‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 12 sur 169 · W.IVÉ CONTINUE DE TENDRE SA TOILE · texte numérisé non relu

W.IVÉ CONTINUE DE TENDRE SA TOILE

Si vous avez passé, il y a quelques années, par la rue do la Iluchettc, — ce dont je doute fort, h moins d'une nécessité absolue, — vous avez dû lire ces mots sur un écusson noir, placé au-dessus d'une porte bâtarde : Consultations. Rec ucremtns. Affaires litigieuses. Ségocintions. tlacemens de fonds. Au 3e, à gauche, à la patte de liècre.

Ce troisième était un vrai musée industriel d'une espèce aussi curieuse me rare. Le local se composait d'une antichambre et d'un cabinet. C'était ce qu'on appelle un logement de garçon. En général, à Paris, quand un local n'a ni cuisine, ni cheminée, ni plomb pour les eaux, ni parquet, ni quoi que ce soit de comfbrtable, l'écrheau l'intitule : Joli logement de g >rçon. Les propriétaires, qui sont presque tous mariés, semblent se pi tire à taire des niches au célibat. Mais le célibat le leur rend bien!

Donc, ce logement n'avait, à vrai diro, qu'une chambre. Mais le possesseur poussait le génie do l'agrandissement jusqu'aux dernières limites. Jamais laboratoire de botanique ou de minéralogie n'avait contena plus d'étiquettes variées. On lisait sur les portes : AdmniuratiKi. — Secrétariat.— Caisse. — Carnet du directeur; — sur la murail e, figurant un vaste cartonnier à la déirempe : Matériel et document anciens ; — enfin, sur la cloison op. osée, ces mots prétentieux : Archives. — Nota: Le pwUtc n'entre pas ici. Cet avertissement eût pu se traduire ainsi : « Vous êtes prié de ne pas vous casser la têle co dre le mur. »

Le pontife do ce temple do la chicane commerciale était un homme de cinquante ans, qui se décorait du titre un peu juvenil d,a<pxrai<t en droi. Ancien clerc d'huissier, il avait quitté son patron, comme les homœ 'paihes désertent l'Académie de médeciue : pour faire du contentieux indepet dd';t.

Dire le nom de cet homme serait un détail inutile. 11 se nommait pour tous le Balmcier. Ainsi que nous l'avons dit aideurs ses acolytes lui avaient donné ce sobriquet, par allusion à l'instrument de l'hôtel des monnaies, et en raison des moyens ;issez peu orthodoxes dont il usait pour badre monnaie, lui aussi, a sa manière. Le principal consistait dans l'achat à vil prix do mauvaises créances dont il tirait ensuite le meilleur parti possible, grâce à sa merveilleuse entente de la procédure. Il se chargeait en outre des recouvremens difficiles, impossibles même, à la réalisation desquels il employait les talens divers do celte mégère quo nous avons déjà vuo à t'œavro sous le surnom de la lète de-Pipe, et du Cyclope, son autre associé, que nous y verrons bientôt. Le B dancier joignait à ces deux sortes do profits lo courtage d'usure, au détriment des fils de famille; la communication de renseignemens intimes sur la situation des spéculateurs véreux, et enfin la fourniture de signatures de complaisance sur billets à ordro ou sur lettres de change, à l'usage des gens à qui restait un peu do crédit sur la place, et qui avaient besoin de se créer secrètement des ressources insta II est

consolant de penser que ces différera procédé», qu'il faut bien signal r pour les flétrir, car le cote pénal no peut toujours les réprimer, condui-ent, en définitive, plus sûrement à l'hôpital qu'à la fortune.

