POURQUOI
Le lendemain même do la fête nocturno du Ranelagh, monsieur Duplessis quitta Paris, comme il avait annoncé l'intention de lo faire, abandonnant au zèle intéressé de Brioude, sinon a sa passion naissante, l'exécrable projet quo la jalousie avait inspiré à Tiennette contro la jeuno femme de d'Aronde.
Quelques jours après que lo vieillard eut revu sa ville natale, tout prit par ses ordres un aspect inaccoutumé dans la maison qu'il habitait arec son nnveu, monsieur Duplessis jeune. C'est là que nous l'avons vu remettre enfin à Montreuil lesdocumens relatifs à la succession Limbourg, en échange des lettres où il crut lire son déshonneur conjugal. Ajoutons en passant que ces fatales lettres avaient été remises par Tiennette à Montreuil. Ce n'était pas la première fuis que l'intrigant avait puisé utilement ians Pars nal épistolaire de cette femme, dont, par réciprocité, il enrichissait souventaussi la dangereu-e collection. Dès qu'il avaità agir sur l'esprit de quelqu'un par la crainte du seau laie, il venait fureter le catalogue de Tiennette, et il était rare qu'il n'y trouvât point le papier intimidateur dont il avait besoin.
Tant l 'infatigable paperassière se plaisait depuis dix années à recueillir tout co qu'elle rencontrait d'autographes à por tée de sa main ! Or, comme il est peu de personnes hommes ou femmes, pour qui, dans telle position donnée, la divulgation de tel ou tel écrit ne pût avoir des conséquences plus ou moins fâcheuses, on peut calculer l'immense parti que Tiennette savait tirer, l'occasion venue, des épitres dont elle s'était armée d'avance à tout hasard. Ce type odieux, nous l'avons dit, nous ie répétons, n'est pas du lout lo produit d'une capricieuse imagination. Nous ne voulons pas rechercher s'il existe encore, mais il existait bien réeilement, en chair et en os, en velours et en sa in, en dentelles et en diamans, à l'époque où se passait iaclionde ce récit. On ne saurait croire tout ce que sa bibliothèque calligraphique lui permettait alors de lever de contributions forcées sur la peur, d'obtenir de faveurs pour ses protégés, et même d'exercer d'influence occulte sur les événemens officiels, particulièrement dans la second e moitié du règne de Louis-Philippe.
Comment les lettres ea question, ces lettres écrites en Allemagne par madame Duplessis à une nourrice, et par cette nourrice à madame Duplessis, étaient-elles tombées dans le mains do Tiennette à Paris? Rien de plus simple en realité, commo tout ce qui est étrange en apparence. Pendant l'éphémère liaison de Tiennette avec d'Aronde, sa jalousie native, encore surexcitée par la passion profonde qu'eiie éprouvait pour lui, avait fait irruption dans les papiers du jeune homme absent, et en avait dérobé, comme d'habitude, tout ce qui, dans l'avenir, pouvait être pour elle ou un titre ou une arme.
LE VEAU D'OR
Quant àd'Aronde, il était assez naturel qu'il tînt des lettres relatives a son enfance, de la tendresse même de madame Duplessis, à l'époque où elle fut obligée de 1 envoyer d'Allemagne en France, et de confier à sa fdie Gertrudc, devenue baronne Appencherr, le soin de veiller maternellement sur lui.
Cela posé, revenons à Ernée.
Ainsi que nous le disions, quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis le retour de monsieur Duplessis, que le bruit et le mouvement succédèrent tout à coup au calme et au silence dans son austère ot triste demeure.
Les serviteurs allaient, venaient, balayaient, frottaient, époussetaient, tout étonnés eux-mêmes do se mouvoir avec tant de hâte.
La salle à manger s'était ornée de lustres et de girandoles ; la table avait reçu toutes ses rallonges; le linge, ce luxe des ménages de province, y étalait ses merveilles damassées; les vins de Bourgogne et do Sauterno faisaient élinccler dans les carafes leurs rubis et leurs ëmeraudes; l'argenterie traditionnelle y brillait comme les armes d'Un régiment à la parade; les trois sortes de verres recommandés par Brillât-Savarin attendaient, sentinelles avancées, au coin de chaque couvert, le qui-vivo bachique qui précède les divers services; et, au milieu de ces magnificences de l'art, la nature s'épanouissait en guirlandes, en bouquets et en pyramides de fleurs.
Le buffet s'était enrichi de vingt sortes de nectars, aux dépens du cellier, qui, depuis bien longtemps, n'avait été mis à pareil pillage.
Le garde-manger avait épuisé à son bénéfice tout ce que la friandise locale pouvait lui offrir de délices, et lo maître de céans avait largement mis Chevfit lui-même à contribution, avant de quitter Paris, cette capitale de la civilisation et de la gourmandise.
Enfin, la cuisine présentait un de ces coups d'œil que l'admiration des hommes s'est plu à célébrer dans le récit des noces de Gamache; les fourneaux lançaient leurs pétillantes étincelles ; les casseroles s'entrechoquaient comme des armures de chevaliers errans ; les marmitons couraient d'une sauce à l'autre, avec l'ardeur de Va tel préparant le dîner de son prince ; les soufflets épuisaient leur haleine; les rôtis décrivaient devant l'âtre leur éternelle pirouette; les femmes de peine versaient des torrens de larmes sur les oignons nombreux immolés par leurs mains; enfin dix valets d'extra, en habit noir, en cravate blanche, en . gants blancs, se tenaient prêts à servir les futurs convives, dont la plupart eussent dû, au contraire, se faire les domestiques de ces domestiques, si c'étaient l'élégance, lo beau langage et les bonnes manières qui marquassent toujours les places, devant et derrière la table.
Quelle était la cause de cette subito résurrection do la vieille habitation des Duplessis, événement auquel on ne pouvait guère comparer que lo réveil centenaire du magique palais de la Belle au bois dormant?
Personne, lo maître excepté, ne la connaissait encore. Tout le monde en était stupéfait, et l'étonnement avait si bien gagné la petite ville tout entière, que de- groupes de curieux s'étaient formés aux alentours de la maison, et se livraient aux conjectures les plus bizarres sur un pareil prodige. La conclusion générale était quo le vieux Duplessis éprouvait un accès subit d'extravagance, et que sa femme et son neveu ne feraient point mal do provoquer son interdiction.
La stupéfaction n'était pas moins profonde dans l'étudo de monsieur Duplessis neveu,et Dieu sait à combien do quolibets et de caricatures donnait naissance la si soudaine libéralité de l'oncle. Le personnel tout entier do messieurs les clercs figurait parmi les convives, et comme la plus commune de toutes les ingratitudes est celle do l'estomac, le bon procédé de l'amphitryon envers ces messieurs n'était qu'un texte de plus pour leur raillerie, car l'insolite est l'incompréhensible l'emportaient ici sur la politesse même.
— A-t-on jamais vu pareil changement de décors I s'écria l'un. Nabuchodonosor est dépassé, Actéon est sur-
passé, Vi-dinou est enfoncé, et les métamorphoses d'Ovide elles-mêmes no sont plus que de la saint- Jean* en comparais m de celles dont le vieux cancre de Duplessis nous donne l'ébouriffant spectacle.
— Sur quel I.ucullus a-til donc marché, exclama l'autre, pour tourner ainsi au dissipateur et au goinire?
— Encore un triomphe do Paris sur la province! ajouta un (roisième. C'est le séjour de cette moderne Ba'oyluno qui nous a gâté le Duplessis. Je proteste au nom des départemens contre l'oppression de la capitale! A bas la centra isalion ! La province ne peut pas même avoir ses vices et ses ridicules à elle, Paris veut tout lui fournir. C'est criant 1 c'est humiliant! Je demande qu'il nous rende notre vieux grigou, notre vieux fes>e-Maihieu, notre Duplessis enfin !
— Je serais tenté de croire, interjeta celui-ci, qu'il a vu jouer à Paris Y Avare do Po ]uelin, et qu'il a pris le rôle d'Harpagon pour une personnalité, si d'ailleurs il n'eût été obligé, avant tout, d'acheter un billet pour assister à la pièce. Or, il ne pouvait être corrigé de son vice avant de l'être. Donc, il était incorrigible, donc il n'est pas corrigé, donc l'explication no vaut pas le diable. Sa ladrerie est de celles qui ne peuvent guérir que gratis.
— On dit, messieurs, s'écria celui-là à son tour, on dit que la vérité jaillit du choc des opinions. J'avais douté jusqu'à ce jour de la justesse de cet axiome, l'attribuant au charlatanisme éhonté des marchands de briquets à piprre. Mais je reviens loyalement do ma prévention en vous écoulant. La vérité vient de jaillir pour moi du choc de vos stupides suppositions. Oui, voulez-vous savoir lo fin mot de cette somptuosité culinaire qu'étale si tardivement le Duplessis, et dont la recelte, semblait s'être perdue depuis Sardanapalo? Le voici. Je gage cent sous do jambon et de saacisses, à manger, co soir, au Cheval blanc, à l'issue du festin, que c'est d'un dîner de carton, ni plus ni moins, que nous sommes menacés par co vieux tartuffe do générosité.
— Du tout ! ce genre d'hypocrisie serait encore trop cher, répliqua un quatrième. Je parie, moi, qu'il s'agit d'un dînera la carte, et qu'au dessert chaque invité sera invité... à payer son écot.
— Messieurs, de grâce, un peu moins de médisance, interrompit le plus ancien des expéditionnaires de l'élude, un de ces clercs à cheveux gris qui sont nés clercs, qui vivent clercs et qui meurent clercs. Vous oubliez complètement les égards qui sont dus à l'oncle de notre patron.
— A bas Pandolplie! s'écrièrent en riant ton. les autres.
— Il était là, le front dans ses deux mains, qui ne disait rien, et n'en pensait pas davantage. Voulez vous savoir ce qu'il fai ait ? Regardez sur sou pupître. Qu'y voyezvous? Son Richelet.
— C'est vrai ! Il était eu train d'accommoder à la circonstance le quatrain qu'il sert à la louange doses nourrisseurs, vers la fin de tous les grands dîners. Ce sera la quinzième fois que jo l'entendrai pour ma part. Je commence à trouver cela monotone.
— Tu as tort : il y change chaque fois quelque chose, lo nom de l'amphitryon, ce qui n'est pas toujours très facile, à cause du vois correspondant. La dernière lois, c'était Bounard, qui rimait sans doute avec lard. Jo sais cela par cœur. Oyez tous, petits et grands :
Pour fêter les vertus des époux dits Bonnard, En ce jour sans pareil l'amitié nous rassemble. Buvons à leur honneur et fêtons tous ensemble Cupidon et la soupe au lard.
— C'est une atroce parodie! s'écria lo poëte méconnu, au milieu des éclats de rire. Pour Dieu! messieurs, apportons au moins un peu do bonne foi dans nos discussions. Co dernier vers n'est pas do moi. Voici lo mien :
Leur caractère aimable et leur gaîté sans fard.
— Sans lard! insista le critique.
— Sans fard I insista le poëte.
FKfiDÊMC SOULŒ. - LEO LKfcPES.
— lié bien, soit ! Je reconnais mon erreur. Mais maintenant qu'il y aura Duplessisau premier vers, |e rois fort intrigué de Bavoir avec quoi notre tattt fera rimer ce nom-là.
— Avec hachis.
— Avec gfiehis,
— Avec cassis.
— Avec fouillis.
— Avec coulis.
— Avec rôtis.
