XXI. — IMPRUDENCE
Léonie, en donnant ce rendez- vous à Val vin?, avait cédé à un mouvement irréfléchi de son cœur; mais la réflexion, au lieu de
la faire revenir sur sa décision, ne fit que l'y confirmer davantage. Elle demeura convaincue qu'ainsi qu'elle l'avait dit, il fallait en finir avec cette situation que lui avaient Faite l'injure et le repentir de cet homme. Au point où tous deux en étaient arrivés, une explication franche et précise était le seul moyen d'en sortir. L'éloignemcnt de Valvins ne terminait rien; qu'il s'éloignât par la force de sa volonté ou par celle de son désespoir, ce n'était pas une solution que. lui-même fût assuré de pouvoir toujours tenir. 11 pouvait ne pas avoir le courage de supporter l'absence qu'il se serait imposée, et revenir plus désolé, plus .*is malheureux que jamais ; il pouvait ne plus regarder son éloignement comme un devoir, et reparaître près de la duchesse, la rage au cœur, menaçant et implacable cette fois. Une explication, sans détruire tous ces dangers, permettait cependant à la duchesse de pénétrer dans l'âme de Val vins et de juger comment elle devait agir avec lui pour le calmer , soit par une espérance lointaine, soit par un pardon immédiat du passé en échange d'une promesse de ne plus la poursuivre.
Léonie, qui n'avait jamais admis dans sa pensée (pie ce pardon de son injure put aller au delà de quelques paroles '. sacramentelles , raisonnait assez juste en s'imaginant que le remords entrait pour beaucoup dans la passion frénétique de Valvins , et qu'une fois qu'elle aurait donné satisfaction à ce remords en acceptant une justification, l'ardeur de cet amour s'éteindrait , ou du moins perdrait de celte violence qui l'épouvantait incessamment.
Tout cela était parfaitement raisonné ; mais les plus belles résolutions, les plans de campagne les mieux combinés , périssent quelquefois ou tournent contre ceux qui
les ont inventés, par le plus léger obstacle ou la moindre difficulté d'exécution. Ainsi Léonie avait le droit d'attendre cet heureux résultat d'une explication avec Valvins; mais cette explication, il fallait l'avoir, et, pour l'avoir, il fallait indiquer un lieu et une heure : un lieu mystérieux et sourd où la douleur de Valvins pût éclater sans que sa voix arrivât au delà des murs qui devaient recevoir ses fatales confidences; une heure mystérieuse aussi, où l'on ne pût les savoir ensemble, où l'on ne put les interrompre. D'un autre côté, Valvins avait annoncé son départ pour le soir, et s'il quittait le château au vu et au su de tout le monde, il fallait donc l'y faire rentrer furtivement, ou en sortir soi-même en secret. Que de raisons d'hésiter ! En effet, c'étaient toutes les apparences d'un rendez-vous d'amour données à un entretien qui devait être si douloureux. Et puis encore, tout le soin de ces précautions retombait sur Léonie; elle avait promis d'indiquer l'heure et le lieu; le lieu, il fallait non-seulement le choisir, mais encore enseigner à Valvins le moyen d'y parvenir.
Adieu donc, madame, adieu pour jamais.
Pour la femme la plus emportée par un amour coupable, ces détails de sa faute ont toujours quelque chose qui révolte sa pudeur. La femme qui aime le plus leur doit quelquefois de ne pas succomber, tandis qu'une autre moins éprise cède à une occasion qui vient la surprendre.
Ce fut donc pour Léonie un tourment très-vif que l'arrangement de cet entretien, d'autant plus qu'il fallait trouver l'occasion de par- Ici à Valvins ; et ce jour-là, comme il arrive toujours, la préoccupation de la duchesse, son inquiétude, jointes à la pâleur qu'on avait remarquée le matin en elle furent prises pour de la maladie, et c'était à qui L'entourerait de questions. Ce furent ces petites hésitations, ce retard apporté à l'exécution de la promesse qu'elle avait faite,
qui eh, mgèrent complètement la face des choses.
En effet, l'heure du départ de Valvins était passée ; ses regards cherchaient ceux de Léonie, qui les évitait avec soin. Le commandant commençait à craindre d'avoir été) le jouet d'une comédie) habilement jouée; son front se rembrunissait et l'expression en devenait menaçante. Valvins , qui n'eût pas osé, quelques heures avant , espérer un pareil entretien , se croyait maintenant le droit de l'exiger. Léonie , dont le regard glissait rapidement sur le visage de Valvins, y voyait se former cet orage de son cœur, et elle s'en épouvantait.
