‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 9 sur 169 · REÇU UN PRÉTENDANT EN BON ÉTAT, DONT QUITTANCE · texte numérisé non relu

REÇU UN PRÉTENDANT EN BON ÉTAT, DONT QUITTANCE

Quelques jours après la scène du bois do Boulogne, vers la neuvième heure do la soirée, monsieur Masson, suivi de Pied-de-Céleri, son étrange aide de camp, venait de regagner le domicile aérien qu'il possédait sur le point culminant de la butte Montmartre, et que la terreur des badauds du pays avait appelé la maison du diable, ainsi que nous l'avons vu dans le chapitre précédent.

Ses soupers poudreux étaient l'indico de longues pérégrinations, et sa physionomie si calme et si mélancolique portait aussi les traces d'une grande fatigue morale.

Pied-de-Céleri lui-même semblait avoir perdu une partie de son agilité dans les labeurs pédestres qu'il avait dû accomplir à la suite de son maître. Il ne fallait rien moins que l'appétit dont la nature l'avait si généreusement doué pour lui donner la force de disposer leur repas du soir. La collation fut frugale. Un plat de viande froide, du pain, du vin et de l'eau, voilà ce que le factotum servit sur la nappe blanche étendue par ses soins. Pied-de-Céleri mangea pour d^ux, car c'est à peine si monsieur Masson brisa quelques parcelles de pain arrosées d'un verre d'eau.

— C'est curieux tout de même, monsieur Masson, dit Pied-de-Céleri la bouche pleine, avec ce mélange de crainte et de familiarité qui caractérisait son langage et son ton à l'égard du maître, on dirait que vous faites vigile-jeûne?

— Hé bienl qu'y aurait-il d'étrange? répondit monsieur Masson, que la question de son interlocuteur tira des réflexions où il s'était laissé tomber peu à peu. N'est-ce pas aujourd'hui jour d'abstinence, et no suis-je point catholique?

— Ça, c'est vrai, reprit Pied-de-Céleri. A preuve que ce matin l'égliso où vous m'avez mené était toute farcie de dévotes. Mais ce qui m'interloque, c'est que vous restiez si bon catholique, comme vous dites, avec le drôlo de mondo que vous voyez pour la plupart du temps.

— Tu trouves? dit monsieur Masson en souriant. —Dame! ça n'est pas pour vous vexer, mais vous ne vous

lancez pas toujours dans la haute, et le plus souvent vous fréquentez des ondroits où le bon Dieu est consigné à la porto comme un créancier.

— Qu'il faudra payer tôt ou tard! murmura monsieur Masson.

— Possible, continua Pied-de- Céleri; mais, en attendant, ces connaissances-là ne doivent pas dépenser beaucoup de monacos en bonnes œuvres, en cierges ot en images de sainteté. Par exemple, pour ne parler que de celles d'aujourd'hui, qui est-ce que nous avons visité entre messo et vêpres? Il y a d'abord ce gros bonhomme qu'on a surnommé le Balancier, par rapport à son pendant de l'hôtel des monnaies, parce qu'il on fabrique, lui aussi, de la monnaie, et d'une curieuse espèce ! Son industrie consiste à se faire faire, par les besogneux dont est planté le jardin du Palais-Royal, des lettres de change de cinquante, de mille, de n'importe quelle somme, qu'il leur paye à raison de cent sous par signature, et qu'il trouve ensuite moyen de glisser dans la circulation, à cinquante,

