‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 110 sur 169 · XV11I. — RAPPROCHEMENT · texte numérisé non relu

XV11I. — RAPPROCHEMENT

Comme la duchesse l'avait prévu, l'hésitation de Valvins fut longue. L'espèce d'autorisation qu'il avait reçue de Léonie n'était pas un titre suffisant pour accepter l'invitation du marquis. Il est bien difficile de trouver des motifs raisonnables au refus constant de se présenter à Paris dans une maison où des invitations incessantes vous appellent, et Mclchior de Lcsly en-poursuivait Valvins; donc celui-ci, en se montrant souvent chez Léonie, ne manquait que de bien peu à l'espèce de traité qui avait été passé entre eux; mais entre sa présence dans un salon ou il y avait deux cents personnes, et un séjour, ne lûUil que d'une semaine, dans un château où les conviés ne pouvaftnt être nombreux, il y avait une énorme différence. D'ailleurs, ici, les excuses se présentaient en foule, et les devoirs militaires de Valvins lui en eussent fourni d'excellentes, s'il avait eu envie de les opposer aux sollicitations de Melchior de Lesly. Sa seule occupation était, depuis quinze jours, de se faire contraindre à aller à la campagne, et voilà ce qu'il ne pouvait trouver.

Si nous disons ces hésitations de Valvins, c'est pour bien faire comprendre que la passion qu'il portait en lui était naturelle et, conséquemment, sérieuse. Ce n'était plus une de ces passions de parti pris, comme celle à laquelle il avait obéi dans les premiers temps de sou retour vers la duchesse; c'était un amour vrai, timide, qui, parvenu à s'introduire dans un petit coin obscur du temple, s'y tenait bien caché, s'y faisait bien petit, pour ne pas être aperçu et bientôt chassé. Il l'eût été sans doute si, dans cette foule, il eût voulu occuper la place d'un indifférent; que serait-ce donc si, maintenant que la divinité se retirait dans un sanctuaire plus intime avec un petit nombre d'élus, il osait y pénétrer à leur suite? Le profane, longtemps abrité par la foule, ne saurait où se cacher, et peut-être que la divinité, indignée de tant d'audace, le chasserait non-seulement du sanctuaire, niais lui interdirait l'entrée du temple.

Valvins craignait de perdre ce qu'il avait gagné, en voulant avoir davantage. Pour qu'il fût si timide à tenter les chances de ce jeu hasardeux de l'amour, il fallait qu'il y fût bien pauvre et qu'il tint beaucoup au peu qu'il avait conquis. Du reste, il avait aussi mauvais jeu que possible, et il avait affaire à une antagoniste qui, de son coté, tenait ses cartes Irop serrées pour qu'il pût voir que la duchesse ne l'avait guère meilleur.

Ainsi, tandis que d'un côté il se désolait de ne pas trouver un prétexte pour se présenter chez la duchesse, elle se dépitait de le voir si peu habile à lui désobéir.

C'est ce qui amena l'espèce de mezzo- termine auquel Valvins s'arrêta, et qui, par un bonheur qui suit rarement les demi-mesures, lui réussit à merveille.

On doit se rappeler que la majeure partie du régiment de Valvins était à Fontainebleau. Celui-ci trouva fort ingénieux d'aller chez Léonie en passant par son colonel. En effet, il se rend à Fontainebleau, va faire très-officiellement sa visite officielle; puis deux heures après, d entrait dans le salon de M. de Lesly avec une phrase bien faite, bien arrêtée, et qu'il croyait bien ingénieuse.

Léonie était dans un coin de ce salon, et, après avoir échangé avec lui un salut glacé , elle avait bien vite abaissé la tète sur le livre qu'elle parcourait, pour écouter de toutes ses oreilles ce qu'il allait dire. Valvins s'attendait à cet accueil : il ne fut donc point pris à l'improviste et resta ferme sur sa fameuse phrase.

— Monsieur le marquis, dit-il de l'air le plus charmant qu'il put se donner, des affaires m'ayant appelé à Fontainebleau , je n'ai pas voulu me trouver si près de votre château sans venir vous rendre mes devoirs.