Enfin son domestique, impatienté, vint annoncer à Valvins que ses chevaux étaient prêts, et Valvins alla vers Léonie comme pour la saluer; mais, arrivé près d'elle, sa colère était si violente, qu'il dit d'une voix qu'il ne put assez maîtriser pour que tout le monde ne l'entendit pas :
— J'attends, madame.
— Ah ! fit Léonie, que l'imminence du danger inspira, comme il arrive presque toujours aux femmes, c'est vrai, vous avez raison. Je vous avais promis une commission
Î)our mon frère. Veuilez [n'attendre un moment.
Cela fut dit d'un ton si naturel et si aisé que personne n'y prit garde. Valvins attendit. Un moment après, Léonie reparut tenant à la main une petite boite et une lettre sur laquelle il y avait l'adresse de Melchior de Lesly. Valvins les reçut d'un œil froid ; il les tenait encore à la main et il avait déjà pris congé de tout le monde, lorsque .Melchior de Lesly entra bruyamment dans le salon. Ce fut un coup de théâtre pour Léonie et Valvins : elle devint si pâle que celui-ci en fut épouvanté. Pour la première fois il se trouva qu'en face d'un danger pressant elle manqua de force et de présence d'esprit. Léonie oublia qu'elle ne devait rien demander à cet homme; elle regarda Valvins avec désespoir, et ce regard humble et suppliant voulait dire : «Sauvez-moi! » Valvins se sentit réhabilité en lui-même parce regard; l'idée d'être chargé du salut de Léonie lui rendit sa force, et à ce moment il marcha de pair avec elle dans son cœur.
Cependant Melchior, après les premiers mots de bienvenue adressés à son père et à sa sœur, dont il ne remarqua pas l'air de souf-
i ONFESSION «.! '>' R 'i i.
IVanee, s'éni i : — \h ç k, qu'a: ndans la fflnr; Kf chevaux
iln (■.iiiiin.-ni.'.mi ' l si iv qn'il noir* quitte quand j'arrive '
— Oui, M.iniH ni , dii II- marquis; nn ordre cru ministre de la guerre le rn\ ,•■ il' h Par s,
— Commen I ! il.i Mel< hïoi . un ordre du mini Ire I Mai i je suis allé' à la guerre ee matin, on ne m'en a poml parlé; cl ce qu'il j p'ns c\ir;»i'riliii;in e, c^eal que le ministre. i|nc j'ai eu l'honneur de voir, m'a <iii qu'il étafl lotvl prêt d'accorder un con té a M VI iluiii il croyait, m'a-t-ll «lii , que la santé exigeait des soins qu'il rat pr< n.iii pas, el i n ajoutant que ses amis (ii >raieiil avoir pour lui fat* lerrtion qu'il n'avait pas mi-même. Sar ce, je lui ai demandé el congé, et j'espère bien que le commandanl nous en accordera une
(•.miiic MU iie.
— Cèsl cela, s'écria Valvins impétueusement, on veut m'éloigner de mon commandement pour pouvoir me le retirer ensuite plus aisémcnt. Mais je déjouerai l'intrigue qui marche sourdemenl à ma perte Oui, monsieur le marquis, a joi il al- il rapidement, comme pour justifier, par la vivacité avec laquelle il en parlait, le prétexte qu'il venait d'inventer, oui, monsieur, cette lettre que j'ai reçue ce malin n'était pas du ministre de la guerre, mais de l'uu de mes amis du ministère qui m 'ater tissait de la destitution dont je suis menacé, ri c'est pour ne pas avoir à vous faire confidence d'une affaire <jui ne peut voua Intéresser, que j'ai supposé cet ordre.
— (anument, dit le marquis, une affaire qui ne peut nous intéfetserl Vous vmis (rompez fort, mon cher monsieur Yahins. Je ne veux nas, je n'eulends pas qu'on vous harasse. Je verrai le ministre, j'irai a Paris.
— Bh bien ! dit Melchior, tout cela esl fait. J'espérais que le eoinmandant ignorait les mauvaises dispositionstjdu ministre; mais puisque enfin il en est Informé, je puis lui dire que je les ai combattues, détruites, et qu'il m'a promis de ne rien taire d'ici à trois moi-, m le commandant veut devenir plus sage.
Ceci tombait comme une tuile sur la tète de Valvins, qui était bien loin de se douter que le danger qu'il croyait avoir supposé fût réel et si proebain.
