XVII. — HAMEÇON
L'appât confié à la main de Mekhior de Lesly était hien incertain, car l'excuse que sa sœur lui avait suggérée pouvait devenir inutile; s'il n'était pas admis auprès du commandant, Mekhior pouvait l'oublier ou en chercher une autre ; il semhle donc que Léonie abandonnait beaucoup au hasard le succès de sa ruse. Que Valvins, averti que la duchesse était malade, attribuât cette indisposition à sa rencontre, ce n'était pas douteux; mais s'il ne l'apprenait pas, le til imperceptible qui les tenait l'un à l'autre resterait-il brisé, ou faudrait-il que Léonie le renouât de sa propre main? N'en croyez rien. La duchesse avait jeté son premier hameçon; mais si Valvins ne devait point voir celui-là, elle en axait d'autres tout prêts. Elle hasardait le moins dangereux pour elle, puisque ce n'était pas elle qui semblait le tenir : voilà tout. Elle en avait déjà préparé un autre. A peine Lesly était-il chez le commandant, qu'un billet de la duchesse alla l'y chercher. Ce billet commençait par ces mots :
k Je t'écris de mon lit, etc. »
Le reste était une de ces commissions de femmes qui n'admettent pas une minute de retard. 11 ne s'agissait de rien moins que d'avoir une loge à l'Opéra pour une représentation à bénéfice, et la duchesse venait d'apprendre de l'une de ses amies qu'il n'en restait plus que deux ou trois à louer, el qu'il faudrait même beaucoup intriguer pour en avoir une. Léonie avait prévu tous les petits incidents qui pouvaient résulter de ce billet : il était possible que Valvins apprît que la duchesse savait que son frère était chez lui et qu'elle n'avait [tas craint de l'y poursuivre. 11 élait possible que ce billet fût remis à Mekhior de Lesly, sans que Valvins fût informé de cette circonstance. Mais de tout cela "il devait arriver quelque chose, et quoi qu'il arrivât, elle saurait s'en emparer de manière à en profiter.
Du reste, tout lui réussit : Valvins crut que la duchesse était malade ; Valvins sut qu'elle avait fait chercher Lesly jusque chez lui, et l'on peut aisément comprendre ce que ces deux petits événements lui donnèrent de pensées. A son tour, il crut que Léonie soutirait du malheur, de la haine, de la passion qui élaient entre eux: il y avait donc toujours un abîme qui les séparait; mais, en marchant chacun d'un côté de cet abîme, ilsdemeuraient sous l'influence l'un de l'autre, et il n'en fallait pas davantage à Valvins pour lui donner l'espoir que cette influence pourrait tourner à son profit. Il était malade de désespoir; une lueur d'espérance devait donc le guérir, et huit jours après il était en état de se présenter chez Léonie. Il la trouva calme el naturelle pour tout le monde, polie mais réservée vis-à-vis de lui, sans étalage insultant de légèreté, sans dédain provoquant. Léonie fut admirable toute la soirée, et la termina par un coup de maître.
Ellfl OSa aller à Valvins, à Valvins seul dans un coin; el avant qu'il
eût eu lit temps de se remettre de la surprise que lui causa cette démarche, elle lui dil froidement :
— Monsieur, dans la position bien extraordinaire que l'amitié de
mon lîere vous a faite, 1 ai ci un pris que, malgré vous, née rencontres
pourraient être plus fréquentes OU plus intimes que cela ne devrait elre. Des refus obstinés de \olie pari ou de la mienne pourraient donner lieu à des soupçons que voire conduite me prouve que nous ne Voudriez pas taire naître. Malgré ee que je vous ai dit, je ne regarde donc, votre venue die/, moi que comme nue obligation à laquelle vous n'avez pu \ous soustraire. Moi-même, monsieur, il me faudra peut-être, pour obéir aux usages du monde, vous adresser des
paroles qui puissent le tromper. Je n'ai pas besoin de vous dire
qu'elles n'auront d'autre but que d'être entendues par d'autres que par vous, ei j'espère que, si vous ne pouvez résister toujours a des invitations que mon frère vous fera d'une manière très -pressante! vous n'y céderez qu'autant qu'il sera nécessaire pour qui' votre ré-
sislanee ne soit pas mal interprétée.
Ce petit sermon achevé, Léonie salua Valvins qui l'avait écoulée avec une anxiété étrange. Le Sens général de ce qu'il venait d'entendre était toujours une séparation infranchissable entre eux; mais
quand il put peser tous les mots de cette déclaration, que de concessions il y découvrit I
11 pouvait revenir chez la duchesse; bien mieux encore, il devait
Î> revenir pour que ses refus n'excitassent pas de soupçons. Ses re* alions avec elle seraient plus fréquentes et pouvaient être plus intimes. Léonie ne les acceptait que comme une cruelle nécessité, mais elle les acceptait. On ne lui remettait pas un iota sur la déloyauté de son crime passé, mais on paraissait s'en fier à son honneur pour l'avenir.
