligent quadrupède parut avoir compris que son camarade de corbillard dédaignait décidément l'amitié qu'il lui offrait. Il baissa la tête, mit la queue entro ses jambes. et s'éloigna en trottinant.

Cette séparation navra d'Aronde ; une larme lui vint aux yeux, tant le pauvre animal paraissait désolé.

— Ah I mon Dieu ! s'écria-t-il, sous l'empire d'une idée subite. Je commets peut-être une mauvaise action sans le vouloir 1 Le défunt était pauvre, puisqu'il n'avait qu'un

frêderic soni if:. ~ leo lespes.

chien pourtaai: :! éfaii bon, puisque ce chien l'ail enfin, il i peut-être laissé une veuve si des enfans dai misère, puisque ce fldè e serviteur s'entêtait comme p >uf m'imptorer. Ma loi! suivons-le. C'esl à mon tour. Os ééjeunera ■-ans moi. L'émotion m'a d'ailleurs coupé i'.i;>pélit. j 'arriverai bien loujours pour le dessert.

D'Aronde se biH donc ■ sairre k bob tour le chien le chien gagnai! de vitesse. D'Aronde poovail le perdi vue au premier détour de rue» m moindre embarra plus ; rident, il s'élança dans un cabriolet, el dii au

rocher :

— Vous voyei bien ce chien, là-bas, là-bas?

— Oui, un atfreux caniche.

— Très bien, suivez-le. Dix francs si vous no lo perdez V»s le Vue.

La i oefaer crul avoir affaire à un (ou. 11 obéit néanmoins, se mit en roule et arriva , à dix pas de son guide, devant un ih'v plus pauvres hôtels garnis de la m.' du Rocher.

D'Aronde mit pied à terre et pénétra dons a leaisou OÙ il avait vu entrer le chien. Au bout d'une allée iimide et sale, il gravit les marches bo team s d'un sombre escalier, et, parvenu an premier, il se trouva fort embarrassé, no

sachant à quelle porte frapper, lorsque le chien se mit tout à coup à sauter de joie autour de lui.

— Bonjour, mon bravo, dit-iL Tu es meilleur que moi. Jo t'ai repoussé et tu me fais bon accueil. Mais nous n'avons pas de temps à perdre en tendress s: on m'attend pour déjeuner. Allons, vite, vite 1 s'il te reste des maîtres, conduis-moi.

L'animal, voyant son nouvel ami gravir l'escalier, le précéda en courant, franchit trois étages, revint, remonta, redescendit, remonta encore, s'arrêta enfin au sixième, devant une petite porte resté eentrebàillée, l'ouvrit tout à l'ait avec ses pattes, et introduisit enfin son compagnon dans une hideuse mansarde.

D'Aronde se trouva alors en présence d'une jeuno et belle fille.

C'était bien là. Tout y rappelait encore la scène de mort qui avait dû s'y passer.

La jeune fille, dont les souffrances, les privations et lo désespoir n'avaient pu effacer tout à fait l'éternelle beauté, se leva toute effarée.

— Monsieur, dit-e le avec inquiétude , que me voulezvous? M'apportez-vous des nouvelles de notre famille de Bordeaux, auprès de laquelle nous avons si souvent, imploré les moyens d'y retourner ? Si elles arrivent aujourd'hui , elles arrivent trop tard , car la pauvre femme qu'on a délaissée, la pauvre veuve, la pauvre mère, a quitté cette terre de douleurs.

Et à ces mots elle fondit de nouveau en larmes.

— Ce n'est point un défunt que j'ai escorté, pensa d'Aronde, c'est une défunte. Pauvre enfant!

— Non,mademoiselIe,ajouta-tiltout haut,ens'inclinant avec un profond respectée n'ai aucune mission de ce genre.

— En ce cas, vous m'êtes étranger, reprit-elle en tremblant plus fort.

— Pas toute fait, réponditd'Aronde avec un triste sourire. Voyez : je vous suis recommandé par le seul ami qui vous reste peut être.

Et il montrait à l'enfant éplorée le caniche qui lui léchait les mains.

— C'esl une familiarité dont il n'est point prodigue, fit observer la jeune fille; il faut qu'il vous connaisse depuis longtemps pour se montrer affectueux.

— Le malheur comme le bonheur, dit d'Aronde, fait les r.mitiés promptes. Qu'il en soit pour vous et pour moi de même. Je devine la situation pénible où vous plonge l'affreux malheur que vous pleurez. La distinction que ne peuvent cacher vos humbles vê emens, me donne l'assurance que vousêtesdigne de sympathie et déconsidération. Vous êtes vous fixée définitivement à Paris, mademoiselle?