liante, à quatre-vingts pour cent do écrit» (1), Celui là loil pas se ruiner en pain bénit, il y a ensuite «•lui qu'on nomme le < yotopé% dont l'agrément social ësl de se cnargef à lortait des vobgeaUces qu'il poUt plaire à cl < an de laire administrer! tel od te', à coups do pie i coups de poings, à coups de bâton, — cela dépend du prix qu'on veut mettre a la chose,— lé tout, sens ornpô» hement de travail au-dolàdu nombre de jourt Dxé par là loi (-2). Je no pense pas que Bon pantalon se soit usé aux gehbùx sur les chaises de l'église, n y a enfin ifi tite de pipi, uhd Uilo dame, en tobë fié s lie, avec châpëStl à plûtfitè, qui se charge tin recouvrement des créances impossibles (3). Cette femme-là lerait payer un peintre ou un musicien. Où les huissiers et les gardes du commerce n'ont rien obtenu, elle lait recette^ moyennant cinquante pour cent de la créance, si jamais elle daigne travailler pour le gouvernement, elle est capable de lui faire payer tout

mie l'indemnité d Haïti. Ëd attendant; je ne rHé vii ns guère do l'avoir vue quêter pour les pauvres.

Au sans-gène de ses observations, il était facile de voir que le narrateur n'avait pas quo mangé pour deux : il avait bu de même.

— Pied-dè-Céleri, interrompit doucement son maître, je croyais que la première de nos conventions, lorsque je t'ai donné aile chez moi, avait été que tu ne t'étonnerais jamais de rien. Il est des choses que tu ne peux comprendre. Le simple rouage d'une machine immense comprendil le rôle que le génie du mécanicien a cru devoir lui assign r? Imita l'obéissanco passive do ce rouage, qui n'est pas mo ns essentiel que modeste. Un jour viendra peut-être où tu pourras sans inconvéniens te rendre compte à toi-même des services que tu rends sans t'en douter. Jusque-là, tais-toi, car savoir se taire est souvent plus habile que savoir parler ; obéis, car savoir obéir est toujours plus méritoire que savoir commander. Défendstoi de toute curiosité prématurée. Va, viens, écoute, agis, sans dévier d'une seule ligne de mes instructions. Pense, si tu veux, si tu peux, si cela ne t'incommode pas, soit 1 j'y consens; mas quo ce soit tout bas, et que l'indifférence la plus complète enveloppe en apparence toutes tes pensées, toutes tes actions. Suis mon exemple.

— Oh ! maître, répondit le jeune homme, à qui le bordeaux inspirait plus d'audace qu'à l'ordinaire, vous n'êtes pas aussi indifférent que vous le prétendez !,..

— Que veux-tu dire?

— Je n'ose vous en parler, car si vous vous fâchiez, vous m'enverr ez peut-être dans l'autre monde, comme vous le faites parfois.

— Allons, allons, reprit monsieur Masson avec bonté, pas de rélicence. Liberté complète. Une fois n'est pas coutume.

— Eh bien ! dit Pied-de-Céleri, enchanté de pouvoir donner une preuve de finesse et de pénétration , on y voit clair, et quand vous passez, chaque soir et chaque matin, dans la rue Notre-Dame-de-Lorelte, il y a une certaine fenêtre...

— Unetenêtre! dit monsieur Masson, en comprimant une légère émotion.

— Oui, une fenêtre où j'ai vu souvent une femme, une jolie blonde, avec des yeux noirs comme ce manche de couteau, un teiut pâle comme cette as-iette, et une taille si fine, si fine, qu'on dirait toujours qu'el e va se casser en deux. Oh 1 les morceaux en seraient bons ! Vous la regardez du coin de l'œil, en pâlissant vous-même, et vous passez plus vite que ça 1 Mais suffit l vous êtes amoureux !

— Amoureux? s'écria monsieur Masson ; moi, amoureux!

(1) Ce coupable trafic existait réellement. Nous n'inventons nas, nous signalons.

(2) Idem.

(3) Idem,

— Pourquoi pas? Je le suis bien, moi, et même plus souvent qu'à mon tour. \n\t-/..

1 1 Pied-de-Céleri tira de sa poche une grosse" bague d'or, dans lé châtoh de là [délie le joaillier avait pratiqué une ouverture destinée i receler les cheveux du donateur;

— C'est là le gage qu'on t'a donné? demanda le maître.

— Au contraire, répondit In serviteur. C'est moi qui le donne.

