‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 121 sur 169 · X. — DÉNOUMENT · texte numérisé non relu

X. — DÉNOUMENT

Valvins se, plaça donc contre la cloison qui le séparait de Grego* rio et des deux femmes qui avaient entraîné l'invalide en eet en* droit. Le vieux musicien nai! du rire bruyant et h ibé'té des ivrognes. Valvins entendit au choc des verres qu'on le poussait à boire, et, une voix qui n'était point celle de la duchesse lui d,t :

— Eh bien! monsieur Massoni. elle e-t charmante, votre histoire, si elle linit aussi bien qu'elle a commencé, vous feriez bien de 1 1 publier.

— Oui, repartit l'invalide en frappant du poing sur la table, je la publierai et j'y mettrai les noms en toutes lettres; je l'intitulerai : Histoire d'une prirteesse rwêse, histoire véridique, avec les preuves à l'appui.

— Vous ne ferez pas cela, dit une voix que Valvins reconnut pour être celle de Léonie.

— Je le ferai aussi vrai que je m'appelle Gregorio Massoni, aussi vrai que vous vous appelée duehesse de Fosenz» et que la vieille que voilà esi votre chambrière. Quanta vous^ labeHede mon Valvins, je me tairai, je respecte son épouse.. Mais quant à l'autre...

A ce moment, Gregorio reprit son lire hébété et s'écria : \

I ONFESSION GÉNÉRALE

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,i voix inconnus b n ; 1 1 concentrée avec lequel

— Nest-ce pat , ma vieille, que c'était une grande coquim cette princesse de Kadicoff '

— Contez-nous donc votre histoire, reprii \ in-*, m. h- qui se trahi! par l'accenl de rage elle Interrompit le vieux musicien.

— J'en étals donc quand j'étais heureux, dil Gregorio, dont la langue ei les phrases commençaient à s'embrouiller. C'était cependant un bonheur bien monotone : tous les Boirs entrer par la même porte set rric, tous les malins sortir connue un voleur. Mais enfin j'étais amoureux. \ vrai dire, je ne Bais pas de quoi, car ma Phœdora était bien te plus maigre, la plus décharnée des princesses.

— Buvei donc, dit la même voix Bêche ei colère qui l'avait déjà interrompu.

il \ eut un silciii c qui dura juste le temps d'un verre versé et bu.

il s'\ iiirlaun sounl gémissement qui lit tressaillir Valvins. car il Bembla que c'était Léooie qui le poussait ; mais la voix criarde de la princesse couvrait tout cela. et elle dit :

— Continuez donc , mon beau musicien ; continuez.

— Oui, oui, lit l'autre, elle n'en valait guère la peine ; mais toute eeite maison était de soie, de velours, de enivres dores, et puis elle ('lait princesse...

J'en étais l'on... J'aurais coupé la gorge au Grand Turc s'il m'avait dit qu'elle n'était pas jolie... Et puis, comme je vous l'ai dit, l'idée d'avoir pour lils un petit prince m'a l'ait tourner la tète. Cependant, un matin, en sortant par la porte du jardin, je crus m'apercevoir que j'étais suivi , mais je n'y tis pas autrement attention :

ni moi ni elle ne dépendions de personne; elle n'avait ni père, ni mari, ni frère qui eussent droit d'inspecter sa conduite ; et comme je me croyais l'amant, je ne voyais personne à suspecter :

je pris donc cela pour un hasard, et ce ne l'ut que par manière de conversation que le soir même j'en parlai à ma Phœdora. J'étais si entêté de cette femme que je crus que la crainte qu'elle me montra était pour moi et non pour elle. En

effet, il y avait quelque danger de passer régulièrement et à des heures si indues dans des ruelles si désertes, et si quelque détrousseur de bourses s'en lut aperçu, il n'y avait rien de plus facile que de m'attendre le long du mur, de m'assommer à coups de bâton et de me dépouiller. Mais bast ! le comte de Chastenux ne se souciait pas de moi pour si peu. A quoi ça lui aurait-il servi de se défaire de moi? Ça ne l'aurait pas vengé de sa Phœdora.

— Buvez donc, reprit encore la même femme, et encore cette fois Léonie laissa échapper un sourd gémissement.