Une de victoires, que de progrès dont il était heureux! Et remarquez combien le machiavélisme de celte femme était admirable! elle avait donné à Valvins mille fois plus qu'il n'avail osé espérer ; elle le lui avait donné de sa volonté, car un mot de la duchesse eût suffi pour changer le commandant à jamais, et cependant il ne croyait lien devoir qu'à un concours de circonstances amenées en sa laveur contre une pauvre femme qui les subissait.
Une fois cela posé, tous deux purent se dire : « L'avenir est à moi. » La lice était ouverte; Valvins y pouvait descendre à sa volonté, et la duchesse se disait : « Maintenant je suis sûre qu'il viendra. » Et elle se croyait si bien armée contre cet homme, qu'elle s'imagina qu'il ne l'y surprendrait jamais avant qu'elle pût s'y défendre.
Voilà donc Valvins admis dans les salons de la duchesse, n'y paraissant, à la vérité, que lorsqu'il y avait assez de monde pour qu'elle put ne pas l'y voir. Mais il la voyait, lui, et ce fut alors que ce rêve d'amour, qui le saisissait en la voyant de loin si belle et si séduisante dans sa loge de l'Opéra, arriva à un véritable délire en la voyant de près si parfaite, si adorée. C'est alors qu'il la contemplait dans de longues extases de souvenir, auxquelles cette fois se mêlaient aussi des rêves d'espérance; c'est alors qu'il aima cette femme non plus pour lui, mais pour elle, pour ce qu'elle valait, parce qu'elle était la plus belle, la plus noble, la plus pure créature qu'il eût rencontrée en ce monde; et ce fut alors aussi que toute sa conduite changea vis-à-vis d'elle, ce fut un respect une adoration soumise que la duchesse devina.
Léonie fut fière et heureuse de ce triomphe; l'amour de cet homme qui l'avait si lâchement outragée ne touchait pas son cœur comme amour, mais comme réparation. Et il l'offrait si noblement, si humblement à la fois; il l'oIVrait si bien et sans prier qu'on l'acceptàt, que Léonie se demanda encore une fois s'il n'y avait pas dans sa conduite antérieure un mystère qui devait tout à fait le justifier.
Cependant ces pensées, si elle ne les accueillait que rarement et toujours avec crainte, n'était-ce pas de sa part une comédie admirablement jouée; et si elle avait la faiblesse de s'y laisser prendre, ce qui s'était passé ne pouvait-il pas se renouveler, et un second outrage, pareil au premier, ne serait-ce pas la mort? Voyez comme l'amour est habile à jeter dans le cœur les pensées les plus étranges; si Léonie s'était demandé à elle-même si jamais il pourrait advenir qu'elle pardonnât à cet homme, elle se serait révoltée contre cette idée; mais voilà que, lorsqu'elle pense qu'il peut la tromper encore, elle mesure l'horreur de son infortune, si elle avait la faiblesse de succomber. Il y avait donc dans son cœur une crainte vague et presque inaperçue qu'elle pût céder; cette crainte n'était pas réelle, à vrai dire, elle disparaissait lorsque Léonie la regardait en face ; mais il y avait des heures où elle apparaissait tout à coup, loin, bien loin à l'horizon, comme ces lueurs fugitives qui n'y sont plus dès qu'on y porte les yeux.
Du reste, comme nous l'avons dit, Léonie n'était pas pressée, elle n'avait plus rien à faire, et même elle sentait qu'elle avait obtenu de son ennemi tout ce qu'elle pouvait lui demander : c'était la soumission, le respect, l'adoration. Et cependant la saison étant venue où elle devait quitter Paris pour aller demeurer à Fontainebleau, dans ce même château où elle avait retrouvé Valvins, elle éprouva quelque ennui de rompre cette occupation du cœur à laquelle elle
CONFESSION GÉNÉRALE
se plaisait. Et puis, alors qu'elle en était arrivée là où elle s'était marqué le 'but, elle souhaitait vaguement d'aller plus loin.
En effet, elle sentait son empire; mais elle n'avait pas eu à en faire usage. Le respect de Valvins ne lui avait donné aucune occasion de repousser une parole hasardée. A quoi bon avoir un esclave à qui l'on ne peut pas un peu faire sentir qu'on est son maître, même quand c'est son obéissance qui vous en dispense? Aussi, à l'approche de son départ, Ironie devint-elle inquiète, impatiente; elle eût voulu que Yalvins témoignât la prétention de venir, pour pouvoir le lui défendre; et ce fut avec un véritable sentiment de joie qu'elle entendit son père, qui était devenu un partisan déclaré de Valvins, L'engager à venir à son château. Elle l'entendit, et ne put défendre à Valvins d'en profiter; mais elle fit semblant de n'avoir
fias entendu, et laissa Valvins à ses perplexités. Elle savait bien qu'il tésilerait à venir, mais elle savait bien aussi qu'il viendrait, et lorsqu'elle fut à son château, elle l'attendit. Ici la lutte devenait plus intéressante, les ennemis étaient face à face, dans un terrain pins étroit. Mais, avant d'aller plus loin, il faut dire comment Valvins alla au château et comment il y fut accueilli.