Il ne put s-'erhpêchér de montrer son étonnement, et ce fut le tour de I éonie de lui venir en aide.
Elle coupa court à ses exclamations el dit vivement :
— Oui, M. Valvins m'avait fait confidence de ses craintes, et c'est pour cela que je lui avais donné pour mon frère une lettre devenue tout à fait manie.
Et, en parlant ainsi, elle arracha la lettre des mains de Valvins et la déchira.
Et celte boîle? dit le marquis.
— Oh ! reprit la duchesse en souriant, c'était le post-scripium de ma lettre, an bijou que je priais mon frère de donner au joaillier pour le réparer.
Et son regard significatif avertit Valvins que le danger était dans la boite. Il la serra dans sa poche en disant :
— Eh bien, puisque je pars pour Paris, je prierai madame de Fosenzac de vouloir bien me permettre de me charger de sa commission.
Pendant ce temps, Melchior s'était approché de M. Balbi, et en sa qualité de tres-jeune homme, il n'avait pas manqué de faire au sujet de sa sœur une petite réflexion philosophique sur le sexe féminin.
— Ah! lui dit-il en souriant, les meilleures sont toujours femmes par cet endroit. Elle m'écrit pour une affaire grave, et, au bout de tout cela, il y a une petite place pour un bracelet, un collier, un objet de toilette.' Ah ! les femmes!
Melchior dit cela d'un ton très-gai ; mais le vieux notaire, qui avait observé la scène depuis le commencement, secoua lentement la tôte. Il ne dit rien à Melchior, mais il se dit à lui-même :
— Ceci est louche, et il y a ici quelqu'un qu'on trompe.
Ce dernier mouvement de Melchior, celui du nolaire et l'offre faite par Valvins eurent lieu instantanément, de façon que Melchior put répondre à ce que venait de dire Valvins de son départ pour Paris :
— Mas vous ne partez pas, commandant; c'est inutile, je vous le jure, je vous le certifie; el si vous voulez me permettre de vous dire la vérité, je crois que vous gâterez votre atl'aireen vous en mêlant : vous n'êtes pas très-patient, et un mot trop vif de votre part ne serait peut-être pas excusé.
— Cependant... dit Valvins.
Léonie avait vu le petit mouvement de tète de M. Balbi, et espérant détourner les soupçons, elle dit à Valvins :
— Vous pouvez vous fier à mon frère; si c'est un étourdi pour Son compte, il ne l'est pas pour celui de ses amis.
— D'ailleurs, reprit le marquis, je vais dans deux jours à Paris, et je fais mon affaire de la vôtre. Vous restez.
Valvins était dans une étrange position. Celte boite qu'il avait gardée portait sans doute le secret de son rendez-vous, et s'il ne parlait pas. il fallait la rendre, la rendre avec le billet qu'elle devait renfermer, cl il faut avoir été amoureux comme Valvins pour «avoir de quel prix est pour un malheureux un manuscrit de la main de la femme qu'il aime. D'un autre côté, s'il ne partait pas,
il flemeui lil en face de Melchior. qui i affaires mieux que
lui el i qui il avait lait i roirc qui) les connaissait. Il hésitait, il ne '.iv ni qiir répondre, quand V4. B.Ubi, qui remai puait combien son trouble commençai! a étonner loul le monde, lui dit :
— Ri sic/, | Mandant : quand on B I • Util . il ne luit pas
les quitl r lorsqu'on <■ il meilleur* ux. Valvins se décida, prit la boite el la remit à la duchesse en disant :
— le nuis qu'elle in'eM inutile maintenant.
— Sans doute, puisque vous restez.
L'explication quil espérai! avoir avec elle était donc indéfiniment ajournée, et il retombait dans cette incertitude si cruelle pour lui, qu'il n'avait pas reculé devant on riolenl effort pour s'j arracher. Cependant celle explication devait être plus prochaine qu'il ne p lisait, mais c'élail dans d'autres termes. Voici ce qui l'amena Dam un des moments où il put se trouver près de la duchesiw, elle lui dil loul las :
— Vous ignoriez donc le danger qui vous menace?
— Oui, vraiment, el j'avoue que je ne sais qu'en pens r et m que
j'en pourrai «lire à votre frère S'il vient à m'en paifi
— S \ry. tranquille, lui dil la duchesse, je m'en informera»*
Ces voilà donc tous deux avec de petits secrets qui ll'éll < ni pat
iviix de l'amour de Vah m s. mais qui les rapproi baient forcément, qui établissaient une sorte de complicité dans wurs actions.
