III. — E.XFIN
Deioutes les personnes qui avaient écouté l'histoire de M. Balbi, Léonic était celle qui lui avait prêté le moins d'attention. Peut-être croira-t-on que sa préoccupation venait moins de l'entrevue qui allait avoir lieu entre elle et Valvins (pie de la découverte qu'en avait faite le vieux notaire. Nous devons à ce sujet une explication à nos lecteurs. S'ils se souviennent de l'exclamation rassurée de Léonie quand elle vit que c'était Balbi qui avait son billet , si nous avons bien rendu cette bonhomie amicale de leur petit entretien , on aura pu comprendre que l'intervention de M. Balbi dans cette afî'aire n'alarmait point du tout la duchesse. En effet, il y avait entre elle et lui une confiance si haute qu'elle ne craignait point de sa part des commentaires tàcheux, quelles que fussent les apparences, et que lui-même n'eût osé admettre un soupçon contre celle dont il pensait si bien, malgré le malheur qui l'avait frappée jadis. D'un autre côté, Léonie avait compris que le notaire avait deviné une bonne partie du secret de Valvins, et si ce n'eût été la honte que toute femme éprouve à dire : « Voilà un homme que j'ai aimé, et à qui j'ai appartenu, » elle l'eût déjà consulté sur ce qu'il y avait à faire dans sa position. Après le petit incident de la soirée, cet aveu était pour ainsi dire fait, et si à ce moment le rendez-vous avec Valvins n'eût pas été pris et donné, il n'est pas douteux qu'elle ne l'eût pas accordé sans en parler à M. Balbi. Il passa même dans la pensée de la duchesse de l'y faire assister; mais cette pudeur de femme qui lavait empêchée de parler la retint encore.
Donc, quand tout le monde fut retiré, que le château fût sombre et désert, elle quitta son appartement, descendit un escalier dérobé, et attendit dans un boudoir du rez-de-chaussée, le même que celui où elle avait conduit Valvins quand elle l'avait rencontré si inopinément comme un sauveur.
Quant à Valvins, il avait passé ses longues heures d'attente dans un trouble inexprimable, dan» des angoisses cruelles; pourrait-il faire comprendre à Léonie l'erreur, le délire qui l'avaient dominé et rendu si coupable? 11 n'osait plus l'espérer. Enfui deux heures, l'heure marquée par le billet, venaient de sonner; il quitta sa chambre pour gagner le boudoir. 11 fallait pour cela que Valvins suivît tout un long corridor qui longeait l'aile du château qu'il habitait, il fallait qu'il gagnât le grand escalier, qu'il descendit, traversât dans toute sa longueur le corps de louis du centre et regagnât la salle à manger, qui, par un autre long couloir, tenait à ce boudoir situé juste au-dessous de l'appartement de la duchesse, et qui lui permettait d'aller dans le parc par une poi te-fenètre, et sans passer dans les autres parties du château. Tant que Valvins n'eut à parcourir que le corridor démeublé et l'escalier, il alla à merveille; mais lorsqu'il se trouva dans les appartements du rez-de-chaus;ée , tout encombrés de meubles laissés au milieu de chaque pièce, il ne put avancer qu'avec beaucoup de précautions; et lorsqu'il fut dans la salle à manger, il eut beau tàter avec circonspection, il heurta la table, brisa quelques verres et tit un bruit qui retentit longtemps dans le château silencieux. La duchesse l'entendit, et il sembla que seulement alors elle comprit les dangers de ce trajet nocturne, qui pouvait être surpris par quelqu'un ou l'éveiller. Au bruit que lit Valvins, elle s'élança toute tremblante vers la salle à-manger, et appelant à voix basse :
— Par ici, dit-elle, par ici.
Et Valvins continuant à s'empêtrer dans les chaises répandues çà et là, elle s'avança jusqu'à lui, le prit par la main et l'entraîna vivement jusque dans son boudoir. Malgré sa terreur, Léonie avait senti cette main , tout à l'heure glacée . brûler et trembler dans la sienne. Mais il fallait s'arracher avant tout au danger présent, et ce ne fut que lorsqu'elle se crut à l'abri, qu'elle la quitta, et, cédant alors à son émotion, elle se laissa aller sur un divan en cachant sa tète dans ses mains et en pleurant avec de profonds sanglots.
— Ah! murmura-t-elle sourdement, je suis folle, folle tout à
fait'..- Valvins n'était point préparé à cette douleur, dont il comprenait
K' sens i't qui s'adressait à sa situation présente; il ne savait que dire à Léonie, que faire pour la consoler, la calmer : c'était si loin de l'explication qu'il était venu chercher ! Léonie ne pouvait se remettre, elle lui dit avec désespoir :
— Ah ! monsieur, vous l'avez juré, vous me perdrez tout à fait.