— Avec salmigondis.
— Avoc coccis.
— Non, messieurs les Zoïlos, répliqua lo vieux clerc : ce sera avec : et les jeux et les ris.
— Bravo, lo riz !
— Va pour le rizl
— J'aime autant le riz que le lard.
— Voilà pourtant le légume qu'il était en train de chercher dans le dictionnaire, lo malheureux l II aura donc toujours le tic des vers !
— Je propose uno pétition colloctivo au gouvernement à l'effet de le faire entrrr...
— Où cela? à l'Académie?
— Non, aux incurables.
— C'est ce quo je voulais dire.
— Ne le mécanisons pas trop, messieurs. Il ne faut pas peu d'imagination pour célébrer les vertus du vieux Duplessis. On parlo de fiction poétique : en voila une fameuse 1
— Raison de plus : c'est de la flagornerie !
— C'est encenser lo pouvoir l
— A bas le courtisan 1
— A bas le vil flatteur 1
La pendule, en sonnant quatre heures, interrompit ce feu roulant de facéties, et nos jeunes loustigs quittèrent l'étude pour aller faire toilette, ou mieux encore, selon leur expression, «pour endosser l'Elbeuf des cérémonies.»
Pendant ce temps, lo vieux Duplessis surveillait par luimême tous les apprêts de la fête. Il semblait avair laissé à Paris son humeur sombre et sauvago. Il était plein d'affabilité depuis son retour ;il causait volontiors,no grondait personne, et souvent même on l'avait vu sourire, ce qui tenait du miracle. Quelquefois seulement, on surprenait encore chez lui un froncement de sourcil-, un mouvement d'impatience,ungeslede colère, immédiatement réprimé, une sinistre lueur jaillissant de ses yeux cave?, mais éteinte aussitôt qu'allumée. Ces indices passagers étaient les seuls qui pussent révéler à un observateur attentif que le vieil homme vivait encore un pou sous l'homme nouveau.
Ce jour-là, dès quatre heures, il inspectait la maison en vraie tenue de gala. Il avait revêtu la culotte courte de l'ancien temps, si ch^re à nos grands-pères en ce qu'elle constituait pour eux un triomphe de coquetterie sur la jeunesse actuelle, par la prédominence nécessaire du mollet. C'est un avantage qui semble s'être perdu à notre époque comme le ciment romain, les couleurs inaltérables et l'élixir de longue vie. Ses pieds, logés dans des souliers à boucles d'or d'une largeur plus quo sufûsante pour leur taille, présentaient un nouvel exemple à l'appui de cet axiome, que l'homme est d'autant plus étroit en fait d'idées, de sentimens et d'habiiudes, que ses souliers sont plus larges. Des bas de soie noire couvraient ses jambes, jadis fines et bien modelées, mais auxquelles le temps avait imprimé un contour légèrement arqué. Sur son gilet orange, au iuel l'air et les années avaient, en le salissant,donné une teinte plus canari , se donnaient rendez-vous les dessias à ramages déjà en vogue aux temps des gardes suisses etmis en honneur par Sa Royale Altesse monseigneur le comte d'Artois; on y voyait des feuilles, des fleurs, des oiseaux, des emblèmes, des pois, des carrés, des lozauges et des triangles, toutes les figures
do la géométrie brochées sur salin; une variété d'attributs a faire rougir Minerve de son bouclier. Sa chemise était
à nulle plis , surmontée d'un jabot immense qui surgissait en avant comme la crête d'un coq vaniteux. Enfla il avait revêtu l'habit barbeau à boutons d'or, quia conservé chez los vieillards uno certaine prédominence sur l'habit noir, et ses cheveux, relevés en toupet sur son front, indiquaient uno préméditation d'élégance, une affectation d'humeur juvénile, singulière à observer, et qui faisait présumer qu'il avait exhumé pour la circonstance son costumo de nocos.
—Mon cher noveu, dit-il au jeune notaire, qu'il rencontra dans le cours do son inspection, n'avez-vous oublié aucune de mes invitations?
— Non, mon cher onclo, îépondit Duplessis jeune, qui certes n'était pas lo moins ébahi de la métamorphose de son vieux parent.
— Ainsi donc nous aurons lo maire?
— Oui, mon onclo.
— Lo jugo de paix?
— Oui, mon oncle.
— Le curé ?
— Oui, mon oncle.
— Lo lieutenant de gendarmerie?
— Oui, mon oncle.
— Tant mieux, tant mieux I On no saurait s'entourer de trop d'autorités constituées.
— Ma foi ! objecta en souriant le jeune officier ministériel, ce n'est pas précisément ce qu'il y a do plus gai au monde.
— Non, mais c'est grave, c'est solennel, cela donne do la majesté aux grandes scènes de la vie de famille. Et puis, rassure-toi : l'élément gai no manquera pas non plus à la fête. Je m'en charge !
— Vous, mon oncle?
— Cela t'étonne?
— Mais je vous avoue...
— Allons, achève : avoue que
Jamais tu n' m'as vu corn m' ça Fair' mes bamboches, fair' mes bamboches.
C'est une chanson de mon jeune temps.
— Je suis ravi que vous vous en souveniez. Cela prouve que vous avez bonne mémoire, comme bon pied, bon œil et bon estomac.
— J'avoue de mon côté que ce n'est pas précisémen par l'allégresse que j'ai brillé jusqu'à présent. Mais, vaut mieux tard que jamais. Il n'est pas mal do faire mentir quelquefois les proverbes. Le diable ne doit pas avoir toujours le privilège des conversions. On dira désormais : Quand l'ermite devient vieux, il se fait diable. Vive la joie I Au surplus, si tant est que je sois encore un peu novice dans le genre burlesque, j'aurai d'habiles suppléans parmi les convives ; ce que nous appelions jadis des farceurs, ce que la langue plus poétique de votre âge appelle, jo crois, des blagueurs. J'en aurai même encore autre part l Mes provisions sont faites 1
— Comment cela, mon cher oncle, des provisions de gaîté?
— Oui, sans doute. La gaîté est une marchandise qu'on se procure à prix d'argent tout comme les autres. Les théàîres n'ont-ils pas leurs rieurs?
— Véritablement, mon cher oncle, vous semblez faire exprès de parler par énigmes, et, permettez-moi de vous le dire, je ne comprends pas plus ce que vous dites que ce que vous faites.
— A quoi bon comprendre? Cela n'est pas nécessaire au bonheur. Au contraire 1 J'ai bien vécu, moi, le plus heureux des hommes, pendant près d'un demi-siècle, sans rien comprendre du tout.
Le vieux Duplessis prononça ces mots avec un sentiment d'amertume qu'il ne put dominer teut à fait. Après quoi, il reprit du ton le plus enjoué :
— Du reste, mon cher enfant, sois tranquille, tu comprendras plus tard. Ce sera toujours assez tôt.
— Je ne demande pas mieux, mon cher oncle. Mais en définitive à quel propos, je vous prie, ce déploiement si subit de magnificence et d'allégresse ?
— C'est ce que l'avenir révélera. Un peu de patience. J'en ai bien eu, moi, depuis quinze mortels joursl Mais enfin le moment est venu où je vais pouvoir m'en passer. Ce sera superbe ! Il ne manquera à la fête Tjue le baron Appencherr. C'est dommage. La présence d'un gendre est toujours agréable, surtout dans une fête de famille. J'aurais voulu qu'il fût témoin de mon bonheur. C'eût été d'un bon exemple. Mais il n'y a pas eu moyen do lo décider à ce voyage. J'ai su depuis pourquoi. Il paraît que ce vertueux baron ne conserve pas un souvenir bien religieux de sa défunte , ma pauvre Gertrude. On m'a dit qu'il était amoureux fou en ce moment d'une jeune lorette qui tourne à "la dévotion, au myslicisme. Où diable la vertu va-t-elle se nicher, quand il est tant d'autres femmes, réputées honnêtes, qui lui refusent asile, mais qui n'en passent pas moins pour très hospitalières, jusqu'au jour où, patatras 1 l'échafaudage d'hypocrisie s'écroule ! Il suffit du moindre choc. Obi souffle dessus, plus rien ! Tu verras cela un jour. Bref, le baron ne vient pas, ot je sais quelqu'un qui regrette son absence autant que moi, mais pour d'autres motifs. Ce quelqu'un, c'est toi, mauvais sujet. Si le baron était venu, il nous eût amené ma petite-fille Julie, celle que nous regardions tous depuis longtemps comme ta femme. Ravissante figure, charmant caractère, magnifique dot. Toutes les qualités réunies. Mais il faut renoncer à ce projet, mon garçon.
— Pourquoi donc, mon cher oncle? interrompit le jeune notaire en rougissant.
— Parce que, vois-tu, le mariage, tout compte fait, est une loterie beaucoup trop périlleuse.
— Il me semble pourtant, mon oncle, que vous y avez tiré un assez bon numéro.
— Oht oui, parbleu ! un numéro uniquo l Est-ce que je me plains? Je suis le plus heureux des maris, cela va sans dire. Mais je suis une exception, et, tu le sais, l'exception confirmo la règle. Or, je t'aime trop sincèrement, toi l'enfant de ma sœur chérie, toi mon bâton de vieillesse, toi l'unique héritier de mon nom, toi mon vrai fils d'adoption; oui, je t'aime trop pour t'exposer au danger commun. J'ai fait une excellente traversée, soit! je le veux bien; mais j'ai vu sombrer tant de navires en route, que, pour rien au monde, je ne te laisserais affronter l'orage. C'est un parti bien arrêté. Tu resteras garçon. Mais l'heure s'avance, va l'habiller.
— Je vous quitte, en effet, mon cher oncle, car je ne sais ce que vous avez, mais vos paroles en co moment me donnent le vertige. J'espère vous trouver plus intelligible tout à l'heure.
— Oui, oui, jo serai on no peut plus intelligible tout à l'heure, je to le promets! En attendant, jo vais entrer chez ma bien-aimée femme, qui ne sait rien encore de ce qui s'apprête. J'ai voulu qu'on lui en gardât le secret jusqu'au dernier instant. Mais il est temps qu'elle se pare pour la fêle. Par la sambleu I comme disaient nos pères, co sera un bien beau jour I
Et à ces mois, monsieur Duplessis pénétra allègrement dans la chambre de sa femmo, en chantonnant cet antique refrain :
Ali ! comm' nous allons rire, Rire, rire et toujours rire!
— Oui, certes, et rira bien qui rira \o dernier!
LE SJECLE, — XIV.
COMMBNTÎ
L'appartement de madame Duplessis était la seule partie de la vaste maison d'Ernée qui fût restée calme et silencieuse au milieu du mouvement et du bruit qui troublaient toutes les autres. Ainsi l'avait voulu le maîtro du logis, pour se réserver le soin d'annoncer à sa femme l'étrange fête dont les préparatifs so continuaient avec activité.
Madame Duplessis, nous le savons, avait dépassé la soixantaine.
Elle avait la stature haute, et la taille si mince qu'on redoutait, quand elle se tenait debout, de la voir s'affaisser sur elle-même comme un frêle roseau. Toute sa personne, figure, corps et mains, était devenue d'une maigreur très voisine du squelette. Mais à la noblesse que conservait sa démarche chancelante, à la finesse de ses mains desséchées, à la régularité de ses traits, à la grâce majestueuse de ses mouvemons, à l'ampleur des cheveux blancs qui encadraient l'ovale si pur de son visage, au développement de son large front où lo chagrin, l'ennui, l'inquiétude, la pensée, que sais-je? avait creucé peut-être plus de rides que le temps lui-même,— on voyait encore qu'ello avait dû être remarquablement belle dans sa jeunosse el dans sa maturité. C'est ainsi qu'on découvre dans les ruines mêmes du temple les traces de sa splendeur passée.