— En ce cas, comment so trouve-l-il en la possession ?

— C'est justement la le truc. Ce n'est pas toujours la même femme, mais c'est toujours la mémo bague depuis deux ans.

— Etrange fidélité 1

— Je la loue.

— Tu loues celte bague?

— Oui, du juif lsaïe, vous savez? eplui qui dégngo les reconnaissances du mont-de-piété. Ah! dame 1 je n'aurais pas le moyeu do dépenser tout d'uno fois Un capital do vingt-cinq francs. La location ne mo coûto au contra ire que dix sous par mois. Or, quand j'aime, je donc i la bague; quand je n'aime plus, je la reprends. Vous concevez : on se fâche, on so chamaille, on se jett • mutuellement ses petits cadeaux à la tète, et alors jo rends celui-ci au juif, jusqu'à première occasion, lié bien ! le croiriez-vous, monsieur, il n'y a pas d'affection qui ait duré plus de quinze ou vingt sous. Oh! les femmes, les lemmes! comme c'est léger! comme c'est capricieux! Je ne dis pas cela, monsieur, pour la jolie petite blondo do la rue Xotre-Dame-de-Lorclte. J'espère bien qu'elle fera exception et quo vous n'aurez pas à vous...

—Silence ! etdispense-toi de tonte fausse conjecture. Une fois pour toutes , retiens bien qu'il no peut exister rien de commun entre cette femme et moi. Elle est entourée des magies de la jeunesse ; moi, jo suis vieux, sinon de corps, au moins d'esprit. Elle vit dans les enchantemens du plaisir et du luxe; moi, jo vis dans l'isolement et la pauvret'3. Elle est la folie, je suis la résignation; elle est le présent, je suis l'avenir. Tu vois bien que nous ne pourrions nous entendre.

— Cependant , objecta Pied-de-Céleri en se levant de table, il me semble...

— Encore une fois, silence sur ce chapitre ! interrompit le patron avec autorité; ce sujet de conversation me serait pénible. Assez causé. Onze heures sonnent , il est temps pour toi d'aller rêver à de nouvelles occasions de placer ta bague.

Pied-de-Céleri se disposait à obéir, quand un coup violent reientit à la porte.

— On frappe, dit monsieur Masson.

— Est-ce au dehors ou au dedans? demanda Pied-de- Céleri, avec un clignement d'œil significatif.

— C'est au dehors.

— Qu'importe en ce cas? Nous n'ouvrons jamais.

— Il faut ouvrir cette fois.

— Sans savoir à qui ?

— Je le sa s.

— Il faut donc que je descende?

— Assurément.

— Et quo j'introduise ?

— Oui ; dépêche-toi. Il y a là un homme d'une cinquantaine d'années, mais encore vert et droit. Il est velu de noir, et porte à sa boutonnière un ruban étranger. Tu lui montreras le chemin, et quand il sera introduit, tu nous laisseras seuls, jusqu'à nouvel ordre. Va.

Pied-de-Céleri revint bientôt avec une personne qui répondait au signalement donné.

L'étranger salua à peine, s'assit sans façon et s'écria :

— Ce n'est point une maison que vous habitez, mon cher, c'est un pic : on devrait établir des auberges à mi-côte pour les personnes qui viennent vous voir.

— J'ai rarement des visites, répondit le maître, sans se préoccuper de ce ton d'excessive familiarité.

— Je vous avais écrit de venir me trouver dans mon hôtel de la rue Richelieu,

LE VEAU D'OR

— En effet, j'ai rc^u uno lettre hirr; elle était signée d'un nom étranger, Castfcala, je rrois?

— C'est bion cela. Pourquoi n'ôtos-vous pas venu?

— Parce que je supposais que si je n'allais pas à vous, vous viendriez à moi.

— Ceci est parfaitement arrogant, mon bravo ; c'est du Mahomet tout pur. Mais dépêchons, ip n'ai pas le temps j'oxiger des égards. Vous no vivez pas seul ici ?