— Non, monsieur. Ma mère n'y était venue que pour suivre un procès de l'issue duquel dépendait toute noire fortune. Nous l'avons perdu. La misère a lait le reste.

— Hé bien! mademoiselle, il vous faut retourner à Bor-

i votre lamille vous ac< uei liera -ans aucun doute, ne fût-ce qee par respect humain. Voici cinq rente francs qui suffiront à votre voyage 1 1 h votre installation.

— Mais, monsieur, dit la jeune lillo ave fierté, VOUS

m'êtes inconnu ; je ne pi ter.

— MaderaoiseU dii le jeune homme avec émotion, \ otre mère aussi m'était inconnue, et cependant l'ieu a voulu que je l'accompagnasse jusqu'à n i mbe. »>r, ce-

lui qui lui a servi de failli le à celte heure suprême, no

doit plus èire un étranger pour vous. Ri tenez, pendant que je vous parle, voici notre ami commun qui me quitte pour vous, et qui par s i semble implorer votre

consentement.

Et comme la jeune fille hésitait encore,

— Mademoiselle, «jouta d'Aronde, vous êtes jeune, vous belle. Voire jeunesse et votre beauté commandent une "vequi sera ma loi. A compter de ce moment je no

vous verrai plus. Je vous enverrai fout à l'heure une. femme de confiance qui vous aidera dans vos préparatifs de départ et qui vous i uera jusqu'à Bordeaux.

Vous pouvez quitter Paris aujourd'hui nié •■. Ne vous exagérez pas d'ailleurs le faible service que je vous rends, n'oubliez pas qu'en pareille matière c'est celui qui oblige qui est le plus obligé. Acceptez sans arrière-pensée, franchement, Loyalement, comme je vous offre, et j'ai l'espoir que mou intervention vous portera bonheur.

— Eh bien, monsieur, dit l'orpheline, touchée enfin de tant de délicatesse, puisque c'est au uorn de ma mère que vous venez au secours de sa pauvre en&nt, j'accepte,et laissez moi vous offrir, en commémoration de no re rencontre, celte image avec laquelle elle marquait son Evangile. Elle se nommait Anne, et l'humble gravure que je vous offre retrace les traits de sa patronne. C'esl le seul bien qu'elle m'ait laissé, c'est le seul gage que je puisse vous olfrir de ma reconnaissante.

Et à ces mots la jeune fille ouvrit un livre richement relié, débris d'une opulence passée qui contrastait avec la misère présente. Elle prit la gravure coloriée à l'endroit indiqué et la tendit à d'Aronde.

— Mademoiselle, dit le jeune homme, j'accepte cetle marque de bon souvenir, et permettez-moi de vous assurer que je la conserverai précieusement.

Puis cachant ses yeux dans son mouchoir, tout honteux d'une sensibilité qui lui faisait honneur, d'Aronde sortit précipitamment de la chambre de l'orpheline, sans même écouter les plaintes de Fox, qui protestait contre cette désertion.

— Et maintenant, allons déjeuner, se dit-il, quand il fut dans la rue. Ce sera une distraction. Mais je connais mes convives. Quoique ce soit moi qui paie, ils sont capables d'avoir tout dévoré. Ces dames surtout.

Quatre mois pius tard, d'Aronde épousait à Bordeaux l'aimable fille que la Providence semblait avoir désignée à son affection. Par un raffinement de délicatesse qui peint l'homme tout entier, il n'avait pas voulu que sa femme eût à rougir de sa pauvreté passée, et, pour qu'elle pût paraître dans le monde comme son é^ale de tous points, il avait trouvé le moyen de lui simuler une dot, et il la présentait dans la société parisienne comme une riche héritière.

— Et maintenant, dit d'Aronde à Estelle, après avoir introduit dans le boudoir de la jeune femmo le caniche dont nous avons raconté l'histoire, tu viens de me rappeler un doux souvenir, fl faut que j'embrasse par reconnaissance cette image que tu m'as donnée lorsqi e je te vis pour la première fois.

— Moi de même, mon ami, dit Estelle, une prière à deux est doublement efficace.

Et tous deux se baissèrent en même temps vers la sainte paronne de la défunte. Or, ils y mirent tant de précipitation, et la gravure était si petite, que, malgré eux sans doute, leurs chastes lèvres durent s'effleurer dans ce pieux et tendre hommage. . ;.

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