Du temps qu'il était undeschetsdi smaisonsAepencherr deFrancfort et de Paris,le vieux Duplessis avait eu maintes fois l'occasion de constater l'existence de ces sortes d'agens d'affaires dont les banquiers ont intérêt à recevoir lesdocumens, à surveiller 'es roueries et à déjouer les ténébreuses manœuvres. Le sobriquet du Balancier, fort célèbre alors, lui était resté dans la mémoire, comme étant celui d'un des pius habiles flibustiers do ce genre. Lors donc

que, cédant aux suggestions d'une jalousio rétrospective, plus ou moins fondée, mais irrésistible, il eut quitté Ernée pour venir combiner à Paris le plan d'une terrible vengeance, son premier soin fut de se rendre chez le Balancier. Pour opérer la ruine de d'Aronde, cet odieux enfant do l'adultère, à en croire les révélations do Montrenil, il lui fallait un hommo de Bourse dont la débine et l'ambition fussent lesgarans d'uae obéissance à toute épreuve. Une pouvait mieux s'adresser qu'au Balancier. Et en effet, ce lut dans les cartons de cet étrange praticien que lo vieux Duplessis découvrit les deux cents mille francs de lettres do change dont nous l'avons vu réclamer, de Bricude, h paiement immédiat. Elles dataient de 1 époque où le h : i financier, réduit aux abois par ses relations avec les coulisses des petits théâtres, non moins quo par ses fausse. opérations de bourse, avait voulu se procurer le complément do la somme dont il avait bosoin pour tenter uno dernière fois les chances do la fortune, avec son associé Dabiron. Ce tas de paperasses, escomptées alors à soixantequinze pour cent do perte, par l'intermédiaire du Balancier, était resté chez lui sous l'étiquette do valeirs problématiques, à recouvrer, tôt ou tard, peut-être. Le vieux Dupless s s'était empressé, comme nous l'avons vu, de les acquérir pour une modiquo somme, à la grande jubilation du Batancier, et à celle do son dépositaire, le sieur Peauger, l'escomp'eur desdits billets.

Cette circonstance explique le gracieux sourire avec lequel il accueillit la seconde visite que lui rendit quelques jours après le vieux Duplessis.

— Soyez le bien venu, mon digne et honoré client 1 lui dit-il en ôtant ses lunettes pour le mieux voir , et en lui offrant avec la p us respectueuse courtoisie un des fauteuils boiteux do l'établissement. Serais-jo assez heureux pour vous être escore bon à quelque chose? car je me flatte que ce n'est pas lo mécontentement de mes premiers services qui mo procure l'honneur de vous revoir.

— Non, non, au contraire, Tépondit lo vieillard; je rends justice à votre loyauté : les deux cent cinquante mille francs de lettres de change ne valaient pas le diable. C'était même bien au-dessous de ce que vous m'aviez dit : vous n'avez point surfait votre marchandise, et vous me l'avez vendue à trop bon marché pour le peu qu'elle valait.

— Je suis fier, monsieur, du suffrage d'un homme aussi éclairé que vous paraissez l'être en matière do non-valeurs. Mais telle a toujours été ma règle de conduite, et c'est à la mauvaise qualité bien reconnue de toutes les choses qu'on trouve ici, quo mon établissement, je puis le dire sans crainte d'être démenti, est redevable de la juste renommée dont il jouit. Quand je livre du mauvais, on peut le prendre de confiance. Toutefois, permettez-moi d'ajouter, avec un légitime orgueil, que je ne vous ai pas mémo fourni tout ce que je possédais de pis. J'ai encore beaucoup plus mal» Cela n'étaitquedu problématique, du chanceux, du véreux en un mot, tandis que jo possède) du tout à Lui insolvable, des valeurs qui ne valent absolument rien. J'en ai la pour plusieurs millions que je serais heureux do vous vendre à la livre, si cela pouvait vous être agréable.

— Merci, monseur; pas pour le moment; nous verrons plus tard. La premièro acquisition me subit jusqu'à nouvel ordre, pour dominer mon homme, pour en faire mou esclave L'objet do ma visite est tout différent aujourd'hui. Il s'agit de tuer sur la place, n la Bourse, à la Banque, partout, le crédit-d'un... d'un- misérable dont la signature, justement considérée, n'est malheureusement pas de celles qui figurent parmi vos chiffons. Je ne suis point fâché d'avoir votre avis sur les voies et moyens.

— Mon très honoré client, répliqua le Balancier, si jo me rappelle bien notro première entrevue, vous avez

Paris depuis de longues années, et vous rapportez peut-être de votre localité, sur les conditions actuelles du crédit, des idées départemen taies passées à l'état de légende. Vous croyez peut-être que la banaue en France,

prei>eric soulie. — leo lespes.

p.ir exemple, no règle ses opérations quo sur la probité, la capacité, la moralité désolions.

