‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 113 sur 169 · I. — UN BON NOTAIRE · texte numérisé non relu

I. — UN BON NOTAIRE

Comment le billet de la duchesse avait-il pu disparaître? qui avait eu l'audace de s'en emparer? ou bien dans quelles mains le hasard l'avait-il l'ait tomber? Un rapide regard de Valvins et de Léonie alla interroger tous les visages, m;iis aucun ne répondit. Toutes les figures Liaient calmes et attentionnées , les unes à une partie de whist, d'autres à une partie d'échecs. Quand cette inspection rapide et silencieuse eut été passée sans donner de résultat, Léonie et Valvins se regardèrent avec effroi : il tremblait pour elle; elle tremblait pour elle et pour lui. Valvins ne trouva ni colère ni reproches dans le regard de madame de F'osenzae. C'eût été trop de barbarie que de faire un tort de ce malheur à celui qui se mourait et se perdait de folie pour elle.

Cependant, après avoir échangé ce regard si important, puisqu'il les réunissait dans un sentiment commun, Léonie chercha encore à deviner qui était le maître de son secret, et elle aperçut les yeux du notaire qui la guignaient par-dessus ses cartes et ses lunettes. Valvins restait immobile et anéanti; un profond soupir s'échappa de sa poitrine.

— Rassurez-vous, lui dit tout bas Léonie, c'est Balbi.

Tout aussitôt, elle reprit sa tranquillité et son sourire si doux, et s'avançant vers Balbi, elle lui dit en le caressant du regard ;

— Eh bien ! paresseux, avez-vous pensé à moi?

— Certainement, dit le notaire, cl voilà des renseignements que vous m'avez demandés.

En parlant ainsi , il tira un papier de sa poche et le présenta à Léonie. Le papier s'ouvrit et laissa voir de petites pattes de mouche.

— Ah ! s'écria le voisin du notaire, ce gros Balbi, il a une petite écriture de temme.

— Lui? reprit le marquis, qui se trouvait en face, bien au contraire, il a une véritable écriture du dix-septième siècle, une grande écriture seigneuriale.

— Oui, dit le notaire en mêlant négligemment les cartes, quelquefois.

— Vous avez donc deux écritures? reprit la personne qui avait fait celte observation, et qui n'attachait pas à ses paroles d'autre sens que de parler sur ce dont on parlait.

— Cela tient à notre état, répondit en riant M. Balbi. Pour les actes qui se payent au rôle, un bon clerc de notaire doit l'aire une ligne avec un mot; pour ceux qui sont d'un piix invariable, il doit mettre une page dans une ligne.

— Et les clients? dit le marquis en riant aussi.

— Ils payent, c'est leur état, répondit M. Balbi du même ton de gaieté.

Et la conversation continua sur ce texte vide, tandis que Léonie se remettait du trouble extrême que lui avait causé cç petit incident.

Ici se présentait un de ces obstacles que la duchesse avait eu déjà tant de peine à surmonter; un de ces détails qui ne semblent rien en face de l'action à laquelle ils mènent, et qui souvent, dans l'histoire du cœur, sont plus importants que cette action elle-même.

La duchesse avait accordé un entretien nocturne et mystérieux à Valvins : ne semble-l-il pas qu'une lois cette grande résolution prise, le reste ne dût être compté pour rien? Eh bien! non. Cet entretien répondait à un grand danger, il irait pour but une explication solennelle, et pour un tel résultat une femme pouvait passer par-dessus beaucoup de convenances, Mais ce fait de remettre ce billet à Valvins de la main à la main, furtivement, dans quelque eoilt obscur, tandis que leurs doigts se chercheraient, se toucheraient ; celte minime action, dans le grand acte que faisait la duchesse, lui répugna au point de lui faire abandonner sa résolution. 11 fallut encore l'intervention de Melchior de Lesh pour l'y déterminer. En effet, il rentra bientôt dans le salon, et prenant le commandant à part, il lui dit :

— Or çà, maintenant, parlons un peu de vos affaires.

C'était ce qui embarrassait surtout Valvins; la duchesse se chargea de le tirer de cet embarras, et dit à Melchior :

— Ah ! tu es bien pressé de pailer d'affaires ce soir; n'aurez-vous pas le temps demain?

Et pour donner une bonne raison à cette interruption, elle fit à son frerc un petit signe qui voulait dire : « Laisse un peu ce pauvre fou tranquille. »

Valvins vitxe signe et crut le comprendre; une effroyable pensée pénétra dans son cœur : c'est qu'il devenait fou et qu'on le considérait comme tel. Cette pensée, lumineuse et sinistre comme un éclair, illumina d'un coup à ses yeux la voie où il marchait; elle lui montra

ce qu'il était devenu, où il était moralement et physiquement tombé; elle l'éclaira donc, mais elle le frappa aussi comme la foudre : il pâlit, chancela et tomba sur un fauteuil.