La iiuii élani venue, la duchesse, sous prétexte de respirai l'air frais du soir, pria son frère de raccompagner.
A peine furent-ils éloignés du salon, qu'elle d'il à Melchior :
— Ou'esl-ce donc que ce (langer de destitution qui menace M. Valvins?
— (Jue t'en a dil le commandant ? reprit Melchior.
— Ali! fil Léonie, qui l'attendait à celte question, il m'a parlé vaguement d'intrigue J'ai cru deviner qu'il croyait être la victime de dénonciations politiques, et je n'ai pas trop iiraiaté pour le sa* vo'u >, attendu qu'il lui aurait peut-être fallu accuser une opinion qui est la nôtre.
— Pauvre garçon ! fit Melchior de Les! y, c'est encore une de ses lubies. Le commandant n'a pas de plus grand- ennemi que luimême.
— Pourquoi? dit Léonie.
— El quand je dis qu'il est son propre ennemi, il sera difficile de le lui persuader, parce (pie...
El ce parce que fut accompagné d'un geste qui signifiait clairement : Parce que sa raison déménage.
— Quoi! fil Léonie qui tressaillit à ce geste.
— Il y a longtemps que le colonel m'en avait parlé et le ministre de la guerre me l'a confirmé. Un homnie auquel on ne connaît aucune mauvaise habitude, qui n'est ni dissipé', ni joueur, ni liberlin, et qui néglige ses devoirs d'une façon si étrange !
Léonie écoula avec plus d'attention son frère, qui continua ainsi :
— Un des meilleurs militaires de l'armée qui change si subitement; et puis cet alanguisseinent de sa santé, ses propos incohérents, l'ardeur sombre de ses regards, tous ces symptômes remarqués par les officiers du régiment, sa négligence dans toutes les affaires de service, loul cela ne laisse à aucun le doute que sa raison ne se dérange. J'ai voulu détourner le ministre de celte idée en cherchant à lui persuader ce que j'ai cru moi-même un moment : c'est que Vahins est amoureux. Mais il m'a répondu qu'il n'y a pas d'amour qui ravage si profondément l'existence d'un homme.
Léonie laissa échapper un petit sourire d'incrédulité et comme si elle accusait le ministre de ne pas savoir ce que c'était que l'a« mour. Melchior la comprit, car il reprit aussitôt :
— Il a raison, ma chère, car j'ai vainement cherché de quelle femme il peut être amoureuv, et je n'ai pu le découvrir.
Léonie devint tremblante à ce mot de son frère, et celui-ci continua :
— In moment j'ai cru que c'était toi qui lui avais tourné la tête, mais je me suis rappelé qu'il était déjà à moitié fou avant de te connaître.
Ceci rassura Léonie pour le moment présent, mais elle trembla bien plus quand elle se souvint de ce domestique qui avait cru reconnaître Valvins. S'il parlait, si son frère apprenait la vérité par un mot que le hasard pouvait amener plus facilement vis-à-vis d'un jeune homme qui ne tenait pas ses serviteurs à une distance aussi sévèrç que le marquis, elle était perdue; la supposition de Melchior reprenait loule sa possibilité, et le silence de sa sœur lui donnait un caractère de certitude. Bien que le désespoir de Valvins prouvât qu'elle n'avait pas accepté cet amour, ce n'en était pas moins un éclat, un scandale, et comment Vahins le supporterait-il ?
Elle écouta donc à peine son frère pendant que celui-ci lui faisait confidence de ses plans pour dissiper la mélancolie du commandant, et dès qu'elle fut rentrée au salon, elle s'approcha de Valvins et lui dit avec une préoccupation qui lui fit oublier qu'entre eux il y avait un souvenir terrible :
— Il faut absolument que nous nous voyions avant demain.
— Mais en quel lieu?
— Où je vous ai dit. Un billet qui est dans mon écrin, voyez.
CONFESSION GÉNÉRALE
Elle qujtta Valvins en lui montrant la boite qu'an moment do sortir elle avait posée sur une Utb'Të.
Valvins tourna autour de l'écrin, et la duchesse se plaçant entre lui et quelques personnes, lui dit assez haut :
— Oui, cette parure est charmante; c'est un cadeau de mon
frère, at j'j tiens beaucoup. Regardez comme elle est de bon goût.
Valvins ouvrit l'écrin, mais il le retourna longtemps. La duchesse lui dit vite et bas : — Mais prenez donc mon billet.
— Mais il n'y est pas, fil Valvins.
Eu effet, le billet avait disparu.