— Dites tout bonnement leur solvabilité, interrompit Duplessis. Ce mot-là tient lieu <io tous les autres. La vertu pauvre n'y serait pas cotée cinq centimes ; la cupidité opulente y trouverait des millions.

— Je rends hommage, mon honoré client, à la profondeur de votre perspicacité : vous connaissez lo crédit humain.

— Lo discrédit ainsi, reprit le vieux Duplessis. Vous avez oublié, eu effet, dans voire émmiération, une «1rs

principales cuises de la dépréciation d'un nom aux yeux de la banque; je veux parier du rapprochemeut, non pas simplement fortuit, mais habituel, non pas sur un seul efiot, mais sur une masse d'effets, de telle signature et de telle autre. Dis-moi qui tu tréquentos, je dirai qui tu es. il est des insolvabilités contagieuses, des réputations pestilentielles, des paraphes qui déshonorent par leur voisinage. J'ai donc compté sur vous.

— Je vous remercie de la préférence, dit le Balancier en s inclinant modestement, et j'attends avec impatience de plus amples instructions sur le rôle que vous voulez bien me donner, dans le vaste plan de déconsidération dont vous paraissez préoccupé.

— Les voici. Grâce à dos manœuvres de bourse dont il ost inutile quo je vous rende compte, continua le vieux Duplessis, le... le misérable que je veux tuer Qnancièrement (et Dieu saitsi ma vengeance est légitime!), ce misérable a déjà éprouvé des pertes considérables. Il s'est vu à l'improviste dans la nécessité d'emprunter une somme importante. Dans toute autre circonstance, mon gendro, le baron Appenchcrr, qui t st un des principaux banquiers

e Paris, lui eût prêté vingt fois cette somme sur sa simple signature ; mais, dans la situation présente, avec la connaissance de grosses perles déjà éprouvées, en face de bruits sinistres habilement répandus, et enfin à cause de la nécessité même do cet emprunt, mon gendre allait refuser.

— 11 avait parfaitement raison, ce me semble, dit le Balancier : on ne doit prêter aux gens quo lorsqu'ils n'ont pas besoin qu'on leur prête.

— Heureusement j'étais là, moi.

— Ah bah I

— J'ai prêté la somme par l'intermédiaire de mon gendre, et c'est à mon ordre que l'emprunteur a souscrit naturellement ses billets.

— 11 paraît, mon honoré client, que vous avez décidément du goût pour les mauvaises créances ? Je ne blâme pas, je constate. Tous les goûts sont dans la nature.

— Voici les billets en question. Il y en a vingt de cinq mille francs chaque. Une bagatelle! et, si j'atteins mon but, ce ne sera vraiment pas cher.

— Cent mille francs, peste ! c'est cependant un beau denier. Je ne plains guère votre victime. Si c'est ainsi que vous persécutez les gens, je ne serais pas fâché de devenir à mon tour votre point de mire. Mais voilà de ces malheurs qui ne me sont jamais arrivés, à moil J'ai toujours eu du guignon. Veuillez , ô le plus magnifique des philanthropes, veuillez prendre noie de ma réclamation. Si vous aviez de nouveau la fantaisie de placer pareille somme à fonds perdu, je m'olfre à vos coups. Vous ne sauriez faire un meilleur choix. Personne ne remplira mieux toutes les conditions requises d'insolvabilité. Si jamais vous voyez un rouge liard de votre prêt, ce sera jouer de malheur!

— J'aime à vous voir confirmer ainsi , sans vous en douter, la bonne opinion que j'ai de vous, reprit le vieux Duplessis.

— Je vous en remercie.

— Il n'y a pas de quoi. Je m'explique. Vous voyez ces vingt billets?

— Oh ! oh ! la signature d'Aronde !

— Vous la connaissez ?

— Certainement.,, par ouï-dire, car cette signature là

n'est jamais entrée chez moi. C'est uno des plus considérées de la place. A l'heure qu'il est, olle vaut encore un million comme un sou.