— Vous comprenez bien, dit Gregorio, que sa Phœdora et la mienne c'est absolument la même chose. Donc que voulait-il, le, grand seigneur? Se venger d'avoir été trompé pour un misérable comme moi? Mais se venger de moi,* c'eût été trop peu de chose. Quand un laquais de grande maison insulte un seigneur, celui-ci en demande raison à son maître; or, au sens du comte de Chastenux, je jouais le rôle de laquais d'amour, et c'était à mon maître fémi-

Prenez garde, je tiens le beau rôle.

nui qu'il voulait en demander raison. Voici donc ce qu'il imagina.' i ne nouvelle interruption eul lieu. Mais Valvini ne put se rendre compte de ce qui poussait la princesse à faire boire ainsi Gregorio, si ce n'est pour le taire parler; car il semblait qu'il n'y eût pas besoin de le presser pour cela. Le vieil invalide reprit:

— Mous ('-lions eu hiver, et j'avais passé par extraordinaire cette imii au hal de l'Opéra, Le comte de Chastenux, que j'y avais rencontré et que je connaissais comme un des plus fermes soutiens

des coulisses, me lit nulle agaceries, et, entre autres, il m'invila a souper.

— Mon ! lui dis-je, je ne lianle plus la inanvai-e société.

— Oui, me dit-il en riant, je sais qu'on t'accuse d'être amou-

reux d'une grande dame de la cour. En bien ! viens, Gregoi io, et, toi de gentilhomme, je te fais souper avec

les plus huppées de

Versailles... Tu nous conteras tes amours, et tu sais, les femmes, il sutlit qu'on ail eu

une lionne fortune un peu marquante pour qu'elles vous en offrent à plaisir.

J'étais assez de l'avis du comte, et je dis que je verrais.

— Bah! me dit-il, si tu ne viens pas, tu es un fou; c'est ta fortune que tu manques.

Nous aurons la femme du surintendant, qui est tout- puissant à l'Opéra, et si tu lui plais, on te jouera ton opéra de Calypso.

— Vrai? lui dis-je.

— Oui; mais je t'en préviens, plus tu en diras, plus tu seras sûr de ton affaire ; car, je te le répèle, une femme préfère un bossu qu'elle enlève à une autre femme qui vaut mieux qu'elle à Apollon en personne , et notre surintendante est de cette pâte.

— Ma foi, s'il en est ainsi, lui dis-je, j'irai.

— En outre, dit le comte, je te préviens que ces dames seront masquées ; elles ne sont pas fâchées de pouvoir tout entendre sans se donner la peine de rougir : ainsi, tu peux t'aventurer sans crainte. Le rendez vous fut pris.

— Buvez donc ! dit la voix toujours émue qui répétait à chaque instant cette invitation.

Ces mots prononcés de loin en loin avaient quelque chose d'effrayant dont Valvins ne pouvait se rendre compte ; un moment il fut sur le point de se lever et d'entrer dans le cabinet, mais c'était s'exposer à perdre le récit qu'il était venu pour écouter, et que Gregorio ne voudrait peut-être pas continuer devant lui : il demeura donc et écouta plus attentivement. Le musicien reprit :

— Nous étions une douzaine à souper, autant de femmes que d'hommes. 11 n'y avait que moi qui faisais un mauvais compte : j'étais un treizième. Avant qu'on se mît à table, je remarquai une femme en domino bleu flottant qui parut très-surprise de me voir.

— C'est la surintendante, me dit tout bas le comte de Chastenux; votre vue parait lui faire beaucoup d'impression.

En effet, pendant que le comte me donnait de nouveaux conseils sur la manière dont je devais en user pour réussir auprès d'elle, je remarquai qu'elle parlait bas à tout le monde en me montrant du doigt. J'entendis de petits murmures sourds. Le souper commença.

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Pariï. — Imprimerie YValdbr , rue Bonaparte, 44,

CONFESSION GÉNÉRALE

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En ce temps-là, je no résistais pas, comme aujourd'hui, à quelques bouteilles de Champagne.

— 'Buvez, buvez donc! reprit la même voix.

— Non, lit Gregorio, ce vin me trouble et me monte à la tête.

— Bah! dit la même voix, et- sont vos souvenirs de jeunesse.

— Pas mal! pas mal! la vieille, reprit l'invalide. Tant il est vrai que j'avais bien résolu de n'en dire que tout juste assez pour amuser les dames et piquer un peu la surintendante ; mais je ne sais comment cela se fit, j'entrai dans tanl de détails qui avaient tant de vérité, que le masque en question se mit à crier d'une voix aiguë, tenez, absolument comme quand la vieille me dit. de boire :

— Je donnerais tout au monde pour connaître l'héroïne de l'aventure.

— Vous la connaissez, dit le comte de Chastenux d'un air méchant.

— Oui, reprit la dame masquée , et je parierais que c'est la princesse de Kadicoff.