— Voua perdre, madame, repartit Valvins, je ne le veux point, vous le savez.
— Nous ne le voulez pas, mais vous le ferez, s'écria la duchesse avec colère. Ah ! pourquoi vous ai-je revu ?
— C'est le hasard qui m'a amené près de vous, dit Valvins tristement.
— Mais pourquoi m'avez-vous poursuivie avec cet acharnement barbare après que je vous avais demandé de me laisser mon malheur ?
— Pourquoi, madame ? dit Valvins tristement et humblement, pane que je suis devenu fou. Vous le savez, vous qui le disiez du regard a votre frère il y a quelques heures.
La duchesse se remit un peu, et repartit avec un reste de celte émotion emportée qui l'avait dominée dans le commencement de cette scène :
— Maintenant, oui, monsieur, c'est vrai, je comprends l'égarement de votre conduite; mais, dans les premiers jours, quand vous ne vous repentiez pas encore, pourquoi avoir cherché a me revoir, pourquoi vous être rapproche de moi ?
— Ai-je été le seul coupable? dit timidement Valvins.
— Quoi ! s'écria la duchesse en se levant avec tierté, vous osez dire que j'ai aidé...
— Madame, dit Valvins en l'interrompant avec force; oh! non, madame, mais les circonstances, votre frère, votre père lui-même.
Valvins hésitait en parlant, mais Léonie reconnaissait bien qu'il avait quelque raison apparente d'accuser le hasard, Melchior, le marquis, et quoiqu'elle se lût indignée si vivement d'être crue leur complice, elle ne pouvait se dissimuler dans son cœur qu'elle leur avait bien un peu prêté les mains; aussi, interrompant Valvins à son tour, lui dit-elle avec moins de colère, mais d'un ton sec :
— C'est possible, monsieur, que mon frère et mon père nous aient créé la pénible situation où nous nous trouvons; toujours est-il qu'il est temps d'en sortir. Vous êtes ici pour cela.
Valvins se tut : ce n'était pas pour échapper à cette position qu'il était venu, c'était pour se justifier et non pour prendre un parti qu'il avait offert plusieurs fois, qui était de s'éloigner, mais qu'elle a. ait refusé. Léonie attendit un moment, tandis que Valvins, désorienté dans la tournure que prenait cet entretien, cherchait vainement un moyen de le ramener à son but. La colère revint au cœur de Léonie, et elle reprit avec vivacité :
— Vous vous taisez, monsieur; je ne puis pourtant passer ma vie ainsi; mais j'aimerais mieux mourir que d'endurer plus longtemps ce que je soutire !
Valvins s'inclina et répondit comme un enfant qui a peur de ce qu'il va dire :
— Je vous ai offert de partir, madame.
— Eh ! que ne l'avez- vous fait ! repartit Léonie toujours irritée.
— Vous n'avez pas accepté, madame, dit Valvins du même ton tremblant.
— Moi? dit la duchesse, comme si on lui annonçait une grande nouvelle.
— Vous m'avez dit qu'avant cela je vous devais ma justification. La duchesse se tut à son tour et baissa la tète. C'est elle, en effet,
qui était la cause de ce qui arrivait. Mais, comme il advient toujours en pareil cas, elle s'irrita d'autant plus qu'elle était justement accusée. Elle se mordit les lèvres et serra ses mains dans un violent mouvement nerveux, et répondit avec un accent amer et insultant :
— C'est bien, monsieur, j'admets que ce soit moi qui vous aie prié à deux genoux de vouloir bien vous justifier; je veux bien que vous puissiez penser que j'attends, que je désire cette justification, qu'elle est nécessaire a mon bonheur, à mon amour pour vous.
— Ah ! madame... fit Valvins.
— Et pourquoi non, monsieur ? Je vous ai retenu, dites-vous, je vous ai demandé votre justification, c'est vrai, vous avez iaison. En ce cas, veuillez vous justifier... Je vous écoute... Voyons.
Tout ceci avait été dit d'un ton de cruelle raillerie, et Valvins restait anéanti de cette colère soudaine, implacable.
— Eh bien ! monsieur, dit la duchesse, est-ce là fout ce que vous avez à me dire... mais vous voyez bien (pie je vous écoute.
— Ah! madame, dit Valvins", avec désespoir, j'aurais mieux fait de partir. «.
— Mais vous n'êtes pas parti, je vous en ai empêché, c'est fini, cela, n'en parlons plus. Justifiez-vous.
— Mon bien, mon Dieu, dit Valvins en se pressant le front avec désespoir; éîait-ce là ce que j'avais opéré... ce que j'avais cru!
— Mais, monsieur, reprit Léonie avec la même colère, il ne s'agit pas de ce que vous avez espéré, mais de cette justification
j'ai sollicitée, que je sollicite.
— Mais, madame...
— Mais vous ne vous justifiez pas, monsieur.
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