— lié ! c'est justement ce prestige-là quo jo veux achever de détruire. Prenez ces billets.

— Qui ? moi ? que je prenne ces billets en recouvrement? Du Iwut ! On croirait désormais quo mes effets s'encaissent! Pas si maladroit I Je ne puis perdre mon établissement de bonne réputation pour vous faire plaisir.

— Vous n'avez pas compris. Il s'agit simplement de les endosser, vous et les vôtres. Jo double lo prix ordinaire de vos opérations. Dix francs par chaque signature.

— Vous voulez plaisantor, sans doute, mon honoré client?

— Jo vous jure que je n'en ai pas la moindre envie.

— Mais réfléchissez-y, jo vous prie. Il no me paraît pas possible que vous cherchiez sciemment à déprécier des valeurs si considérables. Ces billets vaient cent mille francs avec lo nom seul du signataire. Chacuno des signatures de ma maison leur fera pordre dix pour cent. Calculez quel déchet, pour peu qu'elles soient nombreuses !

— Je sais qu'en pardi cas ce qui abonde vicie; mais c'est justement mon but. Signez donc, et faites signer.

— Soit ! ô le plus étonnant, commo lo plus honoré do mes cliensl Mais voilà uno passion d'autographes qui vous coûtera cherl

A ces mots, le Ba'ancier frappa trois fois de son couteau de buis sur la basane déchirée du bureau. Le Cyclope parut à ce signal, en laisant son entrée par un des faux cartonniers artistement peints sur la muraille.

— Prends ces billets, lui dit le Balancier, et va prier le portier d'en-bas, le savetier dren-haut, lo marchand de peaux de lapins du milieu, de les orner de leurs glorieux seings. Il y a cent sous de pourboire pour chacun d'eux. Le surplus nous restera comme droit de commission. Marche!

Dix minutes après, le Cyclope rentra. Sa mission était remplie.

— Signe à ton tour, lui dit le Balancier. Le Cyclope signa.

— C'est bien; laisse-nous.

Le Cyclope s'en alla comme il était venu, par un faux cartonnier, ce qui donna quelque chose de fantastique à sa disparition.

— Et maintenant, votre signature, dit le vieux Duplessis au Balancier.

— Volontiers. Aux derniers les bons.

— Bion. C'est suffisant.

— Oui, certes ! Je crois même que cela touche à l'excessif. Est-ce tout?

— Pas encore. Une maison telle que la vôtre, illustre calligraphe, n'est pas sans avoir un timbre, une marque, un cachet, une estampille, uno vignette quelconque.

— Non sans doute. Le public no croit qu'à la chose imprimée, coloriée, bariolée. Ma maison possède lo modèle du genre. Voyez : une guirlande d'écus, une corne d'abondance, et pour exergue : a Négociations, transactions, procédures, prêts et recouvrement. — Etablissement central général, à Paris, rue de la Hachette. — Discrétion, zèle, expérience, économie de temps, dépeints, de chaussures et d'argent. »

— On ne peut mieux. Frappez cela à la suite de votre signature. Flétrissez chaque billet de cette néfaste empreinte.

— Vous en voulez donc bien au souscripteur ?

— Si je lui en veux! s'écria le vieillard, en s'exaltant peu à peu dans sa haine. Arborez, arborez sur la haute considération de cet homme, co stigmate infamant, ce drapeau noir, ce signe de peste et de mort !

— Je ne sais en vérité si je puis pousser l'obligeance jusque-là, dans votre intérêt commo dans le sien. Je ne le cache pas : c'est pour lui le dernier terme du discrédit, et quant à vos billets, ce n'est plus de la dépréciation, c'est de l'anéantissement, c'est de l'extermination.

LE VEAU D'On.

— Allons, allons, pas d'hésitation. Dix francs de plus par chaque timbre.

— Soit! je cède à la force de l'argumentation, mais il faut bien que co soit pour vous. Voilà qui est fait.

— Très bien, dit le vieillard en jetant une vingtaine do pièces d'or sur le bureau. Voici votre salaire. Rendez-moi ces billets, désormais si précieux par leur nullité même. Lorsque je les aurai fait promener, de caisse en caisse, jusqu'au guichet do la banque de France, ainsi enjolivés do vos noms, de votre adresse et de votre cachet, nous verrons ce qui restera à mon débiteur de considération financière! Adieu.