Cette introduction, que Valvins avait eu tant de peine à trouver, et qu'il croyait si triomphante, fut très-mal reçue du vieux marquis. Celui-ci pensa que du moment qu'il avait bien voulu inviter M. Valvins, M. Valvins pouvait bien se donner la peine de venir pour lui, et il trouva que cette visite de raccroc était tant soit peu leste et

sans façon. M. de Lesly répondit d'abord par une moue fort peu engageante, puis il ajouta d'un ton sec :

— Je me félicite, monsieur, que vos affaires m'aient procuré l'honneur de vous voir. Vous permetironl-elles de dîner avec nous?

L'air du marquis avait démonté Valvins, et il répondit en balbutiant, comme nu pauvre garçon qui met pour la première fois de sa vie les pieds dans un salon :

— Je craindrais d'être indiscret, et...

— Je ne veux pas être exigeant, reprit le marquis; les affaires commandent, il faut obéir.

Ce ne fut qu'à cette dernière phrase et à l'accent avec lequel le mot affaire* fut prononcé, «pie Valvins devina la sottise qu'il avait faite. Quelques secondes plus tôt, et en acceptant l'invitation, si peu gracieuse qu'elle fût, il s'emparait du terrain, du moins pour le reste de la journée, et il pouvait tout réparer; mais il n'était plus temps, et il en devint si doublé, si gauche, si maladroit, qu'il resta planté devant le marquis sans lui rien dire. Il se retourna à un petit bruit qui partait de l'angle du salon, et il vit la duchesse qui, la tête tout à fait cachée dans son livre, étouffait une folle envie de rire. 11 y avait une glace près d'elle, il s'y regarda : il avait l'air d'un nigaud.

En tout autre temps, la pensée qu'on se moquait de lui eût remis Valvins de son trouble par la colère qu'elle lui eût inspirée; mais à ce moment il se sentit malheureux et fut près de pleurer comme un enfant de dix-huit ans. Le dur Valvins était bien changé. Le maïquis s'était aperçu du trouble de Valvins et avait vu le lire de la duchesse. Ce brave gentilhomme eut un moment de satisfaction complète de lui-même. La leçon qu'il venait de donner à Valvins avait porté coup, et la gaieté de Léonie était une approbation qui relevait à ses yeux l'effet qu'il avait produit. Or, il prit au marquis un de ces mouvements chevaleresques qui tiennent aux grands cœurs, et il se sentit tout saisi d'indulgence et de bonne volonté pour l'ennemi vaincu. 11 vint à son aide, il lui tendit la main; fier de l'avoir renversé, il voulut le relever, et il dit en souriant à Valvins :

— Ah çà ! commandant, qu'avez-vous donc?

— Monsieur le marquis, je crains que ma visite ne vous soit importune, fit Valvins de plus en plus embarrassé, mais en tâchant de reprendre un peu de dignité.

— Mon cher monsieur Vahins, dit le marquis d'un ton particulièrement paternel, important et aristocrate, j'aime et je reçois avec plaisir les visites qu'on me fait; mais je suis moins flatté de celles qu'on m'accorde par oeccasion.

— Mais, s'écria Valvins avec une imprudence bien heureuse, je ne suis venu à Fontainebleau que pour vous.

— Eh bien ! qu'est-ce que vous me parlez d'affaires qui vous ont amené...

— Ah ! monsieur le marquis, répliqua Valvins d'un ton de petit jeune homme qui s'excuse, une invitation de vous à moi me semblait une si grande faveur, que je tremblais de m'être trompé, que je n'osais en être sûr, et alors je suis venu...

— Pour lâler le terrain, fit le marquis en riant. Ah ! c'est trop de timidité et de modestie, mon cher commandant; quand un homme comme moi ouvre sa maison à quelqu'un, c'est qu'il l'estime, qu'il l'apprécie, et qu'il le croit de ses amis.

— Ah! monsieur... dit Valvins encore plus troublé de l'excellente tournure que prenait sa visite qu'il ne l'avait été du mauvais effet du commencement.

— Je n'ai pas besoin de vous demander si vous nous restez? dit le marquis.

Valvins salua, puis regarda Léonie; mais elle était redevenue sérieuse et glacée. A son sens, les choses allaient trop bien pour Valvins. Celui-ci eut donc à subir le coup d'oeil impérieux qu'elle lui lança; il comprit qu'il fallait refuser, et il allait s'y soumettre, lorsqu il vit que M. de Lesly avait quitté le salon : il se retourna alors vers Léonie, et, comme elle tenait les yeux baissés, il lui dit d'une voix désolée :

— C'est que M. votre père est sorti...