— Ma foi, m'écriaije, puisque vous avez si bien deviné, c'est la vérité.

Un grand éclat de rire partit de tous côtés.

La surintendante riait plus fort que les autres.

— Eh bien ! repritelle, discret amant, votre belle est ici; tâchez de la reconnaître.

Cette fois, la voix n'était plus déguisée et je sautai sur ma chaise en m'îmaginant avoir entendu la voix de l'bu'dora.

— Allons, allons, mesdames, cria le comte de Chastenux, aidez un peu le pauvre Massoni, qui ne voit déjà pas trop clair, et montrez-lui vos visages pour qu'il reconnaisse sa belle.

Tous les masques tombèrent; je ne m'étais pas trompé ; la prétendue surintendanle n'était autre que ma Phœdora; mais j'y voyais encore plus clair (pu- ne croyait le comte de Chaslenux : j'avais remarqué sa pâleur et son regard menaçant en parlant. Aussi, et pour tromper la vengeance (ju'il voulait sans doute tirer de la princesse, qui m'avait souvent parlé d'un grand seigneur qui la poursuivait de ses hommages, je désignai une tout autre femme que Phœdora.

A ce moment, les rires retentirent de tous côtés, femmes et hommes se roulaient: enfin, un de ces messieurs put parvenir à dire:

— Ce pauvre Chastenux, il est admirable! il a cru à toutes les sottises de ce fou de Massoni.

— Lui, fou !

— Eh pardieu, dit l'autre, nous le savions tous, la princesse, nous a avertis : c'est le même conte qu'il l'ait à tous les soupers, et si on lui avait dit que c'était la reine dont il était l'amant, il l'aurait répété et affirmé.

— Je crus deviner alors la ruse de ma Phœdora pour se disculper vis-à-vis du comte dont on parlait comme de son amant, et dans un premier moment de fureur je m'écriai :

— Je l'ai dit et je l'affirme!

Les rires recommencèrent de plus belle.

— Le ,oilà parti, dit la princesse, et vous avouerez qu'il y a de

Un soupçon épouvantable s'empara de lui

la générosité à rnoi à m'être sacrifiée ainsi pour vous amuser dea lubies de ce fou.

— Mais c'est la vérité! m'écriai-je.

— Bon, s'écria-t-on de tous côtés; cherche ta princesse; tu '.'es trompé, Massoni.

— Mais je ne me tromperai pas cette fois, m'écriai-je en allant vers Phœdora.

— Ah! fit-elle en me riant au nez, depuis que je vous ai dit que c'était moi, vous me reconnaissez!

— Quoi! m'écriai-je, vous osez...

Elle se mit à rire.

Je voulus lui parler de bien des choses que seul je pouvais savoir;

ses éclats de rire et ceux qu'elle excitait ainsi couvraient mes paroles. Plus je; m'irritais, plus ils riaient tous... Je devins exaspéré, furieux... je menaçai tout le monde, je menaçai Phœdora :

ils riaient à se tordre. A ce moment, un de ces messieurs sonna :

deux grands laquais parurent : — Emportez ce malheureux, dit-il, il nous a assez amusés comme ça.

On s'empara de moi, on m'enleva, on me jeta dans la rue.

Le fatal « Buvez donc W » fut encore prononcé, et un assez long silence suivit pour que Valvins jugeât que Gregorio avait cède à l'invitation.

Un moment après, il reprit d'une voiv plus sourde.

— Le lendemain , j'entrai chez madame de Kadicoff par la grande porte ; mais, contre mon attente, on me reçut sans obstacle.

Dans un premier retour de passion, je voulais aller lui demander grâce et pardon , et je lui dis, quand nous fûmes ensemble, que je consentais, s'il le fallait, à passer pour fou, à donner toute la vraisemblance possible à la fable qu'elle avait inventée... Elle accepta avec reconnaissance, et me promit mon pardon tout entier... El moi, véritablement fou, ne voilàt-il pas i[ue, le soir même , dans le foyer de l'Opéra, je parle, je gesticule comme un homme dont la raison était dérangée. On me suivait, on m'observait, on riait. Mais une espérance me soutenait... •le devais revoir Phœdora dans quelques heures, Phœdora qui m'avait avoué son état et que je voulais sauver à tout prix... Mais, la nuit venue, les (tories étaient closes... Je me présentai de nouveau à l'hôtel le matin; elle était avec un gentilhomme que je reconnus pour avoir soupe avec nous; il sortait, mais je pus entendre ces mots qu'elle lui dit : — En vérité, la plaisanterie devient trop longue; tâchez de m'en débarrasser.