— Adieu ? c'est un bien triste mot, interrompit le Balancier en reconduisant son étrange client jusqu'à la porte. Permettez- moi de vous dire : Au revoir.

— Au revoir, peut-être, répondit le vieillard avec l'amer sourire d'uno haine à demi satisfaite. La journée sera bonne, ajouta-t-ilen montant dans la voiture qui l'atdait devant la maison ; je viens de frapper mon ennemi à la bourse; il s'agit maintenant de le frapper au cœur !

Lo lendemain soir il y avait grande fête au Ranelagh, dans cette jolie bonbonnière que la mode créa, il y a plus de soixante-dix ans, sous les frais ombrages du bois de Boulogne, et que, par un phénomène unique en son genre, la mode continue de protéger. Le Ranelagh est resté en effet le bal favori de la haute galanterie. Aucune des danses grossières qui s'exécutent ailleurs à coups de pied et à coups de poing, n'a osé s'y produire jusqu'à présent. La toilette y est de rigueur, le langage y conserve de l'urbanité, on y remarque de l'élégance dans les manières, et un certain bon goût en fait seul la police, avec bien plus de succès que les sergens de ville n'en obtiennent eux-' mêmes autre part.

Dix heures venaient de sonner, et la file des voitures commençait à sillonner les poudreuses allées de cette partie du bois.

Tandis que, dans un élégant coupé, M. le baron Appencherr amenait Simonue au rendez-vous commun de toutes ses amies, et remerciait l'indifférente jeune fille d'avoir accepté une place à ses côtés, un landau bleu de ciel, à roues d'argent, emportait vers le même endroit deux femmes qui nous sont également connues, Tiennette et Lataké.

Les fêtes de ce genre étaient pour Tiennette un moyen de passer en revue sa clientèle féminine.

Elle inspectait ces troupes irrégulières do l'amour avec le sang-froid d'un caporal autrichien qui fait le tour de son escouade. Elle savait reconnaître à première vue s'il y avait progrès ou décadence. Elle distinguait, à vingt-cinq pas, au milieu de la foule, un chapeau d'Alexandrine, d'une capote éclose au passage du Saumon; une robe do Palniyre, d'uno robe façonnée par une ouvrière en chambre; une coiffure payée vingt francs à Mariton, d'un chignon crêpé par quelque Figaro de carrefour.

Elle traversait la salle en véritable suzeraine, distribuant avec discernement et nuance les clignemens d'yeux, les saluts de tête et les poignées de main.

Toutefois, co soir-là, Tiennette négligea ses investigations habituelles. Après s'être débarrassée de Lataké, qui rejoignit Simonno, elle se promena solitairement sous les arbres du jardin. Ello semblait y attendre quelqu'un, et ses doigts étiraient avec impatience le chevreau parfumé do ses gants blancs.

Pendant ce temps, une modeste voiture de place amenait à la mémo destination monsieur Duplessis,qui, certes, ne venait pas en pareil lieu pour prendre part à la joyeuse fête. L'expression do son visage en était la preuve, bien plus encore que son âge. Il paya le cocher, après avoir disputé le pourboire, car, aussitôt que sa haine ne déliait plus les cordons de sa bourse, sa lésinerie habituelle les serrait autant quo possible. Après avoir déposé sa canne au vestiaire, en protestant contre l'ordonnance 'de polico

qui lui coûtait quinze centimes, il entra et se dirigea, sans plus do délai, du côté du jardin.

Tiennette l'aperçut et s'avança aussitôt vers lui.

— Pardon, monsieur, lui dit-elle, do vous avoir fait venir si loin; mais il n'y avait pas moyen de faire autrement. Votre lettre était pressante.

— C'est qu'en effet, répondit monsieur Duplessis, les intérêts qui m'avaient amené à Paris sont tous en très bonne voie, et il me larde do retourner chez moi, à Ernée, auprès de ma femme, do ma bien aimée femme, où m'appellent maintenant des intérêts non moins pressansl

Monsieur Duplessis prononça ces derniers mots avec uno insistance tout à fait sinistre.