Léonie comprit très-bien que cela voulait dire qu'il était prêt à obéir et à refuser, mais qu'il ne le pouvait plus.

A ce moment, Valvins lui parut charmant : c'était l'amour tremblant, naïf, d'un cœur enfant. Si elle l'eût osé, elle lui eût ri au nez, tant elle était ravie. Mais elle se remit immédiatement à son rôle.

— Monsieur, il ne fallait pas venir, lui dit-elle durement.

— Je trouverai un prétexte pour me retirer, répondit humblement Valvins.

— Un prétexte aussi gauche et aussi maladroit que celui de votre visite, sans doute. Je vous en dispense.

Léonie était furieuse; mais c'était un ordre formel de rester. Le marquis reparut et s'excusa de sa brusque sortie : il avait cru comprendre que Valvins se sentait si déplacé dans une maison du rang (le la sienne, qu'il n'oserait prendre les mesures nécessaires pour s'y installer, et le marquis avait tout à fait agi en bon prince, et avait fait donner l'ordre au domestique qui tenait les chevaux de Valvins d'aller à Fontainebleau, et de rapporter tout ce qui était nécessaire à son maître, qui demeurerait plusieurs jours au château. Le marquis ne dit pas un mot de tout cela : mais tout grand seigneur qu'il

CONFESSION GÊNER M B

fût , il avait son coin bourgeois de propriétaire, el il «lit à Valvins :

— Voulez vous que nous fassions nue pelite promenade dan le pare ' C élail autrefois mio belle habitation, el cri le mais m étail nu rhâteaii avanl la révolution : je n en ai retrouvé nue Ici jardins, el encore sonl Ha bien loin de valoir ce qu'ils étaient h ilrelbis. .1 ai lait construire ce bâtiment il j a pau d'années, Je sais qu'il offusquait Bonaparte, el il n'a pas tenu a lui que, dans Lus dernier* temps de son règne de sang, il n'ail été renversé .de fond en comble, Il avail euvoyé pour ci la un bataillon commandé par un officier.

Valvins écoutait le marquis comme s'il rêvait. En ce momenl sou« lemenl Use rappela la icène de désordre qui l'avait si merveilleusement rapproché de la duchesse, el il était non moins surprit de la tournure que le marquis prêtai! à cette scène, que île voir qu'il lui en parlai! comme <l une chose qu'il deyail toul à l'ail Ignorer: Que le marquis ne l'eût pas reconnu, cria B'expliquail aisément : c'esl à

peine s il avail eu le temps de le voir, si même il l'avait vu; (|iic

liii-inèine, Valvins, n'eùi jamais l'ail allusion à cet événement, dont

On ne lui pal lait pas, c'était de bon goût , surtout \ is-à-v is du ni n qills, qu'il a\ait \u dans une position plus ridicule que dangereuse;

mais que la duchesse n'eût jamais dll à soh père que l'oftlcier qui

l'avait an ai lie ;m\ mauvais traitements des suidais lui le même que le commandant Valvins, c'est ce qu'il ne comprenait pas. Par *w\ mouvement machinal, il se tourna vers la duchesse, mais elle étail immobile dans son ci du. ne levant pas les jeux. Vais ins se nia il qu'il marchait sur des épines, el il répondu au marquis :

— Oui, j'ai entendu parler de cela, des soldais débandés.:.

— Non, monsieur, une horde de sieaires envoyés par l'usurpateur. La duchesse laissa échapper ww signe d'impatience el d'humeur;

elle souillait de voir son père se montrer à Valvins sons un aspect si ridicule,

— Ah! hi Valvins, en tâtani chacune de ses paroles avant de les lâcher, ce lui l'empereur lui-même <pii envoya...

— Oh! dit le marquis, cet homme avait une faculté immense, c'était de connaître huit le monde, et de n'oublier jamais aucune injure, et j'en suis une preuve évidente.

— Sans doute, dit Valvins, qui acceptait bénévolement ce conte pour éclairer la marche qu'il faudrait suivre plus tard; et comment se termina celte attaque, celle dévasla'ion?