Le gentilhomme s'approcha de moi et me dit :

— Mon ami, si vous ne voulez pas que je sois forcé à demander un nuire à M le lieutenant de police pour vous enfermer, ayez soin de ne plus vous montrer ici.

— Non, lit la princesse, je tâcherai de lui faire entendre raison. Ce monsieur nous laissa. C'est alors seulement que je connus cette

femme; elle se montra à moi sans voile, dans toute sou effronterie,

CONFESSION GÊNER \i E

et osa me dire on face qu'elle «tut décidée à tout pour couvrir ce qu'elle appelait son honneur le la suppliai au nom de cel enfant <|ni était le mien, je la menaçai en son nom; mais rien n'v fit...

Elle me lit chasser par ses laquais, et deux jOUra après, au m eut

où, le soir, je me présentais encore à son hôtel, quatre estafters me saisirent au nom <l n roi,.. Je parvins à leur échapper, el c'esl alors que j'allai me cacher dans ce village... où quelque temps après naquit

Cet entant.

— Oui était le vôtre et le sien, dit l.éonie.

I — Buvesdoncl reprit la voix inconnue à Valvins, el donl l'accent était devenu plus rauque et plus impératif.

— Oui... nui, dit Gregorio, à boire, à boire!... Que ce Bôil le sien, peu m'importe., car qui peut m'asaurer que c'est le mien '

— QUOI !..• lit l.t'ome.

— Buvez donc ! reprit la voix.

— Et le cOmte de Chastenux, «lit Gregorio en balbutiant tout à fait, et quelque autre que je ne connais pas...

— limez (lune! reprit toujours la même voix.

i ii verve tomba, et puis après un corps lourd. Valvins se leva j mais à ce bruit on quitta subitement le cabinet, el Valvins enlendil descendra les deux femmes. Le cabaretier les arrêta en leur disant :

— Et Gregorio?

— Il est là liant, dit Phœdora.

— Ivre, sans doute?

— Oui, ivpi il cette terrible voix qui avait quelque cliose de plus Batanique, oui, ivre-mort.

Valvins et te cabaretier entrèrent en même temps dans la chambre. Gregorio était par terre, respirant péniblement cumule wn homme qui étouffe. Valvins aperçut sur la table un petit papier: il s'en empara et vit l'étiquette d'un pharmacien. I n soupçon épouvantable s'empara de lui; mais en se souvenant de celle qu'il devait atteindre, il se fut et envoya chercher un médecin; mais, avant qu'on en eùl trouvé un, Gregorio avait expiré.

Le cabaietier*se eonlenla de dire :

— Ce n'est pas étonnant, il devait mourir comme ça.

Le médecin dit que l'ivrogne était mort d'apoplexie, et on l'emporta.

Le lendemain, Valvins était chez Je pharmacien, dont il avait trouvé l'adresse, et il apprenait que l'opium avait été vendu par lui à la duchesse de Fosenzac. .

C'était donc elle qui avait conçu le crime et qui l'avait prémédité. Et quelle femme lui avait servi de complice?... La mère de Valvins.

II fallait donc «pie Valvins laissât impunie la mort de Cregorio, ou qu'il accusât d'empoisonnement sa mère et celle qui serait la mère de son enfant. Tant d'horreur, tant de désespoir lui donnèrent une fièvre ardente, qui bientôt dégénéra en une maladie à laquelle il faillit succomber.

A mesure que Noël lisait cette affreuse histoire de Valvins, il lui prenait une singulière terreur; il se demandait si cet assemblage de récits où se montraient tant de vices n'était pas un rêve. Cependant le manuscrit qu'il tenait n'était point achevé, et il hésita un moment à le continuer; mais, au milieu même de son effroi, il subissait déjà cet empire tout-puissant de spectacles forcenés et hideux. Ils révoltent le cœur et l'esprit, ilb épouvantent, mais on en détourne vainement les yeux : les regards y reviennent par un attrait inouï, comme une aiguille aimantée à son pôle. Or, ce qui rendait surtout cette terreur poignante, c'était la pensée que bientôt il aurait une semblable lecture à faire pour son compte, et que peut-être elle lui révélerait des secrets aussi honteux que ceux auxquels il venait d'être initié. D'un autre côté, il était partagé entre le désir d'achever l'histoire de Carmélite et celui de connaître la vie de Lucien, dont il avait déjà vu le nom dans les amours de madame Cantel ; ce dernier désir l'emporta, et Noël continua le manuscrit qu'il tenait.

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