XV. — ILS SE REVOIENT
11 était temps que Léonie se trouvât seule, car, dès qu'elle fut dans sa voiture, elle se laissa aller au plus vif désespoir; les sanglots et les larmes, longtemps comprimés, éclatèrent tout à coup avec des mouvements convulsifs et des exclamations profondes. Ce n'était pas la démarche que son frère lui imposait qui la plongeait dans un pareil état, elle n'en était pas encore à calculer l'effet ou la nécessite de cette démarche, ce n'était rien de précis dans ce qui venait de se passer, mais tout ce qui venait de se passer. Celte pauvre femme dont l'unique soin avait été, durant des années entières, d'ensevelir dans son àme le pénible souvenir qui la rongeait, exposée une fois déjà à le remettre au jour par sa rencontre avec Valvins, mais du moins ne l'ayant fait que de sa volonté, et l'ayant de nouveau dé-
CONFESSION GÉNÉRALE
robe à tous les regards, voilà qu'une main étrangère vient l'y remuer sans soupçonner le mal qu'elle l'ait, et voilà que Léonie, qui s'imaginait que cette blessure <le son âme était fermement cicatrisée, s'aperçoit qu'elle se déchire au premier contact, et qu'elle en souffre autant que les premiers jours. Ce premier transport de douleur calmé, elle put penser à ce quelle allait faire, Ce fut d'abord une révolte furieuse de son cœur à la pensée d'aller justifier cet homme : « Ali ! qu'il périsse, s'écria-t-elle ; qu'il meure déshonoré, couvert de honte et de mépris : il l'a bien mérité. »
Mais ce n'était pas cela qui devait arriver : ou Valvins sortirait vainqueur de la lutte, et ce serait une persécution impuissante dont il auiait le dre it d'accuser Léonie; ou bien il y succomberait, et le voilà devenu aux yeux du monde v iclime d'une persécution politique, victime à ses propres veux d'une vengeance de femme, et quelle vengeance ! I ne destitution peut-être ! une destitution pour répondre à un si sanglant outrage que celui qu'elle avail subi.
Lorsque lésâmes un peu nobles se déterminent à rendre le mal pair le mal. elles ne le comprennent que comme une juste compensation de ce qu'elles ont souffert ; une fois cela lait, elles sont quittes cl n'y pensent plus; il n'y a que les cœurs véritablement méchants qui acceptent de porter de si petit- coups; pour ceux-là il ne peut y avoir jamais de compensation satisfaisante; leur persécution ne finira qu'avec leur ressentiment, qui est éternel'; et un mal, si petit qu'il soit, est nu commencement a la série de maux qu'ils promettent à leurs ennemis.
Il n'en pouvait être ainsi de Léonie; elle éiait trop juste et trop fière pour vouloir humilier son ressentiment à une si petite vengeance. Elle la repoussa donc par haine pour Valvins. Celait pour elle un ennemi qu'il fallait écraser d'un malheur infini ou d'un mépris impitoyable. D'ailleurs, il s'ag^sait aussi dans tout cela de son frère, et Léonie arriva chez le ministre de la guerre très-décidée à lui demander de ne pas s'arrêter aux plaintes que le marquis de Lesly axait pu poiter contre le commandant Valvins.
Le ministre élait homme de sens et sortait de l'empire. Mais, quoique trés-rallié à la nouvelle monarchie, il faisait son métier du mieux qu'on le lui permettait. La duchesse de Fosenzac le trouva préoccupé de cette misérable affaire, et contre son attente, il l'écouta en souriant et finit par lui répondre :
— Comme vous me l'avez dit, madame, j'ai déjà eu l'honneur de voir M. le marquis de Lesly, et je lui ai déjà fait sentir combien ses plaintes étaient injustes, car j'ai reçu sur M. Valvins des rapports qui me dénonçaient sa coupable indulgence envers quelques-uns de ses subordonnés , et particulièrement pour monsieur voire frère. Quoi qu'il en soit, la démarche que celui-ci fait près de moi, par votre intermédiaire, est d'un homme d'honneur et prouve en faveur de sa loyauté.
— Cette affaire, dit la duchesse, qui avait hâte de se retirer, n'aura donc aucune suite?
— Aucune, je vous le promets, et ce n'est pas celle-là qui fera destituer ce pauvre commandant.