— Je pars demain, continua monsieur Duplessis, mais je n'ai pas voulu le faire sans savoir où en est l'ingénieux projet dont vous avez eu l'initiative, dont la conduito appartient à vous seule, auquel je ne puis participer que comme spectateur, comme admirateur, et qui compléterait si parfaitement mon plan do vengeance.

— J'espère ! répondit brièvement Tiennette, avec un sourire diabolique. De mon côté, ayant justement donné rendez-vous ici aux acteurs de ma comédie, de mon drame peut-être, je ne pouvais vous recevoir chez moi ce soir. Voilà pourquoi j'ai pris la liberté, monsieur, de vous indiquer ce même lieu de réunion.

— Peu importe le théâtre : voyons la pièce. Mais je n'aperçois pas Brioude. Je ne vous demande pas s'il accepte son rôle de jeune premier. C'est un rôie dangereux, mais agréable; et d'ailleurs,'dans la position financière où le placent, d'un côté, la déconfiture de presque tous ses débiteurs de Bourse, et, de l'autre, lesdeux cent cinquante mille francs de lettres de change dont il me doit le montant, jo doute qu'il désobéisse aux ordres que vous lui donnerez en mon nO'ïi.

— Silence ! fit Tiennette à voix basse, en prenant le bras de monsieur Duplessis; j'aperçois Lataké polkant avec ua magistrat de province qui s'amuse ici incognito. Elle pourrait nous entendre. Celte fille est bête comme un poème épique. Elle serait capable d'être jalouse. Dans un instant elle doit souper avec Simonno et le baron Appencherr. Nous en serons débarrassés.

— Ah! mon gendre est ici? dit le vieilhrd. Il se consolo de son veuvage. Je ne tiens pas à lui en faire compliment. Si vous connaissez ce sérail et ses détours, faites quo nous soyons quelque part chez nous.

— Le lieu de la réunion, ajouta Tiennette, est le cabinet no 5. Rendons-nous-y.

Tiennette, entraînant l'homme dont elle servait la vengeance en servant sa propre jalousie, alla s'attabler avec lui dans le cabinet indiqué.

— Une marquise ! dit Tiennette au garçon.

— Qu'est-ce que cela? demanda le vieillard.

— C'est ce qu'il y a de plus cher, répliqua la laide. On est tranquille et considéré partout, en raison de l'argent qu'on y dépense.

Le garçon servit le rafraîchissement bien connu des lorettes de haut goût, et qui n'est du reste qu'uno limonade au vin do Champagne.

En ce moment, Brioude entra.

—Allons donc, dit Duplessis; vous êtes bien lent pour un amoureux ! Mais procédons par ordre. Quo se passe-t-il pour notre homme à la bourse?

— Débâcle complète! répondit Brioude. Ses actions do Louvain no se vendraient pas cent sous pour le moment. Votre agent de change se figure que vous êtes fou de jeter ainsi votre argent par la fenêtre.

— Ses amis s'inquiètent-ils de ses désastres?

— On n'a pas d'amis à la Bourse; on n'y a que des rivaux. Les cent mille francs de billets présentés partout à l'escompte, avec l'honorable endos des capitalistes de la rue de la Hachette, ont d'ailleurs fait merveille sur la place. Crédit est mort : les mauvais endosseurs l'ont tué. Enfin, noire homme est parti aujourd'hui même pour la Belgique, afin d'y condenser ses dernières ressources.

FRf.OFRIC S0UL1E, — LÉO LESPÈS.

— Il est parti pour la Belgique! s'écria Tiennette avec, joio. Bravo! le moment esl propice. Connaissez-vous enfin l'intôr ssante veure qu'il laisse à Paris t

— Je l'ai aperçue a la sortie de l'église, aujourd'hui môme, répondit Brioude. Charmante I ravissante! incomparable I On serait bien heureux d'être aimé d'une pareille femme!

— Peste! fit ironiquement Tiennette, être aimé pour sol même? vous n'êtes pas dégoûté! Bien des princes se sont i» issés de cel avantage.