Melchior s'écria et s'élança près de lui ; tout le monde accourut en tumulte J on s'empressa, on le til revenir à lui, on le questionna : mais cette affreuse pensée le tenait; et, sombre, l'œil fixe et le visage renversé, il ne semblait rien entendre. Léonie était glacée jusqu'au fond du cœur delà crainte que cette fatale supposition ne fût une vérité, et lorsque au lieu de répoudre à ceux qui l'entouraient, elle le vit se dresser par un mouvement violent et marcher droit à elle, la duchesse craignit tant une explosion terrible de ce cœur insensé, que toute l'expression de son visage lui demandait grâce; et merci. Mais Valvins lui dit d'une voix calme et posée :

— Pardonnez-moi de vous avoir ainsi épouvantée. Ces faiblesses sont un mal auquel je suis sujet, et c'est parce que je voulais vous en épargner l'aspect, que j'avais tout fait pour partir m soir, car je sens que je n'en suis plus le maitre. Mes che.wiux doivent encore être prêts : permettez-moi donc de vous dire adieu.

— Vous ne pouvez partir ainsi, lui dit Léonie; ce. serait une imprudence que mm père, mon frère... ni moi, ajouta-t-elle en baissant les yeux, ne pouvons vous permettre. Bestez.

— Madame... dit Valvins comme pour refuser.

— Bestez, reprit-elle avec un accent plein de prière.

Puis elle ajouta avec un gai sourire, et en voyant qu'on l'observait :

— Je suis peut-être un meilleur médecin que vous ne croyee... et... Elle hésita, mais le vieux notaire vint à son secours, en disant d'un

ton de joyeuse humeur :

— Suivez les ordonnances de madame la duchesse, jeune homme; elle a raison, elle est un excellent médecin, car elle m'a guéri d'une bien triste maladie.

— Et de laquelle? dit Léonie eu riant.

— De la manie de mal parler des femmes, dit le notaire en lui baisant la main.

On se récria sur la charmante galanterie du notaire, et comme ceci avait dérangé toutes les parties, chacun y alla reprendre place. Il y eut un moment où tout le monde 'cul le dos tourné : à ce moment, Léonie glissa vivement sa main derrière elle, et Valvins y put prendre le billet qui lui était destiné.

Léonie s'éloigna sans se retourner ; elle avail senti une main glacée se poser sur sa main brûlante, et ce froid l'avait fait tressaillir. Melchior de Lesly rentra. A l'instant où Valvins était tombé sur un fauteuil, au lieu de sonner un domestique pour demander de l'eau ou du vinaigre, comme eût pu le faire le grave marquis, il avait fait comme un jeune homme qui prend sur lui d'oser se servir de luimême : il avait couru à l'office et rapportait un verre de rhum. Il vil le commandant debout, l'œil en feu, la main violemment serrée sur son cœur. L'expression de son visage avait quelque chose d'exalté qui épouvanta Melchior.

— Allons, allons, commandant !... lui dil-il brusquement, comme pour l'éveiller de celle extase fiévreuse. Voyons donc, vous vous laissez aller comme un enfant; buvez ceci, cela va vous remettre.

Valvins le repoussa doucement, et lui dit avec une voix où la joie avait encore un accent douloureux :

— Ce n'est, rien, mon cher Melchior; quand j'éprouve de ces faiblesses, c'est que le sang quitte le cœur; puis un moment après, il s'y précipite avec fougue, et je sens alors la vie qui me r

— Oh! c'est vrai, fit Melchior, on entend son cœur battre dans sa poitrine... Bis donc, ajouia-t-il en se tournant vers sa sœur, loi, le grand médecin : qu'est-ce que cela signifie, ce symptôme?

— C'est que monsieur se sent mieux, répondit l.eome en le regardant du coin de l'œil.

— Ah! oui, madame, dit vivement Valvins en se rapprochant rapidement de l'endroit où elle était allée s'asseoir ; mieux, beaucoup mieux.

— Mais, pour que ce mieux continue, jeune homme, dil le notaire qui intervint encore, mais sans quitter sou jeu. il vous faut du repos, et, si vous m'en croyez, vous \ous retirerez dans votre appartement... Atout!... N'est-ce pas votre a\is. madame la duchesse?

— Je soumets mes lumières aux vôtres, lit la duchesse.

— Vous voyez, commandant, la consultation est unanime... Carreau ! je vous souhaite une bonne nuit... N ius avons* le tri.

Valvins salua et se retira : il avail hâte d'être seul. Léonje lui sut bon gré de ne pas èlre resté et d'avoir co.npris le bon avis de Balbi : après ce qu'elle venait de faire, elle n'eùl pu supporter sou regard.