Léonie n'était pas curieuse d'en apprendre davantage; mais il lui fallut bien écouter le ministre, qui reprit alors indifféremment :
— J'en suis fâché, car c'était un de nos meilleurs officiers, un de ces jeunes gens auxquels l'avenir est ouvert, pour peu qu'ils veuillent aider à leur fortune. Mais il parait que la chute de Bonaparte l'a frappé d'un coup terrible. C'est du moins l'explication que son colonel donne à sa conduite; il parait que le pauvre garçon devient tout à fait fou.
Léi nie se retira sur cette parole, et elle y réfléchit malgré qu'elle en eût; elle se rappela ce jour où elle l'avait rencontré si pâle, si défait, et se dit : — Est-ce qu'il n'y aurait pas quelque épouvantable secret dans tout ceci?
Sans doute cette réflexion n'ébranla pas la résolution immuable qu'elle avait prise de ne jamais revoir "Nalvins et de repousser tontes les tentatives qu'il ferait pour se rapprocher d'elle; mais, à son insu, elle éprouva moins d'horreur à le rencontrer, et, tout en jouant son indifférence accoutumée, elle l'examinait quelquefois à la dérobée poursuivie le progrès de cette lente décomposition de sa vie. Il arriva même des instants où il lui paraissait si faible, si souffrant, si perdu, ipie, s'il n'avait fallu qu'un mot pour le ramener à la vie. elle le lui eût dit, mai- toujours à la condition de ne le revoir jamais.
Cependant les quinze jours d'arrêts du comte de Lesly étaient pas-és, et sa première visite fut pour son commandant; cet homme auquel il n'avait pas l'ait la moindre attention jusque-là l'intéressait depuis son explication avec lui, et lorsque Lesly le vit dans cet état de sombre marasme où il était tombé, il le prit en pitié. Comme tout le monde, il s'imaginait que des chagrins politiques avaient altéré sa raison, et il lui en parla franchement.
— Je conçois, lui dit-il, que, lorsqu'à vingt-quatre anson est chef de bataillon et officier de la Légion (l'Honneur, on voie avec désespoir se briser une carrière qui promettait une si brillante fortune. Mais il ne faut pas croire que nous sovons si niais qu'on veut bien le dire, et, croyez-moi . mon commandant, les hommes de mérite feront aussi bien leur chemin sous notre gouvernement que soncelui de l'empereur.
— Vous l'appelez l'empereur! dit Valvins en souriant.
— Bon! lit Melchior en riant, voulez-vous que je le nomme le marquis de Bonaparte? Est-ce que j'ai l'air d'un voltigeur de Louis XIV? Soyez franc avec moi, commandant : vous aurait-on fait quelque injustice?
— Je vous remercie de vos bonnes intentions, répliqua Valvins; mais, pour vous rassurer, je dois vous le dire, la politique et ma position comme militaire n'entrent pour rien dans ce que je souffre.
— C'est un chagrin d'amour, peut-être? reprit Melchior en riant. Valvins pâlit, et l'étourdi reprit d'un ton dégagé :
— Eli bien! je veux vous guérir; vous vive/, comme un ours : il faut vous distraire, et, pour commencer, je vous mène ce soir chez madame D...
— Chez madame D...! dit Valvins en tressaillant à ce nom, car c'était dans cette maison qu'il avait rencontré la duchesse.
— C'est un bon tour que je lui jouerai, car vous devez la connaître : toute l'armée allait chez elle du temps de l'empire. Aujourd'hui qu'elle a fait volte-face, elle n'invite plus un seul de ses anciens habitués. Y alliez-vous autrefois?
— Oui... rarement, dit Valvins troublé.
— C'est égal... vous y avezété, votre arrivée fera un effet admirable.
— Mais... dit Valvins.
— C'est convenu dit le jeune homme; je viendrai vous prendre ce soir à dix heures.
Melchior sortit, et Valvins demeura seul à réfléchir sur ce qu'il devait faire. L'inconvenance d'une présentation si légèrement faite et d'un retour qui devait déplaire à la maîtresse de la maison, cette raison qui eût arrêté Valvins en tout autre temps et vis-à-vis d'une autre personne, ne se présenta pas même à son esprit. Tout pour lui fut dans ce mot : « Elle y sera peut-être. » Et alors il fallait y aller; et, s'il y allait, que ferait-il, que dirait-il, que deviendrait-il, lui que la vue de Léonie, séparée de lui par une longue distance, troublait au point de le rendre insensé? aurait-il la force de la sentir près de lui, de la voir à deux pas, de respirer dans son air? Et si, par hasard, dans les mouvements pressés d'un bal, elle passait assez près de lui pour que sa robe vint l'effleurer, supporterait-il cette atteinte sans rien dire, sans pleurer, sans tomber à genoux, sans crier grâce?