Son sourire doux et fin, son regard suave et pénétrant, sa physionomie calme et affectueuse, mais intelligente, énergique et franche, prouvaient d'ailleurs qu'elle avait eu la beauté morale au même degré que la beauté physique.
En un mot, sous ce double rapport, elle ressemblait à une grande dame du temps de Vandyck qu'on aurait découpée de sa toile.
Monsieur Duplessis l'avait aimée passionnément, mais à sa manière, c'est-à-dire brusquement, rudement,maussadement et arithmétiquement. Les affaires avant les plaisirs, voilà quelle avait toujours été sa devise, comme celle do presque tous les parfaits financiers. Aussi, jeuno encore et banquier, n'avait-il accordé à sa femme quo lo temps dont la spéculation, l'escompte et le change de plaça ne voulaient pas, ce qu'il appelait assez peu galamment ses momens perdus; el, depuis qu'il était vieux et rentier, lui ac cordait-il moins encore, se complaisant exclusivement dans sa sauvage misanthropie. Si bien que son affection de cacochyme était encore plus platonique que ne l'avait été sa ton dresse d'homme mûr. On fait ainsi do bonnes maisons peut-être, mais à coup sûr d'assez mauvais ménages.
Il avait joint d'ailleurs au tort de l'abandon deux torls bien plus funestes encore : une avarice de fourmi, qui était allée jusqu'à imposer à sa femme d'excessives privations de toilette ; et une jalousie do tigre, qui s'inquiétait de tout, jusqu'à la priver des amusemens les plus honnêtes.
Nous n'osons donc lui donner l'assurance quo son amour ait jamais été partagé par sa belle moitié, de vingt ans moins âgée que lui, et qui, jetée dans ses bras, à peine adolescente, par des considérations purement financières, avait bien pu lui donner sa dot, mais non pas son cœur.
Or, comme la naturo a dispensé un cœur à la femme à seule fin, selon tous les philosophes, qu'elle en dispose en faveur de quelqu'un, la chronique de Francfort prétendit quo, ne trouvant pas le placement du sien dans son ménage, la bello Allemande l'avait place autre part. On signala même le jeuno et beau chevalier de Limbourg comnio étant l'heureux donataire do ce trésor. Mais, bâtonsnous de lo dire, jamais, jusqu'au jour où Montreuil commit l'ignominie do révélor au vieux Duplessis la teneur
ambiguë, mais passablement accusatrice, dos lettre» que vous connaisse», non, jamais la médisance n'avait porté conjectures au delà (l'une pure el simple affection. Bile attribuait môme li cet amour contenu, à cette passion domptée, le dévouement absolu que madame Duplessis avait témoigné sans cesse au chevalier et à tout ce qui l'intéi sait L'amour devient facilement vertu cbei les femmes, et leur jalousie prend alors lo caractèro do la plus touchante abhégationi
Madame Duplessis on offrait l'ddtalrttbîe preuve, si tant est qu'elle eût vraiment aimé le chevalier,et ce point là du moins nous paraît hors «le doute. C'était elle, m effet, qui l'avait marié à Francfort avec une de ses amlés d'enfance, fillo orpheline d'un magistral de cette ville, Auguste Ifcildenolf. Or, il importait a la sécurité, h la vie même des deux époux, que leur mariage restât secret. Le chevalier, fils inconnu mais seul légitime du feu roi do Wdrdenbourg, avait eu l'imprudence, quelque temps auparavant, d'armer contre lui et les siens d'implacables rivalités, en reclamant devant la sainte-alliance le trône auquel la mort réconle de son père lui donnait droit, et qu'occupait, comme nous l'avons dit, une dynastie bâtarde. Donc, que de soins, que do vigilance, que d'inviolable discrétion n'avaitil pas iallu à madame Duplessis, on un pareil état de choses, pour envelopper de mystère uno union, connue d'elle seule qui l'avait préparée, et du prêtre seul qui l'avait bénie 1 Que d'attentions délicates, que d'incessantes précautions, pour protéger, pour consoler le jeune couple, dont, sous peine de mort, elle devait rester l'unique confidente l Que de douleurs, enfin, quand le chevalier de Limbourg, revenu clandestinement à Francfort, après plusieurs années d'exil, pour y revoir tout ce qui lui était cher, y fut tué, la nuit, on ne sut par quelle main, au coin d'une rue, en 1821, et que l'épouse mourut subitement de désespoir eu apprenant l'assassinat de son mari I
Cette existence, toute d'abandon, d'affection froissée, d'abnégation et de sacrifice, dont nous venons d'esquisser le résumé, et qui, depuis son mariage, avait été celle de madame Duplessis jeune femme ; cette existence explique le mélange de bienveillance et de résolution, do découragement et de fermeté, de résignation et do tristesse, qu'exprimait toute la personne de la femme vieillie. Il y avait de l'affaissement moral chez cette créature si heureusement douée, qui était arrivée à l'âge où, si le cœur espère quelque chose encore, c'est de cesser bientôt do battre. N'attendant plus rien de l'avenir, se souvenant à peine du passé, elle continuait de végéter, solitaire et mélancolique, dans le présent, n'ayant que Dieu pour consolation là-haut, et, pour compagne ici-bas, qu'une vieille servante. Cette camériste n'était autre que la femme Warchell, la paysanne de Kermer, près Francfort, nourrico de d'Aronde et de Pied-de-Céleri. Après la mort do son mari , après l'enlèvement du seul nourrisson qui lui restât, l'autre étant déjà envoyé secrètement en France par madame Duplessis; enfin, après l'incendie de sa ferme par la main môme des ravisseurs de l'enfant (horrible spectacle dont l'émotion l'avait rendue sourde),— la pauvre villageoise s'était trouvéo heureuse de quitter l'Allemagne, et de suivre sa maîtresse dans une nouvelle patrie. Il est superflu d'ajouter qu'elle la servait avec un zèle et une affection qui tenaient de l'amio bien plus que do la domestique.
• C'est ainsi que madame Duplessis achevait de vivro dans l'isolement, pareille à ces flambeaux qui eussent pu illuminer brillamment des lôtes, et qui, faute d'avoir été mis à leur véritable place, se consument, peu à peu, à l'écart, et jettent solitairement leurs dernières lueurs sans avoir jamais éclairé personne.
Au moment où nous avons vu son mari pénétrer dans l'appartement qu'elle occupait seulo, madame Duplessis était languissamment assise dans un grand fauteuil de velours d'Utrecht, vêtue d'un long peignoir de cachemire, la
tête appuyée contre te haut dossier, le corps légèrement
penché en nrnère, les mains poséûS sur les appuis laléraiiX
du siège, et n'ayant auprès d'elle, selon leur habitude, quo
son alleclmnnec servante, accroupie à Ses pieds, dont lo regard attentif enveloppait la vieille femme comme il l'eûl (ait pour an enfant.
C'était un dé Ces instanS pendant lesquels, immobile, taciturne, le regard perdu dans l'espace, connue sa pensée dans l'infini, la maîtresse de céans s'Abandonnait à ces vagues rêveries qui sont, non plus les fléVreuSCS' espérances de la jounesso, mais les paisibles réminiscences du vieil Age,
lit alors, à la voir ainsi posée, ainsi Vêtue; ainsi calme et silencieuse, on eût cru voir uno statue d'HéCUbe, I aillée par un habile ciseau dans un beau marbre Manc
Monsieur Duplessis lui-môme no put résiste; à l'influencod'un tel spectacle, u s'arrêta sur lo seuil delà chumbre, comme frappé de respect, et Contempla un Instant cette tomme qu'il avait vue jadis si belle de sa jeunesse, et qui lui paraissait aujourd'hui, si bollo encore do sa vieillesse même.
Enfin il s'avança dans la direction du groupe féminin.
Au bruit de ses pas, la vieille dame se réveilla des méditât ons où elle était plongée.
— Est-co toi, Marguerite? dit-elle d'uno voix faiblo, en cherchant des yeux sa fidèle suivante-, et comme si elle eût pu l'entendre.
— Non madame, non chère amie, ce n'est pas Marguerite: c'est moi, répondit monsieur Duplessis, qui n'était pas encore parfaitement remis do sa première émotion.
— Hé quoil c'e^t vous, monsieur? reprit la vieille dame avec une douce ironie. A quel heureux hasard dois-je donc l'honneur de vous voir ici ?
La doubur de toute uno vio était résumée dans ces quelques mots.
— Ce n'est point le hasard qui m'amène, tant s'en faut 1 répliqua monsieur Duplessis avec un peu d'embarra5 et d'hésitation, et on affectant autant de calme et d'affabilité que possible. C'est d'abord le désir assez naturel de vous revoir ap;ès une absence...
— En effet, interrompit madame Dup'essisdu tonde l'insouciance, j'ai entendu dire que vous aviez fait un voyage.
— Oui, chère amie, un voyage à Faris.
— Pour affaires, sans doute, si j'en juge à la précipitation do votre départ, ainsi qu'à la nature de vos préoccupation5; habituelles?
— Non, chère amie, un voyage de pur agrément 1 répliqua le vieillard, avec le sourire sinistre que nous lui connaissons.
— Vous vous y prenez un peu tard, ce me semble, pour sacrifier au plaisir.
— J'en conviens ; mais que voulez-vous 1 je tourno étrangement au guilleret depuis quelque temps! Je ne sais quelle tarentulo m'a piqué, mais je ne puis tenir en place.
— Ce sont peut-être vos économies de gaîtéqui demandent enfin une issue. Rien de mieux; dépensez vos épargnes, monsieur ; il faut bien quo vieillesse se passe.
— Vous approuvez ces joviales dispositions ? tant mieux! cela me donne l'espérance de vous les voir partager.
— ' J'en doute, monsieur. Je serai probablement plus fidèle que vous aux habitudes de toute ma vie. Mais, au surplus, quelles bonnes nouvelles m'apportez vous de Paris, pour commencer à me mettre en belle humeur?
— De bonnes et de mauvaises.
— Et d'abord, comment se porte Julie, ma bien-aiméo petite-fille? Cette chère entant est-elle encore, je ne dirai pas plus jolie, ce serait impossible, mais plus grande et plus forte? Pourquoi ne m'avez-vous pas amené cette charmante créature? Il y a si iongtemps que je ne l'ai vue 1 Bientôt trois ans ! trois siècles l Vous auriez dû songer que, depuis la perte de ma pauvre Gertrude, sa mère, c'est hélas ! la seule fille qui me reste.
LE VEAU D'OR
— Oui, la soulo fillo I répéta Duplessis, les poings crispés.
— Eh bien ! donc, que n'y avez-vous songé?
— Elle n'eût pas demandé mieux que de venir vous embrasser; mais, quoiquo bien jeune encore, puisqu'elle compte seize ans à peino, elle a déjà toute la maturité d'esprit qui distinguerait une femme de tronto , choisie parmi les plus raisonnables. A défaut do la mère, qui n'est plus, c'est la fille qui administre souverainement la maison paternelle. C'est merveille de voir avec quel empressement chacun obéit aux ordres de cette enfant I Son père lui-même la craint comme le feu. (Un pauvre sire, que monsieur notre gendre, soit dit par parenthèse 1) Quelle admirable femme l Elle promet d'être aussi bonne quo belle, aussi sage qu'enjouée, aussi modeste que spirituelle l Ah 1 certes, ce n'est pas elle qui sacrifiera jamais à la coquetterie ses devoirs sacrés d'épouse et de mèrel Ce n'est pas elle qui trompera son mari l Ce n'est pas elle...