CONFESSION GÉNÉRALE

En vérité, nous voudrions foire hâter le pas à celle histoire oui marche si lentement, ou plutôl qui passe par des sentiers si étroits,

au lieu de c ir bride abattue à travers les grands événements;

mais il i.iui bien la raconter comme elle est, puisqu'elle esl si peu

de chose. Voici donc qu'au n enl où l'on croil toucher à cette

grande explication promise depuis si longtemps, voilà <|n'il faul que

ie fasse faire à n "écil une petite halte, et cela pour dire un polit

tout de conversation qui cul lieu, après le dépari de Valvins, entre la duchesse et le notaire, puis à table avec tous les convives.

Les paiiics iiani Unies, on allait souper, car on soupail chez le marquis de Lesly. Madame de Fosenzac prit le bras du notaire, el devançant tout le monde, elle lui dit en suivant un long couloir qui menait à la salle à manger :

— Pourquoi avez-vous pris mon billet?

— Parce que, tout en causant, votre père examinait votre écrin par distraction, el que par distraction aussi il eût pu l'ouvrir. •

— L'avez-vous lu?

— Non.

— Vous êtes bien discret, lit la duchesse avec, intention.

— Pas plus que vous, qui ne m'avez rien dit.

— (l'est que ce n'est peut-être pas mon secret, reprit-elle en

essayant si ses paroles pourraient tromper le notaire.

— C'est le votre, lui répondit-il, puisque vous le niez.

— Voilà qui n'est pas si galant que ce que vous me disiez tout à l'heure.

— c'est que vous ne cherchiez pas à me tromper alors.

— Et en quoi chercherais-je à vous tromper?

— l'ai ce que \ous voulez nie persuader qu'une femme donne un rendez-vous a un homme pour un secret qui n'est pas le sien.

— '.ous a\ez donc lu mon billet ! dit la duchesse plus vivement.

— le vous ai dit que non, el je l'aurais gardé vingt ans que je ne l'aurais pas lu davantage.

— 1 1 n ii i .' lit la duchesse en hochant la tète.

— Ce n'est pas pour vous seule que cela m'arriverait, dit le notaire avec un peu d importance.

— Bah ! dit Léonie, qui ne pensait plus guère au notaire, vous êtes discret à ce point?

— Ma chère enfant, il y a vingt ans, et plus de vingt ans même, que j'ai reçu bien étrangement une lettre que j'ai encore dans les mains, sans l'avoir lue.

— Qu'est-ce que vous conte donc Balbi? dit le marquis en s'approchanl.

— Une de ces belles histoires comme M. Galland les contait si bien, lit la duchesse en riant.

— Une histoire comme aucun romancier n'en pourrait inventer, si je voulais la dire, reprit le notaire un peu piqué.

On entrait dans la salle à manger, la duchesse quitta le bras du notaire, et le pinçant doucement tuut en lui faisant une moue pleine de grâce, elle lui dit :

— Vous êtes toujours méchant.

M. Balbi n'eut pas le temps de répondre, car Melchior, qui avait entendu ce que Léonie avait dit relativement à l'histoire dont lui parlait le notaire, lui dit :

— Eh bien! vous allez nous conter ça à souper, monsieur Balbi. Ma sœur a raison : vous avez une collection précieuse d'histoires plus ou moins louchantes et scandaleuses, et elles me procurent beaucoup île succès.

— Comment cela? fit M. Balbi.

— Elles sont un peu vieilles, mais je les rajeunis. Au lieu de les déguiser sous des noms supposés, comme vous, je leur mets des initiales qui ont l'air de cacher des noms véritables, et je les glisse dans quelque coin de salon, où on les écoute avec passion, comme une médisance voilée.

— Vous laites un bel usage de mon indiscrétion, dit le notaire.

— Y a-t il indiscrétion là où les noms n'existent pas et où les acteurs sont probablement morts, car vos histoires datent au moins de vingt ans?

— Eh bien ! dit Balbi, vous n'en ferez pas autant de celle-ci, car je ne vous la conterai pas.

— Ab ! pourquoi <,a? dit-on de tous côtés; Melchior promet d'être sage.

— Oui, je le jure ! dit Melchior d'un air solennel.

— C'est possible, dit le notaire; mais je ne puis vous la raconter, attendu que je ne la sais pas.

Un immense éclat de rire répondit à M. Balbi, qui laissa passer l'accès avec son sourire fin et moqueur, et qui reprit :

— Et cependant je suis sur que cette histoire est fort intéressante.

— Yous en connaissez au moins les héros?

— l'as le moins du monde.

— Ceci commence à être étonnant.

— Yous voyez bien, lit le notaire : de l'étonnemenl, c'est déjà de l'intérêt.

— On en éprouve toujours à vous entendre, dit Melchior en souriant.

— Yous trouvez? répliqua de même le notaire; eh bien ! écoutez.

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