Oh ! ce n'était pas un bonheur, une consolation qu'il espérait trouver dans ce bal : c'était un désespoir de plus, une torture de plus, et cependant il résolut d'y aller. Cet homme, qui ne vivait plus que de sa douleur, la voulait dans tout ce qu'elle pouvait avoir de plus poignant.
— J'y succomberai, se disait-il, ou je m'y endurcirai ; et qui sait si peut-être je ne m'y endurcirai pas? Peut-être, en ia voyant de près, en l'écoutant, il reconnaîtrait qu'elle ne valait pas l'amour frénétique que son remords lui avait inspiré, et qu'il avait eu raison de la traiter comme il avait fait.
Il attendit donc dans une cruelle anxiété, car il n'espérait rien de cette rencontre, si même elle avait heu; mais- sa résolution fut sur le point de faillir quand sonna l'heure où devait arriver Melchior de Lesly. Il souhaitait qu'il ne vint pas, et chercha un prétexte pour refuser. Mais bientôt, quand les minutes se passèrent sans que le jeune comte parût, il fut saisi de la crainte d'avoir été oublié; l'œil attaché aux aiguilles de la pendule, il se dévorait d'inquiétude et d'impatience; il voulait envoyer chez le lieutenant, il voulait
aller chez madame I) Chaque bruit de voilure qui passait sous
ses fenêtres lui donnait une espérance et la lui arrachait. On ne peut imaginer l'excès d'une si petite douleur. Valvins en devenait fou. Alors, pour se calmer, il marquait une heure à la pendule.
— Je lui donne dix minutes pour venir, et si alors il n'est pas ici, eh bien! je prendrai un parti... je n'y penserai plus... ou j'irai.
Les dix minutes s'écoulaient, et il attendait plus impatient, plus inquiet que jamais.
Enfin Lesly arriva à onze heures. Valvins put se remettre dans les quelques minutes que le comte mit à monter chez lui ; car, dans le premier moment, il l'eût mal accueilli. Melchior lui jeta quelques excuses que Valvins n'écouta pas; il descendit, monta dans la voiture de son jeune sous-lieutenant, et il lui sembla qu'il venait d'obtenir un triomphe d'où dépendait sa vie.
Cependant ses doutes le reprenaient, et il n'eut pas fait la moitié du chemin qu'il eût voulu retourner en arrière; mais ce n'était plus possible, et Valvins fut obligé de faire sur lui-même un effort désespéré pour ne pas rentrer chez madame D... comme un provincial ou comme un condamné.
Toutefois, Lesly s'était trompé dans ses prévisions; madame D... ne lit pas la plus légère attention à la présentation de Valvins; elle fut polie pour lui, cl lui dit avec assez de bonne grâce que, s'il avait bien voulu se rappeler qu'elle demeurait faubourg Saint-Honoré, elle aurait su où lui envoyer une invitation, et que la présentation du milite eût été inutile; puis deux ou trois mots à Melchior pour le remercier, et voilà tout, pas le moindre embarras. Le jeune comte fut très-désappointé.
— .Nous n'avons pas produit le moindre effet, dit-il au commandant. Celte femme est admirable de fausseté; je suis sûr qu'elle est furieuse contre moi; mais elle ue m'en a lien montré.
CONI i SSION i.i .M.i; VIE
— C'est an moins dp savoir vivre, dil VqIvîus,
— Paa du timt, cuinmandant, reprit hv iouno sous-lleutenRU^ : c'est liini bonnetneul un plaisir qu'elle me relu
— Est-ce le seul? il ii Vajvins, qui voqlul essayer do cette conversation vide <|iii s'accroche aux mois i r avoir Pair du ponsci
que l'on vous dil.
— Ah! lit Mi'Khi' r eu regardant le commandant d'un air riant, vous voyex quo j'avais raison : |e mal vous gagne; vous venez 1 1 » • \ uus h oquer de mpi.
