XIV. — PREMIER SUCCÈS
Ce fut un grand événement dans la famille du marquis que les arrêts île son lils. M. le comte; pour le vieux manjui's, une punition infligée à un gentilhomme avait encore toute la solennité des jours passés. Il lui semblait voir le roi redemandant son épée à l'un de ses serviteurs, et l'envoyant en exil dau" ses terres. Son nom était
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compromis par une mesure m outrageante, el il fallait, a son sens, que la faute de son lils lui bien grande, nu que celui m111 l'avait oi donnée lut bien osé.
lui conséquenco, ce lui un concours extraordinaire 'If \ isites chez le jeune bous lieutenant pendant toute la premièie journée de bos arrêts, cl quand le marquis eut appris pour quelle faute son noble lils était si sévèrement condamné, il se révolta contre cette discipline .de Prussiens, introduite dans l'année par ['usurpateur, et qu'on apj liquait à de bons gentilshommes; mais son indignati n ne connu! plus de bornes lorsqu'il sut que ce n'était pas un autre gentilhomme comme lui qui l'avait appliquée à son (ils, mais un parvenu, un soldat de rortune, un manant, un U.Grégoire Valvins tout court. En effet, ee lui seulement alors que le marquis apprit le nom du chef supérieur de son lils; dans le temps, il B'étail informe* du nom du
Colonel, puis il ne s'était plus OCCUpe de luiil cela, el Loslv n'en avait
jamais parlé, tant était séparée la vie de gentilhomme du comte de sa vie de militaire.
Cependant le marquis ne montra pas de colère à son lils. Il avait lait une faute, et bien <pie la punition lui parût insolente, il ne voulait pas la condamner devant le coupable. Il lui semblait seulement que ce M. Valvins eût dû lui demander le permission de punir Bon noble subordonné, el en ce cas, disait-il, j'aurais l'ait mon devoir et je l'aurais soutenu dans sa sévérité.
Le marquis disait cela à sa tille, et ajoutait :
— Je me plaindrai au ministre de la guerre : j'y vais de ce pas, et j'aurai raison de ce M. Valvins.
I.a duchesse tressaillit à ce nom, et cet événement, dont elle trouvait que tout à l'heure son père s'exagérait l'importance, devint pour elle un événement immense. Léonie ignorait complètement le service militaire et la portée d'une punition comme celle que son frère subis>ait. Mais, du moment, que (était Valvins qui l'avait ordonnée, elle devait avoir un but terrible. Peut-être était-ce son frère <[ue cet homme avait choisi pour victime, ne pouvant arriver jusqu'à elle; peut-être était-ce sa perte, son déshonneur qu'il voulait consommer.
I ne t'ois cette supposition admise, voilà la duchesse qui prévoit d'affreuses catastrophes, et voulant savoir toute la puissance du danger pour le combattre, elle monte en voiture et se rend aussitôt chez son h ère.
II était étendu sur une chaise longue, jouant avec son chien de chasse, riant en lui-même de l'empressement de tous ses nobles parenls à venir lui témoigner la part qu'ils prenaient à son malheur, lorsque la duchesse entra d'un air effaré.
En la voyant ainsi pâle, agitée, il se mit à rire en lui disant :
— Et toi aussi?
La duchesse, dont l'imagination était montée aux plus sinistres prévisions, fut très-étonnée de cet accueil; mais elle l'attribua à la légèreté du caractère de son frère, et lui répondit tristement :
— Cela t'étonne que je vienne lorsque tu es malheureux, persécuté...
Melchior redevint tout à coup sérieux ; il prit les mains de sa sœur, et après avoir considéré un moment combien elle paraissait tremblante, il reprit en souriant doucement:
— Tu es honne, et je sais combien tu m'aimes; mais, sans vouloir méconnaître cette excellente tendresse que tu me montres, je te répéterai : Et toi aussi?
— Que veux-tu dire?
— C'est, dit Melchior en asseyant Léonie près de lui, qu'il n'y a ici ni persécution ni malheur; je suis aux arrêts, c'est un des trèspetits inconvénients de mon état, et j'y suis justement.
— Justement, dit la duchesse, ce ne peut pas être, tu es incapable d'avoir mérité...
— Mérité d'être mis aux arrêts ! s'écria Lesly en riant, je l'ai mérité vingt fois, et sans la protection d'un brave homme qui m'adore, je ne sais pourquoi, j'y aurais passé la moitié de mon temps.
La duchesse était si convaincue des idées qu'elle avait apportées chez son frère, qu'elle n'en voulait point départir, et eUe répondit :
— C'est possible, mais cette protection sera-t-clle assez puissante contre les mauvaises intentions d'un homme qui a juré de te perdre?
— Et quel est cet ennemi? dit Lesly sérieusement.
— Celui qui t'a condamné, repartit la duchesse avec un profond soupir, comme si, avec ce mot, s'était échappé de son cœur l'aveu de sa faute.