— Qu'entendez-vous par là? répondit en héritant monsieur Masson, à qui cette question semblait offrir un double sens.

— J'entends que vous retenez ici captif, depuis deux ou trois années, un homme encore fort jeune, de vingt-cnq à trente ans, quo vous dirigez d'une taçon assez tyrannique.

— Apres, monsieur? répliqua, monsieur Masson.

— Oh ! mon bon ami, je ne veux point m'ôccuper du passé ; je ne suis point un magistrat charg ; d'in-truiro une enquête pour fait do séquestration.

— Soyez, monsieur, ce qu'il vous plaira ; j'écoute.

— Eh bien ! ce jeune homme, qui n'a pour tout nom qu'un sobriquet trivial, je viens le réclamer. Je suis seul, vous le voyez, et ne m'adresse qu'à votre loyauté.

— Pardon, monsieur, interrompit monsieur Masson du ton le plus naturel, la nuit est pluvieuse : pourquoi laisser vos deux amis greloter de froid dans l'enc os de la maison?

— Mais... fît Montreuil un peu décontenancé, comment savez-vous...

— Il est de mon devoir d'hommo bien élevé de leur offrir un abri. Les fluxions d« poitrine sont fréquentes cette année, et ce sont deux personnages dont il serait fâcheux do priver la société.

Et, ouvrant la fenêtre, il fit signe à deux individus immobiles qu'ils eussent à franchi? le seuil de sa demeure. Ceux-ci parurent se consulter et n'osèrent faire un pas.

— Les po'trons 1 pensa le nouveau venu, toujours de l'orgeat dans les veines!

— Voulez-vous les y inviter vous-même, monsieur? reprit monsieur Masson, car ils ne paraissent pas avoir beaucoup de confiance dans mes politesses.

— Volontiers, monsieur.

L'étranger se leva alors et appela ses compagnons.

Ceux-ci entrèrent et vinrent s'asseoir à côté de lui, interrogeant avec un certain malaise la physionomie de cette demeure solitaire.

— Je vous disais, monsieur, reprit le premier arrivé, je me faisais l'honneur de vous dire que nous venions réclamer le jeune homme dont vous vous êtes emparé. Vous ignoriez sans doute, en le calfeutrant dans ce bouge, qu'il retrouverait un jour une famille, une patrie, un trône peutêtre ! Or, le fait a lieu, l'incident se produit.

— Où sont vos titres, messieurs?

— Les voici, répondit l'orateur de la troupe en exhibant es papiers qu'il tenait du vieux Duplessis. Ces papiers constatent l'origine, le nom, la qualité, tous les droits du jeune homme.

— Permettez, répliqua froidement monsieur Masson, ces papiers constatent les droits d'un jeune homme, mais rien ne prouve qu'ils s'appliquent à celui-ci.

— La question uo fait pas doute. Mes documens ont été puisés aux sources les plus respectables : je les tiens du 54« carton à droite, série Z, catégorie 13, dossier no 12,776, du bureau des vagabonds à la préfecture do polico. Tous les faits de sa vio y sont inscrits par heure heure, pour ainsi dire, depuis le jour où il fut trouvé, encore enfant, sur une grande roule, snns domicile, sans profession, sans souliers, sans couronne par conséquent, il y a bien des années de cela, e» envoyé, conformément à la loi, dans un dépôt de mendicité. Au surplus, la vérification est facile. Veuillez l'appeler.

— Pied-de-Céleri 1 cria monsieur Masson par l'entrebâillement de la porte.

— Pied-de-Céleri ! répétèrent les trois étrangers, d'un ton de pitié profonde.

— 0 instabilité des grandeurs I ajouta le cher do la bande. 0 impénétrables décrets de la Providencel 0...

MaisPied-de-Célen entra.

— Approche, lui dit monsieur Maison, et réponds sans crainte et sans réserve aux questions que l'on va lo fore.