Valvins ne l'entendit pas, il regardai! autour de lui. Toul à coup H hcssaiilii ; ii avait aperçu le sommet (l'une tète sur laquelle se balançaient des, fleurs aux. couleurs tranchées. Sans la voir, sans l'entendre, il reconnut la duchesse. Il eût vu au coin d'une porte un pli de sa robe, qu'jl l'eût reconnue de même ■ il lu savait jusqu'au bout de ses gapts.
— Ma foi, dil Lpsly , je ne vpux pas en avoir le démenti ; vqui ferez un eflel quelconque ce soir même.
\al\ins dont le poour frissonnait, se laissa entraîner comme "" homme étourdi par une chute, et qui pède à la main qui le tient, sans conscience <!«' ce qu'il fait.
Ils arrivèrent ainsi ilans un s.iloii occupé seulement par quelques
joueurs, el où madame de Foscnzac s'était assise avec un homme d'un itTiain ^ge que Valvins pe reconnu) pas, mais qui n'était autre que M. Balbi.
— Léonie , ilil Melebior, en prenant Valvins par la main, je le présente mon excellent commandant , M. Valvins. 'lu le connais, p'est pour lui que...
Il lil à sa sieur un petit signe d'intelligence pour lui rappeler son ambassade au ministère de la guerre, el toul aussitôt il ajouta :
— Mi! parbleu, monsieur Balbi, je suis ravi de vpp,s rencontrer; je vpulais aller chez unis demain malin : j'ai à vous parler. Tu parmets, 1 i'« me?
E| il emmena le notaire sans ajouter autre chose, L'a flaire était pressante; en effet, il s'agissait de faire avancer un trimestre de la pension que lui taisait le marquis. La ilucliesse et Nalvins demeurèrent en présence. Dans le pienher moment de sa surprise, elle l'avait regardé bien en lace, comme pour s'assurer si c'était lui.
Mais aussitôt elle a\ait baissé les veux, et Valvins put la contempler tout à son aise, incliné qu'il était vers elle par le salut qu'il avait lait.
Un moment il voulait s'éloigner sans lui parler; mais il n'avait pas le courage d'accepter l'accusation qu'elle portait peut-être contre lui pour ce qui venait île se passer, et il lui dit d'une voix éteinte par la douleur :
— Je ne suis pour rien dans cette rencontre, madame.
Il salua pour s'éloigner; mais ses genoux fléchirent sous lui et il fut obligé de s'appuyer à un fauteuil pies de lui. La duchesse s'en aperçut) elle devint plus pâle; mais presque aussitôt, s'adressant à lui d'un air aussi nature) (pie possible, elle lui dit :
— Je suis ravie, monsieur, de connaître une personne que mon l'ivre compte parmi ses amis.
Valvins la regarda connue si elle l'eût menacé d'un poignard.
— On nous observe, monsieur, lui dit-elle très-vile et très-bas. Valvins s'assit en face d'elle et lui répondit assez haut pour que la
conversation eût l'air d'un simple échange de politesses banales :
— Permettez-moi, madame, de remercier votre frère d'une si aimable surprise, car il ne m'avait pas dit que madame de Foscnzac serait à ce bal.
Léonie le regarda, moins parce qu'elle doutait de la vérité de ses paroles que parce qu'elle était étonnée du ton facile dont elles avaient été prononcées.
— J'espère, reprit-elle assez bas, que ceci ne se renouvellera plus.
— J'obéirai, dit Valvins humblement.
M eh bior s'approcha, et Léonie, s étant levée, dit à Valvins d'un air plein d'aménité : « Adieu, monsieur; je reçois quelques amis le vendredi, ceux de mon frère sont les miens. » Et elle s'éloigna avec un salut plein de grâpe et de tranquillité. Valvins la regarda soi tir. A ce moment, il venait de prendre son parti. Demain, se disait-il, elle ne me rencontrera plus. 11 pensa que rien ne l'empêcherait de se brûler la cervelle dans la nuit. Cette résolution prise, il devint assez gai, assez mailre de lui pour avoir quelques succès dans un petit cercle de femmes ramassées dans un coin, et il retrouva des personnes qu'il avait connues autrefois. Ce fut si remarquable, que Melchior ilil à Léonie, dans le courant de la soirée :
— Mon commandant fait merveille.
— Comment?
— 11 est charmant ; dans huit jours il ne pensera plus à la folle passion qui lui l'ait perdre la tête. Je me charge de le guéiir.
— Ah ! fit Léonie d'un ton piqué.
Melchior s'éloigna, et Léonie devint très-maussade.