— Bon ! reprit Lesly en riant. Mais c'est le meilleur homme du monde; mais c'est lui, ma chère enfant, qui m'a sauvé de toutes les punitions que j'ai encourues.
— Lui? dit la duchesse d'un air étonné.
— Lui, reprit Lesly; sévère entre tous, indulgent envers moi, il me passe tout, m'excuse, me défend... Ce que je dois dire, c'est que je ne sais pas ce qui lui inspire celte préférence.
— Ah' fît la duchesse, ce n'est donc pas par vengeance qu'il t'a puni?
— Par vengeance? dit Lesly, et de quoi pourrait-il m'en vouloir, à moins que ce -ae soit d'avoir assez sèchement refusé les avances qu'il m'a faites autiofois?
— Ah ! tu as raison, av. rapidement la duchesse, toujours préoccupée
de bcs pensées, et lu dois continuer à agir ainsi, dût-il l'en coûter enc des chagrins.
— Mais il ne m en a rien coûté, ma sœur, dit Lesly affectueusement, mais c'est moi qui lui ai demandé à me mettre aux arrêts .. \h i i qu'avez-vous donc? on dirait que la foudre esl tombée sui la maison
l.eslv !
— C'est peut être pis, dit Léonie.
Sun frère la regarda encore, el ne comprenant rien au trouble qu'elle montrait . il reprit :
— Voyons, écoute-moi, ma Boeur, el suis raisonnable.
lussilôl il lui commença le récit de sa vie d'officier, s'accusanl franchement de tous ges torts, et faisant ressortir ù chaque faute l'iu dulgenec de Valvins; enfin il finil par lui dire tous les détails de son entrevue avec le commandant, et ne lui cacha pas combien Valvins s'était attiré d'animosilé par celle indulgence inconcevable.
I.a dm lusse écoutait, car elle comprenait le sens de la conduite
de \ alvins, el idle lui épouvantée lorsque sou frère conclut sa Longue confidence par ces mots :
— Quant à ce brave commandant que j'avais toujours repoussé,
je ne serai pas ingrat envers lui et je le lui montrerai.
— Garde-l'en bien! B'écria la duchesse, emportée par la terreur.
— Cl pourquoi .'
— C'est... c'est, repril-elle en cherchant une raison à ce qu'elle venait de dire. Mais elle n'en trouva qu'une mauvaise, et elle huit par ajouter rapidement :
— C'est que mon père esl furieux contre lui, et qu'il doit être en ce momenl chez le ministre de la guerre pour se plaindre de la conduite de ce M. Valvins à Ion égard.
— Dénoncer le commandant! s'écria le jeune homme, en se levant avec indignation. Ce serait une mauvaise action, el de notre part une. insigne lâcheté, une odieuse ingratitude. Un loyal militaire, après tout, el qui, s'il a des loris comme chef, ne les a eus que pour moi et par indulgence.
— Mais, mon frère... dit la duchesse.
— Ah ! là-dessus, vois-tu, je n'entends pas raison ; si cela arrivait, s'il arrivait au commandant le moindre désagrément venu de celle façon, mais ce sérail une honte pour moi, je n'oserais pas me montrer dans le bataillon, je serais déshonoré !
— Déshonoré ! s'écria sa sœur.
— Oui, et si mon père a fait cette démarche aujourd'hui, je donne ma démission demain.
— Ta démission ! Mais mon père est chez le ministre à ce moment.
— Mais mon père est fou 1 s'écria le jeune homme avec emportement; il rue perd ; ce serait me faire arracher mes épaule t tes par tous mes camarades.
— Mais que faire, alors? s'écria la duchesse.
— Que faire? dit le jeune Lesly; il n'y a qu'une chose à faire, el loi seule peux me rendre ce service. 11 faut, eu sortant d'ici, tout de, suite aller chez le ministre de la guerre. Tu entreras : avec ton nom on entre partout; tu lui diras que mon père s'e?t trompé, qu'il ne sait ce qu'il fait.
— Ah! Melchior...
— Tu lui diras ce que tu voudras, mais tu préviendras cette sotte démarche, ou du moins tu en détruiras l'effet.
— Moi ! s'écria la duchesse avec épouvante.
— Toi ! oui... toi qui es bonne, qui es juste, tu ne laisseras pas persécuter un brave et honnête homme à cause de moi... tu ne peux me refuser.
— Mais...
— Ah! tu ne peux pas. Je t'en. supplie... Cela ne peut le coûter, et tu m'épargneras le plus cruel chagrin que je puisse éprouver, tu m'épargneras une accusation de basse ingratitude.
La duchesse se tut et se leva pour sortir : elle était dans un état d'anxiété et de trouble extraordinaire.
— Mais qu'as-tu donc, Léonie? lui dit son frère. Tu t'en vas sans me répondre? Dis-moi, iras-tu?
— J'y vais, dit la duchesse en s'écbappant de la chambre de son frère, qui la reconduisit jusqu'à sa voiture et qui cria au cocher, après avoir dit adieu à sa sœur :
— Au ministère de la guerre !