— J étais absent, dit le marquis; mais, du moment que j'ai paru, j'ai réprimé ces misérables par ma seule présence.

Léonie trépignait d'impatience dans son coin; elle détestait Valvins, elle le trouvait insupportable ; il prenait des avantages qu'elle ne voulait pas; et, pour couper court au\ forfanteries de son père, elle se leva avec vivacité, et, profitant de l'arrivée d'un domestique qui annonçait la visite de M. lîalhi, elle lui «lit :

— Mon père, si vois voulez recevoir M. Balbi, je vous remplacerai un momenl près de M. Val vins.

— Volontiers, dil le marquis.

Il sortit; le domestique regardait Valvins de tous ses yeux. C'était celui qu'il avait arraché aux mains des soldats. Léonie le vit planté à la porte et la bouche béante.

— Que faites-vous là? lui dit-elle.

— Rien, madame, c'est que... il me semblait...

Un geste lui coupa la parole et lui ordonna de sortir. La duchesse était irritée au dernier point, et elle dit amèrement à Valvins :

— Vous êtes bien content, n'est-ce pas, monsieur?

— Mais, madame, dit Valvins, ce n'est pas ma faute.

— El pourquoi ètes-vous venu?

— Mais tout ceci eût pu arrivera Paris comme ici.

La duchesse haussa les épaules avec colère, Valvins continua :

— Je m'imaginais que vous aviez dit à M. le marquis...

La duchesse était hors d'elle-même, et c'est ce qui lui lit sans doute répondre si crûment :

— Vous imaginiez que j'avais dit à mon père qu'un homme que je recevais chez moi, qu'il invitait chez lui, l'avait appelé vieil imbécile?

C'était vrai, et Valvins se souvint alors qu'il avait gratifié le marquis de ce titre dans son allocution aux soldats.

— Mais enfin, dit Valvins désespéré, que voulez-vous que je fasse?

— Lh! le sais-je, moi, monsieur? mais ce domestique qui sort d'ici vous a reconnu; il peut parler à mon père, à mon frère, que sais-je? Et alors d-e quoi aurai-je l'air? D'avoir des secrets de moitié avec vous. Ah ! c'est affreux, c'est horrible! Ah! je vous hais, monsieur, je vous hais!

— Je | attirai, dit Valvins, qui proposait toujours sa retraite comme résultat final de ce dont il était capable:

— Et à quoi cela mènera-t-il? car si ce n'est pas vous qui faites taire cet homme, il faudra que ce soit moi.

— Mais moi, comment pùis-je le faire? m'obéira-t-il?

— Ah! vraiment, fit Léonie d'un air de dédain, je ne vous croyais pas si maladroit. Cherchez cet homme; faites-le parler, faites qu'il vous dise qu'il vous a reconnu, et puis niez que ce soit vous, persuadez-lui qu'il se trompe. Rien n'est plus aisé, si vous voulez vous v prêter.

— Oh I je le ferai, je le ferai, dit Valvins.

\ be ittompnl la duchesse n'aperçut qu'elle avait donné des ordres, des conseils < ci I b immo avec qui elle ne devait jamais avoir rien

île COmmiin. Elle OUI voulu l n 11 '1er toul Ce qu'elle Tenait de dire, el se compromit cent fuis plu< en voulahl reparer sa faute.

— Ce n'est pas pour moi, inonsii ur, que vous le Iriez, je vous prie de le croire: ce sua pour VUU ;.

— Pour uini, dit Valvins, cela CSl inutile; il en arrivera ce qu'il pourra, et votre père, dût-Il découv rir la vérité el me cMaster de

(lu/ lui, je m'y résignerai.

— El vous vi m 1 ésls lierez ace que je l'aurai laissé' se coin prou lettre vii v is de vous ! En vérité) fi c'est ainsi que vous espérez vous taire

pardonner, vos moyen! ne sonl pas heureux:

Valvins leva les yeu\ sur elle pour s'assurer s'il avail bien entendu... Mais l'impatience de l.éouie venait d'être portée a BOtt comble, el elle sortit en s'érrianl :

— Ah! laissez-moi, monsieur) laissez-moi! vous m'êtes odieux I Elle pouvait donc pardonner. ..

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