--D'il; mais eu revanche bien des bergers l'ont eu, ajouia Brioude en savourant la limonade au Champagne, à laquelle ni Tiennette ni le vieillard n'avaient touché.

— Voyons, au surplus, reprit Tiennette, en toisant Brioude, voyons .si vous tMcs vraisemblable pour un amoureux. Pas mal, pas mal : la figure es assez bien réussie. Mais l'air est rat et impertinent, il faudra ve lier à cela. Co sont les débuts qui plaisent le moins aux tommes. Il r< bon d'en avoir d'autres. Du reste, mon cher, si vous êtes intelligent, et si la jolio Ariano est coquette, je vous donnerai un moyen, bute comme tout.mais presque infaillible, connue tout ce q4i est bête ; un moyen qui existe a l'état de tradition depuis qu'il y a des maisons de chaque côté des rues, et des femmes dans chaquo maison : cela s'appelle la guerre des fenêtres.

— La guerre des fenêtres? je no connaissais jusqu'à présent que la guerre ilo^ croisés, dit Brioude, en riant aux éclats de ce détestable jeu de mots.

— Ah! ti donc! dit Tiennette; vous êtes perdu si vous tournez au calembour. Encore un défaut quo les femmes détestent.

— Mais enfin qu'est-ce que votro guerre des fenêtres?

— Madame voudra bien vous expliquer cela plus tard, interrompit monsieur Duplessis. Ces choses-là no sont pas de mon ressort. Peu m'importe qu'on vous aimo ou qu'on vous haïs e ! Ce qu'il me (a ut, à moi, c'est que vous compromettiez la belle aux yeux du monde; c'est que vous infligiez à son mari toutes les angoisses de la jalousie, de ce tourment atroce, intolérable, immense; de ce mal affreux que rien ne peut guérir; de cette torture suprême qui s'appliquo à tout, a l'avenir comme au présent, au présent comme au passé. 5a ruine est maintenant certaine, mais il lui reste un ange ; il faut lui en faire un démon ; il lui reste uno consolation : il ùut lui en faire un désespoir !

En prononçant cetto Lrade d'uno voix stridente, la figuro du vieillard était devenue cadavéreuse. Tiennette avait subitement pâli de sou côté.

— Ah ! ah ! pensa Brioude, il parait que le vieux a passé par là; et la laide aussi. Eh bien donc, reprit-il tout haut en élevant soft dernier verre de marquise, je bois à mes myrtes futurs !

— A la séparation des deux tourtereaux ! ajouta Tiennette.

—• A ma vengeance ? hurla le vieillard.

En ce moment un bruit étrange se fit entendre derrière la mince cloison de bois qui séparait leur cabinet do la pièce voisine.

— On nous écoute! s écria Duplessis. Il en est temps, séparons-neus.

Pendant que celte scène se passait à l'écart, Latakc et le baron AppeRcherr entouraient Simonne de soins et do caiolenes au milieu du bal, afin de lai inspirer un peu de gaîlé. Peines perdues : la jeune indifférente ne se mêlait pomt à ces guirlandes de femmes qui se déroulaient devant elle en joyeux quadrilles. Son âme était ailleurs.

Tout à coup, tandis que ses deux compagnons regardaient danser les Vostrisde la localité, un des garçons du calé s'approcha de Simonne et lui glissa silencieusement un billet dans la main.

— Encore des fadaises ! pensa la jeuno femme en jetant un coup d'œil dédaigneux sur le papier.

— Diou! se dit-elle alors, une lettre de l'inconnu 1

Elle voulut interroger le garçon : ils'était perdu dans la

foule.

— Qu'est ce donc, ma toute belle? lui demanda le baron, en voyant sa main délicate se porter à son Ci i pour y cacher le billet. Avez-vous encore mal à la poitrine t

— Non, répondit-elle; cela se passe; Je ne souffre plus : je suis heureuse !

— Ah ! tant mieux! s'écria lo baron. Elle dit qu'elle est heureuse, ajouta-t-il tout bas en se penchant à I oreille de Lataké. Qu'en pensez-vous, Ju pin? Quant à moi, sans lxtuité, je crois décidément qu'elle m'aime.

— Parbleu! répondit Japin I« en souriant; çacrèvo Ios yeux!

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