— Monsieur, pour no pis dire encore monseigneur, reprit le chef en s'adressant à Pied-de-Céleri, qui resta debout, on ne peut plus ébahi do reconnaîiro dans les éirangers les trois ex-suicidés du bois de Boulogne ; monsieur, vous n'êtes certainement pas sans avoir '-on-ervé uuelques souvenirs do votre auguste enfance. Vous souvenez-vous, par exemple, d'avoir passé vos premières années dans uno chaumière, située au village de Kermer, près de Francfort, en compagnie d'un autre enfant votre îrèro ae lait I > petit Ludwig, chez une femme nommée Wacnel, qui vous avait servi de nourrice?

— Attendez donc, répondit Pied-de-Céleri, en •' grattant le front, pour aider à sa mémoire. Je me s i viens de moutons, de vaches, de poules et de chèvres avec lesquels je jouais dans une grande cour, à la campagne, ; je me souviens d'une bonne femme aussi, qui me soignait tendrement et qui me donnait d'immenses tartines de confiture.

— Touchans détails 1 interrompit celui que nos lecteurs ont reconnu pour être Montreuil.

— Mais pour ce qui est de Wachel, de Kermer et de Francfort, ni vu ni connu.

— Vous souvenez-vous, continua l'interrogateur, d'avoir été enlevé, encore bien jeune, par des hommes masqués qui cernèrent la chaumière pendant la nuit, l'envahirent, vous emportèrent do force, vous placèrent dans une voiture fermée, vous empêchèrent de crier, et, après vous avoir fait rouler ainsi pendant plusieurs jours, ne voulant pas ajouter l'assassinat au rapt, vous d posèrent de nuit sur le territoire français, au milieu d'une grande route, celle do Strasbourg, et disparurent?

— Oh 1 les brigands I s'écria Pied- de-Céleri, dont la mémoire se réveillait peu à peu à chaque question ; je me les rappelle parfaitement.

— Très bien! mais ce n'est pas fout. Vous souvenezvous ensuite d'avoir été recueilli par des charlatans nomades qui passaient par là ? car, monseigneur., on peut dire 3vec tristesse que vous avez fait vos dents parmi ceux qui les arrachent, et que c'est un paillasse qui fut votre premier maître de cérémonies.

— Tiens, c'est drôlo ! répondit Pied-de-Céleri, dont les premières impressions s'éclaircissaient de plus en plus. Je mo souviens parfaitement d'avoir reçu bon nombre de taloches de mon premier bienfaiteur, un homme vêtu de toile à matelas, et qui ne battait pas quo du tambour. Cette époque fut certainement une des plus douces de ma vie, et je me la rappelle avec attendrissement.

— Plainrs de notre enfance, ne put s'empêcher de fredonner Montreuil, vousvnlà, vous voilà revenu*, comme on dit à l'Opéra-Lomique. Mais continuons. Le specta, le dont vous faisiez partie n'ayant pas prospéré, faute sans doute d'une subvention de la part du gouvernement, la troupo se dispersa, et vous entrâtes au service d'un aéronaute. C'était un homme fort distingué, dont l'existence et la gloire finirent par se briser contre une prosaïque cheminée.

— Juste ! s'écria Pied-de-Céleri.

— Ce fut à cette époque, poursuivit Montrer.il, quo la gendarmerie françaiso vous demanda quelle profession vous exerciez à travers champs, ot, sur votre réponse ambiguë, vous conduisit en prison. Vous y pas^âtes p usieurs années, pendant lesquelles la société vous enseigna a faire des cliaussons. Vous étiez très fort dans ce genre d'exercice, mais, selon toute apparence, c'était là un talent d'agrém< nt qui ne pouvait sufliro à vos besoins, à vos instincts, à ce goût naturel que vous ten» z de vos aïeux pou-" les grandes existences de ce mondo. Quand on vous eut rendu à la circulation- yoga trouvâtes à propos d'y joindre

Frédéric soulif. — LFo lespfs.

d'aulne ressources... Oh ! mon Dieu, Je ue blâme pas, jo raconte... et alors... Mais a quoi boa, monseigneur, vous rappeler des souvenirs dont le charme juvénile est peutêtre mêlé de quelque amertume 1 Lee questions qu'on pourrait vous adresser sur cette phase de votre vie, qui a précédé Celle OÙ vous êtes, n'ajouteraient rien à la constatation de votre identité.

— Mais qui diable êtos-vous donc, s'écria Pied-de-Céleri confus, vous tous qui on savez sur ma rie plus quo moi, plus que monsieur Masson lui-mémo?

— Plus? non ; pas mémo autant, interrompit son maîlro avec un légor sourire.

— Ce quo nous sommes? répondit Montreuil. Vous voyez dovant vous, monseigneur, trois hommes dévoués corps et Ame à votre illustre tamillo. Monsieur que voici, dit-il en montrant Dabiron, est un gentilhomme espagnol, le marquis do las Caraccas, qui était intimement lié avec feu votre auguste père, lo chevalier deLimbourg. Ils s'étaient connus et liés d'amitié pendant leur séjour à Paris à la suite do la campagne de 1815, à laquelle ils avaient pris part contre les cont-jours. Monsieur que voici, ajouta-t-il en désignant Roussignan, est un noble allemand, monsieur Muller, baron do Rembach, fds du compagnon de captivité de feu votre auguste grand'mère , Louise de Landswick, comtesse de Zanaw, dans le château de llildebourg-Ghausen. Quant à moi, jo suis le comte do Caslicala, diplomate do père en fils, au courant depuis une éternité des secrets les plus cachés de diverses chancelleries, ayant en mes mains tous les fils de l'intrigue au moyen de laquelle votro auguste père lut privé do la haute position à laquelle sa naissance lui donnait droit, et qui veut loyalement la faire rendre à son légitime héritier, à vous, monseigneur.

— Ah bah 1 s'écria Pied-de-Céleri en se frottant les yeux, comme un homme qui s'éveille d'un rêve.

— Rien n'est plus certain. Une dernière preuve. Daignez, monseigneur, nous montrer votre bras droit.

— Faut-il? demanda Pied-de-Céleri à son maître qui restait impassible.

— Montre, répondit celui-ci.

Pied-de-Céleri retroussa sa manche jusqu'au coude.

— J'en étais sûr, dit Montreuil en montrant aux divers acteurs de cette scène différons signes coloriés qui avaient été tatoués sur l'avant-bras du présomptif. La couronne s'y trouve, les initiales y sont : un L. avec un W. : Limbourg et Wardenbourg, le nom du prétendant et le nom du royaume. Mes notes étaient complètes. Messieurs, lo roi! cria-t-ilen se levant avec solennité. Debout, messieurs, debout, et soyez les premiers à rendre hommage à Sa Majesté.

Les trois complices s'inclinèrent profondément devan Pied-de-Céleri, dont la stupéfaction ne peut se décrire.

— Et maintenant que l'identité est surabondamment constatée, reprit Montreuil en s'adressant à monsieur Masson, j'ose espérer que vous allez rendre la liberté au prince.

— Ce n'est pas mon geôlier, interrompit Pied-de-Céleri, c'est mon ami.

— Votro Grâce est magnanime et sans rancune, dit Montreuil, et c'est encore un signe do haute naissance que l'élan d'un grand cœur. Au surplus, ajouta Montreuil en s'adressant de nouveau à monsieur Masson, toute résistance serait vaine : nous sommes armés et décidés à tout pour délivrer l'auguste captif.

— Je ne mets aucun obstacle à son départ, répondit froidement monsieur Masson. C'est à lui seul d'en décider.

— En ce cas, ce ne sera pas long, reprit Montreuil : il n'y a pas à hésiter entre une pareille bicoque et un palais. Daignez nous suivre, prince.

— Pour aller où ? répondit Pied-de-Céleri, qui, par un phénomène inexplicable, changea subitement de langage et d'attitude sous le regard de son maître.

— Pour aller à la fortune, aux honneurs, à la gloire, à la puissance, répliqua Montreuil.

— Do quoi l do quoi l lit Pied-de-Célerl en revenant t"»it

à coup à ses anciennes locutions; vous voulez me mener

dam le gromi, comme un provincial qui demande où est lo

beau monde? Pas si bétel je sors d'en prendre !

— Cependant, interrompit Dabiron, la chose en vaut la

peine -. il s'agit do millions do rente!

— Je n'ai pas confiance dans les tonds publics

— Il s'agit, ajouta Roussignan, do nager dans los plaisirs.

— Jo ne nago qu'aux bains à deux sous.

Montreuil saisit lo jouno homme par la main, et fixant sos yeux gris verts sur lui,

—Obstiné! s'écria-t-il, qui refuso la fortuno parce qu'elle lui fait^ des avances, sans savoir qu'une fois repou elle no revient jamais ! Songez donc qu'il s'agit de la plus magnifiquo existence !

— Pour quelle heure? continua Pied-de-Céleri d'un ton narquois.

— D'une existence do prince !

— Pourquoi pas de roi?

— De roi en effet !

— Moi un monarque! Ce serait joli! L'ex-élève d'un paillasse! Allons donc! je no puis pas être autorité, moi : j'ai été professeur do barricades.

— Ce n'est pas une raison, fit Montreuil ; il y a des précédens. Alerte donc, monseigneur! nous ne vous demandons quo de vous laisser conduire, et vous vous réveillerez prince, comme dans un conte dos Mille et une Nuitsl

— Du tout, du tout! jo no crois pas aux bagatalles do la porte; vous pouvez chercher votre prince ailleurs. Mettez dans les Petites Affiches que vous demandez un hommo sans place pour être roi. On n'exigo que de bons répondans. Ça vous coûtera un franc cinquante centimes. Avis au public. Demandes et offres. Rien des bureaux.

— Satané gredin ! murmura Dabiron.

— Dire que c'est pour un pareil drôle qu'on m'a traqué comme une bête fauve ! marmotta l'ex-Muller.

— Vous n'en viendrez pa? à bout sans moi, interrompit en souriant monsieur Masson.

Montreuil,qui cherchait depuis quelques instans à quelle planche de salut il allait s'accrocher, ne trouva pas un seul moyen dans le chaos de sa pensée, il est des momens où la tête d'un homme d'intelligence, semblable au cheval fatigué, refuse le travail imprévu qui lui est imposé; il est des situations dans lesquelles on reste court d'autant plus facilement qu'on a préparé une harangue qui ne peut plus servir. Montreuil était précisément dans une pareille impasse : c'était un député, ayant élucidé sa réplique à une interruption qui se trouve malheureusement en retard comme Grouchy à Waterloo.

— Au surplus, essayez vos propres forces, reprit monsieur Masson.

Envoyant sa partie adverse lui livrer de nouveau le fer, Montreuil se garda bien d'obéir précipitamment à l'invite, dans la crainte de se livrer à rc coup diabolique quo les maîtres d'armes appellent piltoresquement «tendre la perche. » Il battit en retraite au contraire, décidé à rallier ses troupes et à se mettre sur la défensive.

— Ainsi, dit-il découragé, l'obéissance du prince dépend de vous?

— Oui.

— Quel prix y mettez vous? Toute influence a sa valeur. Rien n'est plus juste.

— Offrons-lui de l'argent, do l'or, une somme honorable, interrompit Dabiron.

— Vous êtes stupide, mon cher! interrompit Montreuil.

— Je vous remercie de votre pénétration, dit monsieur Masson à ce dernier ; il y a plaisir à discuter avec un homme de votre force, et, s'il vous arrive jamais malheur, ce no sera pas à votre naïveté qu'il faudra vous en prendre : vous vous enlevez toujours d'avance le bénéfice des circonstances atténuantes. Evidemment, ce n'est pas de l'argent que vous pourriez m'offrir si vous aviez à me séduire. Pour vous rançonner, je n'aurais qu'à vous menacer de popula-

LE VEAU D'OR

riser vos édiQantes biographies, car je vous connais, mes sieurs. Vous auriez à choisir entre me tuer ou me payer Or, lo premier moyen étant toujours scabreux dans un pays régi par un code protecteur do la vie humaine, vous arriveriez infailliblement à consentir au second. Rassurez-vous : il ne faudra point descendre à cette extrémité. La fortune, dont vous vous dites les envoyés, n'est pas eussi cruelle envers vous que vous le pensez : c'est une ïoquette qui sait faire plusieurs heureux à la fois. Le hasard vous sert donc, et vous allez obtenir de moi, sans violence comme sans séduction, ce que vous demandez.

— Hé quoi ! le prince nous suivra ? s'écrièrent Dabiron fet Roussignan.

—Comment 1 il faut que je suive ces trois particuliers? dit Pied-de-Céleri, dont la répugnance faiblissait sensiblement à la voix de son maître.

— Oui, répondit celui-ci du ton du commandement; je n'y mets qu'une condition.

— Voyons la condition, dit Montreuil ; s'agit-il d'une place de grand veneur, de chambellan, de n'importe quoi, dans la future cour de Sa Majesté ?

— Il s'agit de beaucoup plus : je ne demande rien du tout. Viens ici, Pied-de-Céleri, mon vieux compagnon, et obéis-moi pour la dernière fois.

— Que faut il faire, maître?

— Remets-moi cette bague, ce philtre, cette relique sentimentale dont tu me parlais tout à l'heure.

— La voici, répliqua Pied-de-Céleri en interrogeant du regard son patron.

— Rien I continua celui-ci, après avoir tourné et retourné le bijou dans ses mains, comme pour l'examiner. Reprends cette bague, je te la donne, j'en paierai le prix au juif, mets-la à ton doigt, et jure-moi de ne t'en séparer jamais, fût-ce même pour la mettre au mont-de-piété pour les besoins de ton royaume.

— Je. le jure ! répondit Pied-de-Céleri tout joyeux. Je n'aurai plus besoin d'en payer la location.

— Et vous, messieurs, jurez-moi, de votre côté, de ne jamais le séparer de cet objet. Je veux qu'il me rappelle sans cesse à son souvenir.

— Nous le jurons 1 dirent les trois acolytes avec empressement.

— Il pourra faire de cette bague son sceau d'Etat, ajouta ironiquement Montreuil.

— Et maintenant partez, messieurs.

Pied-de-Céleri éprouva de l'hésitation à ce moment décisif; il tomba aux genoux de monsieur Masson et lui baisa les mains.

— Grâce, lui dit-il, laissez-moi ici !

— Impossible! répondit impérieusement son maître. Pars, parsl suis ces messieurs! Il le faut! je le veux!

Pied-de Céleri se releva, essuya les larmes qui commençaient à lui mouiller les paupières, reçut une dernière poignée de main de son maître, et dit avec résignation :

— Je suis prêt, messieurs.

Puis il sortit avec eux de la maison et se mit tristement en route pour aller à la conquête du trône qui lui était annoncé.

Arrivés hors de l'enclos, les quatre conquérans descendirent la côte, atteignirent la barrière, et montèrent dans une voilure qui les attendait.

— Pourvu qu'on ne nous reconnaisse pas! s'écria l'ex- Muller. On prétend qu'il y a des espions de la Russie jusque parmi les cochers de fiacre.

— Ma foi, nous en sommes quittes à bon compte, dit Dabiron, qui réduisait tout aux proportions d'un marché. L'opération ne nous coûte qu'une promesse.

— S'il s'est contenté de si peu, ajouta gravement Montreuil, savez-vous ce que cela prouve? qu'il est plus fort que nous. En pareil cas, je me défie du désintéressement. Ce qu'il y a de plus cher en politique comme en amour, c'est ce qui est gratuit.

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