Le vieillard s'interrompit faute d'expressions^après avoir appuyé sur chacun do ces mots, comme s'ils eussent été autant de poignards pour la conscience de sa femme. Celle-ci n'eut pas même l'air de s'en apercevoir.
— C'est bien ainsi que je l'ai jugée, dit-ello tranquillement, et je m'en réjouis! Mais vous avez parlé de monsieur Appencherr, son père. Donnez-moi de ses nouvelles.
— L'insensé baron, au contraire, ne fait que croître et enlaidir. Monsieur notre gendre vise au Turcaret plus que jamais, et je ne sais véritablemest où s'arrêteraient les ridicules espiègleries de ce demi-siècle, sans la terreur salutaire que lui inspire son jeune mentor.
— Hélas 1 si quelque chose au monde pouvait consoler de la perte d'une fille chérie, le caractère de cet homme serait bien propre à me faire regretter moins vivement notre pauvre Gertrude 1
— Je le pense comme vous, ajouta monsieur Duplessis, se laissant entraîner malgré lui en dehors dos machinations qui l'avaiont amené, et ne sachant comment faire pour aborder le véritable sujet de sa démarche. Du reste, ajoutat-il pour tâcher d'y revenir, il est une justice à lui rendre : c'est que ce lovelace en cheveux gris ne séduit jamais que les victimes de beaucoup de prédécesseurs. En ce moment même, il radote d'une Phryné, d'une Lais, d'une Aspasie, d'une lorette, comme on dit maintenant, laquelle le fait tourner en bourrique , selon l'élégant idiome de la jeunesse dorée do nos jours. Vous me pardonnerez l'expression, chère amie, en faveur de son élégante origine. Les galans d'autrefois s'exprimaient plus poétiquement, n'est ce pas? L'indifférence de la femme aimée était pour eux un douloureux martyre ; on l'accusait d'avoir un cœur de rocher ; on la traitait de barbare et de cruelle, quand elle «tait cruelle et barbare , ce qui n'arrivait pas toujours, n'est il pas vrai, chère amie?
Madame Dup'essis ne répondit pas à cette question captieuse. Monsieur Duplessis continua :
— Bref, je le répète, notre gendre n'est pas de ces Don- Juans dont l'unique plaisir est de porter le trouble dans les plus heureux ménages, de faire déchoir des anges, de déshonorer des femmes honnêtes !
— C'est là du moins, en effet, une circonstance très atténuante, répliqua tranquillement madame Duplessis.
— Toujours rien ! pensa le vieillard. Comment faire P comment entamer la question?
— Est-ce là tout? reprit sa femme.
— Non, chère amie. J'ai aussi à vous donner des nouvelles de monsieur... de monsieur d'Aronde 1
— De monsieur d'Aronde? s'écria la vieille dame, avec toute la vivacité dont elle était encore capable.
Monsieur Duplessis sourit amèrement. Il lui sembla qu'une émotion étrange avait agité sa femme, à ce nom, qui eût dû être insiguiliant pour elle, si d'Aronde n'eût jamais été qu'un simple employé dans la maison de banque de son gendre.
— Et ces nouvelles, monsieur, reprit madame Duplessis,
avec un intérêt qu'elle ne songeait nullement à déguiser ; ces nouvelles, de grâce 1 sont-elles bonnes ou mauvaises?
— On no peut plus mauvaises, madame, répondit Duplessis.
— 0 mon Dieu! s'écria tristement la vieille dame, devenue tout à coup plus pâle encore que d'habitude.
— Bravo l j'ai touché juste, celte fois, pensa l'impitoyable vieillard. J'ai trouvé enfin le défaut de la cuirasse. Attaquons l redoublons t frappons 1 Malheur à moi, mais malheur à elle l
LE QUART D'l]EURE DR RABELAIS.
.— lié bien! monsieur, reprit 'madame Duplessis, après le moment de silence pendant lequel son mari s'était applaudi tout, bas d'avoir enfin trouvé le côié vulnérable du cœur de la vieille dame ; eh bien 1 monsieur, quelles sont donc, je vous prie, les fâcheuses nouvelles que vous rapportez de Paris, en ce qui concerne monsieur d'Aronde ?
— Sachez d'abord, madame, répondit monsieur Duplessis, qui était parvenu à dompter sa colère, sachez que ses affaires sont en ce moment dans l'état le plus déplorable.
— N'est-ce que cela? vous me rassurez. Monsieur d'Aronde est jeune. Vingt-sept ans à peine. Il a de l'intelligence, du courage, de l'activité, du crédit. Avec cela, on répare bien vite des revers de fortune.
— Hélas I madame, je ne saurais partager votre confiance. Sa ruine doit être complète à l'heure qu'il est. Du moins, ai-je tout lieu del'esp....de le craindre.
— En ce cas, monsieur, ne pouvons-nous donc lui venir en aide?
— Lui venir en aide, madame? répondit Duplessis avec une sorte de joie féroce. Oui, oui, certainement!... C'est ce que j'ai fait!... je lui suis venu en aide..., et puissamment, je vous jure!... Vous me voyez ravi d'avoir devancé vos touchantes intentions. On est toujours sûr de bien faire quand on vous imite d'avance. Si je lui suis venu en aide, à ce pauvre jeune homme? Ah ! certes, et de plus d'une façon 1 La modestio seule m'empêche de vous dire tout co que j'ai fait pour lui. J'aurais l'air de viser au prix Montyon, et, vous le savez, mes goûts ne m'ont guère porié jamais vers co genre de succès. Mais sans douto vous apprendrez cela quelque jour, quand je n'aurai plus à craindre aucun rapport académique.
— Soit, monsieur ! soit, mon ami ! gardez le secret de voire bonne action. Je ne vous en remercie pas moins do fond du cœur.
— Du fond du cœur... je comprends cela... Vous avez toujours été d'une sensibilité exquise. Malheureusement, ce que j'ai fait... (oh I là, du fond du cœur, aussi !.. je vous prie de le croire !...) ce que j'ai fait, ou, pour mieux dire, co que j'aurais pu faire, n'eût point suffi dans la position où se trouvait notre cher proie' gé. On n'éteint pas un incendie en jetant un verre dVau dessus, on no sauve pas l'homme qui se noie en lui tendant un fil, on ne raffermit pas la maison qui croule en l'étayant d'un simple roseau.
— Que parlez-vous, mon ami, de si faibles secours 1 Ne pouvons-nous davantage? Nous avons une immense fortune. Quel plus bel usage en pourrions-nous faire que de sauver un honnête homme? J'approuve d'avance tout ce que vous imaginerez dans ce but, mon ami.
— Je n'en doute pas, mon amie. Toujours du fond du cœur ! Permettez, cependant... Il est des bornes à tout, excepté, selon toute apparence, à la pitié que vous inspire monsieur d'Aronde... Je ne vous en blâme pas... La pitié, comme on dit, n'est pas de l'amour, du moins à notre âge. Mais réfléchissez, je vous prie... Nous n'avons pas de garçon... le ciel m'a refusé ce bonheur à moi... mais nous a-
VOns On* petite-fille. Or, on se doit à ses «>nl.ui^ — à ses entau légitimes surtout.» Vous le bstcs mieus que personne, chère amie, tous qui aves toujours été si bonne mère, n'est os pas t... Sacrifier les Intérêts de Julie, uotrs charmante peùte-fllle, à ceux d'un étranger, je D'hésité pas à le dire, 08 serait un acte coupablo, un acte de dol et de fraude. Je lis sur votre Qgure, je crois, que vous n'êtes pas de cal aris. Cela m'étonne. Permettes-moi de vous demander, en co cas, s'il n'y a pas d'indiscrétion, quelle peul être la rauso d'une sympathie si vive, si prodiguo, si Illimitée, en laveur do monsiour d'Arondo?
— Hé ! monsieur, quoi do plus naturel 1 s'écria madamo Duplessis avec un entraînement qu'elle réprima aussitôt. Non, ponsa-t-elle , pas un mot. Jo l'ai promis à son père mourant. Gardons jusqu'au tombeau co fatal secret. Uno telle révélation pourrait avoir de terribles conséquences. Le passé t'ait préjuger de l'avenir I
— Vous no répondez pas, madamo? reprit lo vieillard, dont lo visage était devenu pourpre, et qui faisait d'incroyables efforts pour no pas éclater. La présence de cotte femmo gênorait-clle vos confidoncos? ajouta-t-il en indiquant d'un goslo dédaigneux la femme Warchell, qui continuait d'occuper un tabouret bas aux pieds de la vieille dame, les coudes appuyés sur les genoux, la têto entro les mains et l'œil fixé sur sa maîtresse. Rassuroz-vous. N'estelle pas sourde ? Et d'ailleurs, depuis tantôt trente ans qu'e'lo est à votre service, que pourrai t-ello entendre qu'elle ne sût déjà? Vous n'avez jamais rien eu de caché pour elle, j'imagine. Elle doit connaître vos plus intimes pensées comme vous-même. Achevez donc sans crainte, madame, l'explication que vous aviez si bien commencée. Rien de plus naturel, disiez- vous, que votre sympathie pour M. d'Arondo.
— Mais en effet, monsieur, cetto sympathie, cette affection tutélaire, n'est-olle pas un legs que nous a fait notre pauvre défunte? M. d'Arondo n'était-il pas, pour ainsi dire, son fils d'adoption? N'est-ce pas Gertrude, monsieur, qui l'avait recueilli, bien jeune encore; qui l'avait fait élever, l'avait placé ensuite dans la maison de notre gendre, son mari, et lui avait fourni enfin les moyens de se créer une existence indépendante? Ne serait-ce pas continuer l'œuvre de notre fille, que de secourir aujourd'hui son protégé?
— C'est possible, mais votre réponse, chère amie, no fait que reculer la difficulté. S'il est vrai qu'elle explique tant bien que mal notre sympathie, à nous, elle n'explique pas du tout ia sienne. Quant à moi, je l'avoue, j'ai toujours trouvé fort étrange la conduite de Gertrude dans cette affaire. Hé quoi t jeune femme, ramasser sur son chemin, au fin fond d'un village, le village d'Aronde, un petit polisson qu'on met dans sa chaise de poste, qu'on dorlote, qu'on amène à Paris, qu'on décrasse , à qui l'on donne des maîtres de toute sorte, une place chez soi, et des capitaux importans pour s'établir; le tout, à l'insu de son mari I Allons donc ! c'est insensé, et si, dès cette époque, nous n'avions eu déjà quitté la capitale pour nous retirer à Ernée, je mo fusse certainement opposé de toutes mes forces à cette extravagance. Heureusement, l'âge do Gertrude et celui de l'enfant ne permettaient aucune supposition de nature à porter atteinte à son honneur, mais sa conduite n'en était pas moins d'un romanesque à faire traiter de folle une Anglaise elle-même. Or, on ne s'expose pas en France au ridicule d'une telle philanthropie, sans avoir d'impérieux motifs. Quels étaient ceux de Gertrude? Je les ignore, mais vous, cnère amie, vous les connaissez assurément.
— Je les connais, répondit fermement Iâ vieille dame, qui ne voulut pas laisser peser une accusation de folie sur la mémoire de sa fille; et j'aUeste qi'ils étaient aussi louables que puissans.
— Je n'en fais aucun doute, puisque vous le dites. Vous êtes, en matière d'honorabilité, chère amie, un juge dont je reconnais la compétence. Mais je ne serais point fâché de partager votre admiration autrement que sur parole.
Ne puis-Je les savoir à mon tour, puisque l'occasion s'en présente, ces puissans et louables motilsf
— Non, monsieur; c'est nu secret qui no m'appartient pas, el sur lequel j'ai juré de me taire.
— Oh I c'est vrai ! pardon, chère amie, pardon ! reprit lo vieillard avec uno légèreté railleuse. J'étais un Indiscret, un butor, ud franc, étourdi ! J'oubliais qu'il est des révélations auxquelles uu mari a moins droit que tout autro. Mais on peul s'en passer. Les énigmes do co genre ne sont pas impénétrables. Voulez-vous que je vous dise co qu'il y a au fond do co détestable logogriphe? Quolquo enfant do l'amour et du hasard, dont lo noblo pèro a voulu garder l'anonyme, dont la prudent ) mère a cru devoir prendre Gerlrudo pour confidente, pour intermédiaire, ot qui, pour uniquo preuve do tendresse, n'a reçu doses dignes parens qu'une misérable somme d'argent pour vivro, avec lo nom d'un obscur village pour tout nom de famillo. Infamie quo tout cola I
— Monsieur, interrompit sévèrement madame Duplessis, ce sont là dos jugemons bien téméraires l
— C'est ce que l'avenir dirai reprit lo vieillard. Mais le ciol est équitable. Les traditions de honte menacent de se conserver religieusement dans cetto race ténébreuse.
— Quo voulez-vous dire, monsieur?
— Qu'à l'heure où je vous parle, madame, la femme du bâtard imite peut-être sa mère. Ce sera justice. Oh l les femmes I continua monsieur Duplessis en s'exaltant. La nature a donc vouluqu'elles ne fussent quo ruse, qu'ingra'itude, qu'inconstance, que duplicité!... Il y a des exceptions sans doute, reprit le vieillard en se calmant tout à coup; et certes, je puis en douter moins que tout autre, moi qui ai joui du rare bonheur d'en rencontrer uno, n'est-ce pas, chère amie? Non, non, ce n'est pas toi qui aurais jamais trahi ta foil qui te serais jamais mise dans la nécessité d'entourer tes actions d'un coupable mystère I qui aurais oublié jamais ce que tu devais au soin de mon honneur I
— A quoi bon ces éloges? interrompit simplement madame Duplessis. On n'en mérite pas pour n'avoir fait que son devoir.
— Hé quoil pensa le vieillard en l'examinant, pas même le plus léger signe de remords l Quelle perversité I Je ne suis pas de cet avis, chère amie, reprit-il tout haut. Il est des devoirs difficiles à accomplir, et celui-là paraît être du nombre, si l'on en juge d'après l'histoire do l'humanité tout entière. Toi, par exemple, n'as-tu pas eu à t'y résigner un mérite vraiment extraordinaire ? Beaucoup de saintes n'en ont pas eu davantage. Jeune, jolie, spirituelle, romanesque et tendre ; mariée à un homme de vingt ans plus âgé que toi, que ses affaires obligeaient souvent à do longues absences, dont l'esprit positif devait offrir peu d'analogies avec le tien, dont l'humeur morose, brusque et atrabilaire, donnait malheureusement à l'affection même les apparences de l'indifférence et de la haine; enfin, cajolée, fêtée, adulée en Allemagne par tout ce que les salons de mon associé, le vieux baron Appencherr renfermaient d'hommes distingués etélégans; oui, je lo proclame avec orgueil, il a fallu que tu fusses dix fois vertueuse pour ne pas céder à tant de séductions réunies.
— Hé I mon Dieu ! monsieur, faites-moi grâce de mon panégyrique! Je n'ai jamais aimé les feux de Bengale.
— Du tout! du tout! il faut que tu subisses ton apothéose jusqu'au bout. Te souviens-tu, notamment, du voyage que je fis en 1817 à Paris, où je restai loin de toi pendant dixhuit grands mois? Quo do fautes une femme ordinaire ne pourrait- elle point commettre en un tel espace de temps 1 C'est presque incalculable. Or, il y avait là, près de toi, entourant de leur admiration ta beauté de trente ans, commo on admire le fruit après les fleurs, de charmans jeunes hommes, d'élégans fils de famille, de brillons officie^ d'illustres princes, des rois même.
— Des rois? interrompit vivement madame Duplessis.
— Nous y voici ! pensa le vieillard, qui continua avec la même hypocrite douceur : Oui, sans doute, des rois, ou tout au moins du bois dont on les fait ; des présomptifs,
LE VEAU D'OR
des monarques en expoctative. Ne ie souvient-il donc plus de ce gentil cavalier, si beau, si brave, si spirituel, si distingué, si riche, si aimable en un mot, qui possédait des millions en dépôt chez mon associé, qu'on appelait modestement lo chevalier de Limbourg, dont les droits au trôno de Wardenbourg venaient d'échoir par la mort de son père, le ci-devant comte de Zanau, ot qui étaitvenu cacher à Francfort son anonyme souveraineté ?
— Je m'en souviens, répondit la vieille femme, d'une voix faible, la pâleur au front, et en portant la main à son cœur, comme pour en comprimer les battement
— Ce qui augmentait encore le charme d'un tel personnage, reprit monsieur Duplessis, qui était devenu verdâtro en surprenant l'émotion de sa femme, c'était sa qualité do proscrit, n'e>t-il pas vraj, chère et sensible amie? Hé bien! celui-là ne fut pas plus favorisé que les autres. Mon Dieu! non. Et ce fut heureux pour tout le monde, continua-t-il d'un air de plus en plus menaçant, et en se promenant à grands pas dans l'appartement. Heureux pour moi! heureux pour toi ! heureux pour lui et pour sa race, jusqu'à la dernière génération ! Car, s'il en eût été autrement, malédiction! N'eussé-je découvert mon déshonneur qu'après dix ans, qu'après vingt ans, qu'après cinquante ans de confiance, non! ma vengeance n'en eût été ni moins légitime ni moins terrible! Il n'y a pas de prescription pour de telscrimes.'Maisà quelles stupides hypothèses m'abandonné-jeici! reprit-il avec une joie sinistre, en se contraignant de nouveau, et en se rapprochant du fauteuil de sa femme. Y at-ilrien de plus sot que la jalousie par supposition! Toi coupable ! toi ? toi ? Allons donc ! Toi le modèle de toutes les vertus recommandées par le catéchisme ! Toi qui en eusses remontré à Lucrèce! toi auprès de qui Suzanne n'eût été qu'une dévergondée! Quelle folie! C'est tellement niais que j'en ris de pitié moi-même. Imite-moi, chère amie: moque-toi de moi ; ris au nez d'un vieux jaloux ; ris, ris ! De la gaîté, morbleu ! C'est même là le principal objet de ma visite. Apprenez, chère amie, que nous avons grand gala, aujourd'hui.
— A quel propos, bon Dieu ?
— Mais... ne fût-ce qu'à propos de notre bien-venue dans ce pays-ci, le prétexte serait déjà plus que suffisant.
— - Comment ! un dîner de bien-venue après quinze ou vingt ans de séjour ?
— Ce serait un peu tardif, j'en conviens ; mais les choses tardives n'en sont pas moins excellentes I Vous eu jugerez! Donc, chère amie, voici l'heure ; faites signe à votre sourde, à cette estimable camériste,qui est là, accroupie à vos pieds, fidèle et vigilante comme un caniche, et me regardant avec des yeux si ahuris; faites-lai signe de vous aider. Je veux que vous soyez belle aujourd'hui, comme aux beaux jours de votre jeunesse. Voyez moi: c'est mon costume de noces que j'ai endossé pour la circonstance.
— En vérité, mon ami, je suis souffrante de corps, et peu disposée d'esprit à me mêler à de telles joies. Dispensezmoi, de grâce, de vous accompagner.
—Y pensez-vous, chère amie? N'êtes- vous point la maîtresse de céans? n'est-ce pas à vous qu'il appartient do présider aux fêtes qui s'y donnent? Si ce n'est point un plaisir, c'est un devoir du moins, et vous ne sauriez manquer à celui-là, qu'il est si facile d'accomplir, quand vous en avez accompli d'autres, qui étaient si difficiles! Et puis, sans vous dire prématurément le mot do ma charade, il s'agit d'une agréable surprise. L'héroïne ne saurait manquer à la solennité dont elle sera la reine. Hâtez- vous donc. Je vous en prie, je le veux!
Madame Duplessis obéit à ces mots avec la résignation dont elle avait contracté la longue habitude ; elle se laissa revêtir de ses plus beaux atours, prit le bras de son mari, se rendit au salon, où les convives, déjà tous réunis, s'empressèrent de lui présenter leurs respectueux hommages.
— Madame est servie ! cria bientôt du seuil le majordome ; et l'on se rendit dans la salle du festin.
Madame Duplessis était la seule femme présente. Elle avait à sa droite le curé , a sa gauche le maire , et pour
vis-à vis son m.iri, qui, de son côté, avait ^ sa gaucho le lieutenant de gendarmerie et à sa dro'te le jugo de paix. Venaient ensuite, selon leur importance, conformément à l'usage, les autres invités, au nombre desquels figurait naturellement monsieur Duplessis neveu. Messieurs les clercs du jeune notaire, divisés en deux bandes joyeuses, occupaient chacun des bouts de la table. On remarquait parmi 6ux, à son air méd'talif, le poëto que vous savez. Il était visible qu'il continuait de se réciter à lui-même son fameux quatrain, afin de no pas l'oublier, et de saisir au vol l'occasion favorable de le placer avantageusement.
La vieille Allemando se tenait debout derrière ie siège de sa maîtresse, attentive comme toujours à ses moindres mouvemeBs.
Le dîner se passa à l'instar de tous les grands dîners. On se tait, on s'observe et l'on mango au commencement; puis, peu à peu, des entretiens à voix basso s'établissent de voisins à voisins; puis, le vin échauffant les têtes, la conversation devient générale, bruyante, tumultueuse; et enfin les rires, les gais propos, et parfois même les boulettes de pain, s'échangent d'un bout de la table à l'autre.
La seule particularité remarquable, et qui, dans l'esprit des convives, ne dut pas assurément passer pour le miracle le moins étonnaat de cette journée si fertile en miracles, ce fut de voir le vieil amphitryon boire autant qu'il mangeait peu, lui que l'avarice avait abreuvé d'eau puro toute sa vie.
Vingt fois, pendant le cours du dîner, le poëte s'était levé* pour réclamer le silence et se soulager do son quatrain; vingt fois la voix de ses camarades avait couvert méchamment sa voix, et leurs mains, envieuses de sa gloire, il le croyait ainsi, l'avaient forcé de se rasseoir en le tirant par les basques de son habit. Mais enfin le moment des lostes était venu avec lo fromage. C'était la dernière occasion, l'occasion sine quâ non ; il n'y avait plus uno minute à perdre; le poêle prit une résolution suprême : il se leva une vingt et unième fois, et, se maintenant debout et en équilibre, malgré tous les efforts tentés par ses adversaires pour le faire dévier encore de la perpendiculaire, il parvint, au milieu du vacarme, à faire comprendre par signes qu'il demandait audience.
— Chut! chut! fit-on de toutes parts.
Et alors, au milieu d'un profond silence, lo poëto prit ainsi la parole, en rejetant ses cheveux en arrière d'un coup de tête, et en se promenant la main sur le front, afin de se donner un faux air d'improvisation :
Pour fêter les vertus des époux dits Bonnard,
Non, non, dit-il en so reprenant :
Pour fêter les vertus des époux Duplessis, En ce jour sans pareil l'amitié nous rassemble. Buvons à leur hoQBeur et fêtons tous ensemble...
— Cupidon et la soupe au lard, lui soutfta tout bas un de ses ennemis, en profitant du léger temps d'arrêt pendant lequel lo poëte cherchait à se rappeler sa dernière variante. Mais le poëte resta impassible, et débita, sans broncher, son quatrième vers que voici :
Leur caractère aimable, ot les jeux et les ris !
Un tonnerre deJaravos et d'applaudissemens plus ou moins ironiques accueillit ce charmant impromptu.
Le vieux Duplessis, qui sans doute avait suffisamment bu de courage, se leva à son tour, la figure enluminée, l'œil ardent, le sourcil froncé, la voix brève, et dit avec une émotion qu'il ne dominait qu'imparfaitement , mais dont on ne pouvait connaître encore la véritable cause :
— Messieurs et chers convives, je remercie le jeune poëte que vous venez d'applaudir, do m'avoir fourni l'occasion de vous expliquer pour quel motif je vous ai réuni autour moi, dans ce jour qu'il a raison, grandement raison d'appeler satis pareil. Ce jour est en effet le quarante-troi • sième anniversaire de mon mariage. Oui, voilà quarantetrois ans, jour pour joar, quo la femme, la vénérable femma
FRÉDÉRIC SOULIÊ. — LEO LESPES.
qui préside si dignement * cette solonnité, a bien voulu se ( h irger du soin de mon honneur* en me remettant cola] de sa félicité, Je ne sus Bi J'ai convenablement rempli ma mis sion, mata ce que je sais du moins, preuves en main, c'esl qu'elle a rempli admirablemenl la siennel J'ai voulu l'on remercier hautement, à la lace de tousl Allons,mossieurs, Faites moj raison Je bois au modèle des mèresl au modèle des épouses! a ma digne <'t sainte femme 1 à madame Du-
plessisl
— A madamo Duplessis I s'écrièrent tous los convives, (-n se levant et en trinquant à la ronde.
Madame Duplessis s'inclina avec grûco et modeslio, on signe de remercfment.
Majs tout a Coup un bruit extérieur, étrange, formidable, Incompréhensible, se fit entendre au bas des fenêtresde la salle à manger, et étouffe soudain lo cliquetis dos verres qui s'entre-choquaient.
— Si le vieux ladres prétendu compléter la fi Mo par une sérénade, dit un des clercs à son voisin, les virtuoses ont diablement oublié do so mottro d'accord. Quel abominable vacarmo !
— On dirait, en effet, répondit l'autre, d'uno symphonie do pelles, do pincettes, de lèchefrites, de chaudrons, do crécelles et de cornets à bouquins.
— Bravo 1 pensa le vieux Duplessis. Mos hommes sont d.> parole. Voilà qui est singulier l continua-t-il tout haut. Voyons donc un peu.
Et co disant, il so dirigea, au milieu de l'étonnement général, vers uno des fenêtres, qu'il ouvrit.
— Qu'est-ce? cria-t-il au dehors, et que signifie un pareil tapage?
— Charivari pour la femme coupable ! charivari pour le mari berné ! charivari pour lo scandale et la sottise 1 répondit la foule en redoublant do tintamarre,
— Oui, oui, mes amis, charivari, charivari I répondit Jo vieillard, en changeant subitement do ton et de langage. Charivari! Jamais l'antique usage n'a vengé plus justement la moralo outragée ! Et en effet, c'est assez feindre, messiours et chers convives, continua-t-il d'une voix stridente , en revenant à sa place. Yox populi, vox Dei. La voix du peuple est la voix de Dieu. A bas les masques 1 Il en est temps! Cette femme, doat jo vous faisais le menteur éloge; celle femme est une misérable ! une hypocrite! une épouse adultère! uno courtisane éhonté^ , qui n'a pas craint de déshonorer mon nom I En voulez-vous la preuve? La voici, ajouta t-il, en lançant, d'un geste épileptique, à la face de madame Duplessis, les lettres qu'il tenait de Montreuil. Malédiction sur elle ! Ce n'est point à sa glorification que je vous ai conviés ici, c'est à sa honte ! c est à ma juste vengeance l
La vieille servante alors, soutenant d'uno main sa maîtresse évanouie, et frappant de l'autre sur la table, se mit à crier d'une voix qui domina Falfreux tumulle :
— Je ne sais pas ce qu'il dit, mais , si jo suis sourde, je ne suis point aveugle ; je vois à l'émotion de madame, je vois à la figure et aux gestes de cet homme, je vois à votre horreur à tous, je vois qu'il dit du mal de ma pauvre maîtresse. Hé bien ! s'il en est ainsi, ne le croyez pas ! Il ment, j'en jure Dieu, il ment 1
On comprend que peu soucieux d'assister jusqu'au bout à une pareille scène de famille, les convives s'étaient esquivés, aussi lestement que ceux de Balthazar à la vue du Manè Tecel Phares qui s'écrivit en lettres de feu sur la muraille de son festin.
Le jeune neveu et la vieille servante emportèrent dans son appartement madame Duplessis presque mourante.
Le vieillard resta dans la salle déserte , affaissé sur lo siège où il était retombé sans force, les bras pendans, l'oeil hagard, la face livide, comme anéanti, comme hébété.
Le prêtre seul était demeuré de 1 autre côté de la table, debout, les bras croisés sur la poitrine, la figure triste et sévère, en face du vieillard, les yeux fixés sur lui, attendant le moment propice de faire entendre la parolo de paix.
LUS niLCGl'TEUnS DANS Lli.U DARIUS.
Tandis (pin so panaient, d'un côté, les derniers incideus dont lo récit précède, et dans lesquels figurent les époui Duplessis, la femme Warchell, les époux d'Aronde, Brioude, Tieonette, le Balancier, Simonne, la Tête de-Pipe, et les
barons AppeiU'hor, père et lils,— Montreuil et. sis accolytes
aient de leur côté, à la suite de la scène où nous avons vu Pied-de-Céleri abandonner à regret, pour les suivre, la maison mystérieuse de la butte Montmartre. Son maître, monsieur Maason, qui semblait mû, dans cette circonstance comme dans toutes les autres, par des motifs étranges, que lui seul connaissait, n'avait mis, on se le r«ppelle, qu'une seule condition au départ do son commensal, nous dirions ; ri s pie de sou domestique, devenu tout à coup l'héritier, disait-on, du trône de Waidenbourg. Cette condition mystérieuse, c'était que, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, au milieu des succès plus ou moins problématiques, ou dos revers plus ou moins certains, auxquels les trois suicidés du bois de Boulogne étaient venus l'appeler dans sa masure, Sa Majesté plus ou moins authentique no so dessaisirait jamais de l'anneau dont il venait do la gratifier, et dont, vous vous en souvenez, lo Lovelace au rabais avait fait jusju'alors un si captieux usage onvers les naïves grisettes de la localité.
Cette condition posée, acceptée et jurée, nos quatre aventuriers étaient rentrés nuitamment dans Paris et s'é* taient fait conduire à l'hôtel des Princes. Le comto do Montreuil avait pour principe que les plus gigantesques monumonsse composent de petites pierres, que l'univers est formé de molécules , que ce sont les parties qui constituent le tout, et que, par conséquent, dans n'importe quelle chose, le succès do l'ensemble dépend uniquement do la perfection des détails. C'était à César, à Richelieu, À Fulton, à Alexandre, à Machiavel et à Jacquard, à tous les grands hommes de la politique, de la guerre et de la mécanique, qu'il avait emprunté cette règle de conduite. Il avait donc choisi d'emblée l'hôtel des Princes pour quartier-général, à cause tout à la fois du titre, do l'histoire et de la splendeur de ce séjour. Presque toutes les majestés déchues, présomptives ou régnantes, ont logé là depuis soixante ans, dans cette royale auberge, comme dirait Béranger, laquelle est, pour les principautés errantes de notre temps, ce qu'était la fameuse table d'hôte de Venise, du temps de Candide et du doct ur Pangloss.
En raison des longues persécutions dont son usurpation des papiers et du nom du défunt Muller lui avait attiré l'inexplicable désagrément, de la part d'on ne savait quelle cour du Nord , Roussignan voyait désormais partout de secrets agens de Saint-Pétersbourg; il avait, pour ainsi dire, une jaunisse d'espions. Rouss gnan s'était donc récrié contre le choix d'un tel domicile, sans cesse ouvert, pensait-il, à l'œil investigateur de la police septentrionale*
Dabiron avait craint de son côté d'y être aperçu par quelqu'un de ses innombrables créanciers, à cause de la situation de l'hôtel, placé justement sur leur trajet obligé, entre la grande Bourse et la petite, entre celle de la rue Vivienno et celle du passage de l'Opéra, à deux pas do l'uno et de l'autre.
— Vous êtes monotones tous deux, avec vos terreurs do créanciers et de mouchards! avait répliqué Montreuil. Croyez-vous que le fils de Philippe, que l'élève d'Aristoto, eût jamais fait la conquête de l'Asie, s'il eût cédé bêtement à la peur des espions de Darius, ou au remords cuisant des quelques dettes criardes qu'il pouvait laisser en Macédoine?
—A. bas les Russes I avait ajouté Pied-de-Céleri, dans lo
LE VEAU D'OR
stylo peu académique dont vous vous souvenez, et que rien n'avait pu lui faire perdre. Et d'ailleurs, il n'y a plus de Russes. Je les ai tous vu exterminer chez Franconi, du temps que je joignais, ù la porte du Cirque, le commerce des contremarques à celui des bouts de cigare.
— 0 incompréhensibilité des décrets du destinl s'était écrié Montreuil, en souriant ironiquement. 0 bizarres conséquences des révolutions 1 Une majesté avoir débuté dans le monde par ramasser des rebuts de panatellas ! Mais, eu définitive, il vaut mieux commencer que finir par là. Je ne puis d'ailleurs qu'applaudir à l'héroïque exclamation qui est échappée tout à l'heure à votre glorieuse Majesté contre los successeurs de Catheriue; contre les protecteurs de la dynastio bâtarde et usurpatrice de la couronne de Wardenbourg; en un mot, contre les implacables persécuteurs do la dynastie légitime dont vous êtes l'auguste représentant. Quant au reste, je suis le chef de l'expédition; vous voulez bien me confier cette mission importante, et c'est à l'hôtel des Princes que je juge utile de fixer provisoirement le centre de nos opérations. Le choix du quartier-général a décidé de plus d'une grande bataille.
Les quatre conjurés s'étaient donc installés dans le beau caravansérail de la rue Richelieu.
Chacun d'eux, on l'a vu, avait son caractère spécial, qu'on peut résumer en peu de mots.
Montreuil n'était pas un ambitieux vulgaire. Elégant de manières, simple de goûts, sobre do besoins, flegmatique de tempérament, et plus orgueilleux que vain, ce qu'il voulait, ce qu'il aimait, ce qu'il avait cherché touto sa vie, à travers mille intrigues, c'était lo pouvoir, pour le pouvoir, et pas du tout pour les jouissances matérielles qu'il procure. Incapable, d'ailleurs, d'atfronter un danger physique, non point par crainte du danger même, mais par horreur de tout acte brutal, il était au contraire d'une audace d'esprit incroyable, dans le calme du cabinet, et la témérité de ses plans ne s'arrêtait pas toujours aux limites de l'impossible.
L'ex-coulissier Dabiron était l'exacte contre-partie de Montreuil : ardent au plaisir, insatiable de jouissances, et plus vain qu'orgueilleux, il ne voyait dans le pouvoir que la fortune, dans la fortune que la jouissance, et dans la jouissance que cette série de soupers fins, de bals fashionables, de parties de campagne et de faciles conquêtes dont se compose l'existence de celte population étourdie et sensuelle qu'on appelle viceurs. C'était d'ailleurs, au rebours de Montreuil, l'audace physique unie à la poltronnerie morale, de même que Montreuil était l'audace morale unie à la poltronnerie physique. Dabiron eût affronté, dans un duel ou dans uno bataille, vingt épées, vingt pistolets, vingt canons, sans sourciller, sans rompre d'une semelle ; mais il avait une peur irrésistible de tout danger civil : le procureur du roi troublait parfois ses pus doux rêves, l'avoué était un de ses cauchemars, un clerc d'huissier l'eût mis en déroute, le papier timbré lui donnait des éblouissemens, un smple gardo du commerce l'eût appréhendé sans résistance, et il n'avait jamais pu apercevoir lo tricorne galonné de la gendarmerie sans se spnlir frissonner des pieds à la tête. On comprend qu'à la suite d'une ruine irréparable, par crainte des recors et au point de vue de la déconsidération qui pouvait s'ensuivre pour lui, sur la place de la Bourse, à Torloni et tout le long du boulevard Italien, un pareil homme eût préféré la mort, nous ne dirons pas même à la mi«ère, nous dirons simplement à la gêne, à une vie de privations, à une existence décolorée. Et encore, quello mort? une mort do vaniteux, avec cinquante louis, trois billets de mille francs dans sa poche, afin de n'être point rangé par l'opinion du foyer de l'Opéra dans la misérable catégorie des besogneux posthumes.
Quant à Roussignan, c'était le revers des deux médailles précédentes. Il poussait la poltronnerie physiqueet morale jusqu'où commence probablement le caractère du lièvre dans l'échelle des êtres; mais celasurtout,depuisquele peu d.intrépidité dont la nature l'avait doué s'était vu mettre à
do si rudes épreuves, par suite de son imprudente métamorphose en Huiler. Irrésolu de sa nature, il n'avait jamais de décision invariable, de résolution ferme, de parti-pris soudain, que lorsqu'il s'agissait de se mettre à table. Goinfre et ivrogne, do même que Montreuil était tempérant, et Dabiron gourmet, il no considérait la vie que comme un festin plus ou moins long, et n'avait d'intrépidité que contre la boustifaille, ainsi que disait Rabelais. Dix bouteilles p ir jour ne lui causaient aucune épouvante. On comprend que Roussignan-Muller eût voulu se pendre pour échapper aux simples taquineries des Russes, se suicider par horreur de la soif et de h faim, se tuer, en un mot, par crainte même de la mort.
Enfin, Pied-do-Céleri pouvait être regardé comme la négation des trois autres. C'était l'insouciance môme, l'irréflexion et l'inintelligence. Gourmand et buveur sans expérience, et par conséquent sans goût, il eût vécu de perdreaux truffés sans plus do plaisir que do noix et do pain bis, et se fût délicieusement abreuvé de coco, comme Montreuil d'eau claire, Muller de rin à six, et Dabiron de Champagne. Quant à son intrépidité, ce n'était quo l'ignorance même du danger. II suffisait de le lancer contre le péril, pour qu'il s'y précipitât aveuglément, pareil à la stupide boule qui roule sans savoir où, se ruant à travers les quilles sans savoir pourquoi.
Dès lo lendemain de l'installation des quatre aventuriers à l'hôtel des Princes, Montreuil commença l'exécution de son plan.
La question somptuaire se présenta tout d'abord. Malgré la sévérité de l'incognito dont la prudence lui faisait ure loi jusqu'à nouvel ordre, l'héritier d'un Irône ne pouvait cacher son rang sous une casquette, sous une veste, sous un simple pantalon de toile grise. C'eût été par trop démocratique.
— L'habit ne fait pas le moine, dit Montreuil, mais il contribuo diantrement à faire le roi. Sa Majesté est mal culottée. Eile a cela de commun avec feu Dagobert. Il faut suivre le précepte de saint Eloi. Qu'on fasse venir Humann.
Ilumann vint, et, en deux fois vingt-quatre heures, 'a toilette de Sa Majeslé eût pu être avouée par un dandy émérite.
Pied-de-Céleri avait la vanité naïve du sauvage, qui so trouve d'autant plus beau qu'il est plus chargé de verroteries. Il fut émerveillé de lui-même lorsqu'il put se contempler dans les glaces de l'appartement, métamorphosé en fashionable, avec canne à pomme d'or, bottes vernies, gants jaunes, chaîne et breloques. Quant à la montre, il l'avait refusée avec horreur, en souvenir du mauvais tour que lui avait joué jadis un de ces bijoux à répétition.
— Je n'aime pas les bavardes, avait-il dit. Leur tic-tac m'iucomrnode.
Il portait donc une chaîne et des breloques comme simple ornementation.
Jusqu'alors il n'avait admis qu'avec scepticisme son avènement si subit et si imprévu au tône de ses pères: mais désormais plus de doute. Il prit son rôle au sérieux, comme ferait un coq d'Inde sur le dos duquel on aurait collé des plumes de paon, et qui dès lors se cro rait paon, en so murant, aimi travesti, dans le cri-lal d'une mare. Pied-de- Céleri joua la dignité, ce qui n'ajouta pas peu au burlesque de la situation.
Après la question physique, vint la question morale: après Hurnann, Eleury; après le tailleur, l'éleveur.
Le prétendant à la couronne de Wardenboui '{?, bien quo plein de bonne volonté pour ses futures fonctions, était d'une trivialité désespérante. Sa démarche était commune et dégingandée, sa tournure do casseur d'assiettes n'avait rien do majestueux : il était impossible de faire débuter, sans préparation, un pareil figurant sur le théâtre qui l'attendait.
Aussi Montreuil so mit-il en mrsare do venir en aide à la nature par l'éducation.
FRÉDÉRIC SOULIfi. — LÉO LESPÈS.
Ce fut d'abord le maître do danso qui eut l'honneur de commencer lo précieux sujet don! OU allait former le MBUT et l'esprit. Il examina les jambes qui l'honoraient de leur confiance, et eut toutes les peines du inonde a leur faire tenir los mollets en dedans et li s pieds en dehors.
— Saprebleul s'écria Pied-de-Céleri, vous mn déboitoz
le genOU «'ivre vos tarées !
— Monsieur, vous vous y forez, je vous assure, répondit le maître, à qui, du reste, OD avait dû taire la qualité de son royal élève. Maintenant, répondez-moi, je vous prie, en toute franchise : connais, ez vous la contredanse?
— Est-ce que tous auriez, demanda Pied-de-Céleri inquiet, la prétention de me fairo exécuter un en-avantdeUX les pieds joints?
— Non, dit lo professeur, ceci ost un préliminairo qui donne do la rondeur et do l'harmonio. Les bras pendans naturellement, les épaules tombantes, lo coudo légèrement arrondi. Maintenant, partez I
Bl le Vestris au cachet oxécuta sur sa pochette la figure solo du quadrille.
L'élève, à ce bruit mélodieux qui lui rappolait la guinguette, partit commo un cheval do trompetto au son du piston, et oxécuta un cavalier seul, orné de saillies do hanches, do jeux de physionomie et de coups do pied à la hauteur de l'œil, à rendre Chicard jaloux.
— Bb ! quoi, Majesté, du-cancan ! lui dit tout bas Montreuil qui assistait aux leçons. Y songez-vous l De la fantaisie, quand l'Europe toute entière vous contemple l
— Que peut donc gagner l'Europo à me disloquer la rotulo? dit le futur souverain.
— La danse donno l'élégance véritable, la souplesse du corps, l'aisance des mouvemens, répondit Montreuil; qualités indispensables pour un roi. Il faut que vous soyez digne de votre rang, vous dont le front auguste ceindra le diadème! vous une tête couronnée I
— Il faut donc qu'une tête couronnée sache baisser la pointe du pied?
— Assurément.
— Et qu'un auguste front puisse battre un entrechat?
— Sans contredit.
— Allons, résignons-nous I répondi l'élève ; mais c'est égal, c'est échinant tout de mémo, votre apprentissage !
Au maître à danser, comme chez M. Jourdain, succéda le maître d'armes, ce qui prouve que l'art do façonner aux belles man ères n'a pa-s fait de progrès depuis Molière jusqu'à nos jours.
— Monsieur, dit le Lafougère à son élève, savez-vous vous mettre en garde?
— Si je sais me mettre en garde? reprit Pied-de-Céléri ; mais c'est par là que je brille l
Et il tomba en position, les jambes écartées, les poings fermés, la tête inclinée, le regard montant de bas en haut, en vrai prévôt de savate.
— Fi donc ! dit lo rival do Grisier. Gloire aux armes,! honneur aux belles ! Ceci est un combat de savetier, à coups do talons de boites. Voici l'épée, monsieur, l'arme vraiment chevaleresque. Voyons, que je vous place : le pied droit en face du pied gauche, la main gauche légèrement éievée, la main droite tenant le fleuret à hauteur de l'œil, le regard fixe sur l'adversaire. Là, pliez sur les genoux. Encore, encore, encore!
— Ohé ! s'écria Pied-de-Céleri, vous me prenez donc pour une voiture de régie I vous croyez donc que j'ai des ressorts mécaniques?
— Pliez encore 1
— Ça va bientôt finir, n'est-ce pas? j'ai quelque chose dans le dos qui craque.
— Pliez toujours 1. ne craignez pas de me fatiguer.
— Fichtre ! fit Pied-de-Céleri en jetant l'épée, j'en ai assez comme ça : j'ai les reins sans connaissance 1
— Majesté , murmura Montreuil en ramassant avec dignité la lame tombée aux pieds du professeur, sachez vaincre un moment d'ennui, et reprenez cette arme qui
fera tôt ou tard ponchor en votre faveur la balance du droit.
— Elle est assez lourdo pour ça, répondit l'élèvo: il y aura bon poids I
Et il continua, on protestant, sos disloeans exercices.
Hais le plus détesté des maîtres de sa future majesté était un petit homme, professeur du Conservatoire, à l'œil aimable, au physique juvénile et à la tournure mutine, malgré ses Cinquante ans. Quand il marchait, il semblait emprunter quelquo chose do la coquette modiste qui fait des mines sur la voie publique, un carton do chapeau à la main. C'était pourtant lo personnage lo plus ossontiol et lo plus grave.
— Qu'ost-ce quo c'est quo celui-là ? demanda Pied-de- Céleri en lo voyant ontrer. I! a l'air d'un écurouil qui grignote une châtaigne.
— Oh! fit Montreuil, c'est un homme fort précieux, uno autorité dans son gonre.
— Bah ! encore un professeurl
— Oui, professeur de grâces.
— En co cas, il dovrait bien me faire celle do s'en aller.
— Ne vous effrayez pas, Majesté ; il ne s'agit plus ici de fatigues physiques, comme dans la danse et dans l'escrimo : c'est le miol après l'absinthe.
— Voyons le miel, dit Pied-de-Céleri : co sera peut-être plus doux, mais l'abeille a une drôle do tête !
Le maîtro de grâces s'installa devant son écolier, le regarda avec attention do la têto aux pieds, et lui dit enfin d'un ton câlin :
— Monsieur, offrez-moi lo bonjour.
— De quoi? dit Pied-de-Céleri ; vous voulez que jo vous fasse des politesses? mais jo ne vous connais pas, moi!
— Il est naïf, observa lo maître; tant mieux, il n'a pas pris de mauvais principes; j'aime mieux dégrossir que redresser.
— Qu'est-ce qu'il parle de me dégrossir, ce vilain-là? murmura sourdement l'ancien gamin de Paris.
— Silence ! fit Montreuil, qui intervenait sans cesse aux momens difficiles ; obéissez, Majesté, pour savoir commander plus tard.
— Que voulez-vous que jo fasse? demanda Pied-de-Céleri au maître de grâces.
— Je vous l'ai déjà dit, monsieur, soyez aimable, éprouvez le plus vif plaisir à me rencontrer, et demandez-moi de la façon la plus charmante comment je mo porte.
— Pourquoi faire?
^ — Le bonjour, dit le professeur est l'a b c de la grâce ; c'est le fond de la véritable élégance. Commencez.
— BoDjour, monsieur! s'écria brusquement le jeune homme.
— Oh ! oh ! un instant, dit le maître ; que faisons-nous de notre bouche?
— Et que voulez-vous que j'en fasse?
— Il faut l'entr'ouvrir légèrement dans un sourire, ce que nous appelons, en langage technique, la bouche en cœur; il faut aussi la complicité du nez et des yeux, le nez légèrement ouvert, les yeux bienveillamment fermés ; puis un salut du cou et de la tête, jamais du dos. Le cou est digne, le dos est servile.
— - Il me le scie joliment en ce moment-ci ! pensa l'apprenti souverain.
— Maintenant, continua le démonstrateur, dites-moi adieu.
— Jo ne demande pas mieux. Adieu, monsieur !
— Uû instant, objecta le maître de grâces en le retenant, vous partez comme un filou qui aurait décroché une montre.
— Ah ! ça, hé ! dites donc ! pas de personnalités ! Les montres, c'est trop cancannier !
— Le bonjour, reprit le professeur, peut être pressé, l'adieu doit être lent. Regardez-moi faire.
Et lo petit homme, se levant, ramena ses deux bras sur la poitrine avec lenteur, coucha sa joue droite sur son éoaule, en oliant le cou de façon qu'on ne pût voir qu'un
LE VEAU D'Oïl.
côté de sa figure, et, s'inclinant devant Pied-de-Céleri ébahi :
— Adieu, lui dit il d'un ton théâtral, en faisant une échappée de la jambe gauche; bien des choses à madame votre épouse et à vos charmans enfans !
Le jeune homme essaya do répéter la pantomime.
— Arrondissez donc ! du moelleux, du vaporeux, du gracieux, sac à papier 1 s'écria le professeur; arrondissez mieux que cela !
— Arrondir, arrondir 1 s'écria Pied-de-Céleri hors de lui, c'est à ne pas s'y reconnaître ! Je ne suis plus un homme, je suis une bille de billard, la rouge ou la blanche ; on me fait au carambolage!
Un mot do Montreuil calma la tempête, comme d'habitude, et la leçon continua, non sans force lamentations de la part du patient.
Montreuil lui-même était passé à l'état de professeur. Il avait, durant sa vie quasi-diplomatique, approché do tant de rois, qu'il en avait retenu le répertoire.
— Majesté, disait-il à son élève, vous avez un ténor aigu.
— Vous croyez ?
— J'en suis certain ; il faut travailler le médium. Les rois ténors ne sont bons que dans les opéras-comiques. A l'Opéra même, on n'en veut plus. Il faut une voix grave et pleine pour prononcer des paroles royales.
— Un ventriloque, risqua Pied-de-Céleri, ferait joliment l'affaire ; j'en ai connu dans mon enfance : je suis fâché de n'avoir pas appris.
— Au reste, ajouta Montreuil, le silence est une qualité chez les hommes. On n'a rien inventé de plus éloquent. Vous ne parlerez pas.
— Je serai muet?
— A peu près.
— Et comment me ferai-je comprendre?
— Par signes. Il y a un geste pour tout dans la télégraphie de l'étiquette. Une inclinaison de tête indique la bienveillance, un froncement de sourcil le mécontentement, un mouvement de main l'autorité, un appel du pied la colère. On serait tenté de croire que la langue, dont nous nous servons pour parler, était destinée exclusivement à la dégustation, et qu'elle a été détournée par l'homme de sa destination réelle.
— Ainsi, je serai silencieux? Ce ne sera pas amusant pour moi.
— Ce le sera pour les autres. Et d'ailleurs, comment faire mieux?
— Qui s'y oppose ?
— Votre ignorance de la langue allemande, Majesté.
— Tiens 1 cVt ma foi vrai 1 exclama Sa Majesté future. Depuis mon enfance, je n'ai lu d'allemand que sur les boîtes d'allumettes chimiques.
— Et puis, quelle attitude donnez-vous à votre main droite? continua Montreuil, essayant de fixer la pose officielle de son futur maître.
— A ma main droite?
— Oui, où la placerez-vous le plus volontiers?
— Dans ma poche.
— C'est plus prudent que majestueux. Il faut lui trouver un point d'appui convenable. La main droite est l'écueil des rois et des tragédiens. Talma est demeuré quinze ans avant du savoir qu'en faire.
— C'est drôle, observa Pied-de-Céleri, elle ne m'a jamais préoccupé un instant, elle fait son ouvrage sans quo jo m'en nvlo : c'est une fière chance, alors 1
— 11 £era bon de la placer dans l'ouverture du gilet, l'avant-bras sur la poitrine, la paume sur le cœur. La pose e-t connue, mais elle est sûre. Les lieux-communs ne faillissent jamais.
— Soit, c'est moins fatigant que de s'arrondir, remarqua le jeune homme.
— Il vous faudra, continua M) -tr . >u il, adopter un caractère quelconque devant vos peuples.
LE SIÈCLE. — XIV
— Il y a donc l'embarras du choix?
— Oui, on peut être en apparence populaire ou despote, à son gré, mais il faut se décider définitivement, [/histoire, à laquelle il convient de fournir un portrait d'après nature ne comporte pas d'indécision, et ne change pas souvent ses premières épreuves.
— Je serai donc bon ou mauvais ?
— Sans doute.
— Qu'est-ce que vous me conseillez?
— En réalité, vous serez ce que la nature vous a fait, ni plus ni moins; mais en apparence, vous pouvez être ce qu'il vous plaira. Alors il importe que vous ayez quclquo originalité dans la physionomie, ne fût-ce qu'au point do vue de la monnaie, dont votre figure fournira l'effigie.
— Comment ! s'écria Pied-de-Celeri, je deviendrai gros sou ?
— Et kreutzer, et pièce d'or.
— Est-il possible! je me compterai, je me mettrai en pile, je me dépenserai indéfiniment!
— Il importe donc que votre tête soit poétisée par le graveur. Vous prendrez l'air vert-galant, si vous m'en croyez. Depuis Henri IV, c'est une physionomie qui s'est perdue elle avait du bon. Savez-vous monter à cheval, Majesté?
— Oui, mais sans étriers.
— Vous en ferez venir la mode. Les rois à cheveux gris ont bien inventé la poudre. Chassez- vous ?
— Non ; je pêche à la ligne, et j'ai un secret pour attraper les asticots.
— Nous tâcherons d'utiliser ce goût au profit de votre popularité. Un dernier mot. Possédez-vous quelque art d'agrément ?
— Je fais des chaussons, répondit Pied-de-Céleri, qui, en cherchant dans le répertoire de ses talens de société, no trouva que ce souvenir des prisons du gouvernement.
— Hercule filait aux pieds d'Omphale, Thésée aidait Ariano à dévider son fil : il n'y aura rien d'étonnant à ce quo vous vous livriez à ce genre d'occupation. Allons, tout est à merveille,- vous vous formerez peu à peu à ce métier de roi. Encore quelques jours, et nous serons prêts à paraître à cette rampe historique dont chaque nation fournit un quinquet. Pour ce soir, allons retrouver nos compagnons.
Montreuil, tendant alors l'épaule à son élève avec l'expérience élégante d'un chambellan, celui-ci s'appuya sur lui avec une dignité toute comique, et ils entrèrent ensemble chez leurs acolytes.
lis trouvèrent Dabiron en face d'une feuille de papier bariolée de chiffres, le front plissé, le visage en feu, l'œil étincelant.^
— Qu'avez-vous? lui dit Montreuil.
— Vous le voyez, je me ruine, je joue.
— Tout seul?
— Sans doute. Par habitude autant que par goût, je fais depuis huit jours les fluctuations des fonds publics ; je lais le simulacre des opérations de bourse contro un adversaire imaginaire.
— Un mort jouant avec un mort, pensa Montreuil.
— Que voulez-vous ? je croyais au cinq ; les journaux annonçaient une nomination de ministère centre gauche ; pas du tout, la majorité persisle, à la Chambre, et la rente tombe à 85 25*" hier au soir. C'est à se briser la tête contre les murs.
— Mais à quoi bon ce dépit , puisque vous no pouviez pas perdre?
— Eh! dit Dabiron, je perds ce que j'aurais pu gagner.
Pendant que l'ex-coulissier reprenait ses calculs d'éventualités, Montreuil et son auguste écolier s'avançaient vers Roussignan. L'ex-pen lu était appuyé sur la table entre deux bouteilles dont il avait vidé le contenu.
— Réveillez-vous donc, paresseux, sybarite! lui dit lo comte en le secouant avec autorité. Que faites-vous là ?
— VoiTs le voyez, je me distrais, je me venge ; jo bois, je bois coiUrc les Russes! Vortà ma manière de voir.
— Messieurs, dit alors Monlreuil, vous avez eu huit
FRÉDÉRIC SOl'ilK. - LEO LESPES.
grands jours de repus el de méditatiqns. Amoiin'imi le temps des haltes es| oxpiré. Nous allons lenir notre premier conseil. N'oubliez pas que, lorsque abus sommes seuls, c'est Sa Majesiôqui préside, el qi^e vous lui devez respect et soumission. Debout donc, et chapeau bas!
Les deux associés s'incljuèrent. Pied de-Céleri , distrait, frictionnait en ce moment ses genoux, endoloris par la leçon de danse.
Montreuil le poussa du coude.
— Faites un signe de la main droite, lui dit-il. Allons, do
la noblesse, de la dignité! Et remettez ensuite celte main dans l'ouverture de votre gilet.
Pied de Céleri releva précipitamment sa main occupée, à «■on -iler ses tibias do leurs élégantes fatigues : il lit un signe à sos amis. Les conjurés s assirent.
Dabiron ava i abandonne à regret |M projet de spéculalion sur la Vieille-Montagne, et Muller aya.it poussé |esdeux bouteilles l'uni' contre l'autre, comme pour prouver qu'elles n'étaient bonnes désormais qu'à être remplies.
— Messieurs, oit lo comto, jo vais vous dérouler le plan qui doit recevoir la sanction de Sa Majesté, et exercer une si grande influence sur les destinées de l'Europe.
En articulant lentement ces dernières paroles, il se lova avec la solennité d'un plénipotentiaire qui eût plaidé les intérêts do sa nation